LE SERPENT DE MER
arrivés les derniers sur les banquettes, sur le plancher, où ils pouvaient.
Peu à peu les conversations animées , les forfanteries sans nom des Américains s'éteignirent les unes après les autres ; rien ne scintillait, si ce n'est la lampe de l'habitacle et les fanaux placés sur les tambours des roues. Tout autour de nous il faisait nuit noire.
Sur le pont, où j'étais resté un des derniers avec mon confrère le journaliste, l'obscurité était si profonde, que noua n'y voyions pas à deux pas devant nous. Nous éclairions notre promenade par la lueur de nos cigares.
La mer moutonnait autour de notre navire; une phosphorescence éclatante sillonnait la cime dentelée des vagues. La pensée du danger auquel nous courions de gaieté de cœur, pour satisfaire notre plaisir, fut entre l'Américain et moi le texte d'une conversation qui se prolongea jusqu'après minuit. A celte heure seulement nous regagnâmes la cabine que le capitaine, avec la déférence qui caractérise les Yankees pour le journaliste , avait mise à notre disposition.
Mon camarade dormait depuis longtemps et m'en donnait des preuves sonores; moi j'étais encore éveillé, pensant au serpent de mer et à tous les Régulus américains qui allaient, dans quelques heures, me disputer l'honneur d'être le seul héros de la victoire. Le crépuscule me surprit plongé dans ces réflexions orgueilleuses. Ma toilette et celle de mon ami furent vite achevées , et nous étions les premiers sur le pont, notre fusil à la main, un télescope dans l'autre , interrogeant l'horizon à travers la brume qui nous dérobait la vue.
Peu à peu le tillac se couvrit de tous les amateurs de ce sport d'un nouveau genre ; il ne manquait que des dames pour rendre la fête complète, et l'on se serait alors cru à bord d'un steamboat parti pour une de ces excursions de pêche {fishing excursions) si célèbres aux Étals-Unis. Tous étaient prêts au combat. Il s'agissait de vaincre ou de mourir... sous le ridicule.
Deux heures se passèrent dans une attente pleine d'im-
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iwilience. On désosperail déjà de rencontrer le moindre carhalol , le plus pelit marsouin , la plus mince bonite, lorsque lout à coup une voix s'écria :
« Good God! I see him! (Bon Dieu! je l'aperçois!) voyez, voyez, là-bas vers te nord, dans la direction du capCod, cette masse mouvante qui ressemble à une file de tonneaux attachés ensemble par chaque l»oot!... Voyez! voyez! ■
D'abord, je l'avoue, je crus à une mystificalion. Les narrations fantastiques du Constitutionnel et de plusieurs journaux américains me revinrent à la mémoire et obscur^ circnl ma myopie. Cependant je voulais voir. Je cherchai à découvrir le monstre à l'aide d'un excellent binocle de Chevalier, qui ne m'avait jamais quitté dans toutes mes excursions de chasse... Enfin, dans la direction indiquée par te pêcheur aux yeux perçants, j'aperçus, conforme à la description qui en avait été donnée, un immense poisson se tordant comme un S sur une mer assez calme.
A n'en pas douter, c'était un Itraken , un serpent de mer. Le monstre n'était pas un mythe, c'était une horrible réalité!
Notre capKaine dirigea le naWre sur cette masse mouvante , et fil faire force de vapeur.
In quart d'heure après, nous avions gag;hé sur le sei"-
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penl; nous pouvions mesurer approximativement sa longueur et distinguer ses formes, qui étaient celles d'une anguille gigantesque, mais très-large sur le milieu du corps, |)Ourvue de nageoires fort longues, et pareilles à des bras. La lète seule disparaissait sous l'eau, et comme elle était la partie la plus éloignée de nous, il était impossible de saisir l'ensemble de la forme.
Nous n'étions plus qu'à une portée de caronade du monstrueux serpent, lorsque tout à coup un des chasseurs qui se trouvaient à l'avant du steamboat eut la maladresse de faire feu sur lui.
Ce mauvais exemple fut le signal d'une fusillade générale; mais bien avant que chacun de nous eût pu décharger son arme, le kraken disparaissait à tous les yeux, s'enfoni;ant dans la mer et ne laissant derrière lui qu'un sillage qui s'aplanit au bout de quelques secondes.
Cinq heures durant, notre steamboat sillonna la mer du cap Cod et suivit les méandres situés entre toutes les îles et les récifs de la côte du Massachussets-State ; mais ce fut de ta vapeur dépensée en pure perte : le serpent avait repris la ronte des vallées profondes, tapissées d'algues touffues, où le calme règne toujours. Il nous fallut songer au retaur, et nous tournâmes notre proue du côlé de Newport,
Honteux et confus; Je jurai , pour ma part, qu'on iie m'y prendrait plus !
Il était heureusement deux heures du matm lorsque notre navire arriva au quai. Grâce à la nuit, il fut facile à chacun de nous de regagner son domicile respectif. Quant à moi, je rentrai à l'Hôtel de l'Océan, j'acquittai ma dépense, et, avant le lever des pensionnaires de M. Beavcr, iandlord de ce caravansérai hospitalier, j'étais sur le chemin de fer qui conduit de Boston à New-York. Là du moins j'étais sûr de ne pas avoir à subir des railleries sans fin , des plaisanteries amères adressées à celui qui avait vu le serpent de mer, mais qui ne l'avait pas >nis à terre.
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Un des poissons les plus extraordinaires de la création est, sans contredit, le Diodon, appelé par quelques naturalistes le « vampire des mers » {cephaloplera vampirus) , et par d'autres d'un nom plus fantastique encore, quoique Irèe-usité de nos jours surtout : k le diable. » Ce dauphin , monstre bizarre que l'on nomme également fange, appartient à la famille des raies.
Voici la description exacte de ce géant de la mer. Vingt à vingt-cinq pieds de long, de la naissance du cou à celle de la queue; un appendice caudal de six pieds de long, ce qui fait un total de dix-sept pieds du bout du museau à l'extrémité de la terminaison flexible du corps; quant à la
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circonférence, elle est de six à sept pteds, et l'épaisseur de Ipois à quatre. La forme de la queue ronde, pareille au l'ouet d'une vache, mobile comme celui d'un chien, est par conséquent munie d'une membrane contractile. Les dents sont pour la plupart petites, placées par sept ou huit rangées <lans la mâchoire inférieure, tandis que celles de la mâchoire supérieure sont à peu près, pour ne pas dire tout à fait, invisibles. Tout le corps du céphaloptère est d'une nature ilexible , et l'une des particularités les plus saillantes de ce poisson est d'avoir, entées au-dessus des deux yeux prol'-minents, une paire de cornes ou plutôt de a barbes » d'une longueur de deux à trois pieds, dont il se sert, comme le fait un éléphant de sa trompe , pour couper et porter à sa bouche les algues de la mer.
Comme je viens de le dire, la longueur de ce dauphin {figantesque est habituellement de vingt-cinq pieds, et quoique le Vaillant ait écrit, dans un des chapitres de son Voyage en Afrique, qu'il avait péché des diables longs de cinquante pieds, je dois dire que le plus grand diable que j'aie jamais vu n'avait que dix-huit pieds de longueur, cl qu'il me parut o assez grand » tel qu'il était.
Les écailles du diable sont de couleur bleue, brillantes i:omme des, saphirs, disposées en mosaïque. Cet azur miroitant s'étend de la tête à la queue sur l'échiné, dont le sommet est presque noir. Trois bandes noires étagées se détachent diagonalemeni du sommetdu dos, et vont se perdre «lans la blancheur des écailles du ventre.
Les diables — ou les anges — quittent les profondeur île l'Océan, et se répandent dans les baies de la Caroline du ISud pendant les mois de juillet, d'août et de septembre. On les voit alors nager à la surface des eaux et s'élever de temps à autre tout droits, à l'aide de deux grandes ailes qui les font ressembler à d'immenses chauves-souris. Les céphaloptères-vampires déploient dans leurs exercices une grâce de mouvements tout à fait particulière; lorsqu'ils ne sont pas blessés, leur douceur est seml)lablc à celle d'un
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mouton. 11 arrive bien souvent iju'après avoir cherche inulilemenl un seul de ces poissons, le pêcheur ou plutôt !e chasseur en découvre autour de lui un troupeau qui paraît à la surface de la mer, inopinément, comme une poignée de champignons au-dessus des herbes d'une prairie.
A peine le poisson a-t-il été transpercé, qu'il s'élance avec une rapidité sans pareille, entraînant quelquefois avec lui jusqu'à quarante brasses de corde, et emportant alors le bateau et ceux qu'il contient plus vite qu'il n'est prudent de voyager. Dans le cas où les sportmen sont en nombro et montés dans trois ou quatre bateaux , la seconde embarcation s'attache à la première, la troisième à la seconde, et ainsi de suite : puis la flottille court ainsi une ou deux bordées en faisant contre fortune bon cœur. Si le céphaloptère est atteint par trois ou quatre harpons à la fois , il sf débat comme un vrai diable, et le volume d'eau qu'il déplace autour de lui à l'aide de ses ailes est vraiment extraordinaire. Que l'on ne s'imagine pas que la chasse et la pèche de ce poisson monstre soient un jeu bénin, un sport sans danger. Bien loin de là , et il est nécessaire que l'homme qui lient le harpon dans ses mains ait à la fois une main sûre el un sang-froid sans pareil. Car, si par malheur il perd sa présence d'esprit, si ses pieds s'enchevêtrent dans la corde déphée avec la rapidité de la foudre, il peut être entraîné el noyé sans qu'on puisse lui porter aucun secours.
