‹ Peau de chagrin, roman philosophique, Volume 9Chapitre 7 sur 16 · J DE CHAGRIN · texte numérisé non relu

J DE CHAGRIN

encore en elle que sa fortune ton adresse, elle aura lu dans lissimulée pour qu'aucune dis- >e devant elle. Je crois, ajoutariauvaise voie. Malgré la finesse

manières, cette créature me me toutes les femmes qui ne ar la tête. Pour elle, le bonheur sn-ôtre de la vie, dans les jouisi, le sentiment est un rôle; elle

et ferait de toi son premier

1 sourd. Je l'interrompis, en ipparente gaieté ma situation

îpondit-il, une veine contraire dont je pouvais disposer. Sans j'eusse partagé volontiers ma lions déjeuner au cabaret, les eut-être un bon conseil, son tilbury; puis, semblables is arrivâmes au Café de Paris 3s audacieux spéculateurs qui laginaires. Ce diable de Gascon ce de ses manières et par son i moment où nous prenions le repas fort délicat et très bien distribuait des coups de tète à is également recommandables rsonne et par l'élégance de leur

mise, me dit en voyant entrer un de ces dandys :

— Voici ton affaire.

Et il fît signe à un gentilhomme bien cravaté^ qui semblait chercher une table à sa convenance, de venir lui parler.

— Ce gaillard-là, me dit Rastignac à l'oreille, est décoré pour avoir publié des ouvrages qu'il ne comprend pas; il est chimiste, historien, romancier, publiciste; il possède des quarts, des tiers, des moitiés dans je ne sais combien de pièces de théâtre, et il est ignorant comme la mule de dorn Miguel. Ce n'est pas un homme, c'est un nom, une étiquette familière au public. Aussi se garderait-il bien d'entrer dans ces cabinets sur lesquels il y a cette inscription : Ici Von peut écrire soi-même. Il est fin à jouer tout un congrès. En deux mots, c'est un métis en morale, ni tout à fait probe, ni complètement fripon. Mais chut ! il s'est déjà battu, le monde n'en demande pas davantage et dit de lui : « C'est un homme honorable. »

— Eh bien, mon excellent ami, mon honorable ami, comment se porte Votre Intelligence, lui dit Rastignac au moment où l'inconnu s'assit à la table voisine.

— Mais ni bien, ni mal... Je suis accablé de travail. J'ai entre les mains tous les matériaux nécessaires pour faire des mémoires historiques très curieux et je ne sais à qui les attribuer. Cela me tourmente ; il faut se hâter, les mémoires vont passer de mode.

— Sont-ce des mémoires contemporains, anciens, sur la cour?... sur quoi ?

— Sur l'affaire du Collier.

— N'est-ce pas un miracle ? me dit Rastignac en riant.

Puis, se retournant vers le spéculateur :

— M. de Valentin, reprit-il en me désignant, est un de mes amis, que je vous présente comme l'une de nos futures célébrités littéraires. Il avait jadis une tante fort bien en cour, marquise, et, depuis deux ans, il travaille à une histoire royaliste de la Révolution.

Alors, se penchant à l'oreille de ce singulier négociant, il lui dit :

— C'est un homme de talent, mais un niais qui peut vous faire vos mémoires, au nom de sa tante, pour cent écus par volume.

— Le marché me va, répondit l'autre en haussant sa cravate. — Garçon, mes huîtres, donc !

— Oui, mais vous me donnerez vingt-cinq louis de commission et lui payerez un volume d'avance, reprit Rastignac.

— Non, non, je n'avancerai que cinquante écus pour être plus sûr d'avoir promptement mon manuscrit.

Rastignac me répéta cette conversation mercantile à voix basse. Puis, sans me consulter :

— Nous sommes d'accord, lui répondît-il. Quand pouvons-nous aller vous voir pour terminer cette affaire ?

— Eh bien, venez dîner ici, demain soir, à sept heures.

Nous nous levâmes. Rastignac jeta de la monnaie

au garçon, mit la carte à payer dans sa poche, et nous sortîmes. J'étais stupéfait de la légèreté, de l'insouciance avec laquelle il avait vendu ma respectable tante, la marquise de Montbauron.

— J'aime mieux m'embarquer pour le Brésil, et y enseigner aux Indiens l'algèbre, dont je ne sais pas un mot, que de salir le nom de ma famille !

Rastignac m'interrompit par un éclat de rire.

