‹ Peau de chagrin, roman philosophique, Volume 9Chapitre 8 sur 16 · IX · texte numérisé non relu

IX

178 Lk PEAU DE CHAGRIN

les difficultés de la vie s'étaient aplanies pour quelques jours. Si j'avais voulu écouter Rastignac, je pouvais avoir des trésors en adoptant avec franchise le système anglais. Il voulait absolument m'établir un crédit et me faire faire des emprunts, en prétendant que les emprunts soutiendraient le crédit. Selon lui, l'avenir était de tous les capitaux du monde le plus considérable et le plus solide. En hypothéquant ainsi mes dettes sur des futurs contingents, il donna ma pratique à son tailleur, un artiste qui comprenait le jeune homme et devait me laisser tranquille jusqu'à mon mariage. Dès ce jour, je rompis avec la vie monastique et studieuse que j'avais menée pendant trois ans. J'allai fort assidûment chez Fœdora, où je tâchai de surpasser en apparence les impertinents ou les héros de coterie qui s'y trouvaient. En croyant avoir échappé pour toujours à la misère, je recouvrai ma liberté d'esprit, j'écrasai mes rivaux, et passai pour un homme plein de séductions, prestigieux, irrésistible. Cependant, les gens habiles disaient en parlant de moi : « Un garçon aussi spirituel ne doit avoir de passions que dans la tête ! » Ils vantaient charitablement mon esprit aux dépens de ma sensibilité. « Est-il heureux de ne pas aimer! s'écriaient-ils. S'il aimait, aurait-il autant de gaieté, de verve? »

J'étais cependant bien amoureusement stupide en présence de Fœdora! Seul avec elle, je ne savais rien lui dire, ou, si je pariais, je médisais de l'amour ; j'étais tristement gai, comme un courtisan qui veut cacher un cruel dépit. Enfin, j'essayai de me rendre indispensable à sa vie, à son bonheur, à sa vanité : tous les jours près

d'elle, j'étais un esclave, un jouet sans cesse à ses ordres. Après avoir ainsi dissipé ma journée, je revenais chez moi pour y travailler pendant les nuits, ne dormant guère que deux ou trois heures de la matinée. Mais n'ayant pas, comme Rastignac, l'habitude du système anglais, je me vis bientôt sans un sou. Dès lors, mon cher ami, fat sans bonnes fortunes, élégant sans argent,, amoureux anonyme, je retombai dans cette vie précaire, dans ce froid et profond malheur soigneusement caché sous les trompeuses apparences du luxe. Je ressentis alors mes souffrances premières, mais moins aiguës : je m'étais familiarisé sans doute avec leurs terribles crises. Souvent, les gâteaux et le thé, si parcimonieusement offerts dans les salons, étaient ma seule nourriture. Quelquefois, les somptueux dîners de la comtesse me sustentaient pendant deux jours. J'employai tout mon temps, mes efforts et ma science d'observation à pénétrer plus avant dans l'impénétrable caractère de Foedora.

Jusqu'alors, l'espérance ou le désespoir avait influencé mon opinion, je voyais en elle tour à tour la femme la plus aimante ou la plus insensible de son sexe ; mais ces alternatives de joie et de tristesse devinrent intolérables : je voulus chercher un dénoûment à cette^ lutte affreuse en tuant mon amour. De sinistres lueurs brillaient parfois dans mon âme et me faisaient entrevoir des abîmes entre nous. La comtesse justifiait toutes mes craintes ; je n'avais pas encore surpris de larmes dans ses yeux ; au théâtre, une scène attendrissante la trouvait froide et rieuse. Elle réservait toute sa finesse pour elle, et ne

devinait ni le malheur ni le bonheur d'autrui. Enfin elle m'avait joué! Heureux de lui faire un sacrifice, je m'étais presque avili pour elle en allant voir mon parent le duc de Navarreins, homme égoïste qui rougissait de ma misère et qui avait de trop grands torts envers moi pour ne pas me haïr ; il me reçut donc avec cette froide politesse qui donne aux gestes et aux paroles l'apparence de l'insulte ; son regard inquiet excita ma pitié. J'eus honte pour lui de sa petitesse au milieu de tant de grandeur, de sa pauvreté au milieu de tant de luxe. Il me parla des pertes considérables que lui occasionnait le trois pour cent; je lui dis alors quel était l'objet de ma visite. Le changement de ses manières, qui de glaciales devinrent insensiblement affectueuses, me dégoûta. Eh bien, mon ami, il vint chez la comtesse, il m'y écrasa. Fœdora trouva pour lui des enchantements, des prestiges inconnus ; elle le séduisit, traita sans moi cette affaire mystérieuse de laquelle je ne sus pas un mot :

- j'avais été pour elle un moyen!... Elle paraissait ne plus m'apercevoir quand mon cousin était chez elle, elle m'acceptait alors avec moins de plaisir peut-être que le jour où je lui fus présenté.

y Un soir, elle m'humilia devant le duc par un de ces gestes et par un de ces regards qu'aucune parole ne saurait peindre. Je sortis pleurant, formant mille projets de vengeance, combinant d'épouvantables viols... Souvent, je l'accompagnais aux Bouffons : là, près d'elle, tout entier à mon amour, je la contemplais en me livrant au charme d'écouter la musique, épuisant mon âme dans la double jouissance d'aimer et de retrouver les mouve-

ments de mon cœur bien rendus par les phrases du musicien. Ma passion était dans l'air, sur la scène ; elle' triomphait partout, excepté chez ma maîtresse. Je prenais alors la main de Fœdora, j'étudiais ses traits et ses yeux en sollicitant une fusion de nos sentiments, une de ces soudaines harmonies qui, réveillées parles notes, fontv vibrer les âmes à l'unisson ; mais sa main étaitmuette et ses yeux ne disaient rien. Quand le feu de mon cœur émané de tous mes traits la frappait trop fortement au visage, elle me jetait ce sourire cherché, phrase convenue qui se reproduit au salon sur les lèvres de tous les portraits. Elle n'écoutait pas la musique. Les divines pages de Rossini, de Cimarosa, de Zingarelli ne lui rappelaient aucun sentiment, ne lui traduisaient aucune poésie de sa vie ; son âme était aride. Fœdora se produisait là comme un spectacle dans le spectacle. Sa lorgnette voyageait incessamment de loge en lqge; inquiète, quoique tranquille, elle était victime de la mode : sa loge, son bonnet, sa voiture, sa personne étaient tout pour elle. Vous rencontrez souvent des gens de colossale apparence de qui le cœur est tendre et délicat sous un corps de bronze ; mais elle, cachait un cœur de bronze sous sa frêle et gracieuse enveloppe. Ma fatale science me déchirait bien des voiles. Si le bon ton consiste à s'oublier pour autrui, à mettre dans sa voix et dans ses gestes une constante douceur, à plaire aux autres en les rendant constants d'eux-mêmes, malgré sa finesse, Fœdora n'avait pas effacé tout vestige de sa plébéienne origine : son oubli d'elle-même était fausseté ; ses manières, au lieu d'être innées, avaient été laborieusement conquises;

enfin sa politesse sentait la servitude. Eh bien, ses paroles emmiellées étaient pour ses favoris l'expression de la bonté, sa prétentieuse exagération était un noble enthousiasme.

Moi seul , j'avais étudié ses grimaces, j'avais dépouillé son être intérieur de la mince écorce qui suffit au monde, et je n'étais plus la dupe de ses singeries ; je connaissais à fond son âme de chatte. Quand un niais la complimentait, la vantait, j'avais honte pour elle. Et je l'aimais toujours ! j'espérais fondre ses glaces sous les ailes d'un amour de poète. Si je pouvais une fois ouvrir son cœur aux tendresses de la femme, si je l'initiais à la sublimité des dévouements, je la voyais alors parfaite, elle devenait un ange. Je l'aimais en homme, en amant, en artiste, quand il aurait fallu ne pas l^aimer pour l'obtenir ; un fat bien gourmé, un froid calculateur, en auraient triomphé peut-être. Vaine, artificieuse, elle eût sans doute entendu le langage de la vanité, se serait laissé entortiller dans les pièges d'une intrigue ; elle eût été dominée par un homme sec et glacé. Des douleurs acérées entraient jusqu'au vif dans mon âme quand elle me révélait naïvement son égoïsme. Je l'apercevais avec douleur seule, un jour, dans la vie et ne sachant à qui tendre la main, ne rencontrant pas de regards amis où reposer les siens. Un soir, j'eus le courage de lui peindre, sous des couleurs animées, sa vieillesse déserte, vide et triste. A l'aspect de cette épouvantable vengeance de la nature trompée, elle me dit un mot atroce.

— J'aurai toujours de la fortune, me répondit-elle. Eh bien, avec de l'or, nous pouvons toujours créer

autour de nous les sentiments qui sont nécessaires à notre bien-être.

Je sortis foudroyé par la logique de ce luxe, de cette femme, de ce monde, en me blâmant d'en être si sottement idolâtre. Je n'aimais pas Pauline pauvre; Fœdora riche n'avait-elle pas le droit de repousser Raphaël? Notre conscience est un juge infaillible, quand nous ne l'avons pas encore assassinée. — « Fœdora, me criait une voix sophistique, n'aime ni ne repousse personne ; elle est libre, mais elle s'est autrefois donnée pour de l'or. Amant ou époux, le comte russe l'a possédée. Elle aura bien une tentation dans sa vie! Attends-lâ. » Ni vertueuse ni fautive, cette femme vivait loin de l'humanité, dans une sphère à elle, enfer ou paradis. Ce mystère femelle vêtu de cachemire et de broderies mettait en jeu dans mon cœur tous les sentiments humains, orgueil, ambition, amour, curiosité...

Un caprice de la mode ou cette envie de paraître original qui nous poursuit tous avait amené la manie de vanter un petit spectacle du boulevard. La comtesse témoigna le désir de voir la figure enfarinée d'un acteur qui faisait les délices de quelques gens d'esprit, et j'obtins l'honneur de la conduire à la première représentation de je ne sais quelle mauvaise farce. La loge coûtait à peine cent sous, je ne possédais par un traître liard. Ayant encore un demi-volume de mémoires à écrire, je

m LA PEAU DE CHAGRIN

n'osais pas aller mendier un secours à Finot, et Rastignac, ma providence, était absent. Cette gène constante maléficiait toute ma vie. Une fois, au sortir des Bouffons, par une horrible pluie, Fœdora m'avait fait avancer une voiture sans que je pusse me soustraire à son obligeance de parade : elle n'admit aucune de mes excuses, ni mon goût pour la pluie, ni mon envie d'aller au jeu. Elle ne devinait mon indigence ni dans l'embarras de mon maintien, ni dans mes paroles tristement plaisantes. Mes yeux rougissaient, mais comprenait-elle un regard? La vie des jeunes gens est soumise à de singuliers caprices !

Pendant le voyage, chaque tour de roue réveilla des pensées qui me brûlèrent le cœur ; j s essayai de détacher une planche du fond de la voiture en espérant glisser sur le pavé ; mais, rencontrant des obstacles invincibles, je me pris à rire convulsivement et demeurai dans un calme morne, hébété comme un homme au carcan. A mon arrivée au logis, aux premiers mots que je balbutiai, Pauline m'interrompit en disant :

— Si vous n'avez pas de monnaie ?. . .

Ah ! la musique de Rossini n'était rien auprès de ces paroles. Mais revenons aux Funambules. Pour pouvoir y conduire la comtesse, je pensai à mettre en gage le cercle d'or qui entourait le portrait de ma mère. Quoique le mont-de-piété se fût toujours dessiné dans ma pensée comme une des portes du bagne, il valait encore mieux y porter mon lit moi-même que de. solliciter une aumône. Le regard d'un homme à qui vous demandez de l'argent fait tant de mal ! Certains emprunts

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\ous avez du chagrin ? me dit Pauline, qui posa son pinceau sur son coloriage.

La Peau de Chagrin (p. 184).

nous coûtent notre honneur, comme certains refus prononcés par une bouche amie nous enlèvent une dernière illusion. Pauline travaillait, sa mère était couchée. Jetant un regard furtif sur le lit, dont les rideaux étaient légèrement relevés, je crus M mo Cîaudin profondément, endormie en apercevant au milieu de l'ombre son profil calme et jaune imprimé sur l'oreiller.

