‹ Peau de chagrin, roman philosophique, Volume 9Chapitre 11 sur 16 · LA PEA · texte numérisé non relu

LA PEA

— Je le sais, dit le jeu

— Il existe en Perse, extrêmement rare, Yonag le koulan des Tatars ; F rendu à la science. En ei passé pour fantastique, célèbre dans l'Ecriture s l'accoupler avec ses c< encore plus fameux par l'objet, et dont parlent s< Pallas comme vous le s ses A et. Pelrop., tome encore religieusement ac Nogaïs comme un remè< de reins et la goutte sci guère de cela, nous autres ne possède pas d'onagre, tinua le savant. Il est p muni d'une espèce de ta] taux attribuent le pouvoi plus élégante et plus p plus beaux chevaux : ell ou moins fauves, et ress zèbre. Son lainage a d'ondoyant, de gras au t tesse et en précision la grand que nos plus beau?

d'un courage extraordins pris, il se défend avec contre les bètes les plus

sa marche, elle ne peut se comparer qu'au vol des oiseaux ; un onagre, Monsieur, tuerait à la course les meilleurs chevaux arabes ou persans. D'après le père du consciencieux docteur Niebuhr, de qui, vous le savez sans doute, nous déplorons la perte récente, le terme moyen du pas ordinaire de ces admirables créatures est de sept mille pas géométriques par heure» Nos ânes dégénérés ne sauraient donner une idée de cet âne indépendant et fier. Il a le port leste, animé, l'air spirituel, fin, une physionomie gracieuse, des mouvements pleins de coquetterie ! C'est le roi zoologique de l'Orient. Les superstitions turques et persanes lui donnent même une mystérieuse origine, et le nom de Salomon se mêle aux récits que les conteurs du Thibet et de la Tartarie font sur les prouesses attribuées à ces nobles animaux. Enfin un onagre apprivoisé vaut des sommes immenses ; il est presque impossible de le saisir dans les montagnes, où il bondit comme un chevreuil et semble voler comme un oiseau. La fable des chevaux ailés, notre Pégase, a sans doute pris naissance dans ces pays, où les bergers ont pu voir souvent un onagre sautant d'un rocher à un autre. Les ânes de selle, obtenus en Perse par l'accouplement d'une ânesse avec un onagre apprivoisé, sont peints en rouge, suivant une immémoriale tradition. Cet usage adonné lieu peut-être à notre proverbe : « Méchant comme un âne rouge. » A une époque où l'histoire naturelle était très négligée en France, un voyageur aura, je pense, amené un de ces animaux qui supportent fort impatiemment l'esclavage. De là le dicton ! — La peau que vous me présentez, reprit le savant, est la

peau d'un onagre. Nous varions sur l'o Les uns prétendent que chaqri est d'autres veulent que Chagri soit la dépouille zoologique subit une prépar assez bien décrite par Pallas, et qui doni ticulier que nous admirons ; M. Martellei Châagri est un ruisseau...

— Monsieur, je vous remercie de m'a renseignements qui fourniraient une ad quelques Dom Calmet, si les bénédk encore ; mais j'ai eu l'honneur de vous que ce fragment était primitivement d'un à cette carte géographique, dit Raphaël Lavrille un atlas ouvert : or, depuis s'est sensiblement contractée.

— Bien ! répondit le savant, je compre toutes les dépouilles d'êtres primitiver sont sujettes à un dépérissement natur cevoir, et dont les progrès sont soumis atmosphériques. Les métaux eux-mêmes se resserrent d'une manière sensible, cai ont observé des espaces assez considér barres de fer. La science est vaste, la v bien courte. Aussi n'avons-nous pas h connaître tous les phénomènes de la nat

— Monsieur, reprit Raphaël presque c la demande que je vais vous faire. Êtesque cette peau soit soumise aux lois o zoologie, qu'elle puisse s'étendre ?...

— Oh l certes !.. . Ah peste!... dit ]\

essayant de tirer le talisman. Mais, Monsieur, ajoutat-il, si vous voulez voir Planchette, le célèbre professeur de mécanique, il trouvera certainement un moyen d'agir sur cette peau, de l'amollir, de la distendre.

— Ah ! Monsieur, vous me sauvez la vie !

Raphaël salua le savant naturaliste, et courut chez

Planchette en laissant le bon Lavrille au milieu de son cabinet rempli de bocaux et de plantes séchées. Il remportait de cette visite, sans le savoir, toute la science humaine : une nomenclature ! Le bonhomme Lavrille ressemblait à Sancho Pança racontant l'histoire des chèvres, il s'amusait à compter des animaux et à les numéroter. Arrivé sur le bord de la tombe, il connaissait à peine une petite fraction des incommensu^ râbles nombres du grand troupeau jeté par Dieu à travers l'océan des mondes, dans un but ignoré. Raphaël était content.

— Je vais tenir mon âne en bride! s'écriait-il. Sterne avait dit avant lui : « Ménageons notre Ane, si

nous voulons vivre vieux. »

Mais la bête est si fantasque !

Planchette était un grand homme sec, véritable poète perdu dans une perpétuelle contemplation, occupé à regarder toujours un abîme sans fond, le mouvement.

Le vulgaire taxe de folie ces esprits sublimes, gens

incompris qui vivent dans une admirable luxe et du monde, restant des journées e un cigare éteint, ou venant dans un si toujours bien exactement marié les bo vêtements avec les boutonnières. Un jo longtemps mesuré le vide, ou entassé c Aa -J- Gg, ils ont analysé quelque loi nati posé le plus simple des principes ; tout :

admire une nouvelle machine ou quelque facile structure nous étonne et nous conft

Le savant modeste sourit en disant à se « Qu'ai-je donc créé ? rien . L'homme n'i force, il la dirige, et la science consii nature. »

RaphaCl surprit le mécanicien planté jambes, comme un pendu tombé droit s< Planchette examinait une bille d'agate un cadran solaire, en attendant qu'elle pauvre homme n'était ni décoré, ni pensi savait pas enluminer ses calculs. Heur l'affût d'une découverte, il ne pensait ni au monde, ni à lui-même, et vivait dans la science.

— Cela est indéfinissable, s'écria-t-il sieur, reprit-il en apercevant Raphaël, je viteur. Comment va la maman ?... Allez

— J'aurais cependant pu vivre ainsi !

qui tira le savant de sa rêverie en lui dema d'agir sur le talisman qu'il lui présenta.

— Dussiez-vous rire de ma crédulité, '

marquis en terminant, je ne vous cacherai rien. Cette peau me semble posséder une force de résistance contre laquelle rien ne peut prévaloir.

— Monsieur, dit Planchette, les gens du monde traitent toujours la science assez cavalièrement, tous nous disent à peu près ce qu'un incroyable disait à Lalande en lui amenant des dames après l'éclipsé : « Ayez la bonté de recommencer. »

Quel effet voulez-vous produire ? La mécanique a pour but d'appliquer les lois du mouvement ou de les neutraliser. Quant au mouvement en lui-même, je vous le •'déclare avec humilité, nous sommes impuissants à le définir. Cela posé, nous ayons remarqué quelques phénomènes constants qui régissent Faction tles solides et fluides. En reproduisant les causes génératrices de ces phénomènes, nous pouvons transporter les corps, leur transmettre une force locomotive dans des rapports de vitesse déterminée, les lancer, les diviser simplement ou à l'infini soit que nous les cassions ou les pulvérisions ; puis les tordre, leur imprimer une rotation, les modifier, les comprimer, les dilater, les étendre. Cette science, Monsieur, repose sur un seul fait. — Vous voyez cette bille, reprit-il. Elle est ici sur cette pierre. La voici maintenant là. De quel nom appellerons-nous cet acte si physiquement naturel et si moralement extraordinaire ? Mouvement, locomotion, changement de lieu ? Quelle immense vanité cachée sous les mots ! Un nom, est-ce donc une solution? Voilà pourtant toute la science. Nos machines emploient ou décomposent cet acte, ce fait. Ce léger phénomène adapté à des

hX PEAU DE CHAGRIN $91

masses va faire sauter Paris. Nous pouvons augmenter la vitesse aux dépens de la force, et la force aux dépens de la vitesse. Qu'est-ce que la force et la vitesse ! Notre science est inhabile à le dire, comme elle Test à créer un mouvement. Un mouvement, quel qu'il soit, est un immense pouvoir, et l'homme n'invente pas de pou- v voirs, le pouvoir est un, comme le mouvement, l'essence même du pouvoir. Tout est mouvement. La pensée est un mouvement. La nature est établie sur le^ mouvement. La mort est un mouvement dont les fins nous sont peu connues. Si Dieu est éternel, croyez qu'il est toujours en mouvement. Dieu est le mouvement^ peut-être. Voilà pourquoi le mouvement est inexpli-* cable comme lui ; comme lui profond, sans bornes, incompréhensible, intangible. Qui a jamais touché, compris, mesuré le mouvement? Nous en sentons les effets sans les voir. Nous pouvons même les nier comme nous nions Dieu. Où est-il? où n'est-il pas? D'où part-il ? Où en est le principe ? où en est la fin ? Il nous enveloppe, nous presse et nous échappe. Il est évident comme un fait, obscur comme une abstraction, tout à la fois effet et cause. 11 lui faut, comme à nous, l'espace, et qu'est-ce que l'espace? Le mouvement sçul nous le révèle ; sans le mouvement, il n'est plus qu'un mot vide de sens. Problème insoluble, semblable au vide, semblable à la création, à l'infini, le mouvement confond la pensée humaine, et tout ce qu'il est permis à l'homme de concevoir, c'est qu'il ne le concevra jamais... Entre chacun des points successivement occupés par cette bille dans l'espace, continua le savant, il se rencontre

un abîme pour la raison humaine, un abîme où est tombé Pascal. Pour agir sur la substance inconnue, que vous voulez soumettre à une force inconnue, nous devons d'abord étudier cette substance; d'après sa nature, ou elle se brisera sous un choc, ou elle y résistera ; si elle se divise et que votre intention ne soit pas de la partager, nous n'atteindrons pas le but proposé. Voulez- vous la comprimer ? il faut transmettre un mouvement égal à toutes les parties de la substance, de manière à diminuer uniformément l'intervalle qui les sépare. Désirez- vous l'étendre? nous devrons tâcher d'imprimer à chaque molécule une force excentrique égale ; car, sans l'observation exacte de cette loi, nous y produirions des solutions de continuité. Il existe, Monsieur, des modes infinis, des combinaisons sans bornes dans le mouvement. A quel effet vous arrêtezvous ?

— Monsieur, dit Raphaël impatienté, je désire une pression quelconque assez forte pour étendre indéfiniment cette peau...

— La substance étant finie, répondit le mathématicien, ne saurait être indéfiniment distendue, mais la compression multipliera nécessairement l'étendue de sa surface aux dépens de l'épaisseur ; elle s'amincira jusqu'à ce que la matière manque...

— Obtenez ce résultat, Monsieur, s'écria Raphaël, et vous aurez gagné des millions.

— Je vous volerais votre argent, répondit le profesfeur avec le flegme d'un Hollandais. Je vais vous démontrer en deux mots l'existence d'une machine sous

laquelle Dieu lui-même serait écrasé comme une mouche. Elle réduirait un homme à l'état de papier brouillard, un homme botté, éperonné, cravaté, chapeau, or, bijoux, tout...

— Quelle horrible machine !

— Au lieu de jeter leurs enfants à l'eau, les Chinois devraient les utiliser ainsi, reprit le savant, sans penser au respect de l'homme pour sa progéniture.

Tout entier à son idée, Planchette prit un pot à fleurs vide, troué dans le fond, et l'apporta sur la dalle du gnomon ; puis il alla chercher un peu de terre glaise dans un coin du jardin.

Raphaël resta charmé comme un enfant auquel sa nourrice conte une histoire merveilleuse. Après avoir posé sa terre glaise sur la dalle, Planchette tira de sa poche une serpette, coupa deux branches de sureau, et se mit à les vider en sifflant comme si Raphaël n'eût pas été là,

— Voilà les éléments de la machine, dit-il.