— Es-tu bête ! Prends d'abord les cinquante écus et fais les mémoires. Quand ils seront achevés, tu refuseras de les mettre sous le nom de ta tante, imbécile ! M me de Montbauron, morte sur Féchafaud, ses paniers, sa considération, sa beauté, son fard, ses mules valent bien plus de six cents francs. Si le libraire ne veut pas alors payer ta tante ce qu'elle vaut, il trouvera quelque vieux chevalier d'industrie ou je ne sais quelle fangeuse comtesse pour signer les mémoires.

— Oh ! m'écriai-je, pourquoi suis-je sorti de ma vertueuse mansarde ? Le monde a des envers bien salement ignobles !

— Bon, répondit Rastignac, voilà de la poésie, et il s'agit d'affaires ! Tu es un enfant. Ecoute : quant aux mémoires, le public les jugera; quant à mon proxénète littéraire, n'a-t-il pas dépensé huit ans de sa vie et payé ses relations avec la librairie par de cruelles expériences ? En partageant inégalement avec lui le travail du livre, ta part d'argent n'est-elle pas aussi la plus belle ? Vingt-cinq louis sont une bien plus grande somme pour toi que mille francs pour lui. Va, tu peux écrire des mémoires historiques, œuvre d'art si jamais

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il en fut, quand Diderot a fait six sermons pour cent écus.

— Enfin, lui dis-je tout ému, c'est pour moi une nécessité : ainsi, mon pauvre ami, je te dois des remercîments. Vingt-cinq louis me rendront bien riche...

— Et plus riche que tu ne penses, répliqua-t-il en riant. Si Finot me donne une commission dans l'affaire, ne devines-tu pas qu'elle sera pour toi ? — Allons au bois de Boulogne, dit-il; nous y verrons ta comtesse, et je te

* montrerai la jolie petite veuve que je dois épouser, une charmante personne, Alsacienne un peu grasse. Elle lit Kant, Schiller, Jean-Paul, et une foule de livres hydrauliques. Elle a la manie de toujours me demander mon opinion : il faut que j'aie l'air de comprendre cette sensiblerie allemande, de connaître un tas de ballades, toutes drogues qui me sont défendues par le médecin. Je n'ai pas encore pu la déshabituer de son enthousiasme littéraire, elle pleure des averses à la lecture de Gœthe, et je suis obligé de pleurer un peu, par complaisance, car il y a cinquante mille livres de rente, mon cher, et le plus joli petit pied, la plus jolie petite main de la terre !... Ah ! si elle ne disait pas mon anche et proulier pour mon ange et brouiller, ce serait une femme accomplie !

Nous vîmes la comtesse, brillante dans un brillant équipage. La coquette nous salua fort affectueusement en me jetant un sourire qui me parut alors divin et plein d'amour. Ah ! j'étais bien heureux, je me croyais aimé, j'avais de l'argent et des trésors de passion, plus de misère ! Léger, gai, content de tout, je trouvai la maî-

tresse de mon ami charmante. Les arbres, l'air, le ciel, toute la nature semblait me répéter le sourire de Fœdora. En revenant des Champs-Elysées, nous allâmes chez le chapelier et chez le tailleur de Rastignac. L'affaire du Collier me permit de quitter mon misérable pied de paix ppur passer à un formidable pied de guerre. Désormais, je pouvais sans crainte lutter de grâce et d'élégance avec les jeunes gens qui tourbillonnaient autour de Fœdora. Je revins chez moi; je m y enfermai, restant tranquille en apparence, près de ma lucarne; mais disant d'éternels adieux à mes toits, vivant dans l'avenir, dramatisant ma vie, escomptant l'amour et ses joies. Ah! comme une existence peut devenir orageuse entre les quatre murs d'une mansarde ! L'âme humaine est une fée, elle métamorphose une paille en diamants; sous sa baguette, les palais enchantés éclosent comme les fleurs des champs sous les chaudes inspirations du soleil. . .

Le lendemain, vers midi, Pauline frappa doucement à ma porte et m'apporta, devine quoi ? une lettre de fœdora. La comtesse me priait de venir la prendre au Luxembourg pour aller, de là, voir ensemble le Muséum et le Jardin des plantes.

— Le commissionnaire attend la réponse, me dit-elle ' après un moment de silence.

Je griffonnai promptement une lettre de remercîment que Pauline emporta. Je m'habillai. Au moment

où, assez content de moi-même, j'achevais ma toilette, un frisson glacial me saisit à cette pensée :

— Fœdora est-elle venue en voiture ou à pied ! Pleuvra-t-il, fera-t-il beau?... Mais, me dis-je, qu'elle soit à pied ou en voiture, est-on jamais certain de l'esprit fantasque d'une femme ? Elle sera sans argenU et voudra donner cent sous à un petit Savoyard parce qu'il aura de jolies guenilles.

