‹ Peau de chagrin, roman philosophique, Volume 9Chapitre 10 sur 16 · XL · texte numérisé non relu

XL

Raphaël se laissa donc aller au bonheur d'aimer, et vécut cœur à cœur avec Pauline. Leur mariage, retardé par des difficultés peu intéressantes à raconter, devait se célébrer dans les premiers jours de mars. Ils s'étaient éprouvés, ne doutaient point d'eux-mêmes, et, le bonheur leur ayant révélé toute la puissance de leur affection, jamais deux âmes, deux caractères ne s'étaient aussi parfaitement unis qu'ils le furent par la passion. En s'étudiant, ils s'aimèrent davantage : de part et d'autre, même délicatesse, même pudeur, même volupté, la plus douce de toutes les voluptés, celle des anges ; point de nuages dans leur ciel ; tour à tour, les désirs de l'un faisaient la loi de l'autre.

Riches tous deux, ils ne connaissaient point de caprices. Un goût exquis, le sentiment du beau, une vraie poésie animait l'âme de l'épouse; dédaignant les colifichets de la femme, un sourire de son ami lui semblait plus beau que toutes les perles d'Ormus, la mousseline ou les fleurs formaient ses plus riches parures. Pauline et Raphaël fuyaient d'ailleurs le monde, la solitude leur était si belle, si féconde !

Les oisifs voyaient exactement tous les soirs ce joli

ménage de contrebande aux Italiens ou à l'Opéra. Si d'abord quelques médisances égayèrent les salons, bientôt le torrent d'événements qui passa sur Paris fit oublier deux amants inoffensifs; enfin, espèce d'excuse auprès des prudes, leur mariage était annoncé, et par hasard leurs gens se trouvaient discrets ; donc, aucune méchanceté trop vive ne les punit de leur bonheur.

Vers la fin du mois de février, époque à laquelle d'assez beaux jours firent croire aux joies du printemps, un matin, Pauline et Raphaël déjeunaient ensemble dans une petite serre, espèce de salon rempli de fleurs, et de plain-pied avec le jardin. Le doux et pâle soleil de l'hiver, dont les rayons se brisaient à travers des arbustes rares tiédissait alors la température. Les yeux étaient égayés par les" vigoureux contrastes des divers feuillages, par les couleurs des touffes fleuries et par toutes les fantaisies de la lumière et de l'ombre.

Quand tout Paris se chauffait encore devant les tristes foyers, les deux jeunes époux riaient sous un berceau de camélias, de lilas, de bruyères. Leurs têtes joyeuses s'élevaient au-dessus des narcisses, des muguets et des roses de Bengale. Dans cette serre voluptueuse et riche, les pieds foulaient une natte africaine colorée comme un tapis. Les parois tendues en coutil vert n'offraient point la moindre trace d'humidité. L'ameublement était d'un bois en apparence grossière, mais dont Fécorce polie brillait de propreté. Un jeune chat accroupi sur la table où l'avait attiré l'odeur du lait se laissait barbouiller de café par Pauline ; elle folâtrait avec lui, défendait la crème qu'elle lui permettait à peine de flairer afin

d'exercer sa patience et d'entretenir le combat; elle éclatait de rire à chacune de ses grimaces, et débitait mille plaisanteries pour empêcher Raphaël de lire le journal qui, dix fois déjà, lui était tombé des mains. Il abondait dans cette scène matinale un bonheur inexprimable, comme tout ce qui est naturel et vrai.

Raphaël feignait toujours de lire sa feuille, et contemplait à la dérobée Pauline aux prises avec le chat, sa Pauline enveloppée d'un long peignoir qui la lui voilait imparfaitement, les cheveux en désordre et montrant un petit pied blanc veiné de bleu dans une pantoufle de velours noir. Charmante à voir en déshabillé, délicieuse comme les fantastiques figures de Westhall, elle semblait être tout à la fois jeune fille et femme ; peut-être plus jeune fille que femme, elle jouissait d'une félicité sans mélange, et ne connaissait de l'amour que ses premières joies.

Au moment où, tout à fait absorbé par sa douce rêverie, Raphaël avait oublié son journal, Pauline le saisit, le chiffonna, en fit une boule le lança dans le jardin et le chat courut après la politique qui tournait, comme toujours, sur elle-même. Quand Raphaël, distrait par cette scène enfantine, voulut continuer à lire et fit le geste de lever la feuille qu'il n'avait plus, éclatèrent des rires francs, joyeux, renaissant d'eux-mêmes comme les chants d'un oiseau.