Les embarcations généralement employées pour la course aux diables sont longues, très-légères, et guidées par six ou huit rameurs. On se sert encore de bâtiments" plats : car, pour être prêt à l'attaque aussi bien qu'à la défense, il esl bon d'avoir sous la main une nacelle facile à mananivrei'. Le pêcheur de céphaloptères parvient quelquefois à eu atteindre un , deux ou trois dans la même chasse; mais bien souvent aussi il rentre « bredouille » à l'habitation; et alors il sert de plastron à ses amis , qui ne manquent pas de lui diri' qu'il a perdu' son temps à « tirer le diable par la queue », ou bien encore que " sa pêche ne vaut pas le diable ».
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Dans les eaux qui baignent les côtes de la Caroline du Nord , comme aussi sur les rivages de la Caroline du Sud , où le pêcheur fait la chasse à ce poisson monstrueux , il n'est pas rare d'en rencontrer des bandes composées de cent à cent cinquante individus.
Sur les côtes de France, le diable est un poisson rare. C'est à peine si, tous les deux à trois ans, les pêcheurs de la Bretagne et ceux du littoral de la Manche parviennent à s'emparer d'un a diodon ». Tout aussitôt les journaux contiennent un article pareil à celui-ci ;
Le 25 avril dernier, à la poissonnerie d'Évreux, la curiosité publique était éveillée par l'exhibition d'im poisson assez bizarre ; monstre marin dont la grosseur et la fabuleuse bideur étaient fort remarquables. Il s'agissait d'un diable, phénomène ichthyologique vraiment digne de ce nom, à cause de sa gueule armée de dents innombrables. Callot avait rêvé quelque chose de semblable lorsqu'il grava sa Tentation de saint Antoine.
Ce diable avait été pêche à TrouviUe, où les échantillons de son espèce sont l'objet de l'animadversion des pêcheurs, à cause de la voracité et de la quantité de poissons qu'ils détruisent. Cependant il n'ingurgite pas directement ses victimes : deux orifices placés aux côtés de la tête lui servent à engloutir sa pâture, qui pénètre par deux larges conduits entre ses mâchoires vigoureusement
Les naturalistes prétendent que les diables se nourrissent à la fois d'algues flottantes vulgairement appelées orties de mer, et de tout le' menu fretin de l'Océan qui passe à leur portée. Leur chair est mauvaise à manger; mais on en retire une huile excellente. On raconte des faits relatifs à la force de ce poisson dont la légende fantastique est vraiment incroyable.
La pêche de ces poissons occupe particulièrement les loisirs des planteurs qui vivent dans le voisinage du détroit de Port-Royal.
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C'est surtout à Bay-Point, près de Wilmington, que ces amateurs du sport se donnent rendez -vous. Pourvus de lances et de harpons , on les voit , montés sur de légères embarcations mises en mouvement par les bras vigoureux de trois ou quatre nègres, s'aventurer à la marée haute, à l'entrée d'une anse, en quête des céphaloptères que leurs habitudes bien connues amènent dans les parages où croissent les orties de mer et où grouille le menu fretin. Comme les diables se retirent avec la marée , il est important de trouver le troupeau pendant les quelques heures oiï l'Océan bouillonne sur les rives de Bay-Point. Leurs mouvements sont extrêmement rapides et semblables à ceux d'un oiseau. 11 arrive souvent qu'on parvient à s'emparer de ces poissons dans une baie aux eaux basses, et cela sans coup férir; mais le cas est rare, et le meilleur moment pour lancer le harpon est celui où, après avoir plongé pour aller chercher sa nourriture , le céphaloptère , suffisamment repu, songe à retourner dans les profondeurs de la mer. Dans ce moment, il remonte à la surface de l'Océan, comme pour reprendre haleine, et il se livre à diverses cabrioles trèsfavorables aux harponneurs. Lorsque, par hasard, il ne découvre pas tout â fait son corps, et reste ce qu'on appelle entre deux eaux, on reconnaît sa présence à une sorte de remous ressemblant fort aux bouillons d'une marmite chauffée à blanc; alors le harponneur atteint quelquefois sa proie à dix ou douze pieds dans l'eau.
J'ai vu, devant l'habitation d'un planteur de la Caroline bâtie au bord de la mer, un banc de ces méchants diables, porté par le ressac vers une haie formée de longs épioux enfouis dans le sable à la marée basse , afin d'empêcher les envahissements de la mer. Ils arrachèrent un à un les troncs d'arbres dont cette haie était formée et les entraînèrent en pleine mer.
M. Stiltman, propriétaire de la plantation, témoin de cette destruction imprévue de l'une des fences de sa terre, résolut de se venger en se donnant en même temps le plaisir
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lie sa vengeance. En conséquence, il donna l'opire à quel- <|ucs-uns de ses nègres de préparer la chaloupe destinée à l'usage de la pêche, et, dès que tout fut prêt, nous nous embarquâmes , lui , moi et trois nègres , à bord de la péniche
M Allons, Pluton, disait le maître à l'un de ses esclaves, attention, mon habile harponneur, fais en sorte de choisir le plus gros poisson au milieu de cette bande de diables, le chef, en un mot, et ne va pas le manquer au milieu des autres.
— Oh! comptez sur moi, massa, répondait Pluton, qui, debout sur l'avant de la chaloupe, le trident en main, ressemblait à s'y méprendre au dieu- de la mythologie son homonyme. J'espère vous donner du plaisir au squlre votre .imi et à vous. Gare aux diables 1 je suis plus lin qu'eux ! n
Et, ce disant , maître Pluton assumait un air à la fois belliqueux et narquois qui nous faisait sourire.
Les deux autres nègres ramaient avec énergie; mais dès qu'ils nous eurent fait sauter par-dessus le ressac, ils se mirent à nager plus doucement, puis, tout d'un coup, ils s'arrêtèrent d'un commun accord.
C'était Pluton qui avait donné à ses camarades le signal de la halte.
Notre esquif se trouvait au milieu d'un banc de diables. Soudain ce harponneur émérite s'élança en avant hors du bateau, et nous te vîmes tomber sur l'êchinc d'un énorme poisson , au milieu de laquelle pénétra le trident , dont la force avait été centuplée par la pesanteur du corps du pêcheur nègre. A ce trident attenait un cêble fort long; aussi, sans s'occuper davantage de ce qu'allait devenir sa victime, Pluton revint à la nage vers la chaloupe. Saisissant le bordage et se soulevant par la force de ses bras musculcux jusqu'à la hauteur de sa poitrine, il fut réintégré à notro bord par ses deux camarades.
Pendant que tout ceci se passait sous nos yeux , le poisson harponné fuyait devant nous comme un cheval lancé
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au galop. Le câble , enroulé dans la chaloupe , se dévidait avec la rapidité de l'éclair. Bientôt , quand toute la corde eut été lâchée, notre barque se trouva remorquée en dedans "du ressac. Le diable ne pouvait aller bien loin; il rencontra le sable, et, donnant un suprême coup de queue, il alla échouer sur la rive. Là , malgré les sauts et les soubresauts auxquels le poisson monstre se livrait, nous le vîmes perdre son sang et retomber sans vie au milieu d'une flaque d'eau.
Notre diable, ou plutôt celui dont Pluton avait été l'heureux vainqueur, mesurait dix-huit pieds de la tête à la queue : ses barbes avaient environ quatre-vingt-quinze centimètres de long, et son aspect général offrait un ensemble colossal et fantastique qui me remplissait à la fois de répulsion et d'étonnement. C'était, il est vrai, le premier diable que je voyais de si près.
Dès le lendemain , nous retournâmes à la pêche : M . Sliltman ayant été averti que huit diodons avaient été aperçus au moment où ils entraient dans la baie de Hilton-Head, à deux milles de sa demeure , il fut résolu sur-le-champ que nous irions encore leur donner la chasse.
Pluton était naturellement notre pilote obligé.
Nous voilà donc partis par le même chemin sur la route liquide. Nous avancions très-vite, grâce aux efforts de nos deux rameurs vigoureux; mais, une fois arrivés sur les lieux, à notre grand désappointement, la surface de la mer nous apparut, depuis l'île Pinkney jusqu'au cap Skull, aussi lisse que le bassin des Tuileries lorsque les cygnes se sont retirés dans leurs petites cabanes badigeonnées de couleur verte.
Tout à coup Pluton , dont la vue rapprochait les objets mieux que ne l'eût fait un télescope, poussa un cri guttural suivi de ces mots : « Hurrah I Là-bas , voyez-vous ce grand diable! » Et, en effet, au milieu de là baie, un énorme poisson venait de hisser son échine, laquelle ressemblait à s'y méprendre à un rocher surgissant tout d'un coup du fond de la mer par suite d'une boursouflure volcanique.
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Je priai M. Stiltman de vouloir bien me laisser essayer le harpon , au risque de manquer le diable et d'empêcher sa prise.
Pluton.'qui doutait plus que personne de mon habileté, hésitait à me confier l'instrument meurtrier; mais un coup il'œil que lui décocha son maître suffit pour le décider, i;t le fourbe consentit même à m'adresser un de ses plus gracieux sourires , à sa manière. Sans dire un mot , il me lendit le trident et me céda la place sur la proue de la chaloupe.
Je m'installai de mon mieux, le jarret tendu, l'œil en l'eu , le harpon à la main , — dans la pose du Roraulus de David , et — j'attendis le moment favorable. Mon cœur palpitait avec violence ; on l'entendait battre dans ma poitrine , car nous observions le plus profond silence, et la mer était calme et limpide : on eût dit les eaux d'une lagune.
