‹ Peau de chagrin, roman philosophique, Volume 9Chapitre 2 sur 16 · SECOURS AUX ASPHYXIÉS · texte numérisé non relu

SECOURS AUX ASPHYXIÉS

M. Dacheux lui apparut armé de sa philanthropie tardive, réveillant et faisant mouvoir ces vertueux avirons qui cassent la tête aux noyés, quand malheureusement ils remontent sur l'eau : il l'aperçut ameutant les curieux quêtant un médecin, apprêtant des fumigations ; il lut les doléances des journalistes écrites entre les joies d'un festin et le sourire d'une danseuse ; il entendit sonner les écus comptés à des bateliers pour sa tête par le préfet de police. Mort, il valait cinquante francs ; mais, vivant, il n'était qu'un homme de talent, sans protecteurs, sans amis, sans paillasse, sans tambour, un véritable zéro social, inutile à l'Etat, qui n'en avait aucun souci.

Une mort en plein jour lui parut ignoble, il résolut de mourir pendant la nuit, afin de livrer un cadavre indéchiffrable à cette société qui méconnaissait la grandeur de sa vie. Il continua donc son chemin, et se dirigea vers le quai Voltaire en affectant la démarche indolente d'un flâneur qui veut tuer le temps. Quand il descendit les marches qui terminent le trottoir du pont, à l'angle du quai, son attention fut excitée par les bouquins étalés sur le parapet; peu s'en fallut qu'il n'en marchandât quelques-uns.

11 se prit à sourire, remit philosophiquement les mains dans ses goussets, et allait reprendre son allure

d'insouciance où perçait un froid dédain, quand il entendit avec surprise quelques pièces retentir d'une manière véritablement fantastique au fond de sa poche...

Un sourire d'espérance illumina son visage, glissa de ses lèvres sur ses traits, sur son front, fit briller de joie ses yeux et ses joues sombres. Cette étincelle de bonheur ressemblait à ces feux qui courent dans les vestiges d'un papier déjà consumé par la flamme ; mais le visage eut le sort des cendres noires, il redevint triste quand l'inconnu, après avoir vivement retiré la main de son gousset, aperçut trois gros sous.

— Ah! mon bon monsieur, la carita! la carita! Catarina! Un petit sou pour avoir du pain...

Et un jeune ramoneur, dont la figure bouffie était noire, le corps brun de suie, les vêtements déguenillés, tendit la main à cet homme pour lui arracher ses derniers sous.

A deux pas du petit Savoyard, un vieux pauvre honteux, maladif, souffreteux, ignoblement vêtu d'une tapisserie trouée, lui dit d'une grosse voix sourde :

— Monsieur, donnez-moi ce que vous voudrez, je prierai Dieu pour vous...

Mais, quand l'homme jeune eut regardé le vieillard, celui-ci se tut et ne demanda plus rien, reconnaissant peut-être sur ce visage funèbre la livrée d'une misère plus âpre que n'était la sienne.

— La carita! la carita!

L'inconnu jeta sa monnaie à l'enfant et au vieux pauvre en quittant le trottoir pour aller vers les maisons... Il ne pouvait plus supporter le poignant aspect de la Seine.

— Nous prierons Dieu pour la conservation de vos jours!... lui dirent les deux mendiants.

En arrivant à l'étalage d'un marchand d'estampes, cet homme presque mort rencontra une jeune femme qui descendait de son brillant équipage. Il contempla délicieusement cette charmante personne, dont la blanche figure était harmonieusement encadrée dans le satin d'un élégant chapeau. Il fut séduit par une taille svelte, par de jolis mouvements. La robe, légèrement relevée par le marchepied, lui laissa voir une jambe dont les fins contours étaient dessinés par un bas blanc et bien tiré. La jeune femme entra dans le magasin, y ma rcha nda des albums, des collections de lithographies; elle en acheta pour plusieurs pièces d'or, qui reluisirent et sonnèrent sur le comptoir.

Le jeune homme, en apparence occupé sur le seuil de la porte à regarder les gravures exposées dans la montre, échangea capricieusement avec la belle inconnue l'œillade la plus perçante que puisse lancer un x homme, contre un de ces coups d'œil insouciants jetés au hasard sur les passants. C'était, de sa part, un adieu à l'amour, à la femme ! mais cette dernière et puissante interrogation ne fut môme pas comprise, ne remua pas ce cœur de femme frivole, ne la fit pas rougir, ne lui fit pas baisser les yeux. Qu'était-ce pour elle? une admiration de plus, un désir excité dont elle triompherait le soir en disant : « J'étais jolie aujourd'hui. »

Le jeune homme passa promptementà un autre cadre, et ne se retourna point quand la jolie dame remonta dans sa voiture. Les chevaux partirent, cette dernière

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La conscience de sa prochaine mort rendit pour un moment au jeune homme l'assurance d'une duchesse qui a deux amants, et il entra chez le marchand de curiosités d'un air dégagé, laissant voir sur ses lèvres un sourire fixe comme celui d'un ivrogne. N'était-il pas ivre de la vie, ou peut-être de la mort ! Il retomba bientôt dans ses vertiges, et continua d'apercevoir les choses sous d'étranges couleurs, ou animées d'un léger mou- x vement dont le principe était sans doute dans une irrégulière circulation de son sang, tantôt bouillonnant comme une cascade, tantôt tranquille et fade comme l'eau tiède.

Il demanda simplement à visiter les magasins pour chercher s'ils ne renfermaient pas quelques singularités à sa convenance. Un jeune garçon à figure fraîche et joufflue, à chevelure rousse* et coiffé d'une casquette de loutre, commit la garde de la boutique à une vieille paysanne, espèce de Caliban femelle occupée à nettoyer un poêle dont les merveilles étaient dues au génie de Bernard Palissy; puis il dit à l'étranger d'un air insouciant :

— Voyez, Monsieur, voyez ! Nous n'avons en bas que des choses assez ordinaires ; mais, si vous voulez prendre la peine de monter au premier étage, je pourrai vous montrer de fort belles momies du Caire, plusieurs poteries incrustées, quelques ébènes sculptées, vraie renais-

Gock

sance, récemment arrivées, et qui sont de toute beauté.