J'étais sans un rouge liard et ne devais avoir de l'argent que le soir. Oh ! combien, dans ces crises de notre jeunesse, un poète paye cher la puissance intellectuelle dont il est investi parle régime et parle travail ! En un instant, mille pensées vives et douloureuses me piquèrent comme autant de dards. Je regardai le ciel par ma lucarne, le temps était fort incertain. En cas de malheur, je pouvais bien prendre une voiture pour la journée; mais aussi, ne tremblerais-je pas à tout moment, au milieu de mon bonheur, de ne pas rencontrer Finot le soir ? Je ne me sentis pas assez fort pour supporter tant de craintes au sein de ma joie. Malgré la certitude de ne rien trouver, j'entrepris une grande exploration à travers ma chambre, je cherchai des écus imaginaires jusque dans la profondeur de ma paillasse, je fouillai tout, je secouai même de vieilles bottes. En proie .à une fièvre nerveuse, je regardai dans mes meubles d'un œil hagard après les avoir renversés tous. Comprendras-tu le délire qui m'anima, lorsqu'en ouvrant pour la septième fois le tiroir de ma table à écrire que je visitais avec cette espèce d'indolence dans laquelle nous plonge le désespoir, j'aperçus^ collée contre une

planche latérale, tapie sournoisement, mais propre, brillante, lucide comme une étoile à son lever, une belle et noble pièce de cent sous ? Ne lui demandant compte ni de son silence ni de la cruauté dont elle était coupable en se tenant ainsi cachée, je la baisai comme un ami fidèle au malheur et la saluai par un cri qui trouva de l'écho. Je me retournai brusquement et vis Pauline devenue pâle.

— J'ai cru, dit-elle d'une voix émue, que vous vous faisiez mal! Le commissionnaire... (Elle s'interrompit comme si elle étouffait.) Mais ma mère Ta payé, ajouta-t-elle.

Puis elle s'enfJlt, enfantine et follette comme un caprice. Pauvre petite ! je lui souhaitai mon bonheur. En ce moment, il me semblait avoir dans l'âme tout le plaisir de la terre, et j'aurais voulu restituer aux malheureux la part que je croyais leur voler. Nous avons presque toujours raison dans nos pressentiments d'adversité, la comtesse avait renvoyé sa voiture. Par un de ces caprices que les jolies femmes ne s'expliquent . pas toujours à elles-mêmes, elle voulait aller au Jardin des plantes par les boulevards et à pied.

— Mais il va pleuvoir, lui dis-je.

Elle prit plaisir à me contredire. Par hasard, il fit beau pendant tout le temps que nous mîmes à traverser le Luxembourg. Quand nous en sortîmes, un gros nuage dont la marche excitait mon inquiétude ayant laissé tomber quelques gouttes d'eau, nous montâmes dans un fiacre. Lorsque nous eûmes atteint les boulevards, la pluie cessa, le ciel reprit sa sérénité. En arrivant au

Muséum, je voulus renvoyer la voiture, Fœdora me pria de la garder. Que de tortures ! Mais causer avec elle en comprimant un secret délire qui sans doute se formulait sur mon visage par quelque sourire niais et arrêté; errer dans le Jardin des plantes, en parcourir les allées bocagères et sentir son bras appuyé sur le mien, il y eut dans tout cela je ne sais quoi de fantastique : c'était un rêve en plein jour. Cependant, ses mouvements, soit en marchant, soit en nous arrêtant, n'avaient rien de doux ni d'amoureux, malgré leur apparente volupté. Quand je cherchais à m'associer en quelque sorte à Faction de sa vie, je rencontrais en elle une intime et secrète vivacité, je ne sais quoi de saccadé, d'excentrique. Les femmes sans âme n'ont rien de moelleux dans leurs gestes. Aussi, n'étions-nous unis ni par une même volonté, ni par un même pas. Il n'existé point de mots pour rendre ce désaccord matériel de deux êtres, car nous ne sommes pas encore habitués à reconnaître une pensée dans le mouvement. Ce phénomène de notre nature se sent instinctivement, il ne s'exprime pas.

Pendant ces violents paroxysmes de ma passion, reprit Raphaël après un moment de silence, et comme s'il répondait à une objection qu'il se fût adressée à luimême, je n'ai pas disséqué mes sensations, analysé mes plaisirs, ni supputé les battements de mon cœur, comme un avare examine et pèse ses pièces d'or. Oh non ! l'expérience jette aujourd'hui sa triste lumière sur les événements passés, et le souvenir m'apporte ces images, comme par un beau temps les flots de la mer amènent

brin à briri les débris d'un naufrage sur la grève.