— Vous avez du chagrin? me dit Pauline, qui posa son pinceau sur son coloriage.

— Ma pauvre enfant, vous pouvez me rendre un grand service, lui répondis-je.

Elle me regarda d'un air si heureux que je tressaillis.

— M'aimerait-elle? pensai-je. — Pauline..., repris-je. Et je m'assis près d'elle pour la bien étudier. Elle

me devina, tant mon accent était interrogateur ; elle baissa les yeux, et je l'examinai, croyant pouvoir lire dans son cœur comme dans le mien, tant sa physionomie était naïve et pure.

— Vous m'aimez? lui dis-je.

— Un peu..., passionnément..., pas du tout! s'écriat-elle.

Elle ne m'aimait pas. Son accent moqueur et la gentillesse du geste qui lui échappa peignaient seulement une folâtre reconnaissance de jeune fille. Je lui avouai donc ma détresse, l'embarras dans lequel je me trouvais, et la priai de m'aider.

— Comment, monsieur Raphaël, dit-elle, vous ne voulez pas aller au mont-de-piété, et vous m'y envoyez !

Je rougis, confondu par la logique d'une enfant.

Elle me prit alors la main, comme si elle eût voulu compenser par une caresse la vérité de son exclamation.

— Oh! j'irais bien, dit-elle, mais la course est inutile. Ce matin, j'ai trouvé derrière le piano deux pièces de cent sous qui s'étaient glissées à votre insu entre le mur et la barre, et je les ai mises sur votre table.

— Vous devez bientôt recevoir de l'argent, monsieur Raphaël, me dit la bonne mère, qui montra sa tête entre les rideaux; je puis bien vous prêter quelques écus en attendant,

— O Pauline, m'écriai-je en lui serrant la main, je voudrais être riche !

— Bah! pourquoi? dit-elle d'un air mutin.

Sa main, tremblant dans la mienne, répondait à tous les battements de mon cœur; elle retira vivement ses doigts, examina les miens :

— Vous épouserez une femme riche, dit-elle, mais elle vous donnera bien du chagrin... Ah Dieu! elle vous tuera...! J'en suis sûre.

11 y avait dans son cri une sorte de croyance aux folles superstitions de sa mère.

— Vous êtes bien crédule, Pauline !

— Oh! bien certainement, dit-elle en me regardant avec terreur, la femme que vous aimerez vous tuera !

Elle reprit son pinceau, le trempa dans la couleur en laissant paraître une vive émotion, et ne me regarda plus. En ce moment, j'aurais bien voulu croire à des chimères. Un homme n'est pas tout à fait misérable quand il est superstitieux. Une superstition est souvent une espérance. Retiré dans ma chambre, je vis en effet deux

nobles écus dont la présence me parut inexpi «ble. Au sein des pensées confuses du premier sommei^* tâchai de vérifier mes dépenses pour me justifier cette Pbu vaille inespérée, mais je m'endormis perdu dans d'inutiles calculs. Le lendemain, Pauline vint me voir au moment où je sortais pour aller louer une loge.

— Vous n'avez peut-être pas assez de dix francs, me dit en rougissant cette bonne et aimable fille, ma mère m'a chargée de vous offrir cet argent... Prenez, prenez !

Elle mit trois écus sur ma table, et voulut se sauver; mais je la retins. L'admiration sécha les larmes qui roulaient dans mes yeux.

— Pauline, lui dis-je, vous êtes un ange! Ce prêt me touche bien moins que la pudeur de sentiment avec laquelle vous me l'offrez. Je désirais une femme riche, élégante, titrée; hélas! maintenant, je voudrais posséder des millions et rencontrer une jeune fille pauvre comme vous et comme vous riche de cœur, je renoncerais à une passion fatale qui me tuera. Vous aurez peut-être raison.

— Assez! dit-elle.

Elle s'enfuit, et sa voix de rossignol, ses roulades fraîches retentirent dans l'escalier.

— Elle est bien heureuse de ne pas aimer encore! me dis-je en pensant aux tortures que je souffrais depuis plusieurs mois.

Les quinze francs de Pauline me furent bien précieux, Fœdora, songeant aux émanations populacières de la salle où nous devions rester pendant quelques heures, regretta

de ne pas avoir un bouquet; j'allai lui chercher des fleurs, je lui apportai ma vie et ma fortune. J'eus à la fois des remords et des plaisirs en lui donnant un bouquet dont le prix me révéla tout ce que la galanterie superficielle en usage dans le monde avait de dispendieux. Bientôt, elle se plaignit de l'odeur un peu trop forte d'un jasmin du Mexique, elle éprouva un intolérable dégoût en voyant la salle, en se trouvant assise sur une dure banquette; elle me reprocha de l'avoir amenée là. Quoiqu'elle fût près de moi, elle voulut s'en alter; elle s'en alla. M'imposer des nuits sans sommeil, avoir dissipé deux mois de mon existence, et ne pas lui plaire! Jamais ce démon ne fut ni plus gracieux ni plus iiisensible. Pendant la route, assis près d'elle dans un étroit coupé, je respirais son souffle, je touchais son gant parfumé, je voyais distinctement les trésors de sa beauté, je sentais une vapeur douce comme l'iris : toute la femme et point de femme. En ce moment, un trait de lumière me permit de voir les profondeurs de cette vie mystérieuse. Je pensai tout à coup au livre récemment publié par un poète, une vraie conception d'artiste taillée dans la statue de Polyclès. Je croyais voir ce monstre qui, tantôt officier, dompte un cheval fougueux; tantôt jeune fille, se met à sa toilette et désespère ses amants; amant, désespère une vierge douce et modeste. Ne pouvant plus résoudre autrement Fœdora, je lui racontai cette histoire fantastique; mais rien ne lui décela sa ressemblance avec cette poésie de . l'impossible, elle s'en amusa de bonne foi, comme un enfant d'une fable prise aux Mille et une Nuits.

— Pour résister à l'amour d'un homme de mon

âge, à la chaleur communicative de cette belle contagion de l'âme, Fœdora doit être gardée par quelque riiystère ! me dis-je en revenant chez moi. Peut-être, semblable à lady Delacour, est-elle dévorée par un cancer? Sa vie est sans doute une vie artificielle.

A cette pensée, j'eus froid. Puis 'je formais le projet le plus extravagant et le plus raisonnable en même temps auquel un amant puisse jamais songer. Pour examiner cette femme corporellement comme je l'avais étudiée intellectuellement, pour, la connaître enfin tout entière, je résolus de passer une nuit chez elle, dans sa chambre, à son insu. Voici comment j'exécutai cette entreprise, qui me dévorait l'âme comme un désir de vengeance mord le cœur d'un moine corse.

Aux jours de réception, Fœdora réunissait une assemblée trop nombreuse pour qu'il fut possible "au portier d'établir une balance exacte entre les entrées et les sorties. Sûr de pouvoir rester dans la maison sans y causer de scandale, j'attendis impatiemment la prochaine soirée de la comtesse. En m'habillant, je mis dans la poche de mon gilet un petit canif anglais, à défaut de poignard. Trouvé sur moi, cet instrument littéraire n'avait rien de suspect, et, ne sachant jusqu'où me conduirait ma résolution romanesque, je voulais être armé.

Lorsque les salons commencèrent à se remplir, j'allai dans la chambre à coucher y examiner les choses, et

trouvai les persiennes et les volets fermés; ce fut un premier bonheur; comme la femme de chambre pourrait venir pour détacher les rideaux drapés aux fenêtres, je lâchai leurs embrasses; je risquais beaucoup en me hasardant ainsi à faire le ménage par avance, mais j'étais soumis aux périls de ma situation et les avais froidement calculés. Vers minuit je vins me cacher dans l'embrasure d'une fenêtre. Afin de ne pas laisser voir mes pieds, j'essayai de grimper sur la plinthe de la boiserie, le dos appuyé contre le mur, en me cramponnant à l'espagnolette. Après avoir étudié mon équilibre, mes points d'appui, mesuré l'espace qui me séparait des rideaux, je parvins à me familiariser avec les difficultés de ma position, de manière à demeurer là sans être découvert, si les crampes, la toux et les éternûments me laissaient tranquille.

Pour ne pas me fatiguer inutilement, je me tins debout en attendant le moment critique pendant lequel je devais rester suspendu comme une araignée dans sa toile. La moire blanche et la mousseline des rideaux formaient devant moi de gros plis semblables à des tuyaux d'orgue, où je pratiquais des trous avec mon canif afin de tout voir par ces espèces de meurtrières. J'entendis vaguement le murmure des salons, les rires des causeurs, leurs éclats de voix. Ce tumulte vaporeux, cette sourde agitation diminua par degrés. Quelques hommes vinrent prendre leurs chapeaux placés près de moi, sur la commode de la comtesse. Quand ils froissaient les rideaux, je frissonnais en pensant ayx distractions, aux hasards de ces recherches faites par des gens pressés de partir

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et qui furettent alors partout. J'augurai bien de mon entreprise en n'éprouvant aucun de ces malheurs. Le dernier chapeau fut emporté par un vieil amoureux de Fœdora, qui, se croyant seul, regarda le lit et poussa un gros soupir suivi de je ne sais quelle exclamation assez énergique. La comtesse, qui n'avait plus autour d'elle dans le boudoir voisin de sa chambre, que cinq ou six personnes intimes, leur proposa d'y prendre le thé. Les calomnies, pour lesquelles la société actuelle a réservé le peu de croyance qui lui reste, se mêlèrent alors à des épigrammes, à des jugements spirituels, au bruit des tasses et des cuillers. Sans pitié pour mes rivaux, Rastignac excitait un rire fou par de mordantes saillies.

— M. de Rastignac est un homme avec lequel il ne faut pas se brouiller, dit la comtesse en riant.

— Je le crois, répondit-il naïvement. J'ai toujours eu des raisons dans mes haines... et dans mes amitiés, ajouta-t-il. Mes ennemis me servent autant que mes amis, peut-être. J'ai fait une étude assez spéciale de l'idiome moderne et des artifices naturels dont on se sert pour tout attaquer ou pour tout défendre. L'éloquence ministérielle est un perfectionnement social. Un de vos amis est-il sans esprit, vous parlez de sa probité, de sa fran-r chise. L'ouvrage d'un autre est-il lourd, vous le présentez comme un travail consciencieux. Si le livre est mal écrit, vous en vantez les idées. Tel homme est sans foi, sans constance, il vous échappe à tout moment : bah ! il est séduisant, prestigieux, il charme. S'agit-il de vos ennemis, vous leur jetez à la tête les morts et les vivants»

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sez pour eux les termes de votre langage, et ssi perspicace à découvrir leurs défauts que abile à mettre en relief les vertus de vos application de la lorgnette à la vue morale de nos conversations et tout l'art du courtias user, c'est vouloir combattre sans armes rdés de fer comme des chevaliers bannerets.

j'en abuse môme quelquefois. Aussi me resmoi et mes amis, car, d'ailleurs, mon épée guc.

lus fervents admirateurs de Fœdora, jeune t l'impertinence était célèbre, et qui s'en faim moyen de parvenir, releva le gant si déent jeté par Rastignac. Il se mit, en parlant ^anter outre mesure mes talents et ma perignac avait oublié ce genre de médisance, sardonique trompa la comtesse, qui m'impitié ; pour amuser ses amis, elle abusa rets, de mes prétentions et de mes espé-

le l'avenir, dit Rastignac. Peut-être sera-

, homme à prendre de cruelles revanches;

igalent au moins son courage; aussi regardé-

ien hardis ceux qui s'attaquent à lui, car il

îoire...

it des mémoires, ajouta la comtesse, à qui

ire le profond silence qui régna.

mémoires de fausse comtesse, Madam'e, ré-

ignac. Pour les écrire, il faut avoir une autre

irage.

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— Je lui crois beaucoup de courage, répliqua-t-elle, if m est fidèle.

Il me prit une vive tentation de me montrer soudain aux rieurs, comme l'ombre de Banquo dans Macbeth. Je perdais une maîtresse, mais j'avais un ami! Cependant, l'amour me souffla tout à coup un de ces lâches et subtils paradoxes avec lesquels il sait endormir toutes nos douleurs.