Dans Thorrible situation où se trouvait l'inconnu, ce babil de cicérone, ces phrases sottement mercantiles furent pour lui comme les taquineries mesquines par lesquelles des esprits étroits assassinent un homme de génie. Portant sa croix jusqu'au bout, il parut écouter son conducteur et lui répondit par gestes ou par monosyllabes ; mais insensiblement il sut conquérir le droit d'être silencieux, et put se livrer sans crainte à ses dernières méditations, qui furent terribles. Il était poète, et son Ame rencontra fortuitement une immense pâture : il devait voir par avance les ossements de vingt mondes.

Au premier coup d'oeil les magasins lui offrirent un tableau confus, dans lequel toutes les œuvres humaines et divines se heurtaient. Des crocodiles, des singes, des boas empaillés souriaient à des vitraux d'église, semblaient vouloir mordre des bustes, courir après des laques, ou grimper sur des lustres. Un vase de Sèvres, où M me Jacotot avait peint Napoléon, se trouvait auprès ^l'un sphinx dédié à Sésostris. Le commencement du monde et les événements d'hier se mariaient avec une grotesque bonhomie. Un tournebroche était posé sur un ostensoir, un sabre républicain sur une arquebuse du moyen âge. M me du Barry, peinte au pastel par Latour, une étoile sur la tête, nue et dans un nuage, paraissait contempler avec concupiscence une chibouque indienne, en cherchant à deviner l'utilité des spirales qui serpentaient vers elle.

Les instruments de mort, poignards, pistolets curieux, nrmes à secret, étaient jetés pêle-mêle avec des instru-

ments de vie : soupières en porcelaine, assiettes de Saxe, tasses diaphanes venues de Chine, salières antiques, drageoirs féodaux. Un vaisseau d'ivoire voguait à pleines voiles sur le dos d'une immobile tortue. Une machine pneumatique éborgnait l'empereur Auguste, majestueusement impassible.

Plusieurs portraits d'échevins français, de bourgmestres hollandais, insensibles comme pendant leur vie, s'élevaient au-dessus de ce chaos d'antiquités, en y lançant un regard pâle et froid.

Tous les pays de la terre semblaient avoir apporté là quelques débris de leurs sciences, un échantillon de leurs arts. C'était une espèce de fumier philosophique^ auquel rien ne manquait, ni le calumet du sauvage, ni la pantoufle vert et or du sérail, ni le yatagan du Maure, ni l'idole des Tartares. 11 y avait jusqu'à la blague à tabac du soldat, jusqu'au ciboire du prêtre, jusqu'aux plumes d'un trône. Ces monstrueux tableaux étaient encore assujettis à mille accidents de lumière par la bizarrerie d'une multitude de reflets dus à la confusion des nuances, à la brusque opposition des jours et des noirs. L'oreille croyait entendre des cris interrompus, l'esprit saisir des drames inachevés, l'œil apercevoir des lueurs mal étouffées.

Enfin, une poussière obstinée avait jeté son léger voile sur tous ces objets, dont les angles multipliés et les sinuosités nombreuses produisaient les effets les plus pittoresques.

L'inconnu compara d'abord ces trois salles gorgées de civilisation, de cultes, de divinités, de chefs-d'œuvre,

de folie, à un représentait un , il voulut choijarder, de penle d'une fièvre i ses entrailles, les ou indiviqui leur survijeune homme; i fut exaucé : il vers un monde l'extase. L'uniie feu, comme : de saint Jean 'es endolories, îs, lointaines et myriades, par

i de ses sables, ►aient des banis ensevelissant >e, et Moïse, et out un monde

bre assise sur cheur lui parla de l'Ionie. Ah!

un fond rouge, irgile d'un vase saluait d'un air

joyeux ! En regard, une reine latine caressait sa chimère avec amour. Les caprices de la Rome impériale respiraient là tout entiers et révélaient le bain, la couche, la toilette d'une Julie indolente, songeuse, attendant son Tibulle.

Armée du pouvoir des talismans arabes, la tète de Cicéron évoquait les souvenirs de la Rome libre et lui déroulait les pages de Tite-Live. Le jeune homme contempla Senatus populusque romanus : le consul, les licteurs, les toges bordées de pourpre, les luttes du Forum, le peuple courroucé défilaient lentement devant lui comme les vaporeuses figures d'un rêve.

Enfin la Rome chrétienne dominait ces images. Une peinture ouvrait les cieux, il y voyait la Vierge Marie plongée dans un nuage d ? or, au sein des anges, éclipsant la gloire du soleil, écoutant les plaintes des malheureux auxquels cette Eve régénérée souriait d'un air doux. En touchant une mosaïque faite avec les différentes laves du Vésuve et de l'Etna, son âme s'élançait dans la chaude et fauve Italie : il assistait aux orgies des Borgia, courait dans les Abruzzes, aspirait aux amours italiennes, se passionnait pour les blancs visages aux longs yeux noirs. Il frémissait aux dénoûments nocturnes interrompus par la froide épée d'un mari, en apercevant une dague du moyen âge dont la poignée était travaillée comme l'est une dentelle, et dont la rouille ressemblait à des taches de sang.

L'Inde et ses religions revivaient dans une idole coiffée de son chapeau pointu, à losanges relevés, parés de clochettes, vêtue d'or et de soie. Près du magot, une

natte, jolie comme [la bayadère qui s'y était roulée, exhalait encore les odeurs du sandal. Un monstre de la Chine dont les yeux restaient tordus, la bouche contournée, les membres torturés, réveillait l'âme. par les inventions d'un peuple qui, fatigué du beau toujours unitaire, trouve d'ineffables plaisirs dans la fécondité des laideurs.

Une salière sortie des ateliers de Benvenuto Cellinilo reportait au sein de la Renaissance, au temps où les arts et la licence florissaient, où les souverains se divertissaient à des supplices, où les conciles, couchés dans les bras des courtisanes, décrétaient la chasteté pour les simples prêtres. 11 vit les conquêtes d'Alexandre sur un camée, les massacres de Pizarre dans une arquebuse à mèche, les guerres de religion, échevelées, bouillantes, cruelles, au fond d'un casque. Puis les riantes images de la chevalerie sourdirent d'une armure de Milan supérieurement damasquinée, bien fourbie et sous la visière de laquelle brillaient encore les yeux d'un paladin.

