LUI
Raphaël demeura pendant quelques jours plongé dans le néant de son sommeil factice. Grâce à la puissance matérielle exercée par l'opium sur notre âme immatérielle, cette homme d'imagination si puissamment active s'abaissa jusqu'à la hauteur de ces animaux paresseux qui croupissent au sein des forôts, sous la forme d'une dépouille végétale, sans faire un pas pour saisir une proie facile. Il avait même éteint la lumière du ciel, le jour n'entrait plus ches lui. Vers les huit heures du soir, il sortait de son lifc : sans avoir une conscience lucide de son existence, il satisfaisait sa faim, puis se recouchait aussitôt. Ses heures, froides et ridées, ne lui apportaient que de confuses images, des apparences, des clairsobscurs sur un fond noir. Il était enseveli dans un
profond silence, dans une négatio d'intelligence. Un soir, il se réveil!
que de coutume et ne trouva pas son Jonathas.
— Tu peux partir, lui dit-il. Je t heureux dans tes vieux jours ; ma laisser jouer ma vie... Gomment!
faim. Où est mon dîner? réponds!
Jonathas laissa échapper un soui prit une bougie dont la lumière tren rite profonde des immenses appart conduisit son maître, redevenu mac lerie et en ouvrit brusquement la p( inondé de lumière, fut ébloui, surj inouï. C'étaient ses lustres chargés les plus rares de sa serre artistemen étincelante d'argenterie, d'or, de m un repas royal, fumant, et dont 1< irritaient les houppes nerveuses du
Il vit ses amis convoqués, mêlés et ravissantes, la gorge nue, les les chevelures pleines de fleurs, les; de beautés diverses, agaçantes sou vestissements : l'une avait dessiné s par une jaquette irlandaise, l'autre lascive des Andalouses ; celle-ci, à Chasseresse, celle-là, modeste et costume de M ile de la Vallière, vouées à l'ivresse. Dans les regards brillaient la joie, l'amour, le plaisi
morte figure de Raphaël se montra dans l'ouverture de la porte, une acclamation soudaine éclata, rapide, rutilante comme les rayons de cette fête improvisée. Les voix, les parfums, la lumière, ces femmes d'une pénétrante beauté frappèrent tous ses sens, réveillèrent son appétit. Une délicieuse musique, cachée dans un salon voisin, couvrit par un torrent d'harmonie ce tumulte enivrant et compléta cette étrange vision.
Raphaël se sentit la main pressée par une main chatouilleuse, une main de femme dont les bras frais et blancs se levaient pour le serrer, la main d'Aquilina. Il comprit que ce tableau n'était pas vague et fantastique comme les fugitives images de ses rêves décolorés, il poussa un cri sinistre, ferma brusquement la porte et flétrit son vieux serviteur en le frappant au visage.
— Monstre! tu as donc juré de me faire mourir !.. . s'écria-t-il.
Puis, tout palpitant du danger qu'il venait de courir, il trouva des forces pour regagner sa chambre, but une forte dose de sommeil et se coucha.
— Que diable ! dit Jonathas en se relevant, M, Bianchon m'avait cependant bien ordonné de le distraire...
Il était environ minuit. A cette heure, Raphaël, par un de ces caprices physiologiques, l'étonnement et le désespoir des sciences médicales, resplendissait pendant son sommeil. Un rose vif colorait ses joues blanches. Son front, gracieux comme celui d'une jeune fille, exprimait le génie. La vie était en fleur sur ce visage tranquille et reposé. Vous eussiez dit un jeune enfant endormi sous la protection de sa mère. Son sommeil était un bon som-
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Ah!
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d'une voix sourde. Mais va-t'en donc ! Si tu restes là, je meurs. Vettx-tu me voir mourir ?
— Mourir ! répéta-t-elle. Est-ce que tu peux mourir sans moi? Mourir! mais tu es jeune ! Mourir! mais je t'aime ! Mourir ! ajouta-t-elle d'une voix profonde et gutturale en lui prenant les mains par un mouvement de folie... ,
— Froides !... dit-elle. Est-ce une illusion? Raphaël tira de dessous son chevet le lambeau de la
peau de chagrin, fragile et petit comme la feuille d'une pervenche, et le lui montrant :
— Pauline, belle image de ma belle vie, disons-nous adieu ! dit-il.
— Adieu ? répéta-t-elle d'un air surpris.
— Oui. Ceci est un talisman qui accomplit mes désirs, et représente ma vie. Vois ce qu'il me reste. Si tu me regardes encore, je vais mourir.
La jeune fille crut Valentin devenu fou, elle prit le talisman et alla chercher la lampe. Eclairée parla lueur vacillante qui se projetait également sur Raphaël et sur le talisman, elle examina très attentivement et le visage de son amant et la dernière parcelle de la peau hiagique. En voyant Pauline belle de terreur et d'amour, il ne fut plus maître de sa pensée : les souvenirs des scènes caressantes et des joies délirantes de sa passion triomphèrent dans .son âme depuis longtemps endormie, et s'y réveillèrent comme un foyer mal éteint.
— Pauline, viens ! . . . Pauline ! . . .
Un cri terrible sortit du gosier de la jeune fille, ses yeux se dilatèrent ; ses sourcils violemment tirés par une dou-
Jonathas se présenta, tout épouvanté des cris qu'il entendait, et tenta d'arracher à la jeune fille le cadavre sur lequel elle s'était accroupie dans un coin.
— Que demandez-vous ? dit-elle. Il est à moi, je Tai tué, neTavais-je pas prédit !