— Je suis jalouse du journal, dit-elle en essuyant les larmes que son rire d'enfant avait fait couler. N'estce pas une félonie, reprit-elle, redevenant femme tout à coup, que de lire des proclamations russes en ma pré-

sence, et de préférer la prose de l'empereur Nicolas à des paroles, à des regards d'amour ?

— Je ne lisais pas, mon ange aimé, je te regardais. En ce moment, le pas lourd du jardinier, dont les

souliers ferrés faisaient crier le sable des allées, retentit près de la serre.

— Excusez, monsieur le marquis, si je vous interromps, ainsi que Madame, mais je vous apporte une curiosité comme je n'en ai jamais vu. En tirant tout à l'heure, sous votre respect, un seau d'eau, j'ai amené cette singulière plante marine ! La voilà î Faut tout de même que ce soit bien accoutumé à l'eau, car ce n'était point mouillé, ni humide. C'était sec comme du bois et point gras du tout. Comme M. le marquis est plus savant que moi certainement, j'ai pensé qu'il fallait la lui apporter, et que ça l'intéresserait.

Et le jardinier montrait à Raphaël l'inexorable peau de chagrin, qui n'avait pas six pouces carrés de superficie.

— Merci, Vanière, dit Raphaël. Cette chose est très curieuse.

— Qu'as-tu, mon ange? tu pâlis ! s'écria Pauline.

— Laissez-nous, Vanière.

— Ta voix m'effraye, reprit la jeune fille, elle est singulièrement altérée... Qu'as-tu? Que sens-tu? Où as-tu mal ? Tu as mal ! — Un médecin ! cria-t-elle. Jonathas! au secours ! . . .

— Ma Pauline, tais-toi, répondit Raphaël, qui recouvra son sang-froid. Sortons. Il y a près de moi une fleur dont le parfum m incommode. Peut-être est-ce cette verveine ?

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Pauline s'élança sur l'innocent arbuste, le saisit par la tige et le jeta dans le jardin.

— O ange ! s'écria-t-elle en serrant Raphaël par une étreinte aussi forte que leur amour et en lui apportant avec une langoureuse coquetterie ses lèvres vermeilles à baiser, en te voyant pâlir, j'ai compris que je ne te survivrais pas : ta vie est ma vie. Mon Raphaël, passemoi la main sur le dos ! J'y sens encore {a petite mort, j'y ai froid. Tes lèvres sont brûlantes... Et ta main?... elle est glacée, ajouta-t-elle.

— Folle ! s'écria Raphaël.

— Pourquoi cette larme ? Laisse-moi la boire.

— O Pauline ! Pauline ! tu m'aimes trop !

— Il se passe en toi quelque chose d'extraordinaire, Raphaël!... Sois vrai, je saurais bientôt ton secret. Donne-moi cela, dit-elle en prenant la peau de chagrin.

— Tu es mon bourreau ! cria le jeune homme en jetant un regard d'horreur sur le talisman.

— Quel changement de voix ! fit Pauline, qui laissa tomber le fatal symbole du destin.

— M'aimes-tu ? reprit-il.

— Si je t'aime... est-ce une question?

— Eh bien, laisse-moi, va-t'en !

La pauvre petite sortit.

— Quoi ! s'écria Raphaël quand il fut s siècle de lumières où nous avons appris que sont les cristaux du carbone, à une épc s'explique, où la police traduirait un nou devant les tribunaux et soumettrait ses mira demie des sciences, dans un temps où nou plus qu'aux paraphes des notaires, je croirai espèce de Mané, Thecel, Phares?... Non, je ne penserai pas que l'Etre suprême puisi plaisir à tourmenter une honnête créature ! . . les savants.

Il arriva bientôt entre la Halle aux Vi recueil de tonneaux, et la Salpètrière, immei d'ivrognerie, devant une petite mare où s'< des canards remarquables par la rareté d< dont les ondoyantes couleurs, semblables d'une cathédrale, pétillaient sous les raye Tous les canards du monde étaient là, cria grouillant, et formant une espèce de char rassemblée contre son gré, mais heureusemei ni principes politiques, et vivant, sans r chasseurs, sous l'œil des naturalistes qui le* par hasard.

— Voilà M. La vrille, dit un porte-clef qui avait demandé ce grand pontife de la zc

Le marquis vit un petit homme profondé]

dans quelques sages méditations à l'aspect de deux canards. Ce savant, entre deux âges avait une physionomie douce, encore adoucie par un air obligeant ; mais il régnait dans toute sa personne une préoccupation scientifique : sa perruque incessamment grattée et fantasquement retroussée, laissait voir une ligne de cheveux blancs et accusait la fureur des découvertes qui, semblables à toutes les passions, nous arrache si puissamment aux choses de ce monde, que nous perdons la conscience du moi.

