‹ Pêches dans l'Amérique du NordChapitre 2 sur 32 · LES PÊCHES AMÉRICAINES U · texte numérisé non relu

LES PÊCHES AMÉRICAINES U

« Voilà les mermaids, me dit alors le nègre. Mais, au nom du Ciel! n'en mangez pas, massa,

— Pourquoi cela, mon Dieu?

— Parce que! parce 'que... ça rend fou, et l'on danse! l'on danse, après y avoir goûté, si bien que l'on tombe mort. C'est un poison, croyez-moi, »

J'avais bien entendu parler de certains poissons vénéneux; mais celui-ci me paraissait si affriolant, que je ne pouvais croire aux assertions de mon moricaud. J'adressai quelques objections à ce pauvre ilote noir; mais il ne démordit pas de son raisonnement. Quant à moi, le soir même je faisais frire mes mustcos, et ne m'en suis pas si mal trouvé que j'aurais eu à le craindre si j'eusse ajouté foi à l'avertissement de mon rameur.

Le poisson-musicien est blanc , avec quelques taches bleues vers le dos; tel est du moins le poisson que l'on prend sur le lieu même du cbant.

C'est vers le coucher du soleil que ces poissons commencent à chanter, et ils continuent leur musique pendant la nuit, en imitant les sons graves et moyens de l'oi^ue , entendus non en dedans, mais du dehors, comme lorsque l'on est près de ta porte d'une église. La présence d'un auditoire n'intimide nullement ces petits musiciens.

Est-ce assez curieux? est-ce assez incroyable? Et pourtant rien n'est plus vrai ; le fait que je rapporte ici a été consigné dans les Annales de l'Académie des sciences.

Voulez-vous que je vous présente un autre poisson dont l'espèce est encore peu connue? C'est celui qui existe sur les côtes du Texas, Vejaculator , ainsi nommé à cause de son aptitude à jeter de l'eau sur les insectes pour les étourdir et les dévorer avant qu'ils aient repris l'usage de leurs ailes. Voici dans quelles circonstances ce poisson fantastique fut découvert au bord de la mer. Un chasseur s'était endormi sur le sable brûlant, le long de la plage; tout à coup il se réveille, de laides gouttes d'eau tombaient sur sa poitrine nue. Quel ne fut pas son étonnement , lorsqu'il ouvrit les

yeux, devoir un ciel serein, d'une pureté irréprochable! Tandis qu'il cherchait à se rendre compte de cette bizarreri<! atmosphérique , il se sentit encore la poitrine inondée. Quelques mouches voltigeaient aufour de lui, et deux ou trois vinrent se poser sur son visage ; il les chassa : l'une d'elles persista , et au même moment un filet d'eau de mer vint pour la troisième fois frapper le chasseur sur la joue où se cramponnait l'insecte. Le Texien examina alors machinalement quelques petits poissons d'une couleur étrange ,

d'une forme hizarre, de la grosseur d'une forte ablette, qui semblaient se chauffer tout au bord du sable ; et au moment où plusieurs d'entre eux sortaient la tête hors de l'eau, il se sentit les mains inondées, 11 n'y avait plus à en douter, cette eau lui était lancée par ces poissons. Le chasseur était pêcheur aussi , sa cabane était près de la rive ; il y courut , aaisil un filet et parvint à s'emparer de quelques-uns de ces poissons inconnus , qu'il plaça aussitôt dans un grand vase de terre au-dessus duquel il fixa au niveau de l'eau, par travers, une baguette enduite de mélasse. Bientôt les mouches vinrent se poser sur ce bâton, et dès que l'eau fut calme, chacun des poissons à son tour sortit sa tête et déchargea avec une adresse extrême un jet liquide sur les

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insectes , qui , étant entraînés , retombaient dans le vase et servaient aussitôt de pâture aux poissons ejaculators. Le chasseur texien fit part de sa découverte à un naturalisto de la Nouvelle-Orléans, qui renouvela les expériences et reconnut une espèce nouvelle. Ce poisson passe à juste litre pour un des meilleurs du golfe du Mexique. Du reste, on le trouve partout sur les rives de la zone torride , dans les oaux de l'Océan et dans celles de la mer Pacifique.