Il attacha par un coude en terre glaise un de ces tuyaux de bois au fond du pot, de manière que le trou du sureau correspondît à celui du vase. Vous eussiez dit une énorme pipe. Il étala sur la dalle un lit de glaise en lui donnant la forme d'une pelle, assit le pot à fleurs dans la partie la plus large, et fixa la branche de sureau sur la portion qui représentait le manche, Enfin il mit un pâté de terre glaise à l'extrémité du tube en sureau, il y planta l'autre branche creuse, tout droit, en pratiquant un autre coude pour la joindre à la branche horizontale, en sorte que l'air, ou tel fluide

ambiant donné, pût circuler dans cette machine improvisée, et courir depuis l'embouchure du tube vertical, à travers le canal intermédiaire, jusque dans le grand pot à fleurs vide.

— Monsieur, cet appareil, dit-il à Raphaël avec le sérieux d'un académicien prononçant son discours de réception, est un des plus beaux titres du grand Pascal à notre admiration.

— Je ne comprends pas...

Le savant sourît. Il alla détacher d'un arbre fruitier une petite bouteille dans laquelle son pharmacien lui avait envoyé une liqueur où se prenaient les fourmis ; il en cassa le fond, se fit un entonnoir, l'adapta soigneusement au trou de la branche creuse qu'il avait fixée verticalement dans l'argile, en opposition au grand réservoir figuré par le pot à fleurs ; puis, au moyen d'un arrosoir, il y versa la quantité d'eau nécessaire pour qu'elle se trouvât également bord à bord et dans le grand vase et dans la petite embouchure circulaire du sureau... Raphaël pensait à sa peau de chagrin.

— Monsieur, dit le mécanicien, l'eau passe encore aujourd'hui pour un corps incompressible, n'oubliez pas ce principe fondamental ; néanmoins elle se comprime, mais si légèrement, que nous devons compter sa faculté contractile comme zéro. Vous voyez la surface que présente l'eau arrivée à la superficie du pot à fleurs ?

— Oui, Monsieur.

— Eh bien, supposez cette surface mille fois plus étendue que ne l'est l'orifice du bâton de sureau par lequel j'ai versé le liquide. Tenez, j'ôte l'entonnoir...

— D'accord.

— Eh bien, Monsieur, si par i j'augmente le volume de cette i encore de l'eau par l'orifice du contraint d'y descendre, monte figuré par le pot à fleurs jusqu'à c à un même niveau dans l'un et c

— Cela est évident, s'écria Ra

— Mais il y a cette différence, si la mince colonne d'eau ajout vertical y présente une force ( livre par exemple, comme son fidèlement à la masse liquide e tous les points de la surface qu pot à fleurs, il s'y trouvera mil tendant toutes à s'élever comme s:

par une force égale à celle qui fai dans le bâton de sureau vertical rement ici, dit Planchette en moi verture du pot à fleurs, une puiî considérable que la puissance intr

Et le savant indiquait du doigt a bois planté droit dans la glaise.

— Gela est tout simple, dit Ra Planchette sourit.

— En d'autres termes, reprit-il logique naturelle aux mathématic repousser l'irruption de Teau, < partie de la grande surface, une agissant dans le conduit vertical

■HÉÉÉ^L.

rence près, que, si la colonne liquide y est haute d'un pied, les mille petites colonnes de la grande surface n'y auront qu'une très faible élévation. Maintenant, dit Planchette en donnant une chiquenaude à ses bâtons, remplaçons ce petit appareil grotesque par des tubes métalliques d'une force et d'une dimension convenables, si vous couvrez d'une forte platine mobile la surface fluide du grand réservoir, et qu'à cette platine vous en opposiez une autre dont la résistance et la solidité soient à toute épreuve, si de plus vous m'accordez la puissance d'ajouter sans cesse de l'eau par le petit tube vertical à la masse liquide, l'objet, pris entre les deux plans solides, doit nécessairement céder à l'immense action qui le comprime indéfiniment. Le moyen d'introduire constamment de l'eau par le petit tube est une niaiserie en mécanique, ainsi que le mode de transmettre la puissance de la masse liquide à une platine. Deux pistons et quelques soupapes suffisent. Concevezvous alors, mon cher monsieur, dit-il en prenant le bras de Valentin, qu'il n'existe guère de substance qui, mise entre ces deux résistances indéfinies, ne soit contrainte à s'étaler?

— Quoi ! l'auteur des Lettres provinciales a inventé ?. . . s'écria Raphaël.

— Lui seul, Monsieur. La mécanique ne connaît rien de plus simple ni de plus beau. Le principe contraire, l'expansibilité de l'eau, a créé la machine à vapeur. Mais Peau n'est expansible qu'à un certain degré, tandis que son incompressibilité, étant une force en quelque sorte négative, se trouve nécessairement infinie.

— Si cette peau s'étend, dit Rapha( d'élever une statue colossale à Biaise un prix de cent mille francs pour le f de mécanique résolu dans chaque p( de doter vos cousines, arrière-cousir un hospice destiné aux mathématicien pauvres.

— Ce serait fort utile, répliqua Plai reprit-il avec le calme d'un homme sphère tout intellectuelle, nous irons ghalter. Ce mécanicien distingué v d'après mes plans, une machine j laquelle un enfant pourrait faire ten foin dans son chapeau.

— A demain, Monsieur.

— *- A demain.

— * Parlez-moi de la mécanique ! s'éc ce pas la plus belle de toutes les scien< ses onagres, ses classements, ses cam ses bocaux pleins de monstres, est t marquer les points dans un billard pu

Le lendemain, Raphaël, tout joyi Planchette, et ils allèrent ensemble Santé, nom de favorable augure.

Chez Spieghalter, le jeune homme établissement immense, ses regards t

multitude de forges rouges et rugissantes. C'était une pluie de feu, un déluge de clous, un océan de pistons, de vis, de leviers, de traverses, de limes, d'écrous, une mer de fontes, de bois, de soupapes et d'aciers en barres. La limaille prenait à la gorge. Il y avait du fer dans la température, les hommes étaient couverts de fer, tout puait le fer, le fer avait une vie, il était organisé, il se fluidifiait, marchait, pensait en prenant toutes les formes, en obéissant à tous les caprices. A travers les hurlements des soufflets, les crescendo des marteaux, les sifflements des tours qui faisaient grogner le fer, Raphaël arriva dans une grande pièce propre et bien aérée, où il put contempler à son aise la presse immense dont lui avait parlé Planchette. Il admira des espèces de madriers en fonte, et des jumelles en fer unies par un indestructible noyau.

— Si vous tourniez sept fois cette manivelle avec promptitude, lui dit Spieghalter en lui montrant un balancier de fer poli, vous feriez jaillir une planche d'acier en milliers de jets qui vous entreraient dans les jambes comme des aiguilles.

— Peste ! s'écria Raphaël.

Planchette glissa lui-même la peau de chagrin entre, les deux platines de la presse souveraine, et, plein de cette sécurité que donnent les convictions scientifiques, il manœuvra vivement le balancier.

— Couchez- vous tous, nous sommes morts ! cria Spieghalter d'une voix tonnante en se laissant tomber luimême par terre.

Un sifflement horrible retentit dans les ateliers. L'eau

contenue dans la machine brisa la fonte, produisit un jet d'une puissance incommensurable, et se dirigea heureusement sur une vieille forge qu'elle renversa, bouleversa, tordit comme une trombe entortille une maison et l'emporte avec elle.

— Oh ! dit tranquillement Planchette, le chagrin est sain comme mon œil ! Maître Spieghalter, il y avait une paille dans votre fonte, ou quelque interstice dans le grand tube...

— Non, non, je connais ma fonte. Monsieur peut remporter son outil, le diable est logé dedans.

L'Allemand saisit un marteau de forgeron, jeta la peau sur une enclume, et, de toute la force que donne la colère, déchargea sur le talisman le plus terrible coup qui jamais eût mugi dans ses ateliers.

— Il n'y parait seulement pas, s'écria Planchette en caressant le chagrin rebelle.

Les ouvriers accoururent. Le contremaître prit la peau et la plongea dans le charbon de terre d'une forge. Tous, rangés en demi-cercle autour du feu, attendirent avec impatience le jeu d'un énorme soufflet. Raphaël, Spieghalter, le professeur Planchette, occupaient le centre de cette foule noire et attentive. En voyant tous ces yeux blancs, ces tètes poudrées de fer, ces vêtements noirs et luisants, ces poitrines poilues, Raphaël se crut transporté dans le monde nocturne et fantastique des ballades allemandes. Le contremaître saisit la peau avec des pinces après l'avoir laissée dans le foyer pendant dix minutes.

— Rendez-la-moi, dit Raphaël.

Le contremaître la présenta par plaisanterie à Raphaël. Le marquis mania facilement la peau, froide et souple sous ses doigts. Un cri d'horreur s'éleva, les ouvriers s'enfuirent. Valentin resta seul avec Planchette dans l'atelier désert.

— Il y a décidément quelque chose de diabolique là dedans ! s'écria Raphaël au désespoir. Aucune puissance humaine ne saurait donc me donner un jour de plus ?

— Monsieur, j'ai tort, répondit le mathématicien d'un air contrit, nous devions soumettre cette peau~singulière à l'action d'un laminoir. Où avais-je les yeux en vous proposant une pression !

— C'est moi qui l'ai demandée, répliqua Raphaël.

Le savant respira comme un coupable acquitté par douze jurés. Cependant, intéressé par le problème étrange que lui offrait cette peau, il réfléchit un moment et dit :

— Il faut traiter cette substance inconnue par des réactifs. Allons voir Japhet, la chimie sera peut-être plus heureuse que la mécanique.

Valentin mit son cheval au grand trot, dans l'espoir de rencontrer le fameux chimiste Japhet à son laboratoire.

— Eh bien, mon vieil ami, dit Planchette en apercevant Japhet assis dans un fauteuil et contemplant un précipité, comment va la chimie ?

— Elle s'endort. Rien de neuf. L'Académie a cependant reconnu l'existence de la salicine, mais la salicine, Fasparagine, la vauqueline, la digitaline, ne sont pas des découvertes...

— Faute de pouvoir inventer des choses, dit Raphaël,

— Un morceau ? s'écria Raphaël ; pas seulement la valeur d'un cheveu. D'ailleurs, essayez ! ajouta-t-il d'un air tout à la fois triste et goguenard.

Le savant cassa un rasoir en voulant entamer la peau il tenta de la briser par une forte décharge d'électricité, puis il la soumit à l'action de la pile voltaïque, enfin les foudres de sa science échouèrent sur le terrible talisman. Il était sept heures du soir. Planchette, Japhet, Raphaël, ne s'aperce vant pas de la fuite du temps, attendaient le résultat d'une dernière expérience. Le chagrin sortit victorieux d'un épouvantable choc auquel il avait été soumis grâce à une quantité raisonnable de chlorure d'azote.

— Je suis perdu ! s'écria Raphaël. Dieu est là. Je vais mourir...

Il laissa les deux savants stupéfaits.

— Gardons-nous bien de raconter cette aventure h A l'Académie, nos collègues s'y moqueraient de nous, dit

Planchette au chimiste après une longue pause pendant laquelle ils se regardèrent sans oser se communiquer leurs pensées.

Les deux savants étaient comme des chrétiens sortant

/de leurs tombes sans trouver un Dieu dans le ciel. La

science ? impuissante ! Les acides ? eau ! La potasse

rouge ? déshonorée î La pile voltaïque et la.foudre ? deux

bilboquets.

— Une presse hydraulique fendue comme une mouillette ! ajouta Planchette.

— Je crois au diable, dit le baron Japhet après un moment de silence.

— Et moi à Dieu, répondit Planchette.

Tous deux étaient dans leur rôle. Pour un mécanicien l'univers est une machine qui veut un ouvrier ; pour lax chimie, cette œuvre d'un démon qui va décomposant tout, le monde est un gaz doué de mouvement.

— Nous ne pouvons pas nier le fait, reprit le chimiste.

— Bah ! pour nous consoler, MM. les doctrinaires ont créé ce nébuleux axiome : Bête comme un fait.

— Ton axiome, répliqua le chimiste, me semble, à moi, fait comme une bête.