— Vous pouvez me rendre un service assez important, me dit la comtesse en me regardant d'un air confus. Après vous avoir confié mon antipathie pour l'amour, je me sens plus libre en réclamant de vous un bon office au nom de l'amitié. N'aurez- vous pas, reprit-elle en riant, beaucoup plus de mérite à m'obliger aujourd'hui ?

Je la regardais avec douleur. N'éprouvant rien près de moi, elle était patelin e et non pas affectueuse ; elle me paraissait jouer un rôle en actrice consommée ; puis tout à coup son accent, un regard, un mot, réveillaient mes espérances ; mais, si mon amour ranimé se peignait alors dans mes yeux, elle en soutenait les rayons „ sans que la clarté des siens s'en altérât, car ils semblaient, comme ceux des tigres, être doublés par une feuille de métal. En ces moments-là, je la détestais.

— La protection du duc de Navarreins, dit-elle en continuant avec des inflexions de voix pleines de cAlinerie, me serait très utile auprès d'une personne toutepuissante en Russie, et dont l'intervention est nécessaire pour jne faire rendre justice dans une affaire qui concerne à la fois ma fortune et mon état dans le monde, la reconnaissance de mon mariage par l'empereur. Le duc de Navarreins n'est-il pas votre cousin ? Une lettre de lui déciderait tout.

— Je vous appartiens, lui répondis-je, ordonnez.

— Vous êtes bien aimable, reprit-elle en me serrant là main. Venez dîner avec moi, je vous dirai tout, comme à un confesseur.

Cette femme si méfiante, si discrète, et à laquelle personne n'avait entendu dire un mot sur ses intérêts, allait donc me consulter.

— Oh ! combien j'aime maintenant le silence que vous m'avez imposé! m'écriai-je. Mais j'aurais voulu quelque épreuve plus rude encore.

En ce moment, elle accueillit l'ivresse de mes regards et ne se refusa point à mon admiration, elle m'aimait donc ! Nous arrivâmes chez elle. Fort heureusement, le fond de ma bourse put satisfaire le cocher. Je passai délicieusement la journée, seul avec elle, chez elle ; c'était la première fois que je pouvais la voir ainsi. Jusqu'à ce jour, le monde, sa gênante politesse et ses façons froides nous avaient toujours séparés, même pendant ses somptueux dîners; mais alors j'étais chez elle comme si j'eusse vécu sous son toit, je la possédais pour ainsi dire. Ma vagabonde imagination brisait les entraves, arrangeait les événements de la vie à ma guise, et me plongeait dans les délices d'un amour heureux. Me croyant son mari, je l'admirais occupée de petits détails ; j'éprouvais même du bonheur à lui voir ôter son châle et son chapeau. Elle me laissa seul un moment, et revint les cheveux arrangés, charmante. Cette jolie toilette avait été faite pour moi! Pendant le dîner, elle me prodigua ses attentions et déploya des grâces infinies dans mille choses qui semblent des riens et qui cependant sont la moitié de la vie. Quand nous fûmes tous deux devant un feu pétillant, assis sur la soie, environnés des plus désirables créations d'un luxe oriental; quand je vis si près de moi cette femme dont la

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beauté célèbre faisait palpiter tant de cœurs, cette femme si difficile à conquérir, me parlant, me rendant l'objet de toutes ses coquetteries, ma voluptueuse félicité devint presque de la souffrance. Pour mon malheur, je v me souvins de l'importante affaire que je devais conclure, et voulus aller au rendez-vous qui m'avait été ] donné la veille. 5

— Quoi! déjà? dit-elle en me voyant prendre mon ^

chapeau. i

Elle m'aimait! Je le crus du moins, en l'entendant $

prononcer ces deux mots d'une voix caressante. Pour |

prolonger mon extase, j'aurais alors volontiers troqué \%

deux années de ma vie contre chacune des heures qu'elle 1

voulait bien m'accorder. Mon bonheur s'augmenta de j

tout l'argent que je perdais ! Il était minuit quand elle 5

me renvoya r i

Néanmoins, le lendemain, mon héroïsme me coûta bien des remords, je craignais d'avoir manqué l'affaire des mémoires, devenue si capitale pour moi ; je courus chez Rastignac, et nous allâmes surprendre à son lever le titulaire de mes travaux futurs. Finot me lut un petit acte où il n'était point question de ma tante, et après la signature duquel il me compta cinquante écus. Nous déjeunâmes tous les trois. Quand j 1 eus payé mon nouveau chapeau, soixante cachets à trente sous et mes dettes, il ne me resta plus que trente francs ; mais toutes

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