Cet océan de meubles, d'inventions, de modes, d'oeuvres, de ruines, lui composait un poème sans fin. Formes, couleurs, pensées, tout revivait là; mais rien de complet ne s'offrait à l'âme. Le poète devait achever les c roqui s du grand peintre qui avait fait cette immense palette où les innombrables accidents de la vie humaine étaient jetés à profusion, avec dédain.

Après s'être emparé du monde, après avoir contemplé des pays, des âges, des règnes, le jeune homme revint à des existences individuelles. Il se personnifia de nouveau, s'empara des détails en repoussant la vie des

nations, comme trop accablante pour un seul homme.

Là dormait un enfant en cire, sauvé du cabinet de Ruysch, et cette ravissante créature lui rappelait les joies de son jeune âge. Au prestigieux aspect du pagne virginal de quelque jeune fille de Taïti, sa brûlante imagination lui peignait la vie simple de la nature, la chaste nudité de la vraie pudeur, les délices de la paresse si naturelle à l'homme, toute une destinée calme au bord d'un ruisseau frais et rêveur, sous un bananier qui dispensait une manne savoureuse, sans culture. Mais tout à coup il devenait corsaire, et revêtait la terrible poésie empreinte dans le rôle de Lara, vivement inspiré par les couleurs nacrées de mille coquillages, exalté par la vue de quelques madrépores qui sentaient le varech, lçs algues et les ouragans atlantiques.

Admirant plus loin les délicates miniatures, les arabesques d'azur et d'or qui enrichissaient quelque précieux missel manuscrit, il oubliait les tumultes de la mer. Mollement balancé dans une pensée de paix, il épousait de nouveau l'étude et la science, souhaitait la grasse vie des moines, exempte de chagrins, exempte de plaisirs, et se couchait au fond d'une cellule, en contemplant par sa fenêtre en ogive les prairies, les bois, les vignobles dé son monastère. Devant quelque Teniers, il endossait la casaque d'un soldat ou la misère d'un ouvrier; il désirait porter le bonnet sale et enfumé des Flamands, s'enivrait de bière, jouait aux cartes avec eux, et souriait à une grosse paysanne d'un attrayant embonpoint.

Il grelottait en voyant une tombée de neige de Mieris,

pu se battait en regardant un combat de Salvator Rosa. Il caressait un tomahawk d'IUinois, et sentait le scalpel d'un Cherokee qui lui enlevait la peau du crâne. Émerveillé à l'aspect d'un rebec, il le confiait à la main d'une châtelaine en en savourant la romance mélodieuse et lui déclarant son amour, le soir, auprès d'une cheminée gothique dans la pénombre où se perdait un regard de consentement.

Il s'accrochait à toutes les joies, saisissait toutes les douleurs, s'emparait de toutes les formules d'existence en éparpillant si généreusement sa vie et ses sentiments sur les simulacres de cette nature plastique et vide, que le bruit de ses pas retentissait dans son âme comme Le son lointain d'un autre monde, comme la rumeur de Paris arrive sur les tours de Notre-Dame.

En montant l'escalier intérieur qui conduisait aux salles situées au premier étage, il vit des boucliers votifs, des panoplies, des tabernacles sculptés, des figures en bois pendues au mur, posées sur chaque marche. Poursuivi par les formes les plus étranges, par des créations merveilleuses assises sur les confins de la mort et de la vie, il marchait dans les enchantements d'un songe. Enfin, doutant de son existence, il était comme ces objets curieux, ni tout à fait mort, * ni tout à fait vivant.

Quand il entra dans les nouveaux magasins, le jour commençait à pâlir; mais la lumière semblait inutile aux richesses resplendissant d'or et d'argent qui s'y trouvaient entassées. Les plus coûteux caprices de dissipateurs morts sous des mansardes après avoir possédé

plusieurs millions étaient dans ce vaste bazar des folies humaines. Une écritoire payée cent mille francs et rachetée pour cent sous gisait auprès d'une serrure à secret dont le prix aurait suffi jadis à la rançon d'un roi.

Là, le genre humain apparaissait dans toutes les pompes de sa misère, dans toute la gloire de ses gigantesques petitesses. Une table d'ébène, véritable idole* d'artiste, sculptée d'après les dessins de Jean Goujon et qui coûta jadis plusieurs années de travail, avait été peut-être acquise au prix du bois à brûler. Des coffrets précieux, des meubles faits par la main des fées y étaient dédaigneusement amoncelés.

— Vous avez des millions ici ! s'écria le jeune homme en arrivant à la pièce qui terminait une immense enfilade d'appartements dorés et sculptés par des artistes du siècle dernier.

— Dites des milliards, répliqua le gros garçon joufflu. Mais ce n'est rien encore, montez au troisième étage, et vous verrez !

L'inconnu suivit son conducteur et parvint à une quatrième galerie où successivement passèrent devant ses yeux fatigués plusieurs tableaux du Poussin, une sublime statue de Michel-Ange, quelques ravissants paysages de Claude Lorrain, un Gérard Dow qui ressemblait à une page de Sterne, des Rembrandt, des Murillo, des Velasquez sombres et colorés comme un poème de lord Byron ; puis des bas-reliefs antiques, des coupes d'agate, des onyx merveilleux ! . . . Enfin c'étaient des travaux à dégoûter du travail, des chefs-d'œuvre accumulés à faire prendre en haine les arts et à tuer

rriva devant une Vierge de Raphaël, Raphaël. Une figure du Corrége qui e l'obtint même pas. Un vase inestiantique et dont les sculptures circuit de toutes les priapées romaines la it licencieuse, délice de quelque te un sourire.

s débris de cinquante siècles évanouis, toutes ces pensées humaines, assast les arts, oppressé sous ces formes areilles à des monstres enfantés sous Jque malin génie, lui livraient un

s caprices à la chimie moderne, qui par un gaz, Fâme ne compose-t-elle isons par la rapide concentration de ses forces ou de ses idées ? Beaupérissent-ils pas sous le foudroiement OTal soudainement épandu dans leur

cette boîte ? demanda-t-il en arrivant , dernier monceau de gloire, d'efforts lités, de richesses parmi lesquelles une grande caisse carrée construite je à un clou par une chaîne d'argent.

1 en a la clef, dit le gros garçon avec Si vous désirez voir ce portrait, je me rs à prévenir monsieur.