Ils se prirent à rire, et dînèrent en gens qui ne voyaient plus qu'un phénomène dans un miracle.

En rentrant chez lui, Valentin était en proie à une rage froide; il ne croyait plus à rien, ses idées se brouillaient dans sa cervelle, tournoyaient et vacillaient comme celles de tout homme en présence d'un fait impossible. Il avait cru volontiers à quelque défaut secret dans la machine de Spieghalter, l'impuissance de la science et du feu ne l'étonnait pas ; mais la souplesse de la peau quand il la maniait, mais sa dureté lorsque les moyens de destruction mis à la disposition de l'homme étaient dirigés sur elle, l'épouvantaient. Ce fait incontestable lui donnait le vertige.

— Je suis fou, se dit-il. Quoique depuis ce matin je sois à jeun, je n'ai ni faim ni soif, et je sens dans ma poitrine un foyer qui me brûle...

Il remit la peau de chagrin dans le cadre où elle avait été naguère enfermée ; et, après avoir décrit par une ligne d'encre rouge le contour actuel du talisman, il s'assit dans son fauteuil.

— Déjà huit heures ! s'écria-t-il. Cette journée a passé comme un songe.

Il s'accouda sur le bras du fauteuil, s'appuya la tête dans sa main gauche, et resta perdu dans une de ces méditations funèbres, dans ces pensées dévorantes dont le secret est emporté par les condamnés à mort.

— Ah ! Pauline, s'écria-t-il, pauvre enfant î II y a des abîmes que l'amour ne saurait franchir, malgré la force de ses ailes.

En ce moment, il entendit très distinctement un soupir étouffé et reconnut, par un des plus touchants privilèges de la passion, le souffle de sa Pauline.

— Oh ! se dit-il, voilà mpn arrêt. Si elle était là, je voudrais mourir dans ses bras.

Un éclat de rire bien franc, bien joyeux, lui fît tourner la tête vers son lit, il vit à travers les rideaux diaphanes la figure de Pauline souriant comme un enfant heureux d'une malice qui réussit ; ses beaux cheveux formaient des milliers de boucles sur ses épaules ; elle était là semblable à une rose du Bengale sur un monceau de roses blanches.

— J'ai séduit Jonathas, dit-elle. Ce lit ne m'appartient-il pas, à moi qui suis ta femme ? Ne me gronde pas, chéri, je ne voulais que dormir près de toi, te surprendre. Pardonne-moi cette folie.

Elle sauta hors du lit par un mouvement de chatte, se

montra radieuse dans ses mousselines, genoux de Raphaël.

— De quel abîme parlais-tu donc, n elle en laissant voir sur son front une cieuse.

— De la mort.

— Tu me fais mal, répondit-elle. ] idées auxquelles nous autres, pauvres f pouvons nous arrêter, elles nous tue d'amour ou manque de courage? je ne m'effraye pas, reprit-elle en riant. K ensemble, dans un dernier baiser, ce sei Il me semble que j'aurais encore vécu p Qu'importe le nombre de jours, si, dans une heure, nous avons épuisé toute un d'amour !

— Tu as raison, le ciel parle par Donne que je la baise, et mourons, dit

— Mourons donc, répondit-elle en ri;

Vers les neuf heures du matin, le jo vers les fentes des persiennes ; amoinc seline des rideaux, il permettait encore couleurs du tapis et les meubles soyeu; où reposaient les deux amants. Quelqi celaient. Un rayon de soleil venait m( édredon que les jeux de l'amour avaic

Suspendue à une grande psyché, la robe de Pauline se dessinait comme une vaporeuse apparition. Les souliers mignons avaient été laissés loin du lit. Un rossignol vint se poser sur l'appui de la fenêtre ; ses gazouillements répétés, le bruit de ses ailes soudainement déployées quand il s'envola, réveillèrent Raphaël.

— Pour mourir, dit-il en achevant une pensée commencée dans son rêve, il faut que mon organisation, ce mécanisme de chair et d'os animé par ma volonté, et qui fait de moi un individu homme, présente unelésionsensible. Les médecins doivent connaître les symptômes de la vitalité attaquée, et pouvoir me dire si je suis en santé ou malade.

Il contempla sa femme endormie qui lui tenait la tête, exprimant ainsi pendant le sommeil les tendres sollicitudes de l'amour. Gracieusement étendue comme un jeune enfant et le visage tourné vers lui, Pauline semblait le regarder encore en lui tendant une jolie bouche entr'ouverte par un souffle égal et pur. Ses petites dents de porcelaine relevaient la rougeur de ses lèvres fraîches, sur lesquelles erraient un sourire; l'incarnat de son teint était plus vif, et la blancheur en était, pour ainsi dire, plus blanche en ce moment qu'aux heures les plus amoureuses de la journée. Son gracieux abandon, si plein de confiance, mêlait au charme de l'amour les adorables attraits de l'enfance endormie.

•Les femmes, même les plus naturelles, obéissent encore le jour à certaines conventions sociales qui enchaînent les naïves expansions de leur âme ; mais le sommeil semble les rendre à la soudaineté de vie qui décore le premier âge. Pauline ne rougissait de rien, comme une

de ces chères et célestes créatures chez n'a encore-jeté ni pensées dans les ges dans le regard.

Son profil se détachait vivement sur des oreillers, de grosses ruches de dentel cheveux en désordre lui donnaient un p mais elle s'était endormie dans le plaisir, étaient appliqués sur sa joue comme po vue d'une lueur trop forte ou pour aider ment de l'âme quand elle essaye de retei parfaite, mais fugitive; son oreille migno rouge, encadrée par une touffe de chevi dans une coque de Malines, eût rendu i artiste, un peintre, un vieillard; elle eûtpe la raison à quelque insensé. Voir votre n mie, rieuse dans un songe paisible sous v vous aimant même en rêve, au moment semble cesser d'être, et vous offrant enc( muette qui dans le sommeil vous pai baiser ! voir une femme confiante, demi-r loppée dans son amour comme dans u chaste au sein du désordre ; admirer épars, un bas de soie, rapidement quitte vous plaire, une ceinture, dénouée qui v< foi infinie, n'est-ce pas une joie sans no ture est un poème entier ; la femme qu n'existe plus, elle vous appartient, ell vous ; désormais la trahir, c'est se bless<

Raphaël attendri contempla cette chi d'amour, pleine de souvenirs, où le jo

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teintes voluptueuses, et revint à cette femme aux formes pures, jeunes, aimante encore, dont surtout les sentiments étaient à lui sans partage. Il désira vivre toujours. Quand son regard tomba sur Pauline, elle ouvrit aussitôt les yeux comme si un rayon de soleil l'eût frappée.

— Bonjour, ami, dit-elle en souriant. Es-tu beau, méchant !

Ces deux têtes, empreintes d' une grâce due à l'amour, à la jeunesse, au demi-jour et au silence, formaient une de ces divines scènes dont la magie passagère n'appartient qu'aux premiers jours de la passion, comme la naïveté, la candeur, sont les attributs de l'enfance. Hélas ! ces joies printanières de l'amour, de môme que les rires de notre jeune âge, doivent s'enfuir et ne plus vivre que dans notre souvenir pour nous désespérer ou nous jeter quelque parfum consolateur, selon les caprices de nos méditations secrètes.

— Pourquoi t'es-tu réveillée ? dit Raphaël. J'avais tant de plaisir à te voir endormie; j'en pleurais...

— Et moi aussi, répondit-elle, j'ai pleuré cette nuit en te contemplant dans ton repos, mais non pas de joie. Écoute, mon Raphaël, écoute-moi. Lorsque tu dors, ta respiration n'est pas franche, il y a dans ta poitrine quelque chose qui résonne, et qui m'a fait peur. Tu as pendant ton sommeil une petite toux sèche, absolument semblable à celle de mon père, qui meurt d'une phtisie. J'ai reconnu dans le bruit de tes poumons quelques-uns des effets bizarres de cette maladie. Puis tu avais la fièvre, j'en suis sûre, ta main était moite et brûlante...

Chéri ! tu es jeune, ajouta-t-elle en friss rais te guérir encore, si, par malhei s'écria-t-elle joyeusement, il n'y a pas maladie se gagne, disent les médecins.

De ses deux bras elle enlaça Rapha piration par un de ces baisers dans arrive :

— Je ne désire pas vivre vieille, d jeunes tous deux, et allons dans le ciel 1 de fleurs.

— Ces projets-là se font toujours qua en bonne santé, répondit Raphaël ei mains dans la chevelure de Pauline.

Mais il eut alors un horrible accès c toux graves ,et sonores qui semblent cueil, qui font pâlir le front des malade; tremblants, tout en sueur, après avoir rei ébranlé leurs côtes, fatigué leur moelle primé je ne sais quelle lourdeur à leurs \ abattu, pâle, se coucha lentement, affs homme dont toute la force s'est dis$ip< nier effort. Pauline le regarda d'un ce par la peur, et resta immobile, blanche

— Ne faisons plus de folies, mon ai voulant cacher à Raphaël les horribles qui l'agitaient.

Elle se voila la figure de ses mains, vait le hideux squelette de la MORT.

La tète de Raphaël était devenue 1 comme un crâne arraché aux profonde

tière pour servir aux études de quelque savant. Pauline se souvenait de l'exclamation échappée la veille à Valentin, et se dit à elle-même :

— Oui, il y a des abîmes que l'amour ne peut traverser, mais il doit s'y ensevelir.

Quelques jours après cette scène de désolation, Raphaël se trouva, par une matinée du mois de mars, assis dans un fauteuil, entouré de quatre médecins qui l'avaient fait placer au jour devant la fenêtre de sa chambre, et tour à tour lui tàtaient le pouls, le palpaient, l'interrogeaient avec une apparence d'intérêt.

Lé malade épiait leurs pensées en interprétant et leurs gestes et les moindres plis qui se formaient sur leurs fronts. Cette consultation était sa dernière espérance. Ces juges suprêmes allaient lui prononcer un arrêt de vie ou de mort.

Aussi, pour arracher à la science humaine son dernier mot, Valentin avait-il convoqué les oracles de la médecine moderne. Grâce à sa fortune et à son nom, les trois systèmes entre lesquels flottent les connaissances humaines étaient là, devant lui. Trois de ces docteurs portaient avec eux toute la philosophie médicale, en représentant le combat que se livrent la spiritualité, l'analyse et je ne sais quel éclectisme railleur. Le quatrième médecin était Horace Bianchon, homme plein d'avenir et de science, le plus distingué peut-être des

nouveaux médecins, sage dieuse jeunesse qui s'app trésors amassés depuis c Paris, et qui bâtira peutles siècles précédents 01 divers. Ami du marquis donné ses soins depuis répondre aux interroga auxquels il expliquait p£ tance, les diagnostics qi phtisie pulmonaire.

— Vous avez sans doul une vie dissipée? vous v( vaux d'intelligence ? dit i bres docteurs dont la tête gique organisation, pan supérieur à celui de ses d<

— J'ai voulu me tuer travaillé pendant trois a vous vous occuperez pe Raphaël.

Le grand docteur hoch; ment, et comme s'il se fui sûr ! » Ce docteur était organistes, le successeur médecin des esprits posit en l'homme un être fini,' u propre organisation, et de lies délétères s'expliquent

A cette réponse, Brisse

homme de moyenne taille dont le visage empourpré, l'œil ardent, semblaient appartenir à quelque satyre antique, et qui, le dos appuyé sur le coin de l'embrasure, contemplait attentivement Raphaël sans mot dire. Homme d'exaltation et de croyance, le docteur Caméristus, chef 'des vitalistes, poétique défenseur des doctrines abstraites de Van Helmont, voyait dans la vie humaine un principe élevé, secret, un phénomène inexplicable qui se joue des bistouris, trompe la chirurgie, échappe aux médicaments de la pharmaceutique, aux X de l'algèbre, aux démonstrations de l'anatomie, et se rit de nos efforts ; une [espèce de flamme intangible, invisible, soumise à quelque loi divine, et qui reste souvent au milieu d'un corps condamné par nos arrêts, comme elle déserte aussi les organisations les plus viables.