.('apercevais le poisson à vingt pas devant nous; mais tout d'un coup il s'enfonçât mollement dans l'eau et disparut à mes yeux. La chaloupe s'arrêta, et chacun de nous cherchait à sonder ta profondeur de la mer pour y découvrir ce diable maudit qui se dérobait ainsi à nos regards.
Il Ah! m'écriai-je à mon tour, le voici à tribord! »
Et les rames, un instant suspendues, retombèrent doucement dans l'eau. La chaloupe tourna sur elle-même.
J'étais prêt au combat : brandissant mon harpon, je le lâchai soudain, et, le lançant de toute ma force, je le vis disparaître dans la mer.
Hélas! j'avais frappé le diable à la queue, el je l'avais manqué : le poisson gigantesque , sans paraître faire aucune attention à rtotre présence dans ses eaux, cabriolait autour de la chaloupe, nous montrant tantôt son échine azurée, et tantôt son ventre ai^enté.
Les deux nègres rameurs faisaient tourbillonner le frêle t?9quif , tandis que Pluton, le sourire sur ses lèvres épatées, retirait de l'eau le harpon, et enroulait de nouveau la cortle sur les planches du tillac.
J'avais repris ma position, résolu d'avoir ma revanche, et (le mettre fin aux sarcasmes silencieux du moricaud Pluton. J'attendais donc le moment propice, lorsque tout à coup j'aperçus devant moi, à quinze pas, l'échiné noire du diable. Aussi rapide que Jupiter lorsqu'il lança la foudre, j'avais jeté mon harpon, qui siffla dans l'air' et s'enfonça à l'endroit même.oil, plus rapide que la pensée. mon poisson venait de disparaître à ma vue.
8 Encore manqué! s'écria M. Stiltman.
— Mais non , regardez plutôt, » dis-je à mon tour.
Kn effet, le câble se déroulait avec rapidité, et notre embarcation filait comme si elle avait été entraînée par un courant irrésistible. Après avoir ainsi parcouru près de deux milles en pleine mer, notre chaloupe s'arrêta tout d'un coup en vue d'un îlot appelé Paris-Island (l'île de Paris).
Le diable était mort, selon toute probabilité; il s'agissait de revenir à notre point de départ. Peter et Jack, les denx" nègres , reprirent les rames sur l'ordre de Pluton , et nagèrent avec vigueur du côté de la terre ferme.
Au bout de quinze minutes , nous ensablions notre barque près d'une lagune de terre appelée dans le pays Bay-Cape (le cap de la baie), et, sautant tous sur le rivage, nous nous attelâmes au câble pour amener le poisson hors de la mer.
Une secousse imprévue nous jeta soudain par terre. Par bonheur, nousn'avions pas abandonné la corde, et, quoique entraînés dans l'eau, nous tenions bon : moi, surtout, je faisais des efforts surhumains. Je voulais mon diable mori iiu vif. Il me le fallait à tout prix.
Percé d'outre en outre par le harpon , le poisson perdait tout son sang; mais un reste de force lui donnait le pouvoir lie faire voler l'eau en- nappes immenses qui nous inondaient le corps. Cette agonie devait cependant avoir une fin , et, quand le diable toucha le sable de la haie, il avait cessé de vivre.
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Sans être aussi énorme que celui que Pluton avait hai^ ponné la veille, il n'en mesurait pas moins quinze pieds. C'était un assez joli coup de trident, surtout pour un novice.
Je le confesse en toute humilité : la joie de mon triomphe m'avait transporté. Je me trémoussais comme doit le faire un possédé du diable, et, pour compléter le tableau, em- ■ porté par les élans de ma démence passagère, je saisis le trident d'une main et je m'élançai debout sur le ventre de l'énorme diodon, assumant la même position, — assurait M. StiRman, — que celle de l'archange saint Michel lorsqu'il terrassa le diable.
Raphaël! divin Sanzio! je n'étais que ton plagiaire!
Enfin la raison me revint : je pus examiner à loisir cet immense poisson qui gisait à nos pieds.
Jacel iîtgens littore truncut.
' ... Et sine nomlne corput.
Mais une particularité qui me frappa surtout, ce fut de voir, pareils à des sangsues , une demi-douzaine de sucking fiskes (rémora), vulgairement appelés « pilotes >, attachés au ventre du diodon.
Pluton et M. Stiltman se chaînèrent de m'expliquer que ces poissons suceurs vivaient en parasites au milieu des troupes de diables, se nourrissant des débris abandonnés par les grands poissons , et usant de leur faculté aspirante pour se fixer sur le corps de leur énorme camarade , afin sans doute de ne pas le perdre de vue, de profiter de sa société et des bénéfices y annexés.
Quelques jours après la pêche merveilleuse dont j'avais été l'heureux vainqueur, M. Stiltman, le pêcheur le plus « endurci » que j'aie jamais connu , dans « l'ancien » comme dans le a nouveau monde », me proposa, après déjeuner, d'aller encore chasser uiie troupe de diables qui paissaient les algues marines dans les environs du cap de la Baie. Un
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nègre de sa plantation , en revenant de la pèche aux crabes et aux huîtres, pour la provision de la table du maître, avait aperça Jes diodons et s'était hâté de nous en prévenir.
Rien n'était plus facile cette fois que de nous transporter avec rapidité vers l'endroit désigné. Le nègre avait laissé la barque amarrée au rivage, et n'avait fait que courir pour arriver plus vile.
Un wagon fut attelé sur-le-champ; on y entassa l'un sur l'autre Pluton, son camarade et un autre moricaud, porteur du harpon et du câble.
M. Sliltman s'empara des guides ; je pris place à ses côtés, et nous partîmes avec la vélocité d'une machine à vapeur. Dix minutes suffirent aux chevaux pour nous conduire à l'anse où la chaloupe nous attendait, et, en moins de temps qu'il n'en faut pour le
raconter ici, nous étions embarqués, la proue tournée vers une dizaine de diables qui folâtraient à un .demi-mille devant nous.
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310 ANtiE OU DIABLE
L'atmosphère était brumeuse , et le soleil faisait de vains i;fforts pour percer des nuages épais qui voilaient par intervalles ses rayons. Malgré l'humidité, en dépit des vagues clapotantes, nous avancions vers le but; les diables paraissaient nous attendre. Tout à coup un brouillard épais à ne pas. y voir à trois pas devant soi nous enveloppa comme ■ par enchantement. Nul ne s'était aperçu des pronostics ordinaires de ces phénomènes atmosphériques. Nous nous trouvions enveloppés de toutes parts, comme Vénus et le dieu Mars dans les filets de Vulcain, position fort embai'rassante, quoique diamétralement opposée. Pour comble de inaliieur, nous n'avions pas de boussole à bord, et, malgré notre bon désir à tous, aucun de nous ne pouvait deviner de ijuel côlé se trouvait le rivage.
Inutile de dire que le brouillard nous avait fait perdiv les diables de vue. Les eussions-nous mêmes aperçus, je ne crois pas qu'aucun de mes camarades eût songé à les harponner. Il s'agissait de notre salut , et non pas de notre plaisir.
Sur les côtes de la Caroline du Nord, un brouillard subit comme celui qui nous enveloppait de ses rideaux moites et glacés est ordinairement le précurseur d'une bourrasque, d'une tempête même. Nous n'avions donc qu'un parti à riuivre, celui de regagner le bord le plus rapproché.
M. Stiltman et Pluton tinrent conseil : chacun d'eux se baissa le long du bord ; on arrêta la chaloupe , les rames restèrent suspendues en l'air, afin d'examiner de quel côté venait la vague, et par conséquent d'où soufflait le vent. Après quelques instants d'hésitation, M. Stiltman fit virer de bord, et les deux nègres se mirent à ramer avec toute l'énei^ie que donne la peur d'un danger.
Tout paraissait donc aller pour le mieux : l'espoir était revenu dans notre àme, et , à part mol qui éprouvais de fâcheux symptômes d'un malaise passager occasionné par le mouvement de la barque, rien ne semblait devoir troubler notre sécurité.
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Mais, hélas! j'en frémis encore quand j'y songe, nous avions compté sans l'Imprévu, cette épée de Damoclès que la Providence tient toujours suspendue sur la tête des hommes.
Au moment où nous y songions le moins, un bruit insolite se fit entendre à bâbord. On eût dit un monstre de taille gigantesque' qui soufflait à pleins poumons, et dont le corps énorme déplaçait un volume d'eau qui augmentait le remous et redoublait en même temps mon mai de mer.
De quel côté venait le danger? Quel était ce danger? Telles étaient les questions que nous nous adressions les uns aux autres. Le bruit redoublait; le péril était imminent, notre anxiété sans pareille, lorsque tout à coup M. Stiltman s'écria :
« Oh! mon Dieu! nous sommes perdus! Un steamer, là , près de nous ; ils ne nous voient pas. C'est fait de nous ! prions! n
En effet, devant nos yeux, à quelques brasses, la proue menaçante d'un navire à vapeur se hissait : masse énorme qui allait retomber sur nous pour nous briser comme l'eût fait un marteau d'un brin de paille.
J 'avais mentalement recommandé mon âme à Dieu , songé à ma mère et à tous ceux qui m'étaient chers. Je me sentais perdu 1 Je fermai les yeux, afin de ne pas voir la mort de trop» près.
Tout à coup une voix me rendit à moi-même; c'était celle d'un matelot qui criait en anglais :
B Ohé! de la barquel où allez-vous? Butorsl imbéciles! vous n'y songez donc pas! voulez -vous donc être écrasés 1 »
Et en même temps M. SUltman, Pluton et ses deux camarades hélaient le navire et demandaient secours. Il était temps : notre chaloupe, frôlée par le steamer, n'avait rien de brisé; mais la vague l'avait remplie d'eau : nous allions sombrer.