;r ! fit le jeune homme. Votre maître

— Mais je ne sais pas, répondit le garçon.

Ils se regardèrent pendant un moment, auss l'un que l'autre. Après avoir interprété le si l'inconnu comme un souhait, l'apprenti le la dans le cabinet.

Vous étes-vous jamais lancé dans l'immensit pace et du temps, en lisant les œuvres géoloj Cuvier? Emporté par son génie, avez-vous { l'abîme sans bornes du passé, comme soutei main d'un enchanteur? En découvrant de tn tranche, de couche en couche, sous les cari Montmartre ou dans les schistes de l'Oural, ces dont les dépouilles fossilisées appartiennent à c salions antédiluviennes, l'âme est effrayée d' des milliards d'années, des millions de peuple faible mémoire humaine, que l'indestructible divine, ont oubliés et dont la cendre, entassée face de notre globe, y forme les deux pieds de nous donnent du pain et des fleurs.

Cuvier n'est-il pas le plus grand poète de noti Lord Byron a bien reproduit pap des mots quele tations morales; mais notre immortel naturalii construit des mondes avec des os blanchis, i comme Cadmus, des cités avec des dents, a mille forêts de tous les mystères de la zoolo quelques fragments de houille, a retrouvé des

tionsde géants dans le pied d'un mammouth. Ces figures se dressent, grandissent et meublent des régions en harmonie avec leurs statures colossales. Il est poète avec des chiffres, il est sublime en posant un zéro près d'un sept. Il réveille le néant sans prononcer des paroles artificiellement magiques; il fouille une parcelle de gypse, y aperçoit une empreinte, et vous crie : « Voyez ! » Soudain les marbres s'animalisent, la mort se vivifie, le monde se déroule î Après d'innombrables dynasties de créatures gigantesques, après des races de poissons et des clans de mollusques, arrive enfin le genre humain, ^produit dégénéré d'un type grandiose, brisé peut-être I par le Créateur. Échauffés par son regard rétrospectif, ces hommes chétife, nés d'hier, peuvent franchir le chaos, entonner un hymne sans fin et se configurer le passé de l'univers dans une sorte d'Apocalypse rétrograde.

En présence de cette épouvantable résurrection due à la voix d'un seul homme, la miette dont l'usufruit nous est concédé dans cet infini sans nom, commun à toutes les sphères et que nous avons nommé le temps, cette minute de vie nous fait pitié. Nous nous demandons, écrasés que nous sommes sous tant d'univers en ruine, à quoi bon nos gloires, nos haines, nos amours; et si, pour devenir un point intangible dans l'avenir, la peine de vivre doit s'accepter? Déracinés du présent, nous sommes morts jusqu'à ce que notrô valet de chambre entre et vienne nous dire : « M me la comtesse a répondu qu'elle attendait Monsieur. »

Les merveilles dont l'aspect venait de présenter au

Uter

jeune homme toute la création connue mirent dans son âme rabattement que produit chez le philosophe la vue scientifique des créations inconnues; il souhaita plus vivement que jamais de mourir, et tomba sur une chaise eurule en laissant errer ses regards à travers les fantasmagories de ce panorama du passé. Les tableaux s'illuminèrent, les têtes de Vierge lui sourirent, et les statues se colorèrent d'une vie trompeuse. A la faveur de l'ombre, et mises en danse par la fiévreuse tourmente qui fermentait dans son cerveau brisé, ces œuvres s'agitèrent et tourbillonnèrent devant lui ; chaque magot lui jeta sa grimace; les paupières des personnages représentés dans les tableaux s'abaissèrent sur leurs yeux pour les rafraîchir. Chacune de ces formes frémit, sautilla, se détacha de sa place gravement, légèrement, avec grâce ou brusquerie, selon ses mœurs, son caractère ou sa contexture. Ce fut un mystérieux sabbat digne des fantaisies entrevues par le docteur Faust sur leBrocken.

Mais ces phénomènes d'optique, enfantés par la fatigue, par la tension des forces oculaires ou par less, caprices du crépuscule, ne pouvaient effrayer l'inconnu. Les terreurs de la vie étaient impuissantes sur une âme familiarisée avec les terreurs de la mort. Il favorisa même par une sorte de complicité railleuse les bizarreries de ce galvanisme moral, dont les prodiges s'accouplaient aux dernières pensées qui lui donnaient encore le sentiment de l'existence.

Le silence régnait si profondément autour de lui, que bientôt il s'aventura dans une douce rêverie dont les impressions graduellement noires suivirent, de nuance en

voyait briller au sein des ténèbres une sphère rougeâtre dont le centre était occupé par un petit vieillard qui se tenait debout et dirigeait sur lui la clarté d'une lampe. Il ne lavait entendu ni venir, ni parler, ni se mouvoir.

Cette apparition eut quelque chose de magique L'homme le plus intrépide, surpris ainsi dans son sommeil, aurait sans doute tremblé devant ce personnage qui semblait être sorti d'un sarcophage voisin.

La singulière jeunesse qui animait les yeux immobiles de cette espèce de fantôme empêchait l'inconnu de croire à des effets surnaturels; néanmoins, pendant lé rapide intervalle qui sépara sa vie somnambulique de sa vie\ réelle, il demeura dans le doute philosophique recommandé par Descartes, et fut alors, malgré lui, sous la puissance de ces inexplicables hallucinations dont les mystères sont condamnés par notre fierté ou que notre \. science impuissante tache en vain d'analyser.

Figurez-vous un petit vieillard sec et maigre, vêtu d'une robe en velours noir serrée autour de ses reins par un gros cordon de soie. Sur sa tête, une calotte en velours également noir laissait passer, de chaque côté de la figure, les longues mèches de ses cheveux blancs et s'appliquait sur le crâne de manière à rigidement encadrer le front. La robe ensevelissait le corps comme dans un vastej^nceul, et ne permettait de voir d'autre forme humaine qu'un visage étroit et pAle. Sans le ix. 3

suprême puissance dans le front et de sinistres railleries sur la bouche. En broyan t toutes les peines humaines sous un pouvoir immense, cet homme devait avoir tué les joies terrestres. Le moribond frémit en pressentant ) que ce vieux génie habitait une sphère étrangère au monde et où il vivait seul, sans jouissances parce qu'il n'avait plus d'illusions, sans douleurs parce qu'il ne connaissait plus de plaisirs. Le vieillard se tenait debout, immobile, inébranlable comme une étoile au milieu d'un nuage de lumière. Ses yeux verts, pleins de je ne sais quelle malice calme, semblaient éclairer le monde moral comme sa * lampe illuminait ce cabinet mystérieux.