Si Fœdora m'aime, pensé-je, ne doit-elle pas dissimuler son affection sous une plaisanterie malicieuse? Combien de fois le cœur n'a-t-il pas démenti les mensonges de la bouche !

Enfin, bientôt mon impertinent rival, resté seul avec la comtesse, voulut partir.

— Eh quoi! déjà? lui dit-elle avec un son de voix plein de câlinerie et qui me fit palpiter. Ne me donnërezvous pas encore un moment? N'avez- vous donc plus rien à me dire, et ne me sacrifierez-vous point quelques-uns de vos plaisirs?

Il s'en alla.

— Ah ! s'écria-t-elle en bâillant, ils sont tous bien ennuyeux !

Et, tirant avec force un cordon, le bruit d'une sonnette retentit dans les appartements. La comtesse rentra dans sa chambre en fredonnant une phrase du Pria che spunti. Jamais personne ne l'avait entendue chanter, et ce mutisme donnait lieu à de bizarres interprétations. Elle avait, dit-on, promis à son premier amant, charmé de ses talents et jaloux d'elle par delà le tombeau, de ne donner à personne un bonheur qu'il voulait avoir goûté

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seul. Je tendis les forces de mon ôme pour aspirer les sons. De note en note, la voix s'éleva; Fœdora sembla s'animer, les richesses de son gosier se déployèrent, et cette mélodie prit alors quelque chose de divin. La comtesse avait dans l'organe une clarté vive, une justesse de ton je ne sais quoi d'harmonique et de vibrant qui pénétrait, remuait et chatouillait le cœur. Les musiciennes sont presque toujours amoureuses. Celle qui chantait ainsi devait savoir bien aimer. La beauté de cette voix fut donc un mystère de plus dans une femme déjà si mystérieuse. Je la voyais alors comme je te vois, elle paraissait s'écouter elle-même et ressentir une volupté qui lui fût particulière ; elle éprouvait comme une jouisx sance d'amour. Elle vint devant la cheminée en achevant le principal motif de ce rondo; mais, quand elle se tut, sa physionomie changea, ses traits se décomposèrent et sa figure exprima la fatigue. Elle venait d'ôter un masque; actrice, son rôle était fini. Cependant, l'espèce de flétrissure imposée à sa beauté par son travail d'artiste, ou par la lassitude de la soirée, n'était pas sans charme.

— La voilà vraie! me dis-je.

Elle mit, comme pour se chauffer, une pied sur la barre de bronze qui surmontait le garde-cendre, ôta ses gants, détacha ses bracelets, et enleva par-dessus sa tête une chaîne d'or au bout de laquelle était suspendue sa cassolette ornée de pierres précieuses. J'éprouvais un plaisir indicible à voir ses mouvements empreints de la gentillesse dont les chattes font preuve en se toilettant au soleil. Elle se regarda dans la glace et dit tout haut, d'un air de mauvaise humeur :

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— Je n'étais pas jolie ce soir,... mon teint se fane avec une effrayante rapidité... Je devrais peut-être me coucher plus tôt, renoncer à cette vie dissipée... Mais Justine se moque-t-elle de moi ?

Elle sonna de nouveau; la femme de chambre accourut. Où logeait-elle ? Je ne sais. Elle arriva par un escalier dérobé. J'étais curieux de l'examiner. Mon imagination de poète avait souvent incriminé cette invisible servante, grande fille brune, bien faite.

— Madame a sonné ?

— Deux fois ! répondit Fœdora. Vas-tu donc maintenant devenir sourde ?

— J'étais à faire le lait d'amandes de Madame. Justine s'agenouilla, défit les cothurnes des souliers,

déchaussa sa maîtresse, qui, nonchalamment étendue sur un fauteuil à ressorts, au coin du feu, bâillait en se grattant la tête. Il n'y avait rien que de très naturel dans tous ses mouvements, et nul symptôme ne me révéla ni les souffrances secrètes ni les passions que j'avais supposées.

— Georges est amoureux, dit-elle, je le renverrai. N'a-t-il pas encore défait les rideaux, ce soir? A quoi pense-t-il ?

A cette observation, tout mon sang reflua vers mon cœur ; mais il ne fut plus question des rideaux.

— L'existence est bien vide, reprit la comtesse. — Ah ç.à ! prends gard^de m'égraligner comme hier. Tiens, vois-tu, dit-elle en lui montrant un petit genou satiné, je porte encore la marque de tes griffes.

Elle mit ses pieds nus dans des pantoufles de ve-

lours fourrées de cygne, et détacha sa robe pendant que Justine prit un peigne pour lui arranger les cheveux.

— Il faut vous marier, Madame, avoir des enfants.

— Des enfants ! il ne me manquerait plus que cela pour m'achever ! s'écria-t-elle. Un mari ! Quel est l'homme à qui je pourrais me...? Etais-je bien coiffée ce soir?

— Mais pas très bien.

— Tu es une sotte.

— Rien ne vous va plus mal que de trop crêper vos cheveux, reprit Justine. Les grosses boucles bien lisses vous sont plus avantageuses.

— Vraiment ?

— Mais oui, Madame, les cheveux crêpés clair ne vont bien qu'aux blondes.

— Me marier ? non, non ! Le mariage est un trafic pour lequel je ne suis pas née.

Quelle épouvantable scène pour un amant ! Cette femme solitaire, sarïs parents, sans amis, athée en amour, ne croyant à aucun sentiment ; et, quelque faible que fût en elle ce besoin d'épanchement cordial, naturel à toute créature humaine, réduite pour le satisfaire à causer avec sa femme de chambre, à dire des phrases sèches ou des riens !.. . J'en eus pitié. Justine la délaça. Je la contemplai curieusement au moment où le dernier voile s'enleva. Elle avait un corsage de vierge qui m'éblouit ; à travers sa chemise et à la lueur des bougies, son corps blanc et rose étincela comme une statue d'argent qui brille sous son enveloppe de gaze. Non, nulle imperfection ne devait lui faire redouter les yeux furtifs de

l 1 amour.. Hélas ! un beau corps triomphera toujours des résolutions les plus martiales. La maîtresse s'assit devant le feu, muette et pensive, pendant que la femme de chambre allumait la bougie de la lampe d'albâtre suspendue devant le lit. Justine alla chercher une bassinoire, prépara le lit, aida sa maîtresse à se coucher ; puis, après un temps assez long employé par de minutieux services qui accusaient la profonde vénération de Fœdora pour ellemême, cette fille partit. La comtesse se retourna plusieurs fois ; elle était agitée, elle soupirait; ses lèvres laissaient échapper un léger bruit perceptible à l'ouïe et qui indiquait des mouvements d'impatience; elle avança la main vers la table, y prit une fiole, versa dans son lait avant de le boire quatre ou cinq gouttes d'une liqueur brune ; enfin, après quelques soupirs pénibles, elle s'écria :

— Mon Dieu !

Cette exclamation et surtout l'accent qu'elle y mit me brisèrent le cœur. Insensiblement, elle resta sans mouvement. J'eus peur; mais bientôt j'entendis retentir la respiration égale et forte d'une personne endormie ; j'écartai la soie criarde des rideaux, quittai ma position et vint meplacer au pied de son lit, en la regardant avec un sentiment indéfinissable. Elle était ravissante ainsi. Elle avait la tête sous le bras, comme un enfant ; son tranquille et joli visage enveloppé de dentelles exprimait une suavité qui m'enflamma. Présumant trop de moi-même, je n'avais pas compris mon supplice: être si près et si loin d'elle ! Je fus obligé de subir toutes les tortures que je m'étais préparées. Mon Dieu ! ce lambeau d'une pensée inconnue, que je devais rem-

porter pour toute lumière, avait tout à coup changé mes idées sur Fœdora. Ce mot, insignifiant ou profond, sans substance ou plein de réalités, pouvait s'interpréter également par le bonheur ou par la souffrance, par une douleur de corps ou par des peines. Etait-ce imprécation ou prière, souvenir ou avenir, regret ou crainte ? Il y avait toute une vie dans cette parole, vie d'indigence ou de richesse ; il y tenait môme un crime î L'énigme cachée dans ce beau semblant de femme renaissait. Fœdora pouvait être expliquée de tant de manières, qu'elle devenait inexplicable. Les fantaisies du souffle qui passait entre ses dents, tantôt faible, tantôt accentué, grave ou léger, formaient une sorte de langage auquel j'attachais des pensées et des sentiments. Je révais avec elle, j'espérais m'initier à ses secrets en pénétrant dans son sommeil, je flottais entre mille partis contraires, entre mille jugements. A voir ce beau visage, calme et pur, il me fut impossible de refuser un cœur à cette femme. Je résolus de faire encore une tentative. En lui racontant ma vie, mon amour mes sacrifices, peut-être pourrais-je éveiller en elle la pitié, lui arracher une larme à elle qui ne pleurait jamais. J'avais placé toutes mes espérances dans cette dernière épreuve, quand le tapage de la rue m'annonça le jour. Il y eut un moment où je me représentai Fœdora se réveillant dans mes bras. Je pouvais me mettre tout doucement à ses côtés, m'y glisser et l'étreindre. Cette idée me tyrannisa si cruellement, que, voulant y résister, je me sauvai dans le salon sans prendre aucune précaution pour éviter le bruit ; mais j'arrivai heureusement à une porte dérobée qui

donnait sur un petit escalier. Ainsi que je le présumai, la clef se trouvait à la serrure ; je tirai la porte avec force, je descendis hardiment dans la cour, "et sans regarder si j'étais vu, je sautai vers la rue en trois bonds.

Deux jours après, un auteur devait lire une comédie chez la comtesse : j'y allai dans l'intention de rester le dernier pour lui présenter une requête assez singulière ; je voulais la prier de m'accorder la soirée du lendemain, et de me la consacrer tout entière, en faisant fermer sa porte.

Quand je me trouvai seul avec elle, le cœur me faillit. Chaque battement de la pendule m'épouvantait. Il était minuit moins un quart.

— Si je ne lui parle pas, me dis-je, il faut me briser le crâne sur l'angle de la cheminée.

Je m'accordai trois minutes de délai ; les trois minutes se passèrent, je ne me brisai pas le crâne sur le marbre, mon cœur s'était alourdi comme une éponge dans l'eau.

— Vous êtes extrêmement aimable, me dit-elle.

— Ah ! madame, répondis-je, si vous pouviez me comprendre !

— Qu'avez-vous ? reprit-elle, vous pâlissez.

— J'hésite à réclamer de vous une grâce... %

Elle m'encouragea par un geste, et je lui demandai le rendez- vous.

— Volontiers, dit-elle. Mais pourquoi ne me parleriezvous pas en ce moment ?

— Pour ne pas vous tromper, je dois vous montrer Tétendue de votre engagement : je désire passer cette soirée près de vous, comme si nous étions frère et sœur. Soyez sans crainte, je connais vos antipathies ; vous avez pu m'apprécier assez pour être certaine que je ne veux rien de vous qui puisse vous déplaire ; d'ailleurs, les audacieux ne procèdent pas ainsi. Vous m'avez témoigné de l'amitié, vous êtes bonne, pleine d'indulgence. Eh bien, sachez que je dois vous dire adieu demain... — Ne vous rétractez pas ! m'écriai -je en la voyant près de parler.

Et je disparus.

En mai dernier, vers huit heures du soir, je me trouvai seul avec Fœdora, dans son boudoir gothique. Je ne tremblai pas alors, j'étais sûr d'être heureux. Ma maîtresse devait m'appartenir, ou je me réfugiais dans les bras de la mort. J'avais condamné mon lâche amour. Un homme est bien fort quand il s'avoue sa faiblesse. Vêtue d'une robe de cachemire bleu, la comtesse était étendue sur un divan, les pieds sur un coussin. Un béret oriental, coiffure que les peintres attribuent aux premiers Hébreux, avait ajouté je ne sais quel piquant attrait d'étrangeté à ses séductions. Sa figure était empreinte d'un charme fugitif, qui semblait prouver que nous sommes à chaque instant des êtres nouveau^, uniques, sans aucune similitude avec le nous de l'avenir et le nous du passé. Je ne l'avais jamais vue si éclatante.