Un sourire sardonique errait sur les lèvres du troisième, le docteur Maugredie, esprit distingué, mais pyrrhonien et moqueur, qui ne croyait qu'au scalpel, concédait à Brisset la mort d'un homme qui se portait à merveille et reconnaissait, avec Caméristus, qu'un homme pouvait vivre encore après sa mort. Il trouvait du bon dans toutes les théories, n'en adoptait aucune, prétendait que le meilleur système médical était de n'en point avoir, et de s'en tenir aux faits. Panurge de l'école, roi de l'observation, ce grand explorateur, ce grand railleur, l'homme des tentatives désespérées examinait la peau de chagrin.

— Je voudrais bien être témoin de la coïncidence qui existe entre vos désirs et son rétrécissement, dit-il au marquis.

— A quoi bon ? s'écria Brisset.

— A quoi bon ? répéta Caméristus.

— Ah ! vous êtes d'accord, répondit Maugredie.

— Cette contraction est toute simple, ajouta Brisset.

— Elle est surnaturelle, dit Caméristus.

— En, effet, répliqua Maugredie en affectant un air grave et rendant à Raphaël sa peau de chagrin, le racornissement du cuir est un fait inexplicable et cependant naturel, qui, depuis l'origine du monde, fait le désespoir de la médecine et des jolies femmes.

A force d'examiner les trois docteurs, Valentin ne découvrit en eux aucune sympathie pour ses maux. Tous trois, silencieux à chaque réponse, le toisaient avec indifférence et le questionnaient sans le plaindre. La nonchalance perçait à travers leur politesse. Soit certitude, soit réflexion, leurs paroles étaient si rares, si indolentes, que par moments Raphaël les crut distraits. De temps à autre, Brisset seul répondait : « Bon ! bien ! » à tous les symptômes désespérants dont l'existence était démontrée par Bianchon. Caméristus demeurait plongé dans une profonde rêverie; Maugredie ressemblait à un auteur comique étudiant deux originaux pour les transporter fidèlement sur la scène. La figure d'Horace trahissait une peine profonde, un attendrissement plein de tristesse. 11 était médecin depuis trop peu de temps pour être insensible devant la douleur et impassible près d'un lit funèbre ; il ne savait pas éteindre dans ses yeux les larmes amies qui empêchent un homme de voir clair et de saisir, comme un général d'armée, le moment propice à la victoire, sans écouter les cris des moribonds. Après

être restés pendant une demi-heure environ à prendre, en quelque sorte, la mesure de la maladie et du malade, comme un tailleur prend la mesure d'un habit à un jeune homme qui lui commande ses vêtements de noces, ils dirent quelques lieux communs, parlèrent même des affaires publiques ; puis ils voulurent passer dans le cabinet de Raphaël pour se communiquer leurs idées et rédiger la sentence.

— Messieurs, leur demanda Valentin, ne puis-je donc assister au débat ?

A ce mot, Brisset et Maugredie se récrièrent vivement et, malgré les instances de leur malade, ils se refusèrent à délibérer en sa présence. Raphaël se soumit à l'usage, en pensant qu'il pouvait se glisser dans un couloir d'où il entendrait facilement les discussions médicales auxquelles les trois professeurs allaient se livrer.

— Messieurs, dit Brisset en entrant, permettez-moi de vous donner promptement mon avis. Je ne veux ni vous l'imposer, ni le voir controversé : d'abord il est net, précis, et résulte d'une similitude complète entre un de mes malades et le sujet que nous avons été appelés à examiner : puis je suis attendu à mon hôpital. L'importance du fait qui y réclame ma présence m'excusera de prendre le premier la parole. Le sujet qui nous occupe est également fatigué par des travaux intellectuels... — Qu'a-t-il donc fait, Horace ? dit-il en s'adressant au jeune médecin.

— Une Théorie de la volonté.

— Ah diable ! mais c'est un vaste sujet. — - Il est fatigué, dis-je, par des excès de pensée, par des écarts de régime, par l'emploi répété de stimulants trop énergiques. L'ac-

tion violente du eorps et du cerveau a donc vicié le jeu de tout l'organisme . Il est facile, messieurs, de reconnaître, dans les symptômes de la face et du corps, une irritation prodigieuse de l'estomac, la névrose du grand sympathique, la vive sensibilité de Fépigastre et le resserrement des hypocondres. Vous avez remarqué la grosseur et la saillie du foie. Enfin, M. Bianchon a constamment observé les digestions de son malade, et nous a dit qu'elles étaient difficiles, laborieuses. A proprement parler, il n'existe plus d'estomac; l'homme a disparu. L'intellect est atrophié, parce que T homme ne digère plus. L'altération progressive de l'épigastre, centre de la vie, a vicié tout le système. De là partent des irradiations constantes et flagrantes, le désordre a gagné le cerveau par le plexus nerveux, d'où l'irritation excessive de cet organe. Il y a monomanie. Le malade est sous le poids d'une idée fixe. Pour lui, cette peau de chagrin se rétrécit réellement, peut-être a-t-elle toujours été comme nous l'avons vue ; mais, qu'il se contracte ou non, ce chagrin est pour lui la mouche que certain grand vizir avait sur le nez. Mettez promptement des sangsues à l'épigastre, calmez l'irritation de cet organe où l'homme tout entier réside, tenez le malade au régime, la monomanie cessera. Je n'en dirai pas davantage au docteur Bianchon ; il doit saisir l'ensemble et les détails du traitement. Peut-être y a-t-il complication de maladie, peut-être les voies respiratoires sontelles également irritées ; mais je crois le traitement de l'appareil intestinal beaucoup plus important, plus nécessaire plus urgent que ne l'est celui des poumons. L'étude

tenace de matières abstraites et quelques passions violentes ont produit de graves perturbations dans ce mécanisme vital ; cependant, il est temps encore d'en redresser les ressorts, rien n y est trop fortement adultéré. Vous pouvez donc facilement sauver votre ami, dit-il à Bianchon.

— Notre savant collègue prend l'effet pour la couse, répondit Caméristus. Oui, les altérations si bien observées par lui existent chez le malade, mais l'estomac n'a pas graduellement établi des irradiations dans l'organisme et vers le cerveau, comme une fêlure étend autour d'elle des rayons dans une vitre. Il a fallu un coup pour trouer le vitrail ; ce coup, qui l'a porté ? le savons-nous ? avons-nous suffisamment observé le malade? connaissons-nous tous les accidents de sa vie? Messieurs, le principe vital, Yarchée de Van Helmont, est atteint en lui, la vitalité même est attaquée dans son essence ; l'étincelle divine, l'intelligence transitoire qui sert comme de lien à la machine et qui produit la volonté, la science de la vie, a cessé de régulariser les phénomènes journaliers du mécanisme et les fonctions de chaque organe : de là proviennent les désordres si bien appréciés par mon docte confrère. Le mouvement n'est pas venu de l'épigastre au cerveau, mais du cerveau vers l'épigastre. Non, dit-il en se frappant avec force la poitrine, non, je ne suis pas un estomac fait homme! Non, tout n'est pas là. Je ne me sens pas le courage de dire que, si j'ai un bon épigastre, le reste est de forme... — Nous ne pouvons pas, reprit-il plus doucement, soumettre à une même cause physique et à un traitement

uniforme les troubles graves qui surviennent chez les différents sujets plus ou moins sérieusement atteints. Aucun homme ne ressemble à un autre. Nous avons tous des organes particuliers, diversement affectés, diversement nourris, propres à remplir des missions différentes, et à développer des thèmes nécessaires à l'accomplissement d'un ordre de choses qui nous est inconnu. La portion du grand tout, qui, par une haute volonté, vient opérer, entretenir en nous le phénomène de l'animation, se formule d'une manière distincte dans chaque homme, et fait de lui un être en apparence fini, mais qui par un point coexiste à une cause infinie. Aussi, devons-nous étudier chaque sujet séparément, le pénétrer, reconnaître en quoi consiste sa vie, quelle en est la puissance. Depuis la mollesse d'une éponge mouillée jusqu'à la dureté d'une pierre ponce, il y a des nuances infinies. Voilà l'homme. Entre les organisations spongieuses des lymphatiques et la vigueur métallique des muscles de quelques hommes destinés à une longue vie, que d'erreurs ne commettra pas le système unique, implacable, de la guérison par l'abattement, par la prostration des forces humaines que vous supposez toujours irritées ! Ici donc, je voudrais un traitement tout moral, un examen approfondi de l'être intime. Allons chercher la cause du mal dans les entrailles de l'âme et non dans les entrailles du corps ! Un médecin est un être inspiré, doué d'un génie particulier, à qui Dieu concède le pouvoir de lire dans la vitalité, comme il donne aux prophètes des yeux pour contempler l'avenir, au poète la faculté d'évoquer la nature, au musicien celle d'arranger les sons dans un

ordre harmonieux dont le type est en haut, peut-être !.. .

— Toujours sa médecine absolutiste, monarchique et religieuse ! dit Brisset en murmurant.

— Messieurs, interrompit Maugredie en couvrant avec promptitude l'exclamation de Brisset, ne perdons pas de vue le malade...

— Voilà donc où en est la science ! s'écria tristement Raphaël. Ma guérison flotte entre un rosaire et un chapelet de sangsues, entre le bistouri de Dupuytren et la prière du prince de Hohenlohe ! Sur la ligne qui sépare le fait de la parole, la matière de l'esprit, Maugredie est là, doutant. Le oui et non humain me poursuit partout!

^/Toujours le carymary carymara de Rabelais : je suis spirituellement malade, carymary! ou matériellement malade, carymara! Dois-je vivre? Ils l'ignorent. Au moins Planchette était-il plus franc en me disant : « Je ne sais pas. »

En ce moment, Valentin entendit la voix du docteur Maugredie :

— Le malade est monomane, eh bien, d'accord ! s'écria-t-il ; mais il a deux cent mille livres de rente : ces monomanes-là sont fort rares, et nous leur devons au moins un avis. Quant à savoir si son épigastre a réagi sur le cerveau, ou le cerveau sur son épigastre, nous pourrons peut-être vérifier le fait, quand il sera mort. Résumons-nous donc. Il est malade, le fait est incontestable. Il lui faut un traitement quelconque. Laissons les doctrines. Mettons-lui des sangsues pour calmer l'irritation intestinale et la névrose sur l'existence desquelles nous sommes d'accord, puis envoyons-le aux eaux :

DigitizecTby

nous agirons à la fois d'après les deux systèmes. S'il es" pulmonique, nous ne pouvons guère le sauver ; ainsi.. Raphaël quitta promptement le couloir et vint s remettre dans son fauteuil. Bientôt les quatre médecin sortirent du cabinet ; Horace porta la parole et lui dit :

— Ces messieurs ont unanimement reconnu la néces site d'une application immédiate de sangsues à l'estomac et l'urgence d'un traitement à la fois physique et moraî D'abord, un régime diététique, afin de calmer l'irritatio de votre organisme...

Ici, Brisset fit un signe d'approbation.

— Puis un régime hygiénique pour régir votre moral Ainsi nous vous conseillons unanimement d'aller au eaux d'Aix, en Savoie, ou à celles du Mont-Dore, e Auvergne, si vous le préférez ; l'air et les sites de 1 Savoie sont plus agréables que ceux du Cantal, mai vous suivrez votre goût.

Là, le docteur Caméristus laissa échapper un gest d'assentiment.

— Ces messieurs, reprit Bianchon, ayant reconnu d légères altérations dans l'appareil respiratoire, sor tombés d'accord sur l'utilité de mes prescriptions antt rieures. Ils pensent que votre guérison est facile ( dépendra de l'emploi sagement alternatif de ces diver moyens... Et...

— Et voilà pourquoi votre fille est muette ! dit Rapha* en souriant et en attirant Horace dans son cabinet pou lui remettre le prix de cette inutile consultation.