Tel fut le spectacle étrange qui surprit le jeune homme au moment où il ouvrit les yeux, après avoir été bercé par des pensées de mort et de fantastiques images. S'il demeura comme étourdi, s'il se laissa momentanément dominer par une croyance digne d'enfants qui écoutent les contes de leurs nourrices, il faut attribuer cette erreur au voile étendu sur sa vie et sur son entendement par ses méditations, à l'agacement de ses nerfs irrités, au drame violent dont les scènes venaient de lui prodiguer les atroces délices contenues dans un morceau d'opium. s

Cette vision avait lieu dans Paris, sur le quai Voltaire, Ci au xix e siècle, temps et lieux où la magie devait être im- N 1 possible. Voisin de la maison où le dieu de l'incrédulité française avait expiré, disciple de Gay-Lussac et d'Arago, contempteur des tours de gobelets que font les hommes du pouvoir, l'inconnu n'obéissait sans doute qu'à ces fascinations poétiques auxquelles nous nous prêtons souvent, comme pour fuir de désespérantes vérités, comme

pour tenter la puissance de Dieu. Il trembla donc devant cette lumière et ce vieillard, agité par l'inexplicable pressentiment de quelque pouvoir étrange ; niais cette émotion était semblable à celle que nous avons tous éprouvée devant Napoléon, ou en présence de quelque grand homme brillant de génie et revêtu de gloire.

— Monsieur désire voir le portrait de Jésus-Christ peint par RaphaOl? lui dit courtoisement le vieillard d'une voix dont la sonorité claire et brève avait quelque chose de métallique.

Et il posa la lampe sur le fût d'une colonne brisée, de ; manière que la boîte brune reçut toute la clarté.

Aux noms religieux de Jésus-Christ et de Raphaël, il échappa au jeune homme un geste de curiosité, sans doute attendu parle marchand, qui fit jouer un ressort. Soudain le panneau d'acajou glissa dans une rainure, tomba sans bruit et livra la toile à l'admiration de Tinconnu. A l'aspect de cette immortelle création, il oublia les fantaisies du magasin, les caprices de son sommeil, redevint homme, reconnut dans le vieillard une créature de chair, bien vivante, nullement fantasmagorique, et revécut dans le monde réel. La tendre sollicitude, la douce sérénité du divin visage, influèrent aussitôt sur lui. Quelque parfum épanché des cicux dissipa les tortures infernales qui lui brûlaient la moelle des os. La této du Sauveur des hommes paraissait sortir des ténèbres

figurées par un fond noir; une auréole lait vivement autour de sa chevelure < voulait sortir; sous le front, sous les < une éloquente conviction qui s'échappi par de pénétrantes effluves.

Les lèvres vermeilles venaient de fai rôle de vie, et le spectateur en cherc ment sacré dans les airs, il en demand paraboles au silence, ilTécoutait dans] vait dans les enseignements du passé traduit par la simplicité calme de ces j se réfugiaient les Ames troublées. Enfn lique se lisait tout entière en une sus sourire qui semblait exprimer ce préce sume : Aimez-vous les ans les autres! i pirait une prière, recommandait le pai goïsme, réveillait toutes les vertus endo le privilège des enchantements de la de Raphaël vous jetait sous le charme i venirs, et son triomphe était complet, ( tiv. Le prestige de la lumière agissaii merveille : par moments, il semblait q dans le lointain, au sein de quelque ni

— J'ai couvert cette toile de pièce ment le marchand.

— Eh bien, il va falloir mourir ! s'écr; qui sortait d'une rêverie dont la demi ramené vers sa fatale destinée en le fais d'insensibles déductions d'une dernier quelle il s'était attaché.

— Ah! ah! j'avais donc raison de me méfier de toi! répondit le vieillard en saisissant les deux mains du jeune homme, qu'il serra par les poignets dans Tune des siennes, comme dans un étau.

L'inconnu sourit tristement de cette méprise et dit d'une voix douce :

— Eh! Monsieur, ne craignez rien, il s'agit de ma vie et non de la vôtre !... Pourquoi n'avouerais-je pas une innocente supercherie? reprit-il après avoir regardé le vieillard inquiet. En attendant la nuit, afin de pouvoir me noyer sans esclandre, je suis venu voir vos richesses. Qui ne pardonnerait ce dernier plaisir à un homme de science et de poésie ?

Le soupçonneux marchand examina d'un œil sagace le morne visage de son faux chaland, tout en l'écoutant parler. Rassuré bientôt par l'accent de cette voix douloureuse, ou lisant peut-être dans ses traits décolorés les sinistres destinées qui naguère avaient fait frémir les joueurs, il lâcha Jes mains; mais, par un reste de suspicion qui révélait une expérience au moins centenaire, il étendit nonchalamment le bras vers un buffet comme pour s'appuyer, et dit en y prenant un stylet :

— Êtes-vous depuis trois ans surnuméraire au Trésor, sans y avoir touché de gratification?

L'inconnu ne put s T empècher de sourire en faisant un geste négatif.

— Votre père vous a-t-il trop vivement reproché d'être venu au monde? ou bien étes-yous déshonoré?

— Si je voulais me déshonorer, je vivrais.

— Avez- vous été sifflé aux Funambules? ou vous trou-

vez-vous obligé de composer des flonflons pour payer le convoi de votre maîtresse? N'auriez-vous pas plutôt la maladie de For? Voulez- vous détrôner l'ennui?... Enfin, quelle erreur vous engage à mourir ?

— Ne cherchez pas le principe de la mort dans les raisons vulgaires qui commandent la plupart des suicides. Pour me dispenser de vous dévoiler des souffrances inouïes et qu'il est difficile d'exprimer en langage humain , je vous dirai que je suis dans la plus profonde, la plus ignoble, la plus perçante de toutes les misères. Et, ajoutat-il d'un ton de voix dont la fierté sauvage démentait ses paroles précédentes, je ne veux mendier ni secours ni consolations.