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— Savez-vous, dit-elle en riant, que vous avez piqué ma curiosité ?

— Je ne la tromperai pas, répondis-je froidement en m'asseyant près d'elle et lui prenant une main qu'elle m'abandonna. — Vous avez une bien belle voix !

— Vous ne m'avez jamais entendue, s'écria- t-elle en laissant échapper un mouvement de surprise.

— Je vous prouverai le contraire quand cela sera nécessaire. Votre chant délicieux serait-il donc encore un mystère ? Rassurez- vous, je ne veux pas le pénétrer.

Nous restâmes environ une heure à causer familièrement. Si je pris le ton, les manières et les gestes d'un homme auquel Fœdora ne devait rien refuser, j'eus aussi tout le respect d'un amant. En jouant ainsi, j'oubliais la faveur de lui baiser la main ; elle se déganta par un mouvement mignon, et j'étais alors si voluptueusement enfoncé dans l'illusion à laquelle j'essayais de croire, que mon âme se fondit et s'épancha dans ce baiser. Fœdora se laissa flatter, caresser avec un incroyable abandon. Mais ne m'accuse pas de niaiserie : si j'avais voulu faire un pas de plus au delà de cette ' câlinerie fraternelle, j'eusse senti les griffes de la chatte. Nous restâmes dix minutes environ plongés dans un profond silence. Je l'admirais, lui prêtant des charmes exquis auxquels elle mentait. En ce moment elle était à moi, à moi seul... Je possédais cette ravissante créature, comme il était permis de la posséder, intuitivement ; je l'enveloppai dans mon désir, latins, la serrai, mon imagination l'épousa. Je vainquis alors la comtesse par la puissance d'une fascination magnétique. Aussi ai-je

toujours regretté de ne pas m'étre entièrement soumis cette femme ; mais, en ce moment, je n'en voulais pas à son corps, je souhaitais une âme, une vie, ce bonheur idéal et complet, beau rêve auquel nous ne croyons pas longtemps.

— Madame, lui dis-je enfin, sentant que la dernière heure de mon ivresse était arrivée, écoutez-moi. Je vous aime, vous le savez, je vous l'ai dit mille fois, vous auriez dû m'entendre. Ne voulant devoir votre amour ni à des grâces de fat, ni à des flatteries ou à des importunités de niais, je n'ai pas été compris. Combien de maux n'ai-je pas soufferts par vous, et dont cependant vous êtes innocente ! Mais, dans quelques instants, vous me jugerez. Il y a deux misères, Madame. Celle qui va par les rues, effrontément en haillons qui, sans le savoir, recommence Diogène, se nourrissant de peu, réduisant la vie au simple ; heureuse plus que la richesse peutêtre, insouciante du moins, elle prend le monde là où les puissants n'en veulent plus. Puis la misère du luxe, une misère espagnole, qui cache la mendicité sous un titre ; fière, emplumée, cette misère en gilet blanc, en gants jaunes, a des carrosses, et perd une fortune faute d'un centime. L'une est la misère du peuple ; l'autre, celle des escrocs, des rois et des gens de talent. Je ne suis ni peuple, ni roi, ni escroc ; peut-être n'ai-je pas de talent : je suis une exception. Mon nom m'ordonne de mourir plutôt que de mendier... Rassurez- vous, Madame, je suis riche aujourd'hui, je possède de la terre tout ce qu'il m'en faut, lui dis-je en voyant sa physionomie prendre la froide expression qui se peint dans nos traits

quand nous sommes surpris par des quêteuses de bonne compagnie. Vous souvenez-vous du jour où vous avez voulu venir au Gymnase sans moi, croyant que je ne m'y trouverais point ?

Elle fit un signe de tête afïirmatif.

— J'avais employé mon dernier écu pour aller vous y voir... Vous rappelez- vous la promenade que nous fîmes au Jardin des plantes ? Votre voiture me coûta toute ma fortune.

Je lui racontai mes sacrifices, je lui peignis ma vie, non pas comme je te la raconte aujourd'hui, dans l'ivresse du vin, mais dans la noble ivresse du cœur. Ma passion déborda par des mots flamboyants, par des traits de sentiment oubliés depuis, et que ni l'art ni le souvenir ne sauraient reproduire. Ce ne fut pas la narration sans chaleur d'un amour détesté : mon amour, dans sa force et dans la bonté de son espérance, m'inspira ces. paroles qui projettent toute une vie en répétant les cris d'une âme déchirée. Mon accent fut celui des dernières prières faites par un mourant sur le champ de bataille. Elle pleura. Je m'arrêtai. Grand Dieu î ses larmes étaient le fruit de cette émotion factice achetée cent sous à la porte d'un théâtre, j'avais eu le succès d'un bon acteur.

— Si j'avais su..., dit-elle.

— N'achevez pas, m'écriai-je. Je vous aime encore assez en ce moment pour vous tuer. . .

Elle voulut saisir le cordon de la sonnette. J'éclatai de rire.

— N'appelez pas, repris-je. Je vous laisserai paisi-

blement achever votre vie. Ce serait mal entendre la haine que de vous tuer ! Ne craignez aucune violence : j'ai passé toute une nuit au pied de votre lit, sans...

— Monsieur!.,, dit-elle en rougissant.

Mais, après ce premier mouvement donné à la pudeur que doit posséder toute femme, même la plus insensible, elle me jeta un regard méprisant et me dit :

— Vous avez dû avoir bien froid !

— Croyez-vous, Madame, que votre beauté me soit si précieuse ? lui répondis-je en devinant les pensées qui l'agitaient. Votre figure est pour moi la promesse d'une âme plus belle encore que vous n'êtes belle. Eh ! Madame, les hommes qui ne voient que la femme dans une femme peuvent acheter tous les soirs des odalisques dignes du sérail et se rendre heureux à bas prix... Mais j'étais ambitieux, je voulais vivre cœur à cœur avec vous, avec vous qui n'avez pas de cœur. Je le sais maintenant. Si vous deviez être à un homme, je l'assassinerais. Mais non, vous l'aimeriez, et sa mort vous ferait peut-être de la peine... Combien je souffre ! m'écriai-je.

— Si cette promesse peut vous consoler, dit-elle gaiement, je puis vous assurer que je n'appartiendrai à personne...

— Eh bien, repris-je en l'interrompant, vous insultez à Dieu même, et vous en serez punie ! Un jour, couchée sur un divan, ne pouvant supporter ni le bruit ni la lumière, condamnée à vivre dans une sorte de tombe, vous souffrirez des maux inouïs. Quant vous chercherez la cause de ces lentes et vengeresses douleurs, souvenezvous alors des malheurs que vous avez si largement

jetés sur votre passage ! Ayant semé partout des imprécations, vous trouverez la haine en retour. Nous sommes les propres juges, les bourreaux d'une justice qui règne ici-bas, et marche au-dessus de celle des hommes, audessous de celle de Dieu.

— Ah ! dit-elle en riant, je suis sans doute bien criminelle de ne pas vous aimer ? Est-ce ma faute ? Non, je « ne vous aime pas ; vous êtes un homme, cela suffit. \ Je me trouve heureuse d'être seule, pourquoi changeraisje ma vie, égoïste si vous voulez, contre les caprices d'un maître ? Le mariage est un sacrement en vertu duquel nous ne nous communiquons que des chagrins. D'ailleurs, les enfants m'ennuient. Ne vous ai-je pas loyalement prévenu de mon caractère ? Pourquoi ne vous êtes-vous pas contenté de mon amitié ? Je voudrais pouvoir consoler les peines que je vous ai causées en ne devinant pas le compte de vos petits écus ; j'apprécie l'étendue de vos sacrifices ; mais l'amour peut seul payer votre dévouement, vos délicatesses, et je vous aime si peu, que cette scène m'affecte désagréablement.

— Je sens combien je suis ridicule, pardonnez-moi, lui dis-je avec douceur sans pouvoir retenir mes larmes. Je vous aime assez, repris-je, pour écouter avec délices les cruelles paroles que vous prononcez. Oh ! je voudrais pouvoir signer mon amour de tout mon sang.

— Tous les hommes nous disent plus ou moins bien ces phrases classiques, répliqua-t-elle en riant toujours. Mais il paraît qu'il est très difficile de mourir à nos pieds, car je rencontre de ces morts-là partout... Il est minuit, permettez-moi de me coucher.

— Et dans deux heures, vous vous écrierez : Mon Dieu!,..

— Avant-hier ! . . . Oui , dit-elle , je pensais à mon agent de change, j'avais oublié de lui faire convertir mes rentes de cinq en trois, et, dans la journée, le trois avait baissé.

Je la contemplais d'un œil étincelant de rage. Ah ! quelquefois un crime doit être tout un poème, je l'ai compris. Familiarisée sans doute avec les déclarations les plus passionnées, elle avait déjà oublié mes larmes et mes paroles.

— Épouseriez-vous un pair de France? lui démandais-je froidement.

— Peut-être, s'il était duc.

Je pris mon chapeau, je la saluai.

— Permettez-moi de vous accompagner jusqu'à la porte de mon appartement, dit-elle en mettant une ironie perçante dans son geste, dans la pose de sa tête et dans son accent.

— Madame...

— Monsieur?

— • Je ne vous reverrai plus.

* — Je l'espère, répondit-elle en inclinant la tête avec une impertinente expression.

— Vous voulez être duchesse ? repris-je, animé par une sorte de frénésie que son geste alluma dans mon cœur. Vous êtes folle de titres et d'honneurs? Eh bien, laissez- vous seulement aimer par moi, dites à ma plume de ne parler, à ma voix de ne retentir que pour vous, soyez le principe secret de ma vie, soyez mon étoile ! Puis

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Je lui jetai ma haine dans un regard et je m'enfuis.

La Pbau bit Chagrin (p. 207).

ne m'acceptez pour époux que ministre, pair de France, duc... Je me ferai tout ce que vous voudrez que je sois !

— Vous avez, dit-elle en souriant, assez bien employé votre temps chez l'avoué : vos plaidoyers ont de la chaleur.

— Tu as le présent ! m'écriai-je, et moi l'avenir ! Je ne perds qu'une femme, et tu perds un nom, une famille. Le temps est gros de ma vengeance : il t'apportera la laideur et une mort solitaire ; à moi la gloire !

— Merci de la péroraison! dit-elle en retenant un bâillement et. témoignant par son attitude le désir de ne plus me voir.

Ce mot m'imposa silence. Je lui jetai ma haine dans un regard et je m'enfuis.

Il fallait oublier Fœdora, me guérir de ma folie, reprendre ma studieuse solitude, ou mourir. Je m'imposai donc des travaux exorbitants, je voulus achever mes ouvrages. Pendant quinze jours, je ne sortis pas do ma mansarde, et consumai toutes mes nuits en de pâles études. Malgré mon courage et les inspirations de mon désespoir, je travaillais difficilement et par saccades. La muse avait fui. Je ne pouvais chasser le fantôme brillant et moqueur de Fœdora. Chacune de mes pensées couvait une autre pensée maladive, je ne sais quel désir, terrible comme un remords. J'imitai les anachorètes de la Thébaïde. Sans prier comme eux, comme eux je

vivais dans un désert, creusant mon âme au lieu de creuser des rochers. Je me serais au besoin serré les reins avec une ceinture armée de pointes, pour dompter la douleur morale par la douleur physique.

Un soir, Pauline pénétra dans ma chambre.

— Vous vous tuez, me dit-elle d'une voix suppliante ; vous devriez sortir, aller voir vos amis...

— Ah! Pauline, votre prédiction était vraie! Fœdora me tue, je veux mourir. La vie m'est insupportable.

— Il n'y a donc qu'une femme dans le monde? ditelle en souriant. Pourquoi mettez-vous des peines infinies dans une vie si courte ?

Je regardai Pauline avec stupeur. Elle me laissa seul. Je ne m'étais pas aperçu de sa retraite, j'avais entendu sa voix sans comprendre le sens de ses paroles. Bientôt, je fus obligé de porter le manuscrit de mes mémoires à mon entrepreneur de littérature. Préoccupé par ma passion, j'ignorais comment j'avais pu vivre sans argent, je savais seulement que les quatre cent cinquante francs qui m'étaient dus suffiraient à payer mes dettes ; j'allai donc chercher mon salaire, et je rencontrai Rastignac, qui me trouva changé, maigri.