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Heureusement le capitaine du steamer était un homme compatissant : il avait fait arrêter la machine et virer de bord.
Pendant ce temps-là , une emtiarcation était jetée à la mer en toute hâte; elle nous accostait quelques minutes après, et, non sans difficulté, nous étions arrimés le long du navire à vapeur, et enfin hissés à bord. •
Le capitaine du steamer nous prodigua tous les soins que réclamait notre position : on nous donna des habits secs et du grog brûlant, et quand, après nous être remis de nos émotions diverses, M. Stittman demanda à notre sauveur quelle était la destination de son navire, grande fut notre stupéfaction en entendant dire à M. Danielson qu'il allait à la Havane.
« Ah! répondit froidement M. Sliltman; mais ne vous arrêtez-vous pas en route?
— Sifait.àKey-West.
— Bon! très-bien! je desceudrai dans ce port de mer. Quel est le nom de votre steamer, capitaine? ajouta mon hôte.
— Le Viodon, pour vous servir.
— Ah! bah! c'est drôle! Allons, fit M. Stiltman en riant de bon cœur, je n'eusse jamais cru, moi qui suis le plus grand ennemi des diodons de Hilton-Head. qu'un diodon
-me sauverait la vie. C'était écrit : Dieu est grand !■
L'Amérique du Nord, ce pays primilif où la nalure affecte des proportions qui tiennent à la fois du sublime et de l'impossible , n'avait aucune merveille qui pût être comparée à la cataracte du Niagara , lorsque, en 1840 , des mineurs occupés à extraire du sel de nitre dans une des nombreuses cavernes de l'État du Kentucky s'égarèrent au milieu de ses méandres inexplorés jusqu'alors, et demeurèrent ainsi, pendant soixante-dix heures, séparés du monde, ensevelis loin de la lumière du jour et séquestrés du reste des vivants. Grâce aux recherches de leurs camarades, on retrouva ces malheureux, qui, une fois remis de la frayeur que leur avait occasionnée cet ensevelissement terrible, décrivirent les admirables découvertes qu'ils avaient faites pendant leur séjour dans les entrailles du rocher, et stimulèrent le désir de leurs auditeurs à s'aventurer a\ec eux sous les parois de la caverne, munis d'un fil d'Ariane au moyen duquel ils éviteraient les ennuis et les craintes d'une exploration inconnue. C'est à ces hardis pionniers dans les régions souterraines des « grottes des Géants » [Mammoth Caves), que l'on doit les descriptions exactes de cette incomparable merveille qui devint, dès ce jour-là, le
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but de promenade de tous les habitants du comté. A mesure que la renommée propagea au loin la nouvelle de celte découverte , tou3 les voyageurs touristes de l'Union affluèrent dans le Kentucky, et, pendant quatre années successives, les chambres, les corridors, les boyaux de ce souterrain géant ne désemplirent pas. On organisait des trains de plaisir pour aller visiter les grottes, et comme il fallait au moins trois jours et deux nuits pour tout voir dans ce labyrinthe, on amenait des ânes chaînés de provisions et de lumières , afin de ne pas être pris au dépourvu.
Quant à moi, comme tous les autres touristes, je m'étais promis de visiter un jour ou l'autre ces Mammoth Caves, et je me « tins ma parole » un beau jour, en compagnie de trois des plus charmantes dames de Lexington , de leurs frères et de leurs père et mère; famille hospitalière à laquelle j'avais été chaudement recommandé par des amis communs.
Au dessert de l'un des excellents dîners auxquels j'étais convié chez M. et mistress Rush , on vint à parler d'histoire naturelle, d'animaux, d'oiseaux et de poissons, et l'un des fils de la maison s'écria ;
« Vous ne connaissez pas, j'en suis certain, Monsieur,
s yeux.
- Non, répondis -je, et je voudrais voir ce phénomène pour y croire.
— Rien n'est plus facile, ajouta M. Edmond Rush, et mieux que cela, vous en mangerez de frits sur place, au bord du lac où on les pêche. Pour cela il faut pénétrer au milieu des Mammoth Caves, et je vais organiser pour demain une excursion dans cette merveille du monde, la plus extraordinaire qui existe, je le dis bien haut, sans crainte d'être taxé de forfanterie américaine. Voilà qui est convenu , n'estce pas? nous irons tous en famille; tous, y compris les domestiques pour nous servir. Je ferme ma maison, et j'emporte la clef dans ma poche.
M. Rush passa le reste de la journée à veiller aux pré-
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paralifs de notre voyage; car il y avait six lieues de la maison de campagne où nous nous trouvions jusqu'à l'entrée des grottes des Géants , et notre personnel , composé de dix personnes, y compris les deux domestiques, nécessitait l'emploi de trois véhicules.
Le lendemain matin à la pointe du jour, nous partîmes de Rush-Bee-Hive,\a « ruche de M. Rush », jeu de mot américain sur le nom du propriétaire, et deux heures après, ayant- traversé un pays accidenté , sillonné par une route des plus pittoresques tracée au pied des monts Cumberland, le long des cours sinueux du Green-River, nous parvînmes à Voriflce des Mammoth Caves , placé au centre d'une masse de rochers calcaires et dénudés.
Tout d'un coup, comme si le sifflet d'un machiniste eût fait changer le décor, ces rochers s'abaissent et forment une vallée couverte de chênes, de noyers et d'ormeaux que l'on dirait presque alignés et plantés par la main de l'homme. Là s'élève un hôtel splendide, meublé avec goât, tenu avec le plus grand soin, où le voyageur, à son ai^' rivée et au retour de son excursion, trouve un comfort très—
L'orifice de ces grottes se montra béant à nos yeux, à deux cents pas de l'hôtel , vers l'extrémité d'un « glen » ombragé par des pins et des mélèzes, auxquels s'entrelacenl les vrilles de la vigne sauvage et des lianes flexibles. Nous trouvâmes, en approchant, des monceaux de cendres, et sur la droite, au détour d'une roche, un courant d'air frais nous annonça que l'ouverture était devant nous , sombre et silen-. cieuse comme l'est l'antre de Delphes , maintenant qu'il ne rend plus d'oracles.
Un ruisseau coule sans bruit au pied des cent marches abruptes taillées dans le roc par la main de l'homme, et ses eaux disparaissent dans un abîme creusé par le grand architecte du monde.
Là commença pour nous tous cette série d'émotions qui devait durer pendant trois jours et les deux nuits que nous
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devioQS séjourner dans les grottes américaines. Les trois guides qui dirigeaient notre marche dans ce labyrinthe souterrain allumèrent des torches de résine , et les distribuèrent à la ronde. Le premier endroit où ils nous conduisirent fut la salle où, en 1823, les mineurs de salpêtre découvrirent le squelette d'un géant dont la taille avait dû êlre fort remarquable , alors qu'il était revêtu de chair et plein de vie; car ses os mesuraient huit pieds et demi de longueur. Longtemps ils demeurèrent exposés hors de leur tombe; mais les craintes superstitieuses de ces travailleurs engagèrent le chef de l'entreprise à faire enterrer profondément ces restes curieux, que le temps a maintenant réduits en poussière.
A quelques pas plus loin s'offrit à notre vue une porte vermoulue, quoique encore solide, qui, tournant sur ses gonds , laissa échapper un tel courant d'air que nos torches s'éteignirent : c'était là, à vrai dire, la véritable ouverture de la grotte, .
Nous suivîmes en entrant le vestibule étroit qui conduit à a l'avenue d'Audubon » , murailles de pierre polies comme du marbre, sans fissure, sans autre ornement naturel qu'une corniche à longues baguettes superposées. C'était jadis un Cl champ de repos », et les naturels qui occupaient le pays avant la colonisation y ensevelissaient cette race de géants disparue de nos jours. « L'avenue d'Audubon » est longue d'un kilomètre et demi, et à son extrémité se trouve un puits profond de vingt-cinq pieds, où sourd une eau limpide comme du cristal , et autour duquel s'élèvent des colonnes dont les volutes vont se perdre dans les ténèbres de la voûte ; à droite se trouve la « chambre des Chauves-Souris » , fausse appellation , car on n'en trouve pas dans les grottes.
En revenant sur nos pas, nous pénétrâmes dans la « Grande Galerie », vaste tunnel de seize mètres de largeur, sur autant de hauteur, qui conduit aux a Kentucky Cliffs », ainsi nommes par leur ressemblance avec les montagnes perpendiculaires qui bordent ta rivière Kentucky. Là , en descendant environ une vingtaine de marches, nous trou-
vâmes une vaste salle, que sa forme et son archileclure font ressembler à une église dans laquelle près de cinq mille personnes pourraient se réunir. Sur une des parois
la nature a modelé une chaire où l'on parvient par une galerie latérale. Déjà ce lieu a été plusieurs fois témoin de cérémoniea religieuses, et l'acoustique y est si extraordinaire, qu'un orateur parlant de sa voix naturelle produit autant d'effet que s'il criait à pleins poumons. Une torche plantée à la place de l'autel suffit pour éclairer cette église; car la flamme, en s'élançant, frappe de lumière les pointes diamantées des stalagmites et des stalactites , qui reproduisent cet éclat comme le font les facettes d'un miroir de Venise.
Quelques Américains excentriques ont donné des concerts dans cette enceinte, et l'on assure que jamais salle construite exprès polir la musique n'a réuni aussi bien que celle-ci toutes les conditions requises.
En sortant de cette grotte, les guides nous montrèrent la plus grande mine de salpêtre du monde entier , mine dont la richesse est inépuisable.