— Ils sont logiques, lui répondit le jeune médecin Caméristus sent, Brisset examine, Maugredie doute

L'homme n'a-t-il pas une âme, un corps et une raison ? L'une de ces trois causes premières agit en nous d'une manière plus ou moins forte, et il y aura toujours de l'homme dans la science humaine. Crois-moi, Raphaël, nous ne guérissons pas, nous aidons à guérir. Entre la médecine de Brisset et celle de Caméristus se trouve encore la médecine expectante : mais, pour pratiquer celle-ci avec succès, il faudrait connaître son malade depuis dix ans. Il y a au fond de la médecine une négation, /comme dans toutes les sciences. Tâche donc de vivre sagement, essaye d^un voyage en Savoie ; le mieux est et sera toujours de se confier à la nature.

Raphaël partit pour les eaux d'Aix.

Un mois après, au retour de la promenade et par une belle soirée d'été, quelques-unes des personnes venues aux eaux d'Aix se trouvèrent réunies dans les salons du Cercle.

Assis près d'une fenêtre et tournant le dos à l'assemblée, Raphaël resta longtemps seul, plongé dans une de ces rêveries machinales durant lesquelles nos pensées naissent, s'enchaînent, s'évanouissent sans revêtir de formes, passant en nous comme de légers nuages à peine colorés. La tristesse est alors douce, la joie est vaporeuse, et l'âme est presque endormie. Se laissant aller à cette vie sensuelle, Valentin se baignait dans la tiède atmosphère du soir en savourant l'air pur et parfumé des montagnes,

heureux de ne sentir aucune douleur et d'avoir enfin réduit au silence sa menaçante peau de chagrin. Au moment où les teintes rouges du couchant s'éteignirent sur les cimes, la température fraîchit, il quitta sa place en poussant la fenêtre.,

— Monsieur, lui dit une vieille dame, auriez-vous la complaisance de ne pas fermer la croisée? Nous étouffons...

Cette phrase déchira le tympan de Raphaël par des dissonances d'une aigreur singulière ; elle fut comme le mot que lâche imprudemment un homme à l'amitié duquel nous voulions croire, et qui détruit quelque douce illusion de sentiment en trahissant uïi abîme d'égoïsme. Le marquis jeta sur la vieille femme le froid regard d'un diplomate impassible, il appela un valet et lui dit sèchement quand il arriva :

— Ouvrez cette fenêtre.

A ces mots, une vive surprise éclata sur tous les visages. L'assemblée se mit à chuchoter, en regardant le malade d'un air plus ou moins expressif, comme s'il eût commis quelque grave impertinence. Raphaël, qui n'avait pas entièrement dépouillé sa primitive timidité de jeune homme, eut un mouvement de honte ; mais il secoua sa torpeur, reprit son énergie et se demanda compte à lui-même de cette scène étrange.

Soudain un rapide mouvement anima son cerveau,, le passé lui apparut dans une vision distincte où les causes du sentiment qu'il inspirait saillirent en relief comme les veines d'un cadavre chez lequel, par quelque savante injection, les naturalistes colorent les moindres ix. 21

322 LA PEAtJ DE CHAGRIN

ramifications ; 11 se reconnut lui-même dans ce tableau fugitif, y suivit sort existence; jour par jour, pensée à pensée ; il s y vit, non sans surprise, sombre et distrait ad sein de ce monde rieiir ; tdujourS songeant à sa destinée, préoccupé de son mal, paraissant dédaigner la causerie la plus insignifiante, fuyant ces intimités éphémères qui s'établissent promptement entre les voyageurs, parce qu'ils comptent sans doute ne plus se rencontrer ; peu soucieux des autres, et semblable enfin à ces rochers insensibles dux caresses comme à la furie des vagues ;

fuiSj par un rare privilège d'intuition, il lût dans toutes les âmes : en découvrant sous la lueur d'un flambeau le crâne jaune, le profil sardonique d'un vieillard, il se rappela lui avoir gagné son argent sans lui avoir proposé de prendre sa revanche ; plus loin, il aperçut une jolie femme dont les agaceries l'avaient trouvé froid ; chaque visage lui reprochait un de ces torts inexplicables en apparence, mais dont le crime gît toujours dans une invisible blessure faite à l'âmour-propre. Il avait involontairement froissé toutes les petites vanités qui gravitaient autour de lui. Les convives de ses fêtes ou ceux auxquels il avait offert ses chevaux s'étaient irrités de son luxe ; surpris de leur ingratitude, il leur avait épargné cette espèce d'humiliation : dès lors,, ils s'étaient crus méprisés et l'accusaient d'aristocratie.

En sondant ainsi les ctieurs^ il put en déchiffrer les pensées les plus secrètes ; il eut horreur de la société, de sa politesse, de son vernis. Riche et d'un esprit supérieur, 11 était envié, haï ; son silence trompait la curiosité * sa modestie semblait de la hauteur à ces gens mesquins

LA PÈÀU faÈ CUÀGRIÀ 3213

et superficiels. Il devina le crifiië làteiït, irrémissible, dont il était coupable envers ëUx : il échappait â la juridiction de leur médiocrité. Rebelle à leur despotisme inquisiteur, il savait se passer d'eUx ; piOUr se teiiger de cette toyautë ëlàrtdestirië, totis S'étaient ifistihctlverhent ligués potil* lui faire sentir leiii 1 pouvoir, le Soumettre & quelque ostracisme, et lui apprendre qu'eux aussi pouvaient se passer de ltii.

Pris de plitië d'àbbrd à ëè'ttë vue dû monde, il frémit bientôt en pënsarit à la sdiiple pUissàhëë qui lui soulevait ainsi le voilé de chafr sôiis lequel est erisevelie la nature morale, et ferma les yëiix comme polir iie plus rien voir. Tcfiit à côUp titi rldëaU ndirfUt tiré siif ëëtte sinistre fantasmagorie de vérité, mais il se trouva dans l'horrible isolément qUi attend lëfc Puissances et les Dominations.

En ce moment, il eut un violent accès de toux. Ldih dé recueillir Une seule de ces paroles iftdifféreiitës et banales, mais qui du moins sirilulehtUUë espèce de compassion polie chez les personnes de bohîie compagnie rassemblées par hasard, il entendit des interjections hostiles et dès plaintes UiUrnlUrëès à voix bîlssë. La société ne daignait même plus se grimée poU£ lui, psit'Cë qu'il la devinait peut-être.

— Sa maladie est contàgiêUsé..^

— Le président du Cërëlë devrait lUi ihterdirë l'êiittëë dU salon :

— En boiirie police, il est vraimetit défendu de tousser ainsi !

— Quand un homme est aussi malade, il ne doit pas venif* aux eaux...

— Il me chassera d'ici !

Raphaël se leva pour se dérober à la malédiction générale, et se promena dans l'appartement. Il voulut trouver une protection, et revint près d'une femme inoccupée à laquelle il médita d'adresser quelques flatteries; mais, à son approche, elle lui tourna le dos et feignit de regarder les danseurs. Raphaël craignit d'avoir déjà pendant cette soirée usé de son talisman ; il ne se sentit ni la force ni la volonté d'entamer la conversation, quitta le salon et se réfugia dans la salle de billard. Là, personne ne lui parte, ne le salua, ne lui jeta le plus léger regard de bienveillance. Son esprit naturellement méditatif lui révéla, par intuition, la cause générale et rationnelle de l'aversion qu'il avait excitée. Ce petit monde obéissait, sans le savoir peut-être, à la grande loi qui régit la haute société, dont la morale implacable se développa tout entière aux yeux de Raphaël. Un regard rétrograde lui en montra le type complet en Fœdora. Il ne devait pas rencontrer plus de sympathie pour ses maux, chez celle-ci, que, pour ses misères de cœur, chez celle-là.

Le beau monde bannit de son sein les malheureux, comme un homme de santé vigoureuse expulse de son corps un principe morbifique. Le monde abhorre les douleurs et les infortunes, il les redoute à Fégal des contagions, il n'hésite jamais entre elles et les vices : le vice est un luxe. Quelque majestueux que soit un malheur, la société sait l'amoindrir, le ridiculiser par un épigramme ; elle dessine des caricatures pour jeter à la tète des rois déchus les affronts qu'elle croit avoir reçus d'eux ; semblables aux jeunes Romaines du Cirque, elle

ne fait jamais grâce au gladiateur qui tombe cTor et de moquerie... Mort aux faibles! est 1 cette espèce d'Ordre équestre institué chez \ nations de la terre, car il s'élève partout des cette sentence est écrite au fond des cœurs j l'opulence ou nourris par l'aristocratie.

Rassemblez- vous des enfants dans un collège image en raccourci de la société, mais image plus vraie qu'elle est plus naïve et plus fran< offre toujours de pauvre ilotes, créatures de s et de douleur incessamment placées entre le la pitié : l'Evangile lui promet le ciel. Descei plus bas sur l'échelle des êtres organisés?... S volatile est endolori parmi ceux d'une basseautres le poursuivent à coups de bec, le pi l'assassinent.

Fidèle à cette charte de l'égoïsme, le monde ses rigueurs aux misères assez hardies pour veni ses fêtes, pour chagriner ses plaisirs. Quiconqi de corps ou d'âme, manque d'argent ou de po un paria. Qu'il reste dans son désert ! s'il en fr limites, il trouve partout l'hiver : froideur de froideur de manières, de paroles, de cœur ; he ne récolte pas l'insulte là où pour lui devait e consolation ! — Mourants, restez sur vos lits Vieillards, ^soyez seuls à vos froids foyers. Pau sans dot, gelez et brûlez dans vos greniers sol le monde tolère un malheur, n'est-ce pas pour 1< à son usage, en tirer profit, le bâter, lui mettre une housse, le monter, en faire une joie ? Q

demoiselle^ de compagnie, composez- vons de gais visages ; endurez les vapeurs de votre prétendue bienfaitrice, porte? ses chiens ; riyajes de ces griffons anglais, amusez-fô, devine^-la, pui^f taisezryous ! pt toi, roi des valets saps Jiyréje, parasite effronté, laisse ton caractère à la maison; digère comme digère ton amphitryon, pleure de ses pleurs, ris de son rire, tiens ses épigramffîes pp ur agréables ; si tn yeux en médire, attends sa chute. Ainsi le inonde honore-t-il le malheur : l l le tee QU Je chasse, Tavilit oij le châtre.

Ces réflexions soufdjrent an eeenr de Raphaël avec la promptitude d'une inspiration poétique > il regarda autour de lui, et sentit ce froid sinistre que la société distille pour éloigner les misées, et qni saisit l'âme encore plus y ornent que la bise de décembre ne glaee le corps. Il se croisa les bras sur la poitrine, s'appuya )e fios à lia muraille et tomha dans une mélancolie profonde. Ji songeait au peu de bonheur que cette épouvantable police procnre an monde. Qu étaitr^e ; des amusements sans plaisir* (Je h gAÎeté sans joie, des fêtes sans jouissance, du délire sans volupté, epfin le bo* s 9 1 * l£S cendres d'un foyer sans étincelle de flafnme. Qnajid il rejeya la fête, ij se vit senl, les joneurs avaient fui.

— Ponr leur faire adorer ma ton*, il me suffirait de leur réyéler mon ponyoir ! se diHl-

,4 c^ette pensée, il jeta le mépris &omme m manteau entre le monde et lui.

Le lendemain, le médecin des eanx vint le voir d'un air affectueux et s'inquiéta de sa santé. Raphaël éprouva yn mouvement de joie en entendant les paroles amies

f,A PEAJJ fiE GHAGRIN . 387

qui lui furent adressées. 11 trouva la phys^onomip jdu docteur empreinte de 4oucieur et de bonté, les boucles de sa perruque blonde respiraient la philanthropie, la coupe de son habit carré, les plis de son pantalon, ses spuliers larges comme «cjeux d'un quaker, tqut jusqu'à la poudre circulaireflient semée par sa petite queue sur son dos légèrement voûté, trahissait un caractère apostolique? exprimait la charité chrétienne et le dévouement «d'un homme qui, par zèle pour ses malades,- s'était astreint à jouer le whist et le trictrac assez bien pour toujours gagnpr leur argent.