— De quel hôpital sors-tu? me dit-il.

— Cette femme me tue, répliquai-je. Je ne puis ni la mépriser, ni l'oublier.

— Il vaut mieux la tuer, tu n'y songeras peut-être plus ! s'écria-t-il en riant.

— J'y ai bien pensé, répondis-je. Mais, si parfois je rafraîchis mon âme par l'idée d'un crime, viol ou assassinat, et les deux ensemble, je me trouve incapable de

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le commettre en réalité. La comtesse est un admirable monstre qui demanderait grâcp, et n'est pas Othello qui veut!

— Elle est comme toutes les femmes que nous ne pouvons pas avoir, dit Rastignac en m'interrompant.

— Je suis fou! m'écriai-je. Je sens la folie rugir par moments dans mon cerveau. Mes idées sont comme des fantômes, elles dansent devant moi sans que je puisse les saisir. Je préfère la mort à cette vie. Aussi cherché-je avec conscience le meilleur moyen de terminer cette lutte. Il ne s'agit plus de la Fœdora vivante, de la Fœdora du faubourg Saint-Honoré, mais de ma Fœdora, de celle qui est là ! dis-je en me frappant le front. Que penses-tu de l'opium?

— Bah ! des souffrances atroces! répondit Rastignac.

— L'asphyxie?

— Canaille...

— La Seine ?

— Les filets et la Morgue sont bien sales.

— Un coup de pistolet?

. — Et si tu te manques, tu restes défiguré. — Ecoute, ajouta-t-il, j'ai, comme tous les jeunes gens, médité sur le suicide. Qui de nous, à trente ans, ne s'est pas tué deux ou trois fois? Je n'ai rien trouvé de mieux que d'user l'existence par le plaisir. Plonge-toi dans une dissolution profonde, ta passion ou toi, vous y périrez. L'intempérance, mon cher, est la reine de toutes les morts. Ne commande-t-elle pas à l'apoplexie foudroyante? L'apoplexie est un coup de pistolet qui ne nous manque point. Les orgies nous prodiguent tous les plaisirs phy-

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siques ; n'est-ce pas l'opium en petite monnaie ? En nous forçant de boire à outrance, la débauche porte de mortels défis au vin. Le tonneau de malvoisie du duc de Glarence n'a-t-il pas meilleur goût que les bourbes de la Seine ? Quand nous tombons noblement sous la table, n'est-ce pas une petite asphyxie périodique? Si la patrouille nous ramasse, en restant étendus sur les lits froids des corps de garde, ne jouissons-nous pas des plaisirs de la Morgue, moins les ventres enflés^ turgides, bleus, verts, plus l'intelligence de la crise? — Ah ! reprit-il, ce long suicide n'est pas une mort d'épicier en faillite. Les négociants ont déshonoré la rivière, ils se jettent à l'eau pour attendrir leurs créanciers. A ta place, je tâcherais de mourir avec élégance. Si tu veux créer un nouveau genre de mort en te débattant ainsi contre la vie, je suis ton second. Je m'ennuie, je suis désappointé. L'Alsacienne qu'on m'a proposée pour femme a six doigts au pied gauche, je ne puis pas vivre avec une femme qui a six doigts ! cela se saurait, je deviendrais ridicule. Elle n'a que dix-huit mille francs de rente, sa fortune diminue et ses doigts augmentent, Au diable î . . En menant une vie enragée, peut-être trouverons-nous le bonheur par hasard. ,

Rastignac m'entraîna. Ce projet faisait briller de trop fortes séductions, il rallumait trop d'espérances, enfin il avait une couleur trop poétique pour ne pas plaire ï\ un poète.

— Et de l'argent? lui dis-je.

— N'as-tu pas quatre cent cinquante francs ?

— Oui, mais je dois à mon tailleur, à mon hôtesse...

— Tu payes ton tailleur? Tu ne seras jamais rien, pas même ministre.

— Mais que pouvons-nous avec vingt louis?

— - Aller au jeu.

Je frissonnai.

— Ah ! reprit-il en «'apercevant de ma pruderie, tu veux te lancer dans ce que je nomme le système dissipationnel, et tu as peur d'un tapis vert !

— Ecoute, lui répondis-je, j'ai promis à mon père de ne jamais mettre le pied dans une maison de jeu. Non seulement cette promesse est sacrée, mais encore j'éprouve une horreur invincible en passant devant un tripot ; prends ces cent écus, et vas-y seul. Pendant que tu risqueras notre fortune, j'irai mettre mes affaires en ordre et reviendrai t'attend re chez toi.

Voilà, mon cher, comment je me perdis. Il suffît a un jeune homme de rencontrer une femme qui ne l'aime pas, ou une femme qui l'aime trop, pour que toute sa vie soit dérangée. Le bonheur engloutit nos forces, comme le malheur éteint nos vertus. Revenu à Y Hôtel de Saint- Quentin, je contemplai longtemps la mansarde où j'avais mené la chaste vie d'un savant, une vie qui peutêtre aurait été honorable, longue, et que je n'aurais pas dû quitter pour la vie passionnée qui m'entraînait dans un gouffre. Pauline me surprit dans une attitude mélancolique.

— Eh bien, qu'avez- vous? dit-elle.

Je me levai froidement et comptai l'argent que je devais à sa mère en y ajoutant le prix de mon loyer pour six mois. Elle m'examina avec une sorte de terreur.

— Je vous quitte, ma chère Pauline.

— Je l'ai deviné ! s'écria-t-elle.

— Écoutez, mon enfant, je ne renonce pas à revenir ici. Gardez -moi ma cellule pendant une demi-année. Si je ne suis pas de retour vers le quinze novembre, vous hériterez de moi. Ce manuscrit cacheté, dis-je en lui montrant un paquet de papiers, est la copie de mon grand ouvrage sur la Volonté : vous le déposerez à la Bibliothèque du roi. Quant à tout ce que je laisse ici, vous en ferez ce que vous voudrez.

Elle me jetait des regards qui pesaient sur mon cœur. Pauline était là comme une conscience vivante.

— Je n'aurai plus de leçons ? dit-elle en me montrant le piano.

Je ne répondis pas.

— M'écrirez- vous ?

— Adieu, Pauline.

Je l'attirai doucement à moi, puis sur son front d'amour, vierge comme la neige qui n'a pas touché terre, je mis un baiser de frère, un baiser de vieillard. Elle se sauva. Je ne voulus pas voir M me Gaudin. Je mis ma clef à sa place habituelle et partis. En quittant la rue de Cluny, j'entendis derrière moi le pas léger d'une femme.

— Je vous avais brodé cette bourse, la refuserez-vous aussi ? me dit Pauline.

Je crus apercevoir à la lueur du réverbère une larme dans les yeux de Pauline, et je soupirai. Poussés tous deux parla môme pensée peut-être, nous nous séparâmes avec l'empressement de gens qui auraient voulu fuir la peste.

La vie de dissipation à laquelle je me vouais app devant moi bizarrement exprimée par la chambr* j'attendais avec une noble insouciance le retour de tignac. Au milieu de la cheminée s'élevait une peu surmontée d'une Vénus accroupie sur sa tortue, eï tenait entre ses bras un cigare à demi consumé, meubles élégants, présents de l'amour, étaient éparc vieilles chaussettes traînaient sur un voluptueux di Le confortable fauteuil à ressorts dans lequel j' plongé portait des cicatrices comme un vieux soldi offrait aux regards ses bras déchirés, et montrait in< tées sur son dossier la pommade et l'huile an apportées par toutes les têtes d'amis. L'opulence misère s'accouplaient naïvement dans le lit, su murs, partout. Vous eussiez dit les palais de Na bordés de lazzaroni. C'était une chambre de joueur < mauvais sujet dont le luxe est tout personnel, qui v sensations, et qui, des incohérences, ne se soucie gi Ce tableau ne manquait pas d'ailleurs de poésie. L s'y dressait avec ses paillettes et ses haillons, soud incomplète comme elle est réellement, mais vive, fantasque comme dans une halte où le maraude pillé tout ce qui fait sa joie. Un Byron, auquel manqu des pages, avait allumé la falourde du jeune homm risque au jeu mille francs et n'a pas une bûche, court en tilbury sans posséder une chemise sair

valide. Le lendemain, une comtesse, une actrice ou l'écarté lui donnent un trousseau de roi. Ici, la bougie était fichée dans le fourreau vert d'un briquet phosphorique ; là gisait un portrait de femme dépouillé de sa monture d'or ciselé. Comment un jeune homme naturellement avide d émotions renoncerait-il aux attraits d'une vie aussi riche d'oppositions et qui lui donne les plaisirs de la guerre en temps de paix? J'étais presque assoupi quand, d'un coup de pied, Rastignac enfonça la porte de sa chambre, et s'écria :

— Victoire! nous pourrons mourir à notre aise...

Il me montra son chapeau plein d'or, le mit sur la table, et nous dansâmes autour comme deux cannibales ayant une proie à manger, hurlant, trépignant, sautant, nous donnant des coups de poing à tuer un rhinocéros, et chantant à l'aspect de tous les plaisirs du monde contenus pour nous dans ce chapeau.

— Vingt-sept mille francs, répétait Rastignac en ajoutant quelques billets de banque au tas d'or. A d'autres, cet argent suffirait pour vivre, mais nous suffira-t-il pour mourir ? Oh oui î nous expirerons dans un bain d'or.,. Hourra!

Et nous cabriolâmes derechef. Nous partageâmes en héritiers, pièce à pièce, commençant par les doubles napoléons, allant des grosses pièces aux petites, et distillant notre joie en disant longtemps : « A toi!... A moi !... »

— Nous ne dormirons pas, s'écria Rastignac. — Joseph, du punch !

Il jeta de l'or à son fidèle domestique ;

— Voilà ta part, dit-il; enterre-toi si tu peux.

Le lendemain, j'achetai des meubles chez Lesage, je louai l'appartement où tu m'as connu, rue Taitbout, et chargeai le meilleur tapissier de le décorer. J'eus des chevaux. Je me lançai dans un tourbillon de plaisirs creux et réels tout à la fois. Je jouais, gagnais et perdais tour à tour d'énormes sommes, mais au bal, chez nos amis ; jamais dans les maisons de jeu, pour lesquelles je conservai ma sainte et primitive horreur. Insensiblement, je me fis des amis. Je dus leur attachement à des querelles ou à cette facilité confiante avec laquelle nous nous livrons nos secrets en nous avilissant de compagnie ; mais peut-être aussi ne nous accrochonsnous bien que par nos vices.

Je hasardai quelques compositions littéraires qui me valurent des compliments. Les grands hommes de la lit^ térature marchande, ne voyant point en moi de rival à craindre, me vantèrent, moins sans doute pour mon mérite personnel qjie pour chagriner celui de leurs camarades. Je devins un viveur, pour me servir de l'expression pittoresque consacrée par votre langage d'orgie. Je mettais de l'amour-propre à me tuer promptement, à écraser les plus gais compagnons par ma verve et par ma puissance. J'étais toujours frais, élégant. Je passais pour spirituel. Rien ne trahissait en moi cette épouvantable existence qui fait d'un homme un entonnoir, un appareil à chyle, un cheval de luxe. Bientôt, la débauche m'apparut dans toute la majesté de son horreur, et je la compris! Certes, les hommes sages et rangés qui étiquetent des bouteilles pour leurs héritiers ne peuvent guère concevoir ni la théorie de cette large vie, ni son

état normal; en inculquerez-vous la poésie aux gens de province pour qui l'opium et le thé, si prodigues de délices, ne sont encore que deux médicaments ?

A Paris même, dans cette capitale de la pensée, ne se rencontre-t-il pas des sybarites incomplets ? Inhabiles à supporter l'excès de plaisir, ne s'en vont-ils pas fatigués après une orgie, comme le sont ces bons bourgeois qui, après avoir entendu quelque nouvel opéra de Rossini, condamnent la musique? Ne renoncent-ils pas à cette vie, comme un homme sobre ne veut plus manger de pâtés de Ruffec, parce que le premier lui a donné une indigestion ?