A quelques pas plus loin, « l'avenue Gothique », ainsi nommée par son aspect quelque peu ressemblant à l'archilecture du moyen âge, frappa nos regards par sa distribution grandiose. Là, cinq ans auparavant, se trouvaient encore deux momies enveloppées de peaux de daim, tatouées et peintes en blanc. L'une d'elles, appartenant au sexe féminin, était d'une haute stature et de formes trèscorrectes. L'examen des objets qui entouraient ces débris humains, tels que quatre paires de mocassins, deux sacs de grandeur différente, cinq ornements de tête faits avec des plumes d'une couleur éclatante, sept aiguilles à coudre en os, des sifUets et grand nombre d'ustensiles de ménage , prouvèrent à ceux qui découvrirent ces squelettes dans le sépulcre de forme carrée où ils étaient couchés, que tous les deux appartenaient à la race indienne. L'un fut transporté au Muséum de Cincinnati, et disparut dans l'incendie qui détruisit cette collection ; quant à l'autre , il se voit encore de nos jours au Musée britannique.
A quelques pas de « l'avenue Gothique », le^uide nous montra une cloche suspendue, qui, frappée au moyen d'un bâton , produit un son ai^entin. Un vandale de Philadelphie s'était amusé, quelques mois auparavant, à briser cette curiosité, qui était peut-être unique dans son genre. On passa ensuite dans le lieu nommé le « Berceau de Louise » , puis à « la Forge de Vulcain «, et enfin dans la " chambre des Souvenirs », où chacun de nous, au moyen de la fumée de notre torche , traça son nom sur les parois de la voûte étincelantes de blancheur.
Nous pénétrâmes , après avoir suivi un long corridor ,
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dans la « salle des Stalagmites >, un des monuments les plus remarquables de ces « grottes des Géants ». L'imagination ne peut se faire une idée des beautés que la nature a créées à cent mètres au-dessous du sol. Les facettes de diamants.
les colliers de perles brillantes, les losanges d'émeraudes les plus finement taillées , toutes les merveilles de l'atelier d'un lapidaire ont été enchâssées dans la voûte, sur les parois et les sveltes' colonnes de cette salle. On croirait, à l'aspect de ces stalactites alignées et d'une grandeur égale, se retrouver sous le toit de Notre-Dame , alors qu'elle sortit achevée des mains de son architecte.
Plus loin , les guides nous firent asseoir dans la « Chaise
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du diable », pilier massif au sommet duquel se dresse un fauteuil de pierre. Nous visitâmes après les « Redoutes de Napoléon », — la « Tête d'éléphant », — le trou profond appelé le « Saut des amoureux », — le « Pilier de cristal n, — la B cave des Sels » , et enfin le « Dôme d' Annetti » , où l'on rencontre une admirable cascade dont les eaux se perdent dans un puits profond.
De la « Grande Galerie » nous pénétrâmes dans la « salle de Bal » , vaste dôme de forme elliptique , au centre duquel s "élève une rotonde à colonnettes que la nature semble avoir destinée à contenir un orchestre. Le sol lisse et horizontal y est fort propice- à la danse. La mag-ie de ce lieu, les échos qui répètent chaque son, tout semble inviter au plaisir. A quelques pas plus loin, nous baignâmes nos pieds dans la « source des Willis », autour de laquelle les mineurs parquaient les bœufs dont ils se servent dans leurs labeurs, et qui vivaient là depuis six ans, forts et vigoureux, sans avoir jamais revu la lumière du jour, depuis l'heure où on les avait introduits dans ce souterrain.
En continuant notre route sur la droite, nous trouvâmes le s mausolée du Géant », rocher monumental qui ressemble à un sarcophage, et dont les quatre coins sont crénelés comme une tourelle du moyen âge. Puis nous pénétrâmes dans le a Grand Coude », tunnel arqué, orné de stalactites multiformes , qui , éclairé par des feux de Bengale dont s'était muni M. Rush, offrit à nos yeux le plus magique spectacle. A gauche se trouvent les « chambres des Malades » , ain non mée par leurs propriétés curatives pour ceux qui nt attaqu de la consomption. Il y a là une cinquantain d ellul s toutes meublées, où les malades sont quelqu f un au nombre de quinze à vingt. Noos troovâme a tt ép q le des infirmiers et un médecin qui habitaient avec les patienta , et leur prodiguaient les soins nécessaires.
A quelques mètres au delà de la dernière cellule, nous entrâmes dans la u chambre des Étoiles » , enceinte im-
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mense offrant à l'œil un effet d'optique inimaginable. La voûte, fort élevée en cet endroit, semble constellée de tous les diamants du ciel, et lorsque la flamme de nos torches fit briller leurs facettes polies, nos paupières furent
forcées de s'abaisser devant l'éclat de ces lueurs incandescentes.
Au milieu de cette salle, les Indiens avaient jadis exposé le corps d'un de leurs chefs, et l'on retrouve encore les longues perches au sommet desquelles le cercueil était alors placé.
Nous parcourûmes ensuite les passages à la voûte desquels des substances salines se balançaient en longs flocons 14»
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et retombaient comme de la neige en poussière, au moindre souffle, au plus léger mouvement. Nos habits étaient couverts de cette poussière blanche , au point que nous paraissions tous être enfarinés.
Au pied de la « Cataracte », grande nappe d'eau qui s'engouffre dans un entonnoir à l'orifice béant et terriflque, nous nous assîmes tous pour diner. Ce lieu, consacré à cet usage, est vraiment très-bien approprié à cette agape souterraine; tout semblait nous convier à ce repas, les bancs et la table que la nature a préparés, et la fatigue qui depuis le matin avait aiguisé notre appétit.
Du reste, les provisions apportées par notre hôte étaient exquises, et notre bande y fît grand honneur. Pendant ce repas, j'inlerrogeai de nouveau M. Edmond Rush au sujet des poissons aveugles.
H Patience, cher monsieur, nous avons encore trentesix lieures à passer dans ce souterrain avant d'arriver au lac où on les pêche. Mais vous ne perdrez rien pour attendre. »
Je me tins pour averti , et ne parlai plus , ce jour-là , des phénomènes ichthyologiques.
En poursuivant cette exploration , nous arrivâmes à la « chambre enchantée du Solitaire», sorte d'Alhambra mauresque, où les stalagmites réunies aux stalactites assumaient des formes admirables de grâce et de délicatesse.
De là nous passâmes dans « le Temple », rotonde immense, bien plus large que la grotte célèbre d'Antiparos, - et que quelques voyageurs enthousiastes trouvent d'un aspect bien plus grandiose que le dôme de Saint- Pierre de Rome, ou celui de la mosquée de Sainte-Sophie à Constanlinople.
C'est là que les caravanes qui explorent les « grottes des Cléants » font habituellement leur première halte pour passer la nuit : chacun s'enveloppe dans une couverture, et l'on s'endort bientôt d'un sommeil profond.
Le maître de « Rush-Bee-Hive » avait eu plus de pré-
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caution. D'ailleurs nous avions des dames qui se fussent très-mal trouvées de coucher sur la dure, el, pour pourvoir à leur comfort », le mari et le père avaient fait charger sur
les deux ânes quatre hamacs de fil d'aloès, que l'on appendit à des clous solidement fixés dans les parois de la grotte du « Temple ».
Rien n'est plus fatigant que ces excursions souterraines , et la bonne mistress Rush, quoique très -bien portante, réclamait impérieusement son lit. On s'occupa d'abord d'elle, puis de ses trois filles, et ensuite chacun songea à luimême.
A l'exemple de mes camarades de voyage, je m'enve-
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loppai dans une couverture de laine et m'étendis sur un amas de feuilles sèches, de l'espèce des fougères, qui formait un matelas très-douillet. Je ne tardai pas à m'endormir, et ne me réveillai que le lendemain matin à six heures, lorsque les guides nous avertirent qu'il était temps de nous remettre en route.
Le café avait été préparé à l'avance, et dès que le lunch » matinal eut été apprécié par nous tous, on reprit la marche.
Nous passâmes d'abord dans la grotte appelée la " Sébile » , à cause de la forme de son sol , qui est creusé en rond et ressemble à un de ces augets de bois qui servent aux usages de la cuisine. Puis nos pas se portèrent dans les « Salles désertes », dont le silence de mort n'est troublé que par le bruit des torrents qu o 1 t d tous les côtés leurs eaux avec fracas. A l'aide d I 11 I dément fixées nous montâmes dans une autre aile f t u euse, appelée le « Dôme de Gorin », que les lu u de la lia nme de Bengale éclairèrent comme s'il était à lut C'est à l'extrémité de ce lieu enchanteur que l'on parvient au a Maëlslrom 0, gouffre dont la -forme ressemble à celle d'un fer à cheval, et au milieu duquel s'avance un rocher en forme de cap. Le guide alluma des brindilles el des torches de papier qu'il jeta dans cet abîme, où nos yeux les perdirent bientôt au milieu de l'obscurité.
Un des guides nous raconta que six mois auparavant un jeune homme de Louisville résolut de descendre dans ce gouffre. U lixa autour de son corps un câble enroulé autour d'un cabestan confié aux soins de deux amis, qui devaient obéir à différents signaux convenus à l'avance. Muni d'une lanterne, d'un briquet et d'allumettes soufrées, il se lança dans l'abîme sans se laisser émouvoir par les bruits terrifiants qui se faisaient autour de lui, bruits causés par les éboulements de terre et de roches.
Parvenu à une quarantaine de pieds de profondeur , le hardi touriste posa les pieds sur une sorte de plate-forme où
aboutissaient quatre avenues percées dans les parois des rochers. A cent mètres au-dessous, un torrent se précipitait dans l'abîme avec un fracas infernal.