-Eh! eh!

Ces deux syllabes que d'abord le vieillard fit entendre pour toute réponse ressemblèrent au cri d'une crécelle. Puis il reprit ainsi :

— Sans vous forcer à m 'implorer, sans vous faire rougir, et sans vous donner un centime de France, un parât du Levant, un tarain de Sicile, un heller d'Allemagne, un kopeck de Russie, un farthing d'Ecosse, une seule des sesterces ou des oboles de l'ancien monde ni une piastre du nouveau, sans vous offrir quoi que ce soit en or, argent, billon, papier, billet, je veux vous faire plus riche, plus puissant et plus considéré que ne peut l'être un roi constitutionnel.

Le jeune homme crut le vieillard en enfance, et resta comme engourdi, sans oser répondre.

— Retournez-vous, dit le marchand en saisissant tout à coup la lampe pour en diriger la lumière sur le mur

qui faisait face au portrait, et regardez cette pçau de chagrin, ajouta-t-il.

Le jeune homme se leva brusquement et témoigna quelque surprise en apercevant au-dessus du siège où il s'était assis un morceau de chagrin accroché sur le mur, "et dont la dimension n'excédait pas celle d'une peau de renard ; mais, par un phénomène inexplicable au premier abord, cette peau projetait au sein de la profonde obs- S curité qui régnait dans le magasin des rayons si lumineux ' que vous eussiez dit une petite comète. Le jeune incrédule s'approcha de ce prétendu talisman qui devait le préserver du malheur, et s'en moqua par une phrase mentale. Cependant, animé d'une curiosité bien légitime, il se pencha pour regarder alternativement la peau sous toutes les faces et découvrit bientôt une cause naturelle à cette singulière lucidité. Les grains noirs du chagrin étaient si soigneusement polis et si bien brunis, les rayures capricieuses en étaient si propres et si nettes , que, pareilles à des facettes de grenat, les aspérités de ce cuir oriental formaient autant de petits foyers qui réfléchissaient vivement la lumière. Il démontra mathématiquement la raison de ce phénomène au vieillard, qui, pour toute réponse, sourit avec malice. Ce sourire de supériorité fit croire au jeune savant qu'il était la dupe en ce moment de quelque charlatanisme. Il ne voulut pas emporter une énigme de plus dans la tombe, et retourna

■Ç+^yUpkZ, J* c jiJ, r tf ÇfaMn, ? j*,

Le jeune homme aperçut un morceau de peau de chagrin accroché sur le mur.

La Peau de Chagbin (p. 40).

promptement la peau comme un enfant pressé de connaître les secrets de son jouet nouveau.

— Ah! ah! s'écria-t-il, voici l'empreinte du sceau que / les Orientaux nomment le cachet de Salomon.

— Vous le connaissez donc? demanda le marchand, dont les narines laissèrent passer deux ou trois bouffées d'air qui peignirent plus d'idées que n'en auraient exprimé les plus énergiques paroles.

— Existe-t-il au monde un homme assez simple pour croire à cette chimère? s'écria le jeune homme piqué d'entendre ce rire muet et plein d'amères dérisions. Ne savez- vous pas, ajouta-t-il, que les superstitions de l'Orient ont consacré la forme mystique et les caractères ^ mensongers de cet emblème qui représente une puissance fabuleuse? Je ne crois pas devoir être plus taxé de niaiserie dans cette circonstance que si je parlais des sphinx ou des griffons, dont l'existence est en quelque sorte mythologiquement admise.

— Puisque vous êtes un orientaliste, reprit le vieillard, peut-être lirez-vous cette sentence!

Il apporta la lampe près du talisman que le jeune homme tenait à l'envers, et lui fit apercevoir des caractères incrustés dans le tissu cellulaire de cette peau merveilleuse, comme s'ils eussent été produits par l'animal auquel elle avait jadis appartenu.

— J'avoue, s'écria l'inconnu, que je ne devine guère le procédé dont on se sera servi pour graver si profondément ces lettres sur la peau d'un onagre.

Et, se retournant avec vivacité vers les tables chargées de curiosités, ses yeux parurentychercherquelquechose.

— Que voulez- vous? demanda le vieillard.

— Un instrument pour trancher le chagrin, afin de voir si les lettres y sont emppeintes ou incrustées.

Le vieillard présenta son stylet à l'inconnu, qui le prit et tenta d'entamer la peau à l'endroit où les paroles se trouvaient écrites ; mais, quand il eut enlevé une légère couche de cuir, les lettres y reparurent si nettes et tellement conformes à celles qui étaient imprimées sur la surface, que, pendant un moment, il crut n'avoir rien ôté.

— L'industrie du Levant a des secrets qui lui sont réellement particuliers, dit-il en regardant la sentence orientale avec une sorte d'inquiétude.

— Oui, répondit le vieillard, il vaut mieux s'en prendre aux hommes qu'à Dieu !

Les paroles mystérieuses étaient disposées de la manière suivante :

C5C-0 èj-Z ^y

Ce qui voulait dire en français :

si tu me possèdes, tu posséderas tout.

mais ta vie m'appartiendra. dieu ia

voulu ainsi. désire, et tes désirs

seront accomplis. mais règle

tes souhaits sur ta vie.

elle est la. a chaque

vouloir, je décroîtrai

comme tes jours.

me veux-tu?

prends. dieu

t'exaucera.

soit!

— Ah ! vous lisez couramment le sanscrit, dit le vieillard. Peut-être avez-vous voyagé en Perse ou dans le Bengale ?

— Non, Monsieur, répondit le jeune homme en tâtant avec curiosité cette peau symbolique, assez semblable à une feuille de métal par son peu de flexibilité.

Le vieux marchand remit la lampe sur la colonne où il Favait prise, en lançant au jeune homme un regard empreint d'une froide ironie qui semblait dire : « Il ne pense déjà plus à mourir. »

îst-ce un mystère ? demanda

Le vieillard hocha la tète et dit gravement :

— Je ne saurais vous répondre. J'ai offert le terrible pouvoir que donne ce talisman à des hommes doués de plus d'énergie que vous ne paraissez en avoir : mais, tout en se moquant de la problématique influence qu'il devait exercer sur leurs destinées futures, aucun n'a voulu se risquer à conclure ce contrat si fatalement proposé par je ne sais quelle puissance. Je pense comme eux, j'ai douté, je me suis abstenu, et...