La débauche est certainement un art comme la poésie, et veut des âmes fortes. Pour en saisir les mystères, pour en savourer les beautés, un homme doit en quelque sorte s'adonner à de consciencieuses études. Comme toutes les sciences, elle est d'abord repoussante, épineuse. D'immenses obstacles environnent les grands plaisirs de l'homme, non ses jouissances de détail, mais les systèmes qui érigent en habitude les sensations les plus rares, les résument, les lui fertilisent en lui créant une vie dramatique dans sa vie, en nécessitant une exorbitante, une prompte dissipation de ses forces. La guerre, le pouvoir, les arts sont des corruptions mises aussi loin de la portée humaine, aussi profondes que l'est la débauche, et toutes sont de difficile accès. Mais, quand une fois l'homme est monté à l'assaut de ces grands mystères, ne marche-t-il pas dans un monde nouveau ? Les généraux, les ministres, les artistes sont tous plus ou moins portés vers la dissolution par le

besoin d'opposer de violentes distractions à leur existence, si fort en dehors de la vie commune. Après tout, la guerre est la débauche du sang, comme la politique est celle des intérêts. Tous les excès sont frères. Ces monstruosités sociales possèdent la puissance des abîmes, elles nous attirent comme Sainte-Hélène appelait Napoléon; elles donnent des vertiges, elles fascinent, et nous voulons en voir le fond sans savoir pourquoi. La pensée de l'infini existe peut-être dans ces précipices, peut-être renferment-ils quelque grande flatterie pour l'homme; n'intéresse-t-il pas alors tout à lui-même? Pour contraster avec le paradis de ses heures studieuses, avec les délices de la conception, l'artiste fatigué demande soit, comme Dieu, le repos du dimanche, soit, comme le diable, les voluptés de l'enfer, afin d'opposer le travail des sens au travail de ses facultés. Le délassement de lord Byron ne pouvait pas être le boston babillard qui charme un rentier ; poète, il voulait la Grèce à jouer contre Mahmoud. En guerre, l'homme ne devient-il pas un ange exterminateur, une espèce de bourreau, mais gigantesque ? Ne faut-il pas des enchantements bien extraordinaires pour nous faire accepter ces atroces douleurs ennemies de notre frêle enveloppe, qui entourent les passions comme d'une enceinte épineuse ? S'il se roule convulsivement et souffre une sorte d'agonie après avoir abusé du tabac, le fumeur n'a-t-il pas assisté, je ne sais en quelles régions, à de délicieuses fêtes ? Sans se donner le temps d'essuyer ses pieds, qui trempent dans le sang jusqu'à la cheville, l'Europe n'a-t-elle pas sans cesse recommencé la guerre

L'homme en masse a-t-il donc aussi son ivresse, comme la nature a ses excès d'amour? Pour l'homme privé, pour le Mirabeau qui végète sous un règne paisible et rêve des tempêtes, la débauche comprend tout, elle est une perpétuelle étreinte de toute la vie, ou mieux, un duel avec une puissance inconnue, avec un monstre : d'abord le monstre épouvante, il faut l'attaquer par les cornes; ce sont des fatigues inouïes. La nature vous a donné je ne sais quel estomac étroit ou paresseux ; vous le domptez, vous l'élargissez, vous apprenez à porter le vin, vous apprivoisez l'ivresse, vous passez les nuits sans sommeil, vous vous faites enfin un tempérament de colonel de cuirassiers, en vous créant vous-même une seconde fois, comme pour fronder Dieu !

Quand l'homme s'est ainsi métamorphosé, quand, vieux soldat, le néophyte a façonné son âme à l'artillerie* ses jambes à la marche, sans encore appartenir au monstre, mais sans savoir entre eux quel est le maître, ils sç roulent l'un sur l'autre, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, dans une sphère où tout est merveilleux, où s'endorment les douleurs de l'âme, où revivent seulement des fantômes d'idées. Déjà cette lutte atroce est devenue nécessaire. Réalisant ces fabuleux personnages qui, selon les légendes, ont vendu leur âme au diable pour en obtenir la puissance de mal faire, le dissipateur a troqué sa mort contre toutes les jouissances de la vie, mais abondantes, mais fécondes ! Au lieu de couler longtemps entre deux rives monotones, au fond d'un comptoir ou d'une étude, l'existence bouillonne et fuit comme un torrent.

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Enfin, la débauche est sans doute au corps ce qi sont à Târne les plaisirs mystiques. L'ivresse vous plonj en des rêves dont les fantasmagories sont aussi curieus< que peuvent l'être celles de l'extase. Vous avez d< heures ravissantes comme les caprices d'une jeune fill des causeries délicieuses avec des amis, des mots q peignent toute une vie, des joies franches et sans arrièr pensée, des voyages sans fatigue, des poèmes dérouL en quelques phrases. La brutale satisfaction de la bêt au fond de laquelle la science a été chercher une âm est suivie de torpeurs enchanteresses après lesquell soupirent les hommes ennuyés de leur intelligence. ? sentent-ils pas tous la nécessité d'un repos complet, et débauche n'est-elle pas une sorte d'impôt que le gén paye au mal ? Vois tous les grands hommes : s'ils r sont pas voluptueux, la nature les crée chétifs. Moquem ou jalouse, une puissance leur vicie l'âme ou le coq pour neutraliser les efforts de leurs talents.

Pendant ces heures avinées, les hommes et les chos< comparaissent devant vous, vêtus de vos livrées. Roi ( la création, vous la transformez à vos souhaits. A trave ce délire perpétuel, le jeu vous verse, à votre gré, se plomb fondu dans les veines. Un jour, vous apparten» au monstre; vous avez alors, comme je l'eus, un réve enragé : l'impuissance est assise à votre chevet. Viei guerrier, une phtisie vous dévore ; diplomate, un an vrisme suspend dans votre cœur la mort à un fil; me peut-être une pulmonie va me dire : « Partons ! » comn elle a dit jadis à Raphaël d'Urbin, tué par un exc( d'amour.

Voilà comment j'ai vécu! J'arrivais ou trop tôt ou trop tard dans la vie du monde; sans doute, ma force y eût été dangereuse si je ne l'avais amortie ainsi ; l'univers n'a-t-ilpas été guéri d'Alexandre par la coupe d'Hercule, à la fin d'une orgie! Enfin, à certaines destinées trompées, il faut le ciel ou l'enfer, la débauche ou l'hospice du mont Saint-Bernard.

Tout à l'heure, je n'avais pas le courage de moraliser ces deux créatures, dit-il en montrant Euphrasie et Aquilina. N'étaient-elles pas mon histoire personnifiée, une image de ma vie ! Je ne pouvais guère les accuser, elles m 'apparaissaient comme des juges.

Au milieu de ce poème vivant, au sein de cette étourdissante maladie, j'eus cependant deux crises bien fertiles en acres douleurs. D'abord, quelques jours après m'ètre jeté, comme Sardanapale, dans mon bûcher, je rencontrai Fœdora sous le péristyle des Bouffons. Nous attendions nos voitures.

— Ah ! je vous retrouve encore en vie !

Ce mot était la traduction de son sourire, des malicieuses et sourdes paroles qu'elle dit à son sigisbée en lui racontant sans doute mon histoire, et jugeant mon amour comme un amour vulgaire. Elle applaudissait à sa fausse perspicacité. Oh! mourir pour elle, l'adorer encore, la voir dans mes excès, dans mes ivresses, dans

le lit des courtisanes, et me sentir victime de sa plaisanterie ! Ne pouvoir déchirer ma poitrine et y fouiller mon amour pour le jeter à ses pieds !

Enfin, j'épuisais facilement mon trésor; mais trois années de régime m'avaient constitué la plus robuste de toutes les santés, et, le jour où je me trouvai sans argent, je me portais à merveille. Pour continuer de mourir, je signai des lettres de change à courte échéance, et le jour du payement arriva. Cruelles émotions ! et comme elles font vivre de jeunes cœurs ! Je n'étais pas fait pour vieillir encore; mon âme était toujours jeune, vivace et verte. Ma première dette ranima toutes mes vertus, qui vinrent à pas lents et m 'apparurent désolées. Je sus transiger avec elles, comme avec ces vieilles tantes qui commencent par nous gronder et finissent en nous donnant des larmes et de l'argent. Plus sévère, mon imagination me montrait mon nom voyageant, de ville en ville, dans les places de l'Europe. Notre nom, c'est nousmêmes, a dit M. Eusèbe Salverte. Après des courses vagabondes, j'allais, comme le double d'un Allemand, revenir à mon logis d'où je n'étais pas sorti, pour me réveiller moi-même en sursaut. Ces hommes de la Banque, ces remords commerciaux, vêtus de gris, portant la livrée de leur maître, une plaque d'argent, jadis je les voyais avec indifférence quand ils allaient par les rues de Paris; mais, aujourd'hui, je les haïssais par avance. Un matin, l'un d'eux ne viendrait-il pas me demander raison des onze lettres de change que j'avais griffonnées ? Ma signature valait trois mille francs, je ne les valais pas moimême ! Les huissiers, aux faces insouciantes à tous les

désespoirs, même à la mort, se levaient devant moi, comme les bourreaux qui disent à un condamné : « Voici trois heures et demie qui sonnent. » Leurs clercs avaient le droit de s'emparer de moi, de griffonner mon nom, de le salir, de s'en moquer.... Jk drvais !

Devoir, est-ce donc s'appartenir ? D'autres hommes ne pouvaient -ils pas me demander compte de ma vie ? pourquoi j'avais mangé des puddings à la chipolata ? pourquoi je buvais à la glace ? pourquoi je dormais, marchais, pensais, m'amusais sans les payer ? Au milieu d'une poésie, au sein d'une idée, ou à déjeuner, entouré d'amis, de joie, de douces railleries, je pouvais voir entrer un monsieur en habit marron, tenant à la main un chapeau râpé. Ce monsieur sera ma dette, ce sera ma lettre de change, un spectre qui flétrira ma joie, me forcera de quitter la table pour lui parler; il m'enlèvera ma gaieté, ma maîtresse, tout, jusqu'à mon lit. Le remords est plus tolérable, il ne nous met ni dans la rue ni à Sainte-Pélagie, il ne nous plonge pas dans cette exécrable sentine du vice ; il ne nous jette qu'à l'échafaud, où le bourreau ennoblit : au moment de notre supplice, tout le monde croit à notre innocence ; tandis que la société ne laisse pas une vertu au débauché sans argent. Puis ces dettes à deux pattes, habillées de drap vert, portant des lunettes bleues ou des parapluies multicolores; ces dettes incarnées avec lesquelles nous nous trouvons face à face au coin d'une rue, au moment où nous sourions, ces gens allaient avoir l'horrible privilège de dire : « M. de Valentin me doit et ne me paye pas. Je le tiens. Ah ! qu'il n'ait pas l'air de me faire mauvaise

3 le .*J

mine! » Il faut saluer nos créanciers, 1 grâce. « Quand me payerez-vous ? » diser

Et nous sommes dans l'obligation de mei un autre homme pour de l'argent, de nous un sot assis sur sa caisse, de recevoir so son regard de sangsue plus odieux qu'un s< sa morale de Barème et sa crasse ignora est une œuvre d'imagination qu'ils ne cor Des élans de l'ame entraînent, subjugue) emprunteur, tandis que rien de grand ne de généreux ne guide ceux qui vivent di ne connaissent que l'argent. J'avais horre Enfin la lettre de change peut se métf vieillard chargé de famille, flanqué de ver peut-être à un vivant tableau de Greuze, tique environné d'enfants, à la veuve d tous me tendront des mains suppliai créanciers avec lesquels il faut pleurer, e les avons payés, nous leur devons encor

La veille de l'échéance, je m'étais couch< faux des gens qui dorment avant leur e?

un duel : ils se laissent toujours bercer teuse espérance. Mais, en me réveillant de sang-froid j quand je sentis mon âm dans le portefeuille d'un banquier, coi états* écrite à l'encre rouge, mes dettes tout comme des sauterelles ; elles étaient dule, sur mes fauteuils, ou incrustées da desquels je me servais avec le plus de p] la proie des harpies du Ghâtelet, ces

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matériels allaient donc être enlevés par des recors, et brutalement jetés sur la place. Ah ! ma dépouille était encore moi-même.... La sonnette de mon appartement retentissait dans mon cœur, elle me frappait où Ton doit frapper les rois, à la tête. C'était un martyre, sans le ciel pour récompense. Oui, pour un homme généreux, une dette est l'enfer, mais l'enfer avec des huissiers et des agents d'affaires. Une dette impayée est la bassesse, un commencement de friponnerie, et, pis que tout cela, un mensonge ! elle ébauche des crimes, elle assemble les madriers de l'échafaud.