L'audacieux ne continua pas moins son exploration, et il descendit encore le long de la cataracte. Un moment sa lanterne vacilla et faillit s'éteindre, l'écume lui jaillit au visage; mais , sans céder au moindre sentiment de terreur, le jeune homme descendit encore et toucha le fond de cet abîme.
Devant lui il trouva une galerie circulaire de treize pieds de circonférence, où aboutissait un couloir exigu qui le conduisit dans une petite chambre dont le sol, formé d'un cailloutis très-noir, était constellé de pierres aussi blanches que l'ivoire. Les eaux de la cataracte tombaient dans l'entonnoir de la première pièce , d'où elles s'échappaient par de nombreuses fissures naturelles. Où se rendaient-elles? Où s'engloutissaient-elles? C'est encore là le secret de Dieu.
Quelles que fussent les recherches du jeune Américain, il ne trouva pas d'autre issue, et quand il voulut remonter, il lui fallut répéter très - longtemps ses signaux avant de se faire comprendre. Ses amis devinèrent enfin, et l'ascension rétrograde recommença. Quand l'explorateur arriva à la hauteur de la première plate-forme, il s'y arrêta pour mieux l'examiner. Dans ce but, il détacha la corde de son corps pour pouvoir circuler librement; mais un faux pas lui fit lâcher à la fois le bout de la corde et la lanterne. Par bonheur cette dernière ne s'éteignit point; mais la corde, entraînée par sa pesanteur, avait repris sa perpendiculaire et flottait au-dessus de l'abîme.
Le jeune homme comprit le péril dans lequel il se trouvait, et, sans perdre la tête, il s'ingénia pour pouvoir ressaisir son câble, le fil d'Ariane de son exploration dangereuse. S'accrochant aux fissures des rochers à l'aide de ses mains, il parvint enfin à rattraper la corde à l'aide de son pied. Il était sauvé, et, pour ne pas tenter de nouveau la Providence, il attacha solidement sa corde à un rocher ba-
saltique.. Puis il s'aventura dans l'avenue composée d'immenses arcades de rochers au milieu desquels régnait un silence de mort. A une distance d'environ deux cents mètres, l'avenue était fermée par une muraille, ou plutôt par l'éboulement d'une roche lézardée et presque à jour; car il sentit un courant d'air violent à travers ces Assures. Les trois autres avenues n'avaient rien de plus curieux que la première.
L'explorateur de Louisville song de ses amis, qui l'attendaient avec i.
d'émotion , tandis que lui souriait un sang-froid sans pareils. Un des s'évanouit en le revoyant sain et sa
Le guide qui nous avait fait ce l'ascension du jeune homme la c suite du frottement contre le cab' s'enroulait, et que les amis de ce toutes les peines du monde à éteindre l'étoupe enflammée.
La visite qu'avait accomplie le citoyen de Louisville n'a pas été depuis renouvelée, et, quelle que soit mon audace dans des aventures de tout genre , j'avoue très-humblement que cette folie n'eAt pas été de mon goût.
Un pont jeté sur celte crevasse nous conduisit au lieu appelé « avenue de Pentico », tunnel de quatre kilomètres de long, affectant dans son architecture la forme gothique aux ogives élancées, à l'extrémité de laquelle on trouve le « Buisson d'ananas », superbe stalagmite dont les contours offrent la forme de ce fruit estimé. Nous suivîmes ensuite les 1 zigzags », passages losanges, étroits et bifurques, qui aboutissent à la " Halte du bandit ». On désigne par ce titre un rocher conique au sommet duquel le guide monte pour produire un effet théâtral. De là, au moyen de cordes à noeuds, à travers des fentes resserrées et presque impénétrables, nous parvînmes au sommet du «. Dôme géant n , où l'on prit le repas du soir et où l'on passa la seconde nuit.
Je passe encore sur les incidents de cette soirée, qui ressembla à peu de chose près à celle de la veille, à cela près que mon ami Edmond Rush me promit, de la façon la plus solennelle, que le lendemain matin il me ferait
déjeuner avec des goujons aveugles. Je m'endormis donc avec cette douce pensée, caressée plutôt par ma curiosité que par ma gourmandise.
Je ne me doutais pas, en me livrant au sommeil, que je me trouvais si près, — à une portée de fusil tout au plus, — d'un lac poissonneux, placé à plus de trois cents mètres au-dessous de la surface du globe, et considéré, à juste titre, comme une des plus grandes curiosités du globe.
Quelques minutes après nous être mis en marche, nous nous trouvâmes sur le bord de la « mer Morte », vaste nappe liquide , laquelle ne parait avoir aucun courant , mais dont les eaux doivent indubitablement s'écouler et se renouveler par des conduits inconnus. Une barque était là, amarrée au rivage. Quatre personnes de notre compagnie , — deux des demoiselles Rush , un des guides qui ramait et moi , — nous montâmes sur cet esquif, tenant des torches à la main pour notre plaisir comme pour celui des amis restés sur la rive de ce lac infernal. On eût dit, à nous voir, que la mytholo^e n'était point une fable. C'était Caron traversant le Styx avec trois ombres ayant versé dans ses mains le tarif obligatoire. Les lueurs des torches qui brûlaient sur les bords donnaient encore à ce tableau un aspect tout à fait salanique.
Il va sans dire que l'on avait apporté , pour la pêche promise, un filet carré formant poche dans le milieu, à l'aide duquel, à trois reprises différentes, nous réussîmes à pêcher, sans aucune difflçullé, deux cents et quelques goujons en tout pareils au plus gros de nos rivières , avec cette seule différence bizarre que le Créateur les a privés d'yeux.
Je pris plusieurs de ces poissons, les uns après les autres, dans les mains, pour les mieux examiner, et je m'extasiai en contemplant cette excentricité de la nature, qui, peuplant un lac souterrain, avait jugé avec raison que l'organe de la vue était inutile aux êtres doués de nageoires qui devaient l'habiter. A part cela , les goujons de la « mer Morte » des Mammoth Caves étaient allongés, ténus, la tête camuse, terminée par une bouche ornée de deux barbes de deux centimètres de longueur.
Tandis que j'examinais cette curiosité d'histoire naturelle, nos guides avaient allumé du feu et mis la poêle sur le charbon. Le beurre grésillait, les poissons cuisaient, et lorsqu'on nous les servit tout fumants sur la nappe étendue sur le sable , près de la rive , je pris un vrai plaisir à goûter à ces goujons exceptionnels , dont le goût me parut exquis et la chair très-savoureuse.
Les goujons du Dead Sea ne se conservent pas : quelques heures après avoir été pêches, ils sont gâlés, si on ne les a point employés. C'est là une autre particularité de cette espèce unique au inonde.
11 noys fallut partir, dès que le déjeuner fut terminé; car il s'agissait de sortir des cavernes avant la fin du jour, afin de ne pas être forcé de coucher encore sous ces rochers. Nous longeâmes alors un courant rapide nommé la " rivière Écho » , coulant sous une voiile haute seulement de trois pieds, et qui, en cas d'orage subit, lorsque les eaux s'élèvent au-dessus du niveau habituel, ont souvent forcé ceux qui se trouvaient au delà à attendre patiemment l'écoulement de leur crue subite. Depuis un an , l'on a découvert un passage supérieur, que son exiguïté a fait nommer « le Put^atoire ». Une des plus grandes curiosités de la grotte des Géants est sans contredit la quantité de ces courants , qui n'ont aucune issue extérieure, et dont la source comme l'écoulement n'ont point encore été découverts.
Des passages appelés « El-Ghor », — avenue SiUyman », — « galerie Wellington », nous parvînmes, au moyen d'une échelle de deux cent trente pieds, à « l'Elysée », à l'entrée duquel coule une source d'eaux sulfuriques, dont les parois sont couvertes de stalactites semblables à des pampres ornés de leurs grappes ; ce qui a fait donner à ce lieu Le nom de la B Vigne de Marie ».
Un peu plus loin nous visitâmes le « Saint- Sépulcre », imitation parfaite de la tombe du Christ en Judée. Là les stalactites ont pris , sur les côtés , la forme de longues draperies arrangées avec élégance, et au plafond l'aspect de lampes pareilles à celles que l'on voit suspendues dans la chapelle sainte.
Le I cabinet de l'antiquaire Cleveland » est, aux yeux de tous les visiteurs, la plus admirable merveille de cette grande merveille du Kentucky. Là mon imagination féconde me ûl retrouver, sans difficulté des panoplies, des tableaux, des bas-reliefs, des curiosités de toutes sortes, vrai
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musée pareil à celui que Pierre Révoil, mon père, fondateur et directeur de l'École de peinture de Lyon, avait autrefois assemblé à grand frais, et qu'il vendit, en 1829, au roi Charles X.
Dans la salle des « Boules de neige », dont le sol est couvert de stalagmites rondes et blanches comme l'albâtre, nous entrâmes dans la « cave des Montagnes rocheuses i , où d'énormes morceaux de granit superposés représentent le chaos, et à l'extrémité de laquelle nous passâmes dans la B salle Crc^ham n, la plus extrême partie encore explorée de la grotte des Géants.
Là se terminait notre excursion. M, Rush, qui commandait nos guides, s'était entendu avec eux pour que nous revinssions sur nos pas par le plus court chemin; or, comme nous n'avions plus rien à visiter et que l'on pouvait suivre , à peu de chose près, une ligne droite au lieu de tourner et de retourner sur ses pas , il nous fallut seulement quatre heures pour rejoindre la première salle et repasser sous la voûte béante par laquelle nous avions pénétré dans les " grottes des Géants ».