— Monsieur le marquis, dit-il après ayoir causé longtemps avec Raphaël, je yais sans doujte dissiper votre tristesse. Maintenant, je connais assez votre .constitution pour affirmer que les médecins de Paris, dpnt les grands talents me &Qnt connus, se sQn.t trpmpés §UP h nature t de vptrc maladie. A moins (Taccidjent, monsieur le JU^rqijis, vpus pouy.ez vivre la vie 4e Mathusalem. Vos poumons sont aussi forts que 4.es §#uffl,ets de forge, et yotreestomae ferait honte & celui d'une autruche ; mais si vqus restez dans une température .élevée, vq\i$ risquez d'être jtrès proprement et promptement mis ,en terre §ainjt,e. Monsieur le m.arqui§ y a me comprendre en deux n^ojts. La chimie a (Jéipontré que la respiration constitue ,chjez rhojrnme une véritable combustion, dont le plus ou moins 4intensité dépend 4e raffluence ou de la rareté des principes phlQgistiques amassés par l'organisme à chaque individu. Chez y#us le phlogistique abQnde ; vous êtes, s'il m'est permis 4 e m exprimer ainsi, suroxygén,é par la complexion ardente des hommes destinés aux grandes pas-

sions. En respirant Pair vif et pur qui accélère la vie des hommes à fibre molle, vous aidez encore à une combustion déjà trop rapide. Une des conditions de votre existence est donc l'atmosphère épaisse des étables, des vallées. Oui, l'air vital de l'homme dévoré par le génie se trouve dans les gras pâturages de l'Allemagne, à Baden-Baden, à Tœplitz. Si vous n'avez pas l'horreur de l'Angleterre, sa sphère brumeuse calmera votre incandescence; mais nos eaux, situées à mille pieds au-dessus du niveau de la Méditerranée, vous sont funestes. — Tel est mon avis, dit-il en laissant échapper un geste de modestie ; je le donne contre nos intérêts, puisque, si vous le suivez, nous aurons le malheur de vous perdre.

Sans ces derniers mots, Raphaël eût été séduit par la fausse bonhomie du mielleux médecin ; mais il était trop profond observateur pour ne pas deviner à l' accent, au geste et au regard qui accompagnèrent cette phrase doucement railleuse, la mission dont le petit homme avait sans doute été chargé par rassemblée de ces joyeux malades. Ces oisifs au teint fleuri, ces vieilles femmes ennuyées, ces Anglais nomades, ces petites-maîtresses échappées à leur maris et conduites aux eaux par leurs amants entreprenaient donc d'en chasser un pauvre moribond débile, chétif, en apparence incapable de , résister à une persécution journalière ! Raphaël accepta le combat en voyant un amusement dans cette intrigue. — Puisque vous seriez désolé de mon départ, réponditil au docteur, je vais essayer de mettre à profit votre bon conseil, tout en restant ici. Dès demain, j'y ferai cons-

truire une maison où nous modifierons l'c ordonnance.

Interprétant le sourire amèrement gog errer sur les lèvres de Raphaël, le méd* de le saluer, sans trouver un mot à lui

[Le lac du Bourget est une vaste coup tout ébréchée où brille, à sept ou huit < dessus de la Méditerranée, une goutte d'e* ne Test aucune eau dans le monde. Vu Dent-du-Chat, celac est là comme une tu Cette jolie goutte d'eau a neuf lieues de c certains endroits, près de cinq cents pieds Etre là, dans une barque au milieu de c un beau ciel, n'entendre que le bruit des à r horizon que des montagnes nuageus neiges étincelantes de la Maurienne frc tour à tour des blocs de granit vêtus de ' fougères ou par des arbustes nains, à de ri d'un côté le désert, de l'autre une ricl pauvre assistant au dîner d'un riche : ce:

ces discordances composent un spectac grand, où tout est petit. L'aspect des moi les conditions de l'optique et de la perspec de cent pieds vous semble un roseau, de vous apparaissent étroites autant que d< lac est le seul où l'on puisse faire une con

cœur. On y pense et on y aime. En aucun endroit, vous ne rencontreriez une plus belle entente entre l'eau, le ciel, les montagnes et la terre. Il s'y trouve des baumes pour toutes les crises de la vie. Ce lieu garde le secret des douleurs, il les console, les amoindrit et jette dans l'amour je ne sais quoi de grave, de recueilli, qui rend la passion plus profonde, plus pure. Un baiser s'y agrandit. Mais c'est surtout le lac des souvenirs ; il les favorise en leur donnant la teinte de ses ondes, miroir où tout vient se réfléchir.]

Raphaël ne supportait son fardeau qu'au milieu de ce beau paysage, il y pouvait rester incjolenjt, songeur et sans désirs. Après la visite du docteur, il alla se promener et se fit débarquer à la pointe (Jéserte d'une jolie colline sur laquelle est situé le village de SaiuHpnocejijL De cette espèc,e de promontoire, te vue embrasse les monts du Bugey, au pied desquels coule le fthône, et le fond du lac; mais de là, Raphaël aidait à cQutemplej% sur la rive opposée, l'abbaye mélancolique de Haujte^ Combe, sépulture jdes rois de Sanjaigjie, ppo$terués devant les montagnes jBopwïie des pèleriu^ .arrivés m tpvme .de* leur vpyage. jUn frissonnemeojt éggd ejt padepcé de rames troubla le silence $e ce paysage ejt lui prêta une voix monotone, semblable &ux psajpw?die§ des moines.

Etpnné de rencontrer des promeneurs dans cette p#r*ie du lac, ordinairement solitaire, le maquis examipa, sans sortir de sa rêverie, les personnes assises d§ns la. barque, et reconnut à l'arrière la vieille dçjp.e qui l'avait si duremeut interpellé la veille.

L4 PE4P DE GflA&RfN 331

Quand le bateau passa deyapt Raphaël, i} op fut salué que par la demoiselle de .compagnie de Aette dame, pauvre fjjLe noble qu'il lui semblait voir pour la première fois. Déjà, depuis .quelques instants, il avait oublié les promeneurs, promptement disparus derrière le promontoire, lorsqu'il entendit près de lui le frôlement d'une robe ,et le bruit de pas J4gers. JEn se retournant, il aperçut la deirçoiselle $£ compagnie ; à son air contraint, \l devina qu'elle voulait lui parler, et s'avança vers elle. Agée d'environ trente-six ans, grande et mince, sèche et froide, elle était, ëPfljjfle toutes les vieilles filles, assez embarrassée $£ SW regard, qui u.e s'accordait plus ayec cette démarche indécise, gèpéje, sans élasticité. Tout à la fois vieille et jeune, elle .exprimait par une certaine dignité de maiutiou le haut prix qu'elle attachait à $e§ tpésors et & ses perfections. Elle ayajt, d'ailleurs, les gestes discrets et uionastiques d£S femmes habituées à se ëbérip elles-mêmes, sans dpute pour ne pas faillir à leur destinée d$nwur.

■ — Monsieur, votre vie est en danger, pe venez plus au Cercle ! dit-ejle à Raphaël en faisant quelques pas en .arrière, comme si déjà sa vertu se trouvait compromise.

— M$is 9 Mademoiselle, répondit Valentin eu souriant, de grâce expliquez-vous plus clairement, puisque vous ayez daigué venir jusqu'ici...

— Ab ! reprit-elle, sans le puissant motjf qui m'amène, je n'aurais pas risqué d'encourir la disgrâce de M me la comtesse, cai? si elle savait jamais que je vous ai prévenu...

— Et qui le lui dirait, Mademoiselle ? s'écria Raphaël.

— C'est vrai, répondit la vieille fille en lui jetant le regard tremblotant d'une chouette mise au soleil. Mais pensez à vous, ajouta-t-elle ; plusieurs jeunes gens qui veulent vous chasser des eaux se sont promis de vous provoquer, de vous forcer à vous battre en duel.

La voix de la vieille dame retentit dans le lointain.

— Mademoiselle, dit le marquis, ma reconnaissance... Sa protectrice s'était déjà sauvée en entendant la voix

de sa maîtresse, qui derechef glapissait dans les rochers.

— Pauvre fille ! les misères s'entendent et se secourent toujours, pensa Raphaël en s'asseyant au pied d'un arbre.

La clef de toutes les sciences est, sans contredit, le point d'interrogation ; nous devons la plupart des grandes découvertes au Comment? et la sagesse dans la vie consiste peut-être à se demander à tout propos : Pourquoi? Mais aussi cette factice prescience détruit-elle nos illusions. Ainsi, Valentin ayant pris, sans préméditation de philosophie, la bonne action de la vieille fille pour texte de ses pensées vagabondes, la trouva pleine de fiel.

— Que je sois aimé d'une demoiselle de compagnie, se dit-il, il n'y a rien là d'extraordinaire : j'ai vingt-sept ans, un titre et deux cent mille livres de rente! Mais que sa maîtresse, qui dispute aux chattes la palme de l'hydrophobie, l'ait menée en bateau, près de moi, n'estce pas chose étrange et merveilleuse ? Ces deux femmes venues en Savoie pour y dormir comme des marmottes, et qui demandent à midi s'il est jour, se seraient levées avant huit heures aujourd'hui pour faire du hasard en se mettant à ma poursuite!...

LA PEAU DK CIIAGRI3

Bientôt cette vieille fille et son ingénui furent à ses yeux une nouvelle transi monde artificieux et taquin, une ruse m( plot maladroit, une pointillerie de prêti

Le duel était-il une fable, ou voulait-c faire peur? Insolentes et tracassières comj ces âmes étroites avaient réussi à piqi réveiller son orgueil, à exciter sa curioi ni devenir leur dupe, ni passer pour un peut-être par ce petit drame, il vint ai même. Il se tint debout, appuyé sur le n minée, et resta tranquille au milieu du en s'étudiant à ne donner aucune prise examinait les visages, et défiait en quelq blée par sa circonspection. Comme un < force, il attendait le combat chez lui, sî lement.

Vers la fin de la soirée, il se promer do jeu, en allant de la porte d'entrée à où il jetait de temps à autre un coup ( gens qui y faisaient une partie. Après c s'entendit nommer par eux. Quoiqu'ils j basse, Raphaël devina facilement qu'il é jet d'un débat, et finit par saisir quelque haute voix :

— Toi?

— Oui, moi!

— Je t'en défie !

— Parions?

— Oh! il ira.

Au moment où Valèntin, curieux de connaître le sujet du pari, s'avançait pour écouter attentivement la conversation, un jeune homme grand et fort, de bonne mine, mais ayant le regard fixe et impertinent des gens appuyés sur quelque pouvoir matériel, sortit du billard.

— Monsieur, dit-il d'un ton calme en s'adfessant fi Raphaël, je me suis chargé de vous apprendre une chose que vous semblez igttoref : votre figure et votre personne déplaisent ici à tout le monde, et à moi en particulier. . ; Vous êtes trop poli pour ne pas vous sacrifier au bien général, et je vous prie de ne plus vous présenter ait Cercle.

— Monsieur, cette plaisanterie, déjà faite SOUs l'Empire dans plusieurs garnisons, est devenue aujourd'hui de fort mauvais ton, répondit froidement Raphaël.

— Je ne plaisante pas, répondit le jeûrte horiime. Je vous le répète : votre santé souffrirait beaucoup de vdtfc séjour ici ; la chaleur, les lumières, l'air du salon, la compagnie nuisent à Votre maladie.

— Où avez-vous étudié là médecine ? demanda Raphaël.

— Monsieur, j'ai été reçu bachelier aU tir de Lepage, à Paris, et licencié chez Cerisier, le roi du fleuret.

— Il vous reste un dernier grade à prendre, répliqua Valèntin : étudiez le code de la politesse, vous serez Un parfait gentilhomme.

En ce moment, les jeunes gens, souriants ou silen- , cieux, sortirent du billard. Les autres joueurs, devenus attentifs, quittèrent leurs cartes pour écouter une querelle qui réjouissait leurs passions'. Seul au milieu de ce

monde ennemi, Raphaël lâcha de conserver Son sangfroid et de ne pas se donner le moindre tort ; mais, son antagoniste s'étant permis un sarcasme où l'outrage s'enveloppait dans une forme éminemment incisive et spirituelle, il lui répondit gravement :

— Monsieur, il n'est plus permis aujourd'hui de donner un soufflet à un homme, mais je ne sais de quel mot flétrir une conduite aussi lâche que l'est la vôtre.