Mes lettres de change furent protestées. Trois jours après, je les payai; voici comment. Un spéculateur vint me proposer de lui vendre l'île que je possédais dans la Loire et où était le tombeau de ma mère. J'acceptai. En signant le contrat chez le notaire de mon acquéreur, je sentis au fond de l'étude obscure une fraîcheur semblable à celle d'une cave. Je frissonnai en reconnaissant le même froid humide qui m'avait saisi sur le bord de la fosse où gisait mon père. J'accueillis ce hasard comme un funeste présage. Il me semblait entendre la voix de /ma mère et voir son ombre ; je ne sais quelle puissance faisait retentir vaguehient mon propre nom dans mon oreille, au milieu d'un bruit de cloches !

Le prix de mon île me laissa, toutes dettes payées, deux mille francs. Certes, j'eusse pu revenir à la pai-

fe

LA PEAU DE CHAGRIN tib

sible existence du savant, retourner â ma mansarde après avoir expérimenté la vie, y revenir la tète pleine d'observations immenses et jouissant déjà d'une espèce de réputation. Mais Fœdora n'avait pas lâché sa proie. Nous nous étions souvent trouvés en présence. Je lui faisais corner mon nom aux oreilles par ses amants, étonnés de mon esprit, de mes chevaux, de mes succès, de mes équipages. Elle restait froide et insensible à tout, même à cette horrible phrase : « Il se tue pour vous ! » dite par Rastignac. Je chargeais le monde entier de ma vengeance, mais je n étais pas heureux ! En creusant ainsi la vie jusqu'à la fange, j'avais toujours senti davantage les délices d'un amour partagé, j'en poursuivais le fantôme à travers les hasards de mes dissipations, au sein des orgies. Pour mon malheur, j'étais trompé dans mes belles croyances, j'étais puni de mes bienfaits par l'ingratitude, récompensé de mes fautes par mille plaisirs. Sinistre philosophie, mais vraie pour le débauché!

Enfin Fœdora m'avait communiqué la lèpre de sa vanité. En sondant mon âme, je la trouvai gangrenée, pourrie* Le démon m'avait imprimé son ergot au front. Il m'était désormais impossible de me passer des tressaillements continuels d'une vie à tout moment risquée, et des exécrables raffinements de la richesse. Riche à millions, j'aurais toujours joué, mangé, couru. Je ne voulais plus rester seul avec moi-même. J'avais besoin de courtisanes, de faux amis, de vin, de bonne chère pour m'étourdir.

Les liens qui attachent un homme à la famille étaient brisés en moi pour toujours. Galérien du plaisir, je

ix. 15

2i6 LA PEAU DE CHAGRIN

devais accomplir ma destinée de suicide. Pendant les derniers jours de ma fortune, je fis chaque soir des excès incroyables; mais, chaque matin, la mort me rejetait dans la vie. Semblable à un rentier viager, j'aurais pu passer tranquillement dans un incendie. Enfin, je me trouvai seul avec une pièce de vingt francs, je me souvins alors du bonheur de Rastignac...

— Eh ! eh ! s'écria Raphaël en pensant tout à coup à son talisman, et tirant la peau de chagrin de sa poche.

Soit que, fatigué des luttes de cette longue journée, il n'eût plus la force de gouverner son intelligence dans les flots de vin et de punch; soit que, exaspéré par l'image de sa vie, il se fût insensiblement enivré par le torrent de ses paroles, Raphaël s'anima, s'exalta comme un homme complètement privé de raison.

— Au diable la mort ! s'écria-t-il en brandissant la peau. Je veux vivre maintenant ! Je suis riche. J'ai toutes les vertus. Rien ne me résistera. Qui ne serait pas bon, quand il peut tout ? — Hé ! hé ! ohé ! J'ai souhaité deux cent mille livres de rente, je les aurai. — Saluezmoi, pourceaux qui vous vautrez sur ces tapis comme sur du fumier ! Vous m'appartenez, fameuse propriété ! Je suis riche, je peux vous acheter tous, même le député qui ronfle là. — Allons, canaille de la haute société, bénissez-moi ! Je suis pape !

En ce moment, les exclamations de Raphaël, jusque-là couvertes par la basse continue des ronflements, furent entendues soudain. La plupart des dormeurs se réveillèrent en criant, ils virent l'interrupteur mal assuré sur

ses jambes, et maudirent sa bruyante ivresse par un concert de jurements.

— Taisez-vous ! cria Raphaël. Chiens, à vos niches ! — Emile, j'ai des trésors, je te donnerai des cigares de la Havane.

— Je t'entends, répondit le poète, Fœdora ou la mort! Va ton train ! Cette sucrée de Fœdora t'a trompé. Toutes les femmes sont filles d'Eve. Ton histoire n'est pas du tout dramatique.

— Ah ! tu dormais, sournois ?

— Non... Fœdora ou la mort! j'y suis.

— Réveille-toi ! s'écria Raphaël en frappant Emile avec la peau de chagrin comme s'il voulait en tirer du fluide électrique.

— Tonnerre ! dit Emile en se levant et en saisissant Raphaël à bras-le-corps, mon ami, songe donc que tu es avec des femmes de mauvaise vie.

— Je suis millionnaire !

— Si tu n'es pas millionnaire, tu es bien certainement ivre.

— Ivre du pouvoir. Je peux te tuer!... Silence! je suis Néron ! je suis Nabuchodonosor !

— Mais, Raphaël, nous sommes en méchante compagnie, tu devrais rester silencieux, par dignité.

— Ma vie a été un trop long silence. Maintenant, je vais me venger du monde entier. Je ne m'amuserai pas à dissiper de vils écus, j'imiterai, je résumerai mon époque en consommant des vies humaines, et des intelligences, des âmes. Voilà un luxe qui n'est pas mesquin, n'est-ce pas? l'opulence de la peste! Je lutterai

avec la fièvre jaune, bleue, verte, avec les armées, avec les échafauds. Je puis avoir Fœdora... Mais non, je ne veux pas de Fœdora, c'est ma maladie, je meurs de Fœdora ! Je veux oublier Fœdora.

— Si tu continues à crier, je t'emporte dans la salle à manger !

— Vois-tu cette peau? c'est le testament de Salomon. Il est à moi, Salomon, ce petit cuistre de roi ! J'a l'Arabie, Pétrée encore. L'univers est à moi. Tu es à moi, si je veux. Ah! si je veux, prends garde ! Je peux acheter toute ta boutique de journaliste, tu seras mon valet*. Tu me feras des couplets, tu régleras mon papier. Valet! valet, cela veut dire : « Il se porte bien, parce qu'il ne pense à rien. »

A ce mot, Emile emporta Raphaël dans la salle à manger.

— Eh bien, oui, mon ami, lui dit-il, je suis ton valet. Mais tu vas être rédacteur en chef d'un journal, tais-toi! sois décent, par considération pour moi! M'aimes-tu?

— Si je t'aime ! Tu auras des cigares de la Havane, avec cette peau. Toujours la peau, mon ami, la peau souveraine ! Excellent topique ! je peux guérir les cors. As-tu des cors ? je te les ôte !

— Jamais je ne t'ai vu si stupide...

— Stupide, mon ami ? Non. Cette peau se rétrécit quand j'ai un désir... c'est une antiphrase. Le brahmane, — il se trouve un brahmane là-dessous ! — le brahmane donc était un goguenard, parce que les désirs, vois-tu, doivent étendre...

— Eh bien, oui.

— Je te dis...

— Oui, cela est très vrai, je pense comme toi. Le désir étend...

— Je te dis, la peau !

— Oui.

— Tu ne me crois pas!... Je te connais, mon ami, tu es menteur comme un nouveau roi.

— Gomment veux-tu que j'adopte les divagations de ton ivresse?

— Je te parie... je peux te le prouver. Prenons la mesure...

— Allons, il ne s'endormira pas! s'écria Emile en voyant Raphaël occupé à fureter dans la salle à manger.

Valentin, animé d'une adresse de singe, grâce à cette singulière lucidité dont les phénomènes contrastent parfois chez les ivrognes avec les obtuses visions de l'ivresse, sut trouver une écritoire et une serviette, en répétant toujours :

— Prenons la mesure ! prenons la mesure !

— Eh bien, oui, dit Emile, prenons la mesure !

Les deux amis étendirent la serviette et y superposèrent la peau de chagrin. Emile, dont la main semblait être plus assurée que celle de Raphaël, décrivit à la plume, par une ligne d'encre, les contours du talisman, pendant que son ami lui disait :

— J'ai souhaité deux cent mille livre de rente, n'estil pas vrai ? Eh bien, quand je les aurai, tu verras la diminution de tout mon chagrin !

— Oui... Maintenant, dors. Veux-tu que je t'arrange sur ce canapé ? Allons, es-tu bien ?

— Oui, mon nourrisson de la presse. Tu m'amuseras, tu chasseras mes mouches. L'ami du malheur a droit d'être l'ami du pouvoir. Aussi te donnerai-je des ci... ga... res de la Hav...

— Allons, cuve ton or, millionnaire.

— Toi, cuve tes articles. Bonsoir. Dis donc bonsoir à Nabuchodohosor!... Amour! A boire! France... Gloire et riche..., riche...

Bientôt les deux amis unirent leurs ronflements à la musique qui retentissait dans les salons. Concert inutile! Les bougies s'éteignirent une à une en faisant éclater leurs bobèches de cristal. La nuit enveloppa d'un crêpe cette longue orgie dans laquelle le récit de Raphaël avait été comme une orgie de paroles, de mots sans idées, et d'idées auxquelles les expressions avaient souvent manqué,

Le lendemain, vers midi, la belle Aquilina se leva, bâillant, fatiguée, et les joues marbrées par les empreintes du tabouret en velours peint sur lequel sa tête avait reposé. Euphrasie, réveillée par le mouvement de sa compagne, se dressa tout à coup en jetant un cri rauque; sa jolie figure, si blanche, si fraîche la veille, était jaune et pâle comme celle d'une fille allant à l'hôpital. Insensiblement, les convives se remuèrent en poussant des gémissements sinistres, ils se sentirent les bras et

les jambes raidis, mille fatigues diverses les accablèrent à leur réveil. Un valet vint ouvrir les persiennes et les fenêtres des salons. L'assemblée se trouva sur pied, rappelée à la vie par les chauds rayons du soleil qui pétilla sur les têtes des dormeurs. Les mouvements du sommeil ayant brisé l'élégant édifice de leurs coiffures et fané leurs toilettes, les femmes, frappées par l'éclat du jour, présentèrent un hideux spectacle : leurs cheveux pendaient sans grâce, leurs physionomies avaient changé d'expression, leurs yeux si brillants étaient ternis par la lassitude. Les teints bilieux, qui jettent tant d'éclat aux lumières» faisaient horreur; les figures lymphatiques, si blanches, si molles quand elles sont reposées, étaient devenues vertes; les bouches naguère délicieuses et rouges, maintenant sèches et blanches portaient les honteux stigmates de l'ivresse. Les hommes reniaient leurs maîtresses nocturnes, à les voir ainsi décolorées, cadavéreuses comme des fleurs écrasées dans une rue après le passage des processions. Ces hommes dédaigneux étaient plus horribles encore.