La vue du soleil resplendissant nous réjouit tous au suprême degré. Nos yeux, d'abord éblouis, se firent bientôt à ce grand éclat de la lumière céleste , et si nul parmi nous ne regrettait le temps qu'il avait passé sous terre, je dois ajouter qu'aucun ne désirait recommencer le voyage. Nos guides seuls , — et pour cause , — eussent repris leur bâton de voyage et rebroussé chemin.
Une bonne nuit passée â » Mammoth Caves Hôtel >; une charmante journée écoulée dans les environs, dont le paysage est des plus pittoresques, nous rendirent à tous. Mesdames, MM. Rush et moi , notre gaieté quelque peu émouasée dans les ténèbres , et le soir, autour de la table , en sablant quelques bouteilles de pur moët, nous buvions à nos santés respectives et à la bonne chance que nous avions eue de sortir sains et saufs de cette vaste caverne.
J'ose espérer que mes lecteurs m'auront suivi sans ennui
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à la pêche dans ce souterrain naturel, qui n'a rien d'égal sur les deux hémisphères , grottes uniques dans leur genre , que la main des hommes n'a jamais souillées de son contact, et qui s'offrent aux yeux des touristes avec la pureté virginale d'une fleur à peine entr'ouverte aux fraîcheurs de la brise. Les Mammoth Caves contiennent deux cent vingtsix passages, quarante-sept chambres ou salles, huit chutes d'eau , trois lacs et vingt-deux rivières ou torrents.
J'ajouterai, comme complément à celte peinture fidèle., que la merveille du Kentucky ne contient ni reptiles ni animaux nuisibles, que l'air y est si pur que la décomposition et la putréfaction des corps n'y ont jamais lieu, et, enfin, que le feu y est toujours aisément entretenu. La température de la grotte des Géants , hiver comme été , est de cinquante-neuf degrés Fahrenheit.
L'Amérique Septentrionale avea ses forêts impénétrables, ses fertiles prairies, ses lacs profonds, ses hautes montagnes, ses cataractes et ses grands fleuves, est certainement une des contrées les plus riches et les plus pittoresques du monde. Presque toutes ces merveilles de la nature sont aujourd'hui des heux de pèlerinages scientifiques et artistiques. Elles sont d'ailleurs si nombreuses et si variées qu'il est difficile de décider quelle est celle à laquelle on doit accorder le plus d'admiration. Quant à moi , je ne connais rien qui doive être comparé au Mississipî', et je crois que mes lecteurs parla-
■ Le Dom de MUsissipi est une corruption de celui que les Indiens donnent à ce neuve, et que l'on a poétiquement traduit paru le Père des eaux. » Noua pensons qu'une version litttirale eût été meilleure et plus
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su LES ALLIGATORS
geront mon opinion quand ils se représenteront la prodigieuse fécondité que communique ce lleuve à ta vallée qu'il arrose, en l'immensité de son cours majestueux,
Presque tout le pays que traverse le Missisaipi est un sol d'alluvion composé d'un terreau noirâtre et vierge qui, par la prodigieuse végétation dont il se couvre , semble appeler la main du cultivateur. On y chercherait vainement une seule pierre , si ce n'était vers les sources. Ce sol d'alluvion forme sur les bords de faibles jetées qui suffisent à retenir les eaux, au moins pour quelque temps, car il n'est pas de fleuve plus capricieux que celui-ci. Il a un cours tellement sinueux , que ta boussole d'une embarcation qui le descend se dirige successivement vers tous les points de l'habitacle ; et il change si souvent de lit, qu'à chaque voyage les plus habiles bateliers ont peine à reconnaître les rives.
Loin de suivre avec soumission les nombreux détours que la nature semble lui avoir imposés pour retarder l'impétuosité de ses eaux , et l'empêcher de se précipiter vers la mer sans avoir accompli sa mission de fertilisation , il lutte avec une énei^e toujours croissante contre les faibles digues qu'il s'est lui-même formées, les renverse souvent et se coupe, à travers la plaine, un nouveau chemin où il doit rencontrer des obstacles nouveaux et quelquefois capables de le faire refluer vers un autre point de son ancien lit. Ces nouvelles directions s'appellent dans le pays des a traverses. » Il arrive par là que des terrains considérables sont entraînés et détruits, que d'autres, situés jadis près du fleuve, en sont aujourd'hui distants de plusieurs lieues, et que tel village qui se trouve sur la rive droite était naguère sur la rive gauche. Ces terrains , qui passent ainsi d'un bord à l'autre , se nomment des B rognures ».
caracUristique, En général, les QousiodieoB aonlémiaemmeiit docrtplifg. Celui-ci vient de miiaah et de tippa/t, jracinea du dialecte de la Dation de Choctawa, qui jadis occupa presque tout le littoral du Qeuve, et dont il reste encore des tribus, au nord, dans l'Ohio, et au sud, dans les Florldes. La réunion de ces deux mois signille u vieux, gros. Tort. "
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Le courant , en faisant ces « traverses » , emporte à la surface de ses eaux des monceaux d'arbres immenses , débris des forêts primitives, qui dansent sur les vagues comme autant de brins de paille, jusqu'à ce qu'une pointe de terre les arrête. Ils s'y allumèrent pour y pourrir à loisir, et couvrent ainsi quelquefois une étendue de plusieurs milles. On voit les branches noires et colossales s'élever au-dessus des eaux comme d'énormes serpents à l'agonie ; cela forme une scène de désolation difficile à décrire. Ces masses d'arbres flottants et entrelacés ont reçu le nom de « radeaux ».
D'autres arbres s'accrochent au fond de la rivière par les racines ou par les branches et conservent pourtant assez de liberté pour obéir alternativement à la force du courant, qui tend sans cesse à les coucher au fond, et aux lois de la pesanteur spécifique, qui tend à les maintenir à moitié hors de l'eau dans une position perpendiculaire. Il en résulte un mouvement de va-et-vient aussi curieux que redoutable ; l'arbre, [et ce sont des arbres de quatre-vingts à cent pieds de haut) après avoir été abaissé jusque sous la surface, se relève lentement de manière à se trouver presque droit , puis incline de nouveau sa tâte chauve avec une grâce qui ne messiérait pas à un courtisan du vieux monde.
Les bateliers ont donné à ces arbres terribles le nom pittoresque de te scieurs de long ». De grosses barques passent quelquefois sur les « scieurs » en descendant te fleuve, et les retiennent sous l'eau jusqu'à ce que le courant et le vent les aient mises à l'abri de tout danger; mais si, en remontant, quelque enfant du génie de Fulton se laisse saluer de trop près par l'exquise politesse d'un « scieur de long » il sera trop heureux d'en être quitte pour une avarie grave, un mât fracassé ou une roue brisée , tandis que le v scieur » se relève , secoue l'eau de sa tête branchue, et se replonge gaiement comme s'il se réjouissait d'avoir ainsi manifesté sa puissance.
Il y a encore des arbres qui se fixent solidement au fond , et dont les troncs allongés , dépourvus de branches , offrent à
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la navigation un des plus dangereux obstacles. Un rocher taillé en pointe et placé là à dessein ne serait pas un plus formidable écucil que ces « chicots ». Qu'un fort vaisseau mette ses bossoirs en contact avec un s chicot n, il aura infailliblement les flancs déchirés comme s'ils étaient de papier ; on le verra alors frissonner comme uh être animé qu'on frapperait au cœur, puis s'enfoncer.
L'étendue du Mississipi dépasse toute croyance. Prenant sa source dans un pays couvert de neiges éternelles , il peut porter le voyageur jusqu'aux contrées où la chaleur est accablante. Il passe donc par presque tous les climats. En outre , il reçoit dans son sein les tributs de quatre grandes rivières, l'Arkansas, le Red, l'Ohio et le Missouri, dont les longueurs, réunies à celles de nombreux affluents, forment plus de trois mille lieues. Toutes ces énormes masses d'eaux sont comme englouties dans le golfe du Mexique, en passant à travers les douze canaux qui lui servent d'embouchures , et dont trois peuvent donner passage à des vaisseaux de guerre du plus grand tonnage.
Je descendais un matin le fleuve Mississipi , de Natchez à Bâton-Rouge, à bord de l'une de ces maisons flottantes que l'on appelle steamboats. Nous longions le rivage du côté de la rivière Rouge, lorsque mes yeux, qui suivaient les méandres du fleuve, tombèrent sur le premier alligator que j'eusse jamais vu. L'animal, fort propre, contre l'habitude de ses pareils, courait sur un banc de sable, au soleil, comme pour faire sécher sur ses écailles rugueuses l'eau mêlée à 4a boue du fleuve.
Je poussai un cri de surprise qui réveilla de son apathie un homme étendu sur un des bancs cloués le long du bastingage du bateau à vapeur.
Il Qu'esl^^e donc ? fit-il.
— Un crocodile! répondîs-je.