— Et vous n'avez pas même essayé? dit le jeune homme en l'interrompant.

— Essayer! répondit le vieillard. Si vous étiez sur la colonne de la place Vendôme, essayeriez-vous de vous jeter dans les airs? Peut-on arrêter le cours de la vie? L'homme a-t-il jamais pu scinder la mort? Avant d'entrer dans ce cabinet, vous aviez résolu de vous suicider; mais tout à coup un secret vous occupe et vous distoit de mourir. Enfant! Chacun de vos jours ne vous offrira- t-il pas une énigme plus intéressante que ne l'est celle-ci? Ecoutez-moi. J'ai vulacourlicencieusedurégent. Gomme vous, j'étais alors dans la misère, j'ai mendié mon pain, néanmoins j'ai atteint l'âge de cent deux ans, et je suis devenu millionnaire : le malheur m'a donné la fortune, l'ignorance m'a instruit. Je vais vous révéler en peu de mots un grand mystère de la vie humaine. L'homme s'é-

r puise par deux actes instinctivement accomplis qui tarissent les sources de son existence. Deux verbes expriment toutes les formes que prennent ces deux causes de mort : 'vouloir et pouvoir. Entre ces deux termes de l'action humaine, il est une autre formule dont s'emparent les

fZrv*

sages, et je lui dois le bonheur >t ma longévité. Vouloir % nous brûle, et pouvoir nous détmit ; mais savoir laisse notre faible organisation dans un perpétuel état de calme. Ainsi le £gsjr ou le vouloir est mort en moi, tué par la pensée; le m ouvemen t ou lepouvoir s'est résolu par le jeu naturel de mes organes.(En tfeux mots, j'ai placé ma vie, non dans le cœur qui se brifce, non dans les sens \/ qui s emoussent, mais dans le cerveaYi qui ne s'use pas et- ' qui survit à tout^Rien d'excessif n Vfroissé ni mon âme, ni mon corps. Cependant, j'aivnj(e monde entier. Mes pieds ont foulé les plus haut&gl^tagnes de l'Asie et de l'Amérique, j'ai appri^fifous les langages humains, et j'ai vécu sous touslej^gi nies j' a i prêté mon argent à un Chinois enprenajjft p 0ur g&gç j e corps de son père, j'ai dormi sous laten^g j e y Arabe sur la foi de sa parole, j'ai signé des c< 5*rats dans toutes les capitales européennes, et j'ai ifussé sans crainte mon or dans le wigvvam des sauvages ; enfin j'ai tout obtenu, parce que j'ai tout su dédaigner.

de voir. Voir, n'est-ce pas .

le homme, n'est-ce pas jouir découvrir la substance même sentiellement ? Que reste-t-il ; ? une idée. Jugez alors comd'un homme qui, pouvant es dans sa pensée, transporte u bonheur, en extrait mille s des souillures terrestres.. La les trésors, elle procure les^ )nner les soucis. Aussi ai-je s plaisirs ont toujours été des

LA

peau/k ciiaGR,N

amours, ambitions,

idées que je chc

je les exprime, je

dévorer ma vie, je les

m'en amuse comme de romaîT

jomssances mtellectuelle/Mes débauches étaienl .la contemplation des mers, d* peuples, des forets, U, g „ P c t « u* vu, „»«>. -"* ~ ££ je n'ai rien désiré, j'aitout attendu. Je «su ^^ dans l'univers comme dans le jar , - ms

quim-.ppartenait.Cciquétahommesap^en^"-

ievers, tristesse, est, pour »» .

t ré'verie,; a» V« déleste

is . au lieu de leur laisser Valise, je les développe ; je je lirais par une X ^^^mes organes, je

vision J.ntérieure. N'ayant jamais lass!P^|L^ ant hérité jouis encore d'une santé robuste. Mon âm^BL^ ^ête est de toute la force dont je n'abusais pas, cett^Bfe ^ jitencore mieux meublée que ne sont mes magasins. Ï%À ^gge il en .se frappant le front, là sont les vrais millions. Je p& n - t des journées délicieuses en jetant un regard intelligei dans le passé ; j'évoque des pays entiers, des sites, des vues de l'Océan, des figures historiquement belles ! J'ai un sérail imaginaire où je possède toutes les femmes que je n'ai pas eues. Je revois souvent vos guerres, vos révolutions, et je les juge. Oh ! comment préférer de fébriles, de légères admirations pour quelques chairs plus ou moins colorées, pour des formes plus ou moins rondes ; comment préférer tous les désastres de vos volontés trompées à la faculté sublime de faire comparaître en soi l'univers, au plaisir immense de se mouvoir sans être garrotté par les liens du temps ni par les entraves de l'espace, au plaisir immense de tout embrasser, de tout voir, de se pencher sur le bord du monde

de

pour interroger les autres sphères, pour écouter Dieu ? j Ceci, dit-il d'une voix éclatante en montrant la peau de I chagrin, est le pouvoir et le vouloir réunis. Là sont vos\ idées sociales, vos désirs excessifs, vos intempérances, vos joies qui tuent, vos douleurs qui font trop vivre : car le mal n'est peut-être qu'un violent plaisir. Qui pourrait déterminer le point où la volupté devient un mal et celui où le mal est encore la volupté ? Les plus vives lumières du monde idéal ne caressent-elles pas la vue, tandis que les plus douces ténèbres du monde physique la blessent toujours ? Le mot de sagesse ne vient-il pas de savoir ? et qu'est-ce que la folie, sinon l'excès d'un vouloir ou d'un pouvoir ?

— Eh bien, oui, je veux vivre avec excès ! dit l'inconnu en saisissant la peau de chagrin.

— Jeune homme, prenez garde ! s'écria le vieillard avec une incroyable vivacité.