— Assez ! assez ! vous vous expliquerez demain, dirent plusieurs jeunes gens qui se jetèrent entre les deux champions.

Raphaël sortit du salon, passant pour l'offenseur, ayant accepté un rendez-vous près du château de Bordeau, dans une petite prairie en pente, non loin d'une route nouvellement percée par où le vainqueur pouvait gagner Lyon. Raphaël devait nécessairement ou garder le lit ou quitter les eaux d'Aix. La société triomphait.

Le lendemain, sur Ijs huit heures du matin, l'adversaire de Raphaël, suivi de deux témoins et d'un chirurgien, arriva le premier sur le terrain.

— Nous serons très bien ici ; il fait un temps superbe pour se battre ! s'écriâ-t-il gaiement en regardant la voûte bleue du ciel, les eaux du lac et les rochers, sans la moindre arrière-pensée de doute ni de deuil. — Si je le touche à l'épaule, dit-il en continuant, je le mettrai bien au lit pour un mois, hein, docteur ?

— Au moins, répondit le chirurgien. Mais laissez ce petit saule tranquille ; autrement, vous vous fatigueriez la main et ne seriez plus maître de votre coup. Vous pourriez tuer votre homme au lieu de le blesser.

Le bruit d'une voiture se fit entendre.

— Le voici, dirent les témoins, qui bientôt aperçurent dans la route une calèche de voyage attelée de quatre chevaux et menée par deux postillons.

— Quel singulier genre ! s'écria l'adversaire de Valentin. Il vient se faire tuer eij poste...

A un duel comme au jeu, les plus légers incidents influent sur l'imagination des acteurs fortement intéressés aux succès d'un coup ; aussi le jeune homme attendit-il avec une sorte d'inquiétude l'arrivée de cette voiture, qui resta sur la route.

Le vieux Jonathas en descendit lourdement le premier pour aider Raphaël à sortir ; il le soutient de ses bras débiles, en déployant pour lui les soins minutieux qu'un amant prodigue à sa maîtresse. Tous deux se perdirent dans les sentiers qui séparaient la grande route de l'endroit désigné pour le combat, et ne reparurent que longtemps après : ils allaient lentement. Les quatre spectateurs de cette scène singulière éprouvèrent une émotion profonde à l'aspect de Valentin appuyé sur le bras de son serviteur : pâle et défait, il marchait en goutteux, baissait la tête et ne disait mot. Vous eussiez dit deux vieillards également détruits, l'un par le temps, l'autre par la pensée ; le premier avait son âge écrit sur ses cheveux blancs, le jeune n'avait plus d'âge.

— Monsieur, je n'ai pas dormi! dit Raphaël à son adversaire.

Celte parole glaciale, et le regard terrible qui l'accompagna firent tressaillir le véritable provocateur. Il eut la conscience de son tort et une honte secrète de sa

conduite. Il y avait dans l'attitude, dans le son de voix et le geste de Raphaël quelque chose d'étrange. Le marquis fit une pause, et chacun imita son silence. L'inquiétude et l'attention étaient au comble.

— Il est encore temps, reprit-il, de me donner une légère satisfation ; mais donnez-la-moi, Monsieur, sinon vous allez mourir. Vous comptez encore en ce moment sur votre habileté, sans reculer à l'idée d'un combat où vous croyez avoir tout l'avantage. Eh bien, Monsieur, je suis généreux, je vous préviens de ma supériorité. Je possède une terrible puissance. Pour anéantir votre adresse, pour voiler vos regards, faire trembler votre main et palpiter votre cœur, pour vous tuer vous-même, il me suffit de le désirer. Je ne veux pas être obligé d'exercer mon pouvoir, il me coûte trop cher d'en user. Vous ne seriez pas le seul à mourir. Si donc vous vous refusez à me présenter des excuses, votre balle ira dans l'eau de cette cascade malgré votre habitude de l'assassinat, et la mienne droit à votre cœur sans que je le vise.

En ce moment, des voix confuses interrompirent Raphaël. En prononçant ces paroles, le marquis avait constamment dirigé sur son adversaire l'insupportable clarté N de son regard fixe, il s'était redressé en montrant un visage impassible, semblable à celui d'un fou méchant.

— Fais-le taire, avait dit le jeune homme à l'un de ses témoins, sa voix me tord les entrailles !

— Monsieur, cessez... Vos discours sont inutiles, crièrent à Raphaël le chirurgien et les témoins.

— Messieurs, je remplis un devoir. Ce jeune homme a-t-il des dispositions à prendre ?

— Assez ! assez !

Le marquis resta debout, immobile, sans perdre un instant de vue Charles, son adversaire, qui, dominé par une puissance presque magique, était comme un oiseau devant un serpent : contraint de subir ce regard homicide, il le fuyait et revenait sans cesse

— Donne-moi de l'eau, j'ai soif, . . . dit-il au même témoin.

— As-tu peur ?

'— r Oui, répondit-il. L'œil de cet homme est brûlant et -^me fescine.

— Veux4u lui faire des excuses ?

— Il n'est plus temps !

Les deux adversiaires furent placés à quinze pas l'un de Fautre. Ils avaient, chacun, près d'eux une paire de pistolets, et devaient tirer deux coups à volonté, mais après le signal donné par les témoins.

— Que fais-tu , Charles ? cria le jeune homme gui servait de second à l'adversaire de Raphaël, tu prends la balle avant la poudre !

— Je suis mort ! répondit-il en murmurant, vous m'avez mis en face du soleil.

— • Il est derrière vous, lui dit Valentin d'une voix grave et solennelle en chargeant son pistolet lentement, sans s'inquiéter ni du signal déjà donné ni du soin avec lequel l'ajustait son adversaire.

Cette sécurité surnaturelle avait quelque chose de terrible qui saisit même les deux postillons, amenés là par une curiosité cruelle. Jouant avec son pouvoir, ou

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Raphaël et son adversaire furent placés à quinze pas Vun de Vautre.

La Peau de chagrin (p. 338).

voulant l'éprouver, Raphaël parlait à Jonathas et le regardait au moment où il essuya le feu de son ennemi. La balle de Charles alla briser une branche de saule et ricocha sur l'eau. En tirant au hasard, Raphaël atteignit son adversaire au cœur, et, sans faire attention à la chute de ce jeune homme, il chercha promptement sa peau de chagrin pour voir ce que lui coûtait une vie humaine. Le talisman n'était plus grand que comme une petite feuille de chêne.

— Eh bien, que regardez- vous donc là, postillons ? En route ! dit le marquis.

Arrivé le soir même en France, il prit aussitôt la route d'Auvergne et se rendit aux eaux du Mont-Dore.

Aux eaux du Mont-Dore, il retrouva ce monde qui toujours s'éloignait de lui avec l'empressement que les animaux mettent à fuir un des leurs, étendu mort, après l'avoir flairé de loin. Cette haine était réciproque. Sa dernière aventure lui avait donné une aversion profonde pour la société. Aussi, son premier soin fut-il de chercher un asile écarté aux environs des eaux. Il sentait instinctivement le besoin de se rapprocher de la nature, des émanations vraies et de cette vie végétative à laquelle nous nous laissons si complaisamment aller au milieu dés champs.

Le lendemain de son arrivée, il gravit, non sans peine le pic de Sancy, et visita les vallées supérieures, les

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sites aériens, les lacs ignorés, les rustiques chaumières des monts Dore, dont les âpres et sauvages attraits commencent à tenter les pinceaux de nos artistes. Parfois, il se rencontre là d'admirables paysages pleins de grâce et de fraîcheur qui contrastent vigoureusement avec l'aspect sinistre de ces montagnes désolées. A peu près h une demi-lieue du village, Raphaël se trouva dans un endroit où, coquette et joyeuse comme un enfant, la nature semblait avoir pris plaisir à cacher des trésors ; en voyant cette retraite pittoresque et naïve, il résolut d'y vivre. La vie devait y être tranquille, spontanée, frugi forme comme celle d'une plante.

FigureE-vous un cône renversé, mais un cône de granit largement évasé, espèce de cuvette dont les bords étaient morcelés par des anfractuosités bizarres : ici, des tables droites sans végétation, unies, bleuâtres, et sur lesquelles les rayons solaires glissaient comme sur un miroir ; là, des rochers entamés par des cassures, ridés par des ravins, d'où pendaient des quartiers dont la chute était lentement préparée par les eaux pluviales, et souvent couronnés de quelques arbres rabougris que torturaient les vents ; puis, çà et là, des redans obscurs et frais d'où s'élevait un bouquet de châtaigniers hauts comme des cèdres, ou des grottes jaunâtres qui ouvraient une bouche noire et profonde, plissée de ronces, de fleurs, et garnie d'une langue de verdure.

Au fond de cette coupe, peut-être l'ancien cratère d'un volcan, se trouvait un étang dont l'eau pure avait l'éclat du diamant. Autour de ce bassin profond, bordé de granit, de saules, de glaïeuls, de frênes, et de mille

LE PEAU DE CilAGRIN

plantes aromatiques alors en fleurs, régi verte comme un boulingrin anglais; so jolie était arrosée par les infiltrations < entre les fentes des rochers, et eng dépouilles végétales que les orages en cesse des hautes cimes vers le fond, taillé en dents de loup dans le bas d'uni pouvait avoir trois arpents d'étendue ; se chements des rochers et do l'eau, la j arpent ou deux de largeur; en quelqi peine restait-il assez de place pour le pas* A une certaine hauteur, la végétation ci affectait dans les airs les formes les p contractait ces teintes vaporeuses qui do tagnes élevées de vagues ressemblances du ciel. Au doux aspect du vallon, ce* pelés opposaient les sauvages et stéril< désolation, des éboulements à craindre capricieuses, que l'une de ces roches Capucin, tant elle ressemble à un moine Parfois, ces aiguilles pointues, ces pi] ces cavernes aériennes s'illuminaient tou le cours du soleil ou les fantaisies de 1 prenaient les nuances de l'or, se teignai* devenaient d'un rose vif ou terne, ou g teurs offraient un spectacle continue comme les reflets irisés de la gorge de vent, entre deux lames de laves que v séparées par un coup de hache, un lumière pénétrait, à l'aurore ou au cou

jusqu'au fond de cette riante corbeille où il se jouait dans les eaux du bassin, semblable à la raie d'or qui perce la fente d'un volet et traverse une chambre espagnole, soigneusement close pour la sieste. Quand le soleil planait au-dessus du vieux cratère, rempli d'eau par quelque révolution antédiluvienne, les flancs rocailleux s'échauffaient, l'ancien volcan s'allumait, et sa rapide chaleur réveillait les germes, fécondait la végétation, colorait les fleurs, et mûrissait les fruits de ce petit coin de terre ignoré.

Lorsque Raphaël y parvint, il aperçut plusieurs vaches paissant dans la prairie ; après avoir fait quelques pas vers l'étang, il vit, à l'endroit où le terrain, avait le plus de largeur, une modeste maison bâtie en granit et couverte en bois. Le toit de cette espèce de chaumière, en harmonie avec le site, était orné de mousses, de lierre et de fleurs qui trahissaient une haute antiquité. Une fumée grêle dont les oiseaux ne s'effrayaient plus, s'échappait de la cheminée en ruine. A la porte, un grand banc était placé entre deux chèvrefeuilles énormes, rouges de fleurs et qui embaumaient. A peine voyait-on les murs sous les pampres de la vigne et sous les guirlandes de rose et de jasmin qui croissaient à l'aventure et sans gène. Insouciants de cette parure champêtre, les habitants n'en avaient nul soin, et laissaient à la nature sa grâce vierge et lutine. Des langes accrochés à un groseiller séchaient au soleil. Il y avait un chat accroupi sur une machine à teiller le chanvre, et dessous, un chaudron jaune récemment récuré, gisait au milieu de quelques pelures de pommes de terre.