Vous eussiez frémi de voir ces faces humaines, aux yeux caves et cernés qui semblaient ne rien voir, engourdies par le vin, hébétées par un sommeil gêné, plus fatigant que réparateur. Ces visages hâves, où paraissaient à nu les appétits physiques sans la poésie dont les décore notre âme, avaient je ne sais quoi de féroce et de froidement bestial. Ce réveil du vice sans vêtements, ni fard, ce squelette du mal déguenillé, froid, vide et privé des sophismes de lesprit ou des enchantements du luxe, épouvanta ces intrépides athlètes, quelque

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habitués qu'ils fussent à lutter avec la débauche. Artistes et courtisanes gardèrent le silence en examinant d'un œil hagard le désordre de l'appartement, où tout avait été dévasté, ravagé par le feu des passions. Un rire satanique s'éleva tout à coup, lorsque Taillefer, entendant le râle sourd de ses hôtes, essaya de les saluer par une grimace ; son visage en sueur et sanguinolent fit planer sur cette scène infernale l'image du crime sans remords. Le tableau fut complet. C'était la vie fangeuse au sein lu luxe, un horrible mélange des pompes et des misères lumaines, le réveil de la débauche, quand de ses mains brtesellea pressé tous les fruits de la vie, pour ne laisser uitour d'elle que d'ignobles débris ou des mensonges iiixquels elle ne croit plus.

Vous eussiez dit la Mort souriant au milieu d'une amille pestiférée : plus de parfums ni de lumières étourlissantes, plus de gaieté ni de désirs ; mais le dégoût vec ses odeurs nauséabondes et sa poignante philosophie, fiais le soleil éclatant comme la vérité, mais un air pur omme la vertu, qui contrastaient avec une atmosphère haude, chargée de miasmes, les miasmes d'une orgie ! lalgré leur habitude du vice, plusieurs de ces jeunes lies pensèrent à leur réveil d'autrefois, quand, innocentes t pures, elles entrevoyaient par leurs croisées chamêtres, ornées de chèvrefeuilles et de roses, un frais aysage enchanté'par les joyeuses roulades de l'alouette, aporeusement illuminé par. les lueurs de l'aurore et are des fantaisies de la rosée. D'autres se peignirent ! déjeuner de la famille, la table autour de laquelle aient innocemment les enfants et le père, où tout res-

pirait un charme indéfinissable, où les mets étaient simples comme les cœurs. Un artiste songeait à la paix de son atelier, à sa chaste statue, au gracieux modèle qui l'attendait. Un jeune homme, se souvenant du procès d'où dépendait le sort d'une famille, pensait à la transaction importante qui réclamait sa présence. Le savant regrettait son cabinet où l'appelait un noble ouvrage. .Presque tous se plaignaient d'eux-mêmes. En ce moment, Emile, frais et rose comme le plus joli des commis marchands d'une boutique en vogue apparut en riant.

— Vous êtes plus laids que des recors ! s'écria-t-il. Vous ne pourrez rien faire aujourd'hui, la journée est perdue ; m'est avis de déjeuner.

A ces mots, Taillefer sortit pour donner des ordres. Les femmes allèrent languissamment rétablir le désordre de leurs toilettes devant les glaces. Chacun se secoua. Les plus vicieux prêchèrent les plus sages. Les courtisanes se moquèrent de ceux qui paraissaient ne pas se trouver de force à continuer ce rude festin. En un moment, ces spectres s'animèrent, formèrent des groupes, s'interrogèrent et sourirent. Quelques valets, habiles et lestes, remirent promptement les meubles et chaque chose en leur place. Un déjeuner splendide fut servi. Les convives se ruèrent alors dans la salle à manger. Là, si tout porta l'empreinte ineffaçable des excès de la veille, au moins y eut-il trace d'existence et de pensée, comme dans les dernières convulsions d'un mourant. Semblable au convoi du Mardi-gras, la satumale était enterrée par des masques fatigués de leurs danses, ivres de l'ivresse,

et voulant convaincre le plaisir d'impuissance pour ne pas s'avouer la leur.

Au moment où cette intrépide assemblée borda la table du capitaliste, Cardot, qui, la veille, avait disparu prudemment après le dîner pour finir son orgie dans le lit conjugal, montra sa figure officieuse sur laquelle errait un doux sourire* Il semblait avoir deviné quelque succession à déguster, à partager, à inventorier, à grossoyer, une succession pleine d'actes à faire, grosse d'honoraires, aussi juteuse que le filet tremblant dans lequel l'amphitryon plongeait alors son couteau»

— Oh ! oh ! nous allons déjeuner par-devant notaire ! s'écria de Gursy.

— Vous arrivez à propos pour coter et parafer toutes ces pièces, lui dit le banquier en lui montrant le festin.

— Il n'y a pas de testament à faire, mais pour des contrats de mariage, peut-être ! dit le savant, qui pour la première fois depuis un an, s'était supérieurement marié.

— Oh ! oh !

— Ah ! ah !

— Un instant, répliqua Cardot, assourdi par un chœur de mauvaises plaisanteries, je viens ici pour affaire sérieuse. J'apporte six millions à l'un de vous. [Silence profond.) — Monsieur, dit- il en s'adressant à Raphaël, qui, dans ce moment^ s'occupait sans cérémonie à s'essuyer les yeux avec un coin de sa serviette, M me votre mère n'était-elle pas une demoiselle O'Flaharty ?

— Oui, répondit Raphaël assez machinalement : Barbe-Marie.

— J'avporte six millions à Vun de vous, dit le notaire.

La Peau de Chagrin (p. 234 ; ,

— Avez-vous ici, reprit Gardot, votre acte de naissance et celui de M me de Valentin ?

— Je le crois.

— Eh bien, monsieur, vous êtes seul et unique héritier du major O'Flaharty, décédé en août 1828, à Calcutta.

— C'est une fortune incalcuttable ! s'écria le jugeur.

— Le major ayant disposé par son testament de plusieurs sommes en faveur de quelques établissements publics, sa succession a été réclamée à la Compagnie des Indes par le gouvernement français, reprit le notaire. Elle est en ce moment liquide et palpable. Depuis quinze jours, je cherchais infructueusement les ayants cause de la demoiselle Barbe-Marie O'Flaharty, lorsque, hier, à table...

En ce moment, Raphaël se leva soudain en laissant échapper le mouvement brusque d'un homme qui reçoit une blessure. Il se fit comme une acclamation silencieuse ; le premier sentiment des convives fut dicté par une sourde envie, tous les yeux se tournèrent vers lui comme autant de flammes. Puis un murmure, semblable à celui d'un parterre qui se courrouce, une rumeur d'émeute commença, grossit, et chacun dit un mot pour saluer cette fortune immense apportée par le notaire. Rendu à toute sa raison par la brusque obéissance du sort, Raphaël étendit promptement sur la table la serviette avec laquelle il avait mesuré naguère la peau de chagrin. Sans rien écouter, il y superposa le talisman, et frissonna involontairement en voyant une petite distance entre le contour tracé sur le linge et celui de la peau.

— Eh bien, qu'a-t-il donc? s'écria Taillefer; il a sa fortune à bon compte.

— Soutiens-le, Chdtillon! dit Bixiou à Emile, la joie va le tuer.

Une horrible pâleur dessina tous les muscles de la figure flétrie de cet héritier, ses traits se contractèrent, les saillies de son visage blanchirent, les creux devinrent sombres, le masque fut livide, et les yeux se fixèrent. Il voyait la MORT. Ce banquet splendide entouré de courtisanes fanées, de visages rassasiés, cette agonie de la joie était une vivante image de sa vie. Raphaël regarda trois fois le talisman, qui jouait à Taise dans les impitoyables lignes imprimées sur la serviette : il essayait de douter, mais un clair pressentiment anéantissait son incrédulité. Le monde lui appartenait, il pouvait tout et ne voulait plus rien. Comme un voyageur au milieu du désert, il avait un peu d'eau pour la soif et devait mesurer sa vie au nombre des gorgées. Il voyait ce que chaque désir devait lui coûter de jours. Puis il croyait à la peau de chagrin, il s'écoutait respirer, il se sentait déjà malade, il se demandait :

— Ne suis-je pas pulmonique ? Ma mère n'est-elle pas morte de la poitrine ?

— Ah ! ah ! Raphaël, vous allez bien vous amuser ! Que me donnerez-vous ? disait Aquilina.

— Buvons à la mort de son oncle, le major O'Flaharty ! Voilà un homme !

— Il sera pair de France !

— Bah ! qu'est-ce qu'un pair de France après Juillet ! dit le jugeur.

hft».

— Auras-tu ta loge aux Bouffons ?

— J'espère que vous nous régalerez tous ? dit Bixiou.

— Un homme comme lui sait faire grandement les choses, dit Emile.

Le hourra de cette assemblée rieuse résonnait aux oreilles de Valentin sans qu'il pût saisir le sens d'un seul mot ; il pensait vaguement "à l'existence mécanique et sans désirs d'un paysan de la Bretagne, chargé d'enfants, labourant son champ, mangeant du raisin, buvant du cidre à même son pichet , croyant à la Vierge et au roi, communiant à Pâques, dansant le dimanche sur une pelouse verte, et ne comprenant pas le sermon de son recteur. Le spectacle offert en ce moment à ses regards, ces lambris dorés, ces courtisanes, ce repas, ce luxe, ,1e prenaient à la gorge et le faisaient tousser.

— Désirez-vous des asperges ? lui cria le banquier.

— Je ne désire rien ! lui répondit Raphaël d'une voix tonnante.

— Bravo ! répliqua Taillefer. Vous comprenez la fortune, elle est un brevet d'impertinence. Vous êtes des nôtres! — Messieurs, buvons à la puissance de l'or. M. de Valentin devenu six fois millionnaire arrive au pouvoir. Il est roi, il peut tout, il est au-dessus de tout, ^ comme sont tous les riches. Pour lui, désormais, les Français sont égaux devant la loi est un mensonge \ inscrit en tête de la Charte. Il n'obéira pas aux lois, les lois lui obéiront. Il n'y a pas d r échafaud, pas de bourreaux pour les millionnaires !

— Oui, répliqua Raphaël, ils sont eux-mêmes leurs bourreaux !

— Encore un préjugé ! cria le banquier.

— Buvons î dit Raphaël en mettant le talisman dans sa poche.

— Que fais-tu là? dit Emile en lui arrêtant la main. — Messieurs, ajouta-t-il en s'adressant à rassemblée, assez surprise des manières de Raphaël, apprenez que notre ami de Valentin, que dis-je ? M. le marquis de Valenïin, possède un secret pour faire fortune. Ses souhaits sont accomplis au moment même où il les forme. A moins de passer pour un laquais, pour un homme sans cœur, il va nous enrichir tous.

— Ah î mon petit Raphaël, je veux une parure de perles! s'écria Euphrasie.

— S'il est reconnaissant, il me donnera deux voitures attelées de beaux chevaux et qui aillent vite ! dit Aquilina.

— Souhaitez cent mille livres de rente pour moi !

— Des cachemires !

— Payez mes dettes î

— Envoie une apoplexie à mon oncle, le grand sec !

— Raphaël ! je te tiens quitte à dix mille livres de rente.

— Voilà bien des donations ! s'écria le notaire.

— Il devrait bien me guérir de la goutte !

— Faites baisser les rentes ! s'écria le banquier. Toutes ces phrases partirent comme les gerbes du

bouquet qui termine un feu d'artifice. Ces furieux désirs étaient peut-être plus sérieux que plaisants.

— Mon cher ami, dit Emile d'un air grave, je me contenterai de deux cent mille livres de rente ; exécute-toi de bonne grâce, allons !

— Emile, dit Raphaël, tu ne sais donc pas à quel prix ?

— Belle excuse ! s'écria le poète. Ne devons-nous pas nous sacrifier pour nos amis ?

— J'ai presque envie de souhaiter votre mort à tous, répondit Valentin en jetant un regard sombre et profond sur les convives.

— Les mourants sont furieusement cruels, dit Emile en riant. Te voilà riche, ajouta-t-il sérieusement, eh bien, je ne te donne pas deux mois pour devenir fangeusement égoïste. Tu es déjà stupide, tu ne comprends pas une plaisanterie. Il ne te manque plus que de croire à ta peau de chagrin...

Raphaël, qui craignit les moqueries de cette assemblée, garda le silence, but outre mesure et s'enivra pour oublier un moment sa funeste puissance.

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