Ce n'est pas seulement le long des côtes de l'Atlantique que la pêche américaine est productive, mais encore dans les eaux de tous les lacs et des grands fleuves de ce pays immense. J'aime à me rappeler, pour regretter cette heureuse époque de ma vie , les jours heureux que j'ai passés sur les rives du Mississipi, de l'Hudson, de l'Ohio, du Missouri, du Saint-Laurent et d'autres affluents de ces vastes courants d'eau. Rien qu'à ce souvenir mes membres recouvrent leur élasticité, mes muscles leur souplesse, mon esprit sa sève et sa vigueur, et mon cœur sa vie. Qu'elle était belle, la forôt dont les cimes touffues ombrageaient ma tête! Qu'il était limpide , le ciel bleu de ces terres auxquelles la nature a prodigué tous ses trésors 1 Qu'ils étaient harmonieux , les chants du moqueur, de la grive babillarde I Qu'ils étaient mûrs, les fruits suspendus en grappes à la portée de mon bras ! Hélas ! le rêve s'est évanoui , et la réalité me retrouve à Paris, assis devant ma table de vieux chêne et traçant la préface de ce songe, qui fut une vérité il y a douze années.

Parmi les poissons d'eau douce que recèlent les ondes des grands fleuves de l'Amérique du Nord , je compterai le cafflsh (poisson -chat) , qui pèse de 1 à 100 livres, glouton par tempérament et ne se montrant pas te moins du monde difficile sur le choix de ses morceaux. A l'exemple du vautour, il se contente de charogne quand il n'a rien de mieux; mais c'est surtout avec des crapauds qu'il se laisse attraper de ■ préférence. Aussi les pêcheurs de cat-fishes font-Us provision de crapauds, et c'est à l'aide de lignes de fond attachées à un petit câble long quelquefois de 100 à 150 mètres qu'où

fait a la tendue b à ces poissons. Le crapaud, embroché vivant, se débat et saute dans l'eau. Il va servir de pâture à ces gloutons d'eau douce. Ces lignes de fond , tendues le matin , sont relevées à midi , puis le soir, et bien souvent ta prise est considérable.

Il y a plusieurs espèces de a poissons-chats n dans les neuves de l'Amérique du Nord, entre autres la bleue, la blanche et celle couleur de vase, qui diffèrent autant par les habitudes que par la coloration. La dernière est celle dont la chair est préférable; mais elle atteint rarement la taille des autres. L'espèce bleue est la plus grosse; et quand elle ne dépasse pas 4 à 6 livres, elle fournit un assez bon manger. La blanche est préférable el moins commune. On a souvent pris aux États-Unis des cat-fisbes qui pesaient 50 kilogrammes; mais ces ppissons passaient è juste titre jïour des phénomènes.

La forme d'un cat-fish est celle d'un cône : sa tête est démesurément large, tandis que le corps se termine en pointe, de la racine à la queue... Desinil in piseem. Les yeux, petits, très-écartés , sont placés sur le devant de la tête, par côté; la gueule, large et armée de nombreuses dents acérées, est en outre défendue par des épines qui, lorsque le poisson se débat dans les convulsions de l'agonie, se dressent à angle droit pour ne plus se baisser. Le « poisson-chat » porte aussi des barbes, d'une longueur proportionnée , à l'aide desquelles il se guide au fond de l'eau , tandis que ses yeux surveillent ce qui se passe au-dessus de lui.

Il me souvient qu'un certain soir , sur les bords de l'Hudson , à Hastings , ayant tendu une ligne de fond , je voulus attendre jusqu'à minuit, en compagnie de deux amis, le résultat de mes tentatives de pêche. De temps à autre je tâtais la ligne pour savoir si elle « tirait ». Vers dix heures il me sembla que la résistance devenait plus grande : je ne . m'étais pas trompé, et, m'y prenant avec douceur, j'amenai bientôt sur les galets du fleuve un énorme cat-fish qui pesait

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