De l'autre côté de la maison, Raphaël aperçut une clôture d'épines sèches, destinée sans doute à empêcher les poules de dévaster les fruits et le potager. Le. monde paraissait finir là. Cette habitation ressemblait, à. ces nids d'oiseaux ingénieusement fixés au creux d'un rocher, pleins d'art et de négligence tout ensemble. C'était une nature naïve et bonne, une rusticité vraie, mais poétique, parce qu'elle florissait à mille lieues de nos poésies peignées, n'avait d'analogie avec aucune idée, ne procédait que d'elle-même, vrai triomphe du hasard. Au moment où Raphaël arriva, le soleil jetait ses rayons de droite à gauche, et faisait resplendir les couleurs de la végétation, mettait en relief ou décorait des prestiges de la lumière, des oppositions de l'ombre, les fonds jaunes et grisâtres des rochers, les différents verts des feuillages, ^ les masses bleues, rouges ou blanches des fleurs, les plantes grimpantes et leurs cloches, le velours chatoyant des mousses, les grappes purpurines de la bruyère, mais surtout la nappe d'eau claire où se réfléchissaient fidèlement les cimes granitiques, les arbres, la maison et le ciel. Dans ce tableau délicieux, tout avait son lustre, depuis le mica brillant jusqu'à la touffe d'herbes blondes cachées dans un doux clair-obscur ; tout y était harmonieux à voir, et la vache tachetée au poil luisant, et les fragiles fleurs aquatiques étendues comme des franges qui pendaient au-dessus de l'eau dans un enfoncement où bourdonnaient des insectes vêtus d'azur ou d'émeraude, et les racines d'arbres, espèces de chevelures sablonneuses qui couronnaient une informe figure en cailloux. . Les tièdes senteurs des eaux, des fleurs et des grottes

qui parfumaient ce réduit solitaire causèrent à Raphaël une sensation presque voluptueuse. Le silence majestueux qui régnait dans ce bocage, oublié peut-être sur le rôle du percepteur, fut, interrompu tout à coup par les aboiements de deux chiens. Les vaches tournèrent la tète vers Feutrée du vallon, montrèrent à Raphaël leurs mufles humides, et se mirent à brouter après l'avoir stupidement contemplé. Suspendus dans les rochers comme par magie, une chèvre et son chevreau cabriolèrent et vinrent se poser sur une table de granit près de Raphaël, en paraissant l'interroger. Les jappements des chiens attirèrent au dehors un gros enfant qui resta béant, puis vint un vieillard à cheveux blancs et de moyenne taille.

Ces deux êtres étaient en rapport avec le paysage, avec l'air, les fleurs et la maison. La. santé débordait dans cette nature plantureuse, la vieillesse et l'enfance y étaient belles ; enfin il y avait dans tous ces types •d'existence un laisser-aller primordial, une routine de bonheur qui donnait un démenti à nos capucinades philosophiques, et guérissait le cœur de ses passions boursouflées. Le vieillard appartenait aux modèles affectionnés par les mâles pinceaux de .Schnetz : c'était un visage brun dont les rides nombreuses paraissaient rudes ou toucher, un nez droit, des pommettes saillantes et veinées de rouge comme une vieille feuille de vigne, des contours anguleux, tous les caractères de la force, même là où la force avait disparu ; ses mains calleuses, quoiqu'elles ne travaillassent plus, conservaient un poil blanc et rare ; son attitude d'homme vraiment libre fai-

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sait pressentir qu'en Italie il serait peut-être devenu brigand par amour pour sa précieuse liberté. L'enfant, véritable montagnard, avait des yeux noirs qui pouvaient envisager le soleil sans cligner, un teint de bistre, des cheveux bruns en désordre. Il était leste et décidé, naturel dans ses mouvements comme un oiseau; mal vêtu, il laissait voir une peau blanche et fraîche à travers les déchirures de ses habits.

Tous deux restèrent debout en silence, l'un près de l'autre, mus par le même sentiment, offrant sur leur physionomie la preuve d'une identité parfaite dans leur vie également oisive. Le vieillard avait épousé les jeux de l'enfant et l'enfant l'humeur du vieillard, par une espèce de pacte entre deux faiblesses, entre une force près de finir et une force près de se déployer. Bientôt, une femme âgée d'environ trente ans apparut sur le seuil de la porte. Elle filait en marchant. C'était une Auvergnate, haute en couleur, l'air réjoui, franche, à dents blanches, figure de l'Auvergne, taille de l'Auvergne, coiffure, robe de l'Auvergne, seins rebon dis de l'Auvergne, et son parler ; une idéalisation complète du pays, mœurs laborieuses, ignorance, économie, cordialité, tout y était.

Elle salua Raphaël : ils entrèrent en conversation. Les chiens s'apaisèrent, le vieillard s'assit sur un banc au soleil, et l'enfant suivit sa mère partout où elle alla, silencieux, mais écoutant, examinant l'étranger.

— Vous n'avez pas peur ici, ma bonne femme?

— Et d'où que nous aurions peur, Monsieur ? Quand nous barrons l'entrée, qui pourrait donc venir ici ? Oh !

nous n'avons point peur ! D'ailleurs, dit-elle en faisant entrer le marquis dans la grande chambre de la maison, qu'est-ce que les voleurs viendraient donc prendre chez nous?

[Elle montrait des murs noircis par la fumée, sur lesquels étaient pour tout ornement ces images enluminées de bleu, de rouge et de vert qui représentent la Mort de Crédit, la Passion de Jésus- Christ, et les Grenadiers de la garde impériale; puis, çà et là, dans la chambre, un vieux lit de noyer à colonnes, une table à pieds tordus, des escabeaux, la huche au pain, du lard pendu au plafond, du sel dans un pot, une poêle ; et sur la cheminée, des plâtres jaunis et coloriés.] En sortant de la maison, Raphaël aperçut, au milieu des rochers, un homme qui tenait une houe à la main, et qui, penché, curieux, regardait la maison.

— Monsieur, c'est l'homme, dit l'Auvergnate en laissant échapper ce sourire familier aux paysannes; il laboure là-haut.

— Et ce vieillard est votre père ?

— Faites excuse, Monsieur, c'est le grand-père de notre|homme. Tel que vous le voyez, il a cent deux ans. Eh bien, dernièrement il a mené à pied notre petit gars à Clermont î C'a été un homme fort; maintenant, il ne fait plus que dormir, boire et manger. 11 s'amuse toujours avec le petit gars. Quelquefois, le petit l'emmène dans les hauts, il y va tout de même.

Aussitôt, Valentin se résolut à vivre entre ce vieillard et cet enfant, à respirer dans leur atmosphère, à manger de leur pain, à boire de leur eau, à dormir de leur som-

meil, à se faire de leur sang dans les mourant ! Devenir une des huîtres de son écaille pour quelques jours de p sant la mort, fut pour lui l'archétype viduelle, la véritable formule de Te le beau idéal de la vie, la seule vie, vint au cœur une profonde pensée ( gloutit l'univers. A ses yeux, il n'y l'univers pas;sa tout en lui. Pour les commence au chevet et linit au pic paysage fut le lit de Raphaël.

Qui n'a pas, une fois dans sa vie, démarches d'une fourmi, glissé des p orifice par lequçl respire une limace fantaisies d'une demoiselle fluette, veines, colorées comme une rose de c qui se détachent sur le fond rougeât chêne ! Qui n'a délicieusement regs temps l'effet de la pluie et du soleil s brunes, ou contemplé les gouttes de 1 des fleurs, les découpures variées de ne s'est plongé dans ces rêveries mai et occupées, sans but et conduisant m pensée ? Qui n'a pas, enfin, mené la vie paresseuse, la vie du sauvage, r

Ainsi vécut Raphaël pendant pli

soins, sans désirs, éprouvant un mieux sensible, un bien-être extraordinaire, qui calma ses inquiétudes, apaisa ses souffrances. Il gravissait les rochers, et allait s'asseoir sur un pic d'où ses yeux embrassaient quelque paysage d'immense étendue. Là, il restait des journées entières comme une plante au soleil, comme un lièvre au gîte.. Ou bien, se familiarisant avec les phénomènes de la végétation, avec les vicissitudes du ciel, il épiait le progrès de toutes les œuvres sur la terre, dans les eaux ou dans l'air.

Il tenta de s'associer au mouvement intime de cette nature et de s'identifier assez complètement à sa passive obéissance pour tomber sous la loi despotique et conservatrice qui régit les existences instinctives. Il ne voulait plus être chargé de lui-même. Semblable à ces criminels d'autrefois, qui, poursuivis par la justice, étaient sauvés s'ils atteignaient l'ombre d'un autel, il essayait de se glisser dans le sanctuaire de la vie. Il réussit à devenir partie intégrante de cette large et puissante fructification : il avait épousé les intempéries de l'air, habité tous les creux de rochers, appris les mœurs et les habitudes de toutes les plantes, étudié le régime des eaux, leurs gisements, et fait connaissance avec les animaux ; enfin, il s'était si parfaitement uni à cette terre animée, qu'il en avait en quelque sorte saisi l'âme et pénétré les secrets. Pour lui, les formes infinies de tous les règnes étaient les développements d'une même substance, les combinaisons d'un même mouvement, vaste respiration d'un être immense qui agissait, pensait, marchait, grandissait, et avec lequel il voulait grandir.

LA PEAU DE CHAGRi:

marcher, penser, agir. Il avait fantasti vie à la vie de ce rocher, il s'y était imj

Grâce à ce mystérieux illuminism< factice, semblable à ces bienfaisants dél la nature comme autant de haltes ( Valentin goûta les plaisirs d'une second les premiers moments de son séjour au paysage. Il y allait dénichant des rie mille choses sans en achever aucune, < main les projets de la veille ; insouciai il se crut sauvé.

Un matin, il était resté par hasard ai plongé dans cette rêverie mêlée de vei qui prête aux réalités les apparence!

et donne aux chimères le relief de l'exis à coup, sans savoir d'abord s'il ne contir il entendit, pour la première fois, le bu donné par son hôtesse à Jonathas, vem jour, le lui demander. L'Auvergnate c Valentin encore endormi, et n'avait p pason de sa voix montagnarde.

— Ça ne va pas mieux, ça ne va ps Il a encore toussé toute cette nuit à tousse, il crache, ce cher monsieur, pitié. Je me demandons, moi et rno prend la force de tousser comme ça. ( Quelle damnée maladie qu'il a! C'est ben du tout ! «Pavons toujours peur de dans son lit, un matin. Il est vraime un Jésus de cire ! . . . Dame ! je le vois qu

ben, son pauvre corps est maigre comme un cent de clous. Et il ne sent déjà pas bon, tout de même ! Ça lui est égal, il se consume à courir comme s'il avait de la santé à vendre. Il a ben du courage tout de même, de ne pas se plaindre ! Mais, vraiment, il serait mieux en terre qu'en pré, car il souffre la passion de Dieu î Je ne le désirons pas, Monsieur, ce n'est point notre intérêt. Mais il ne nous donnerait pas ce qu'il nous donne, que je l'aimerions tout de même : ce n'est point l'intérêt qui nous pousse. — Ah ! mon Dieu, reprit-elle, il n'y a que les Parisiens pour avoir de ces chiennes de maladies-là ! Où qui prennent ça, donc ? Pauvre jeune homme ! il est sûr qu'il ne peut guère ben finir. C'te fièvre, voyez- vous, ça vous le mine, ça le creuse, ça le ruine ! Il ne s'en doute point ; il ne le sait point, Monsieur. Il ne s'aperçoit de rien... Faut pas pleurer pour ça, monsieur Jonathas ! Il faut se dire qu'il sera heureux de ne plus souffrir. Vous devriez faire une neuvaine pour lui. J'avons vu de belles guérisons par les neuvaines, et je payerions ben un cierge pour sauver une si douce créature, si bonne, un agneau pascal...

La voix de Raphaël était devenue trop faible pour qu'il put se faire entendre, il fut donc obligé de subir cet épouvantable bavardage. Cependant, l'impatience le chassa de son lit, il se montra sur le seuil de la porte :

— Vieux scélérat, cria-t-il à Jonathas, tu veux donc être mon bourreau ?

La paysanne crut voir un spectre et s'enfuit.

— Je te défends, dit Raphaël en continuant, d'avoir la moindre inquiétude sur ma santé.

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