— Non, c'est un alligator. — Bah! la belle affaire; mais dans toutes lesflaques d'eau, lagunes ou bayous qui croupissent aux environs de la Nouvelle- Orléans, comme aussi sur
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les bords de la rivière Rouge ou du lleuve Arkansas, vous verrez des alligators en bandes, accroupis sur l'écbine de quelque « chicot » IloUant à la surface des eaux, qui chauffent leurs écailles fangeuses aux rayons du soleil. »
J'écoutais de mes deux oreilles mon interlocuteur, qui continua ainsi son discours ;
« Ici l'on aperçoit de jeunes caïmans cramponnés sur le dos de le'urs mères, d'autres qui se battent entre eux, poussant des beuglements que l'on pourrait comparer à ceux d'un troupeau de bœufs. Le fleuve Red et la rivière des Arkansas ont été pendant longtemps peuplés de myriades d'alligators. Sur les bords de ces deux courants, ils étaient si nombreux qu'ils couvraient le sol ; mais depuis que la navigation y est établie, depuis que les bateaux à vapeur effraient même les poissons et les oiseaux par leur bruit insolite, le nombre de ces animaux est prodigieusement diminué. Il y a en outre une cause qui a hâté, aussi bien que la civilisation, la disparition des alligators , c'est la mode américaine , qui existait il y a peu de temps encore, de ne porter que des chaussures de cuir d'alligator et de ne faire des selles qu'avec la dépouille de cet ovipare. Cette branche de commerce occupait, il y a cinquante ans, plus de trois mille personnes. Bientôt on s'est aperçu que la peau de l'alligator était bien plus pénétrable à la pluie et à l'humidité que celle du bœuf et du cheval , et la chasse a cessé. Le seul mérite de ces cuirs était leur souplesse et la facilité qu'avait le corroyeur à les gaufrer et à les couvrir de figures ineffaçables. Avec les procédés actuels, tous les cuirs sont devenus propres à cet usage.
— Vous me paraissez très au fait de tout ce qui a rapport aux alligators , dis- je à mon. Américain, et je suis persuadé que vous avez fait une étude spéciale de leurs mœurs. Vous êtes chasseur, sans doute?
— Oui , me répondit-il , et j'ai passé des journées entières à étudier la vie de ces horribles reptiles. Je me plaisais à voir les alligators se reposer ou sur des troncs d'arbres au milieu de bayous , ou sur les berges d'une lagune ou d'une rivière.
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Souvent aussi, à l'époque où les femelles font leur.nid, je me suis surpris à demeurer accroupi sur une bei^, caché sous le feuillage touffu d'un raisînier, dans le but d'examiner les moyens employés par ces reptiles pour déposer en sûreté les fruits de leurs amours. Les nids des alligators se trouvent habituellement sur les bords de l'eau , au milieu des roseaux ou des ronces. Figurez-vous un amas de branches et de feuillage superposés et façonnés en forme de navette. La femelle pond, dans ce trou fangeux, de cinquante à soixante ceufs gros comme ceux d'une dinde, qu'elle a soin de recouvrir des mêmes matériaux. Seulement, au-dessus de ce nid, elle apporte de la terre qu'elle pétrit, et au moyen de laquelle elle forme un cône si solide qu'on peut le piétiner sans parvenir à l'écraser. L'incubation dure de trente à quarante jours, pendant lesquels la femelle ne quitte son nid que pour aller chercher sa nourriture. A cette époque , il est très-dangereux de se trouver sur son passage. Les œufs d'alligator éclosent tous à la fois le même jour, et à peine les jeunes caïmans , vifs et sémillants comme des lézards, sont-ils sortis de leur coquille, nettoyés et lustrés parleurmère, qui les lèche avec sa langue râpeuse, qu'elle les mène dans les mares les plus éloignées de l'œil de l'homme; mais là pourtant, malgré la vigilance maternelle, ils deviennent la proie d'oiseaux pêcheurs de toutes sortes.
— Voilà vraiment des détails fort intéressants, dîs-je à mon narrateur. Mais de quoi se nourrit un alligator? de poisson ou de chair? Est-ce le jour ou la nuit qu'il se met en chasse ?
— Les alligators ne rôdent que la nuit pour chercher leurs ahments, qui consistent généralement en tortues, grenouilles, oiseaux et jeunes cochons- pécaris égarés ou surpris au moment où ils viennent s'abreuver dans les eaux où vit l'alligator. J'ai maintes fois remarqué que les allures de cet amphibie sont assez vives dans un courant profond ; mais une fois à terre, ses courtes jambes, pareilles à celles d'un chien basset, se refusent à soutenir sa longue queue et la
DE LA LOUISIANE ET Dtl TEXAS 341
masse de son corps. II se traîne, il rampe plutôt qu'il ne marche , et sa queue trace dans la vase un long sillon qui ressemble à celui de la charrue dans un long guéret. L'alligator, dans son élément, au miheu d'un fleuve ou d'un lac, ne craint pas la poursuite du chasseur. Au besoin , il plonge et nage entre deux eaux , de manière à échapper à la mort qui le menace. Mais dès qu'il est sorti sur le rivage , à quelque distance des bords , aussit&l qu'un bruit inaccoutumé se fait entendre, ou qu'un être qui lui est inconnu , homme ou animal , dirige ses pas de son côté , loin de chercher à se défendre et à attaquer , il se blottit et reste aplati sur le sol , ne perdant pas de vue l'objet de sa crainte , mais conservant la plus grande immobilité. Si l'ennemi s'approche, alors il paraît reprendre un certain courage, il s'enfle comme la grenouille de votre bon la Fontaine, souffle et fait sortir de sa gueule des sons pareils à ceux d'un ibis>brun ou d'un soufflet de forge. A le voir ainsi, long de cinq à six pieds, découvrir une double mâchoire hérissée de dents aiguës , j'ai souvent frissonné de tout mon corps , j'ai maintes fois hésité à livrer combat ; mais peu à peu je me rassurais, car je savais que pour vaincre je n'avais qu'à éviter les atteintes de la queue de l'alligator, dont un seul coup eût suiïi pour me briser les jambes. Cet appendice est à la fois sa défense et son attaque. Les nègres sont les seuls , ajouta mon chasseur d'alligators , qui aient à craindre la dent de ces animaux'. Je ne sais à quoi cela tient, si c'est à l'odeur musquée de la race de Cham ou à toute autre cause inexplicable et inexpliquée, mais la chair d'un homme de couleur est toujours préférable pour l'animal amphibie. J'ai souvent été témoin des frayeurs
t L'alligator D'est redoutable pour l'homme blanc qu'au printemps. Les mâles se livrent alors entre eux des combats terribles , et leur audace envers l'homme s'accroît en raisOTi du paroiysme de leur passion. C'est aussi l'époque où la proie eat plus rare, les animaux et les oiseaux moins nombreux dans la partie sud des États-Unis, et alors, de même que la faim Tait sortir le loup du bois, de mSine l'appétit de raltigator le fait sortir de... ses habitudes.
34i LES ALLIGATORS
éprouvées par les esclaves de la Louisiane, du Missouri, de la Floride , de l'Arkansas et autres États , dans les eaux desquels vivent les alligators, lorsqu'ils se trouvent en présence de leur ennemi. lien est peu qui montrent du courage; aussi, il n'est sorte d'embûches qu'ils ne tendent , de pièges qu'ils ne dressent pour s'emparer de ces animaux et les détruire. L'engin le plus souvent mis en usage est une sorte de grappin fabrique au moyen de quatre morceaux de bois branchus, auxquels le chasseur nègre fixe une corde longue d'environ trente mètres , dont l'autre extrémité est- attachée à un arbre du rivage. Un hameçon en fer est fixé entre les branches de la machine , et ils l'amorcent avec un morceau de viande de pécari. Le tout est suspendu à un pied de hauteur audessus de la surface de la lagune ou du fleuve. Une fois cet engin préparé , le nègre prend soit une planche de sapin , soit une écaille de tortue, soit encore une assiette de faïence , et au moyen d'un marteau de bois il frappe en cadence. Bientôtl'on aperçoit la tête de l'alligator sortir de l'eau. H s'avance graduellement vers la proie qui l'attire, l'examine avec une sorte de défiance; mais peu à peu devenant plus hardi, ou plutôt se laissant emporter par sa gloutonnerie, il se précipite sur l'appât , tire avec force et se trouve pris. »
Ce récit , plein de charme pour un chasseur aussi enthousiaste et aussi intrépide que moi , avait excité mon imaginalion. Je causai longtemps avec le frapper américain que le hasard m'avait fait rencontrer , et , avant de rentrer à Bàlon- Rouge, il était convenu que nous passerions ensemble une semaine à parcourir les environs de cette ville. Dès le lendemain nous avions fait, M. SaUers — c'était le nom du chasseur — et moi, nos préparatifs de départ, et le soir même nous étions en route. Le soleil allait disparaître à l'horizon , à la fin d'une magnifique journée d'automne : les rayons doraient les eaux fangeuses d'un bayou voisin du MississipJ, au milieu duquel se jouait un banc de poissons de toutes grosseurs. Ce bayou , entouré d'une verdure luxuriante, paraissait promettre à mon compagnon de chasse et à moi un
^sport animé. De tous côtés, nos chiens faisaient partir des poules d'eau , des canards, des oies sauvages qui tombaient sous nos coups de fusil répétés. Soudain un de nos chiens se mit à hurler, et, serrant la queue entre les jambes, il recula lentement en regardant à quelques pas devant lui. Son maître m'appela, et, avec le canon de son fusil, il me montra, accroupi dans la boue, un alligator énorme dont les yeux glauques suivaient tous nos mouvemenls, A l'instant, et sans nous consulter, nous déchargeâmes tous deux sur l'animal nos quatre coups de fusil. Il était mort, et lorsque nous eûmes amené sur la berge ce gibier d'un nouveau genre, oubliant canards, oies et autre menu frelin, je restai en extase devant cet amphibie, dont la gueule béante laissait échapper une bave visqueuse, fortement imprégnée d'une odeur de musc. Un nègre, qui nous servait de porte-carnier, chai^ea l'animal sur ses épaules, et le transporta jusqu'à notre canot.
Je vois encore sous mes yeux, comme si j'y étais, cette scène fantastique, et le monstre ballottant sur le dos du noir, qui ne paraissait pas être fort à son aise, quoique l'alligator