— J'avais résolu ma vie par l'étude et par la pensée ; mais elles ne m'ont même pas nourri, répliqua l'inconnu. Je ne veux être la dupe ni d'une prédication digne de Swedenborg, ni de votre amulette oriental, ni des chari-

V tables efforts que vous faites, Monsieur, pour me retenir dans un monde où mon existence est désormais impossible... Voyons ! ajouta-t-il en serrant le talisman , d'une main convulsive et regardant le vieillard. Je veux un dîner royalement splendide, quelque bacchanale digne du siècle où tout s'est, dit-on, perfectionné ! Que mes convives soient jeunes, spirituels et sans préjugés, joyeux \ jusqu'à la folie ! Que les vins se succèdent toujours plus \ incisifs, plus pétillants, et soient de force à nous enivrer

pour trois jours ! Que cette nuit soit parée de femmes h ardentes ! Je veux que la débauche en délire et rugis- / santé nous emporte, dans son char à quatre chevaux, par delà les bornes du monde, pour nous verser sur des plages inconnues ! Que les âmes montent dans les cieux ou se plongent dans la boue, je ne sais si alors elles s'élèvent ou s'abaissent, peu m'importe ! Donc, je commande à ce pouvoir sinistre de me fondre toutes les joies dans une joie. Oui, j'ai besoin d'embrasser les plaisirs du ciel et de la terre dans une dernière étreinte, pour en mourir. Aussi souhaité-je et des priapées antiques après boire, et des chants à réveiller les morts, et de triples baisers, des baisers sans fin dont la clameur passe sur Paris comme un craquement d'incendie, y réveille les époux et leur inspire une ardeur cuisante qui les rajeunisse tous, même les septuagénaires !

Un éclat de rire, parti de la bouche du petit vieillard, retentit dans les oreilles du jeune fou comme un bruissement de l'enfer, et l'interdit si despotiquement qu'il se tut.

— Croyez-vous, dit le marchand, que mes planchers vont s'ouvrir tout à coup pour donner passage à des tables somptueusement servies et à des convives de l'autre monde ? Non, non, jeune étourdi. Vous avez signé le pacte, tout est dit. Maintenant, vos volontés seront scrupuleusement satisfaites, mais aux dépens de votre vie. Le cercle de vos jours, figuré par cette peau, se resserrera suivant la force et le nombre de vos souhaits, depuis j le plus léger jusqu'au plus exorbitant. Le brahmine / ^auquel je dois ce talisman m'a jadis expliqué qu'il s'opé-

rerait un mystérieux accord entre les destinées et les / souhaits du possesseur. Votre premier .désir est vulgaire, ( je pourrais le réaliser; mais j'en laisse le soin aux événements de votre nouvelle existence. Après tout, vous vouliez mourir ? eh bien, votre suicide n'est que retardé.

L'inconnu, surpris et presque irrité de se voir toujours plaisanté par ce singulier vieillard, dont l'intention à demi philanthropique lui parut clairement démontrée dans cette dernière raillerie, s'écria :

— Je verrai bien, Monsieur, si ma fortune changera pendant le temps que je vais mettre à franchir la largeur du quai. Mais, si vous ne vous moquez pas d'un malheureux, je désire, pourme venger d'un si fatal service, que vous tombiez amoureux d'une danseuse ! Vous comprendrez alors le bonheur d'une débauche, et peut-être deviendrez- vous prodigue de tous les biens que vous avez si philosophiquement ménagés.

Il sortit sans entendre un grand soupir que poussa le vieillard, traversa les salles et descendit l'escalier de cette maison, suivi par le gros garçon joufflu, qui voulut vainement l'éclairer ; il courait avec la prestesse d'un voleur pris en flagrant délit. Aveuglé par une sorte de délire, il ne s'aperçut même pas de l'incroyable ductilité de la peau de chagrin, qui, devenue souple comme un gant, se roula sous ses doigts frénétiques et put entrer dans la poche de son habit, où il la mit presque machinalement.

LA PKAU DK CHAGRIN

içant de la porte du magasin sur la chaussée,

ois jeunes gens qui se tenaient bras dessus,

is.

il!

île !

'eut les gracieuses interpellations qu'ils échan-

est Raphaël !

m ! nous te cherchions.

c'est vous ?

i phrases amicales succédèrent à l'injure ausl clarté d'un réverbère balancé par le vent ïsages de ce groupe étonné.

:her ami, dit à Raphaël le jeune homme qu'il inverser, tu vas venir avec nous.

ioi s'agit-il donc ?

ce toujours, je te conterai l'affaire en mar-

ou de bonne volonté, Raphaël fut entouré de ui, l'ayant enchaîné par les bras dans leur ide, l'entraînèrent vers le pont des Arts, her, dit l'orateur en continuant, nous sommes te depuis une semaine environ. A ton respecde Saint-Quentin, dont par parenthèse l'enîovible offre des lettres toujours alternativei et rouges comme au temps de Jean-Jacques

Rousseau, ta Léonarde nous a dit que tu étais parti pour la campagne. Cependant, nous n'avions certes pas l'air de gens d'argent, huissiers, créanciers, gardes de commerce, etc. N'importe ! Rastignac t'avait aperçu la veille aux Bouffons, nous avons repris courage, et nous avons mis de l'amour-propre à découvrir si tu perchais sur les arbres des Champs-Elysées, si tu allais coucher pour deux sous dans ces maisons philanthropiques où les mendiants dorment appuyés sur des cordes tendues ; ou si, plus heureux, ton bivac n'était pas établi dans quelque boudoir. Nous ne t'avons rencontré nulle part, ni sur les écrous de Sainte-Pélagie, ni sur ceux de la Force ! Les ministères, l'Opéra, les maisons conventuelles, cafés, bibliothèques, listes de préfets, bureaux de journalistes, restaurants, foyers de théâtres, bref, tout ce qu'il y a dans Paris de bons et de mauvais lieux ayant été savamment exploré, nous gémissions sur la perte d'un homme doué d'assez de génie pour se faire également chercher à la cour et dans les prisons. Nous parlions de te canoniser comme un héros de Juillet ! et, ma parole d'honneur, nous te regrettions.

En ce moment, Raphaël passait avec ses amis sur le pont des Arts, d'où, sans les écouter, il regardait la Seine, dont les eaux mugissantes répétaient les lumières de Paris. Au-dessus de ce fleuve, dans lequel il voulait se précipiter naguère, les prédictions du vieillard étaient accomplies, l'heure de sa mort se trouvait déjà fatalement retardée.

— Et nous te regrettions vraiment ! reprit son ami, poursuivant toujours sa thèse. Il s'agit d'une combi-

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