Pêches dans l'Amérique du Nord
J'étends aux pieds de mes lecteurs le manteau de Méphistopbelès , et , m'élangant avec eux sur ce drap magique , je les entraîne à ma suite aux rives américaines, entre le 21' et le 50* degré de latitude. Qu'aucun de ceux qui se confieront à l'appât de ce trajet rapide ne s'inquiète de la longueur du chemin; nous allons être arrivés avant d'avoir ou le temps de lire ce premier chapitre. Du train que l'cm va de nos jours , par la grande vitesse ou l'électricité , les kilomètres sont franchis en peu de temps.
J'étends donc mon manteau sur le balcon de ma demeure, ombragé de clématites, de cobaeas, de houblons et de vignes sauvages, embaumé par les parfums des résédas, des rosiers, des jasmins et desgéraniums,etmunide la baguette d'or de la Flantaisie, une fée bien autrement rapide que tous les Méphistophélès de l'enfer, je dirige notre frêle embarcation . proue sur les États-Unis. . . une qualification bien menteuse à la date où ce livre a paru.
Adieu, Paris...
Salut, Amérique I terre bénie du sportsman, du vrai chas-
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(t AVANT-PROPOS
seur et surtout du pêcheur, pays des grandes chasses el (les grandes pêches. Tout est grand dans ce territoire géant , même les institutions, auxquelles on a jugé à propos, ces derniers temps , de faire un accroc : oubli fatal , mépris impardonnable, j'ose le dire, des préceptes de l'immortel Washington. Les fleuves, les lacs, les forêts, les montagnes, les déserts, les ruisseaux même, tout inspire un respect, comme le fait la grandeur et la noblesse à tout être infime et à tout poète
J'ai décrit, dans les Chasses de l'Amérique du Nord, la faune et la chasse des grands animaux et des admirables oiseaux de ce pays ; dans ce nouveau volume , je vais donner l'aperçu des principales pêches pratiquées sur les fleuves et dans les baies innombrables des rivages de l'Atlantique. Le seul mérite de ce livre est celui de l'exactitude. Je ne suis point pêcheur dans l'acception du mot , c'est-à-dire que la patience ne m'a point été donnée en partage. Du reste , la pêche est une vocation; et de même qu'on a le goût de l'escrime, de même on a le sentiment inné, la passion de la pêche. Mais, en ma qualité de chasseur enragé, j'aime la pêche aux filets, au trident, au fusil même; et pendant mes excursions sur les côtes de l'Amérique du Nord, le long de ses cours d'eau, ou bien encore sur ses grands lacs, j'ai maintes fois a pris un plaisir extrême « , non pas à entendre « conter Peaii-d'âne o , mais à me laisser raconter des faits dé pêche qui me faisaient éprouver le plus grand désir de prendre part à quelque sport du même genre. Il faut avoir soi-même pratiqué la pêche américaine pour comprendre les joies excentriques qu'elle peut procurer. Cela a pour causes le nombre illimité de poissons qui visitent ces parages, et la liberté dont l'homole jouit sur toute l'étendue de ce continent , à la condition cependant de ne froisser en rien les Yankees sur ce qui concerne leur politique.
Par bonheur , la chasse et la pêche n'ont pas d'opinion : c'est pour cela qu'on n'a point songé à leur imposer certaines restrictions, le moindre veto; c'est à cause de cette raison
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LES PËCRES AMÉRICAINES 9
que le braconnage n'existe pas dans l'Amérique du Nord , chacun étant libre de chasser ou de pêcher comme bon lui semble. Seulement le respect de l'usage et des lois de la reproduction arrête ceux qui songeraient à chasser ou à pêcher en temps prohibé. Ils suspendent d'eux-mêmes aux murailles de leurs demeures les armes et les engins de destruction, et attendent patiemment le joup consacré à la réouverture de la chasse et de la pêche. Je n'affirme pas qu'il ne se trouve point dans le nombre quelque réfractaire , quelque personne |oublieuse de ses devoirs; mais le nombri! en est rare, et puis, — à vrai dire, — le dol n'est pas grand, tant la population quadrupède , ailée et écaillée est nombreuse dans ce paya encore primitif,
L'Amérique du Nord est la terre promise du pêcheur, qui y trouve des variétés dé poissons de toutes sortes , inconnues en Europe. Mes lecteui^s vont en juger par eux-mêmes.
D'abord , voici le poisson-toTnbour (pogonîas chromis ) , ainsi appelé par le bruit qu'il fait en nageant, bruit qui ressemble au roulement d'une baguette sur une peau d'âne bien tendue.
Par un temps calme, l'après-midi, on entend ce roulement à plus de deux cents mètres. Le drumming fish se trouve sur les côtes des deux Carolines , des Florides , et même dan* le fleuve Hudson , le long des quais de New-York. Ce n'est , du reste , qu'à l'époque du frai que ce poisson se livre à son boniment ; le reste de l'année il est muet : la basane est détendue. C'est à l'énergie de la passion amoureuse que les naturalistes attribuent ce bruit insolite.
Le poisson-tambour est généralement énorme : il pèse de 15 à 40 kilos, et mesure d'un mètre à un mètre et demi de longueur. Les deux côtés de ce squale fantastique sont marqués de lai^s bandes noires disposées en lignes transversales alternant avec des rubans d'écaîlles à la fois argentées et dorées.
Quelques planteurs de Charleston m'ont raconté a^oir péché dans une saison 12,000 poissons-tambours qui furent,
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par leurs soins, salés et distribués l'hiver aux nègres et aux pauvres du pays.
Le diable ou l'ange, si mieux vous aimez, est un autre habitant des eaux américaines à qui j'ai dû consacrer un chapitre tout entier.
Voici maintenant le bass , te plus succulent de tous les poissons du monde entier. Sa grosseur varie de SO à 80 centimètres, et sa couleur est irisée de la tête à la queue; c'est, en un mol, une carpe de mer admirable dans sa forme, sans pareille comme agilité , et gloutonne plus qu'aucun des poissons de son espèce.
Et le poisson-musicien!.,. Oui certes, la sirène des temps fabuleux n'est plus un mythe. J'ai vu , j'ai touché et J'ai même mangé, malgré la représentation d'un nègre expert, un de ces mulets harmonieux et n'en fus point trop incommodé. Je n'eusse pas osé en faire autant de certains êtres vénéneux , critiques eunuques de la littérature.
Un jour , revenant d'une excursion de chasse sur les côtes de la Floride et rentrant à Talahassée , je longeais la plage au coucher du soleil. Tout à coup un son étrange, grave et prolongé vint frapper mes oreilles ; je crus d'abord à la présence de quelque bourdon , ou d'une mouche d'une grosseur extraordinaire; mais, n'apercevant rien autour de moi, je questionnai mon guide.
« Massa, me répondit-il, c'est un poisson qui chante de la sorte : les uns l'appellent syren ou mermaid, les autres musico. »
A quelques coups de rames plus loin, une multitude de voix prirent part à ce singulier concert , imitant , à s'y méprendre, les sons de l'orgue d'une église.
Je fis arrêter le canot, afin de mieux jouir du phénomène; puis, sur ma demande, le nègre rameur jeta un filet à l'eau et déposa bientôt au fond de l'embarcation une vingtaine de petits poissons n'ayant pas dix pouces de long, et dont la conformation extérieure , n'offrant rien de particulier , ressemblait fort à celle d'un mulet.