Raphaël, homme de science et d'étude, admira ce naturaliste, dont les veilles étaient consacrées à l'agrandissement des connaissances humaines, dont les erreurs servaient encore la gloire de la France ; mais une petite maîtresse aurait ri, sans doute, de la solution de continuité qui se trouvait entre la culotte et le gilet rayé du savant, interstice d'ailleurs chastement rempli par une chemise qu'il avait copieusement froncée en se baissant et se levant tour à tour, au gré de ces observations zoogénésiques.

Après quelques premières phrases de politesse, Raphaël crut nécessaire d'adresser à M. Lavrille un compliment banal sur ces canards.

— Oh ! nous sommes riches en canards, répondit le naturaliste. Ce genre est d'ailleurs, comme vous le savez sans doute, le plus fécond de l'ordre des palmipèdes. Il commence au cygne et finit au canard zinzin, en comprenant cent trente-sept variétés d'individus bien distincts, ayant leur nom, leurs mœurs, leur patrie, leur physionomie, et qui ne se ressemblent pas plus entre

eux qu'un blanc ne ressemble à un nègre. En vérité, Monsieur, quand nous mangeons un canard, la plupart du temps, nous ne nous doutons guère de rétendue...

Il s'interrompit à l'aspect d'un joli petit canard qui remontait le talus de la mare.

— Vous voyez là le cygne à cravate, pauvre enfant du Canada, venu de bien loin pour nous montrer son plumage brun et gris, sa petite cravate noire ! Tenez, il se gratte... Voici la fameuse oie à duvet ou canard eider, sous l'édredon de laquelle dorment nos petites maîtresses ; est-elle jolie ! qui n'admirerait ce petit ventre d'un blanc rougeâtre, ce bec vert ! — Je viens, Monsieur, reprit-il, d'être témoin d'un accouplement dont j'avais jusqu'alors désespéré. Le mariage s'est fait assez heureusement, et j'en attendrai fort impatiemment le résultat. Je me flatte d'obtenir. une cent trentehuitième espèce, à laquelle peut-être mon nom sera donné. — Voici les nouveaux époux, dit-il en montrant deux canards. C'est d'une part une oie rieuse (anas albifrons), de l'autre, le grand canard sifïïeur (anas rufina de Buffon). J'avais longtemps hésité entre le canard siffleur, le canard à sourcils blancs et le canard souchet (anas clypeata) : tenez, voici le souchet, ce gros scélérat brun-noir dont le col est verdàtre et si coquettement irisé. Mais, Monsieur, le canard siffleur était huppé, vous comprenez alors que je n'ai plus balancé. Il ne nous manque ici que le canard varié à calotte noire. Ces messieurs prétendent unanimement que ce canard fait double emploi avec le canard sarcelle à bec recourbé, quant à moi...

Il fit un geste admirable qui peignit à la fois la modestie et l'orgueil des savants, orgueil plein d'entêtement, modestie pleine de suffisance.

— Je ne le pense pas, ajouta-t-il. Vous voyez, mon cher monsieur, que nous ne nous amusons pas ici. Je m'occupe en ce moment de la monographie du genre canard... Mais je suis- à vos ordres.

En se dirigeant vers une assez jolie maison de la rue Buffon, Raphaël soumit la peau de chagrin aux investigations de M. Lavrille.

— Je connais ce produit, dit enfin le savant après avoir braqué sa loupe sur le talisman ; il a servi à quelque dessus de boîte. Le chagrin est fort ancien ! Aujourd'hui, les gainiers préfèrent se servir de galuchat. Le galuchat est, comme vous le savez sans doute, la dépouille du raja sephen, un poisson de la mer Rouge.

— Mais ceci, Monsieur, puisque vous avez l'extrême bonté...?

— Ceci, reprit le savant en interrompant, est autre chose : entre le galuchat et le chagrin, il y a, Monsieur, toute la différence de l'Océan à la terre, du poisson à un quadrupède. Cependant, la peau du poisson est plus dure que la peau de l'animal terrestre. Ceci, dit-il en montrant le talisman, est, comme vous le savez sans doute, un des produits les plus curieux de la zoologie.

— Voyons î s'écria Raphaël.

— Monsieur, répondit le savant en s'enfonçant dans son fauteuil, ceci est une peau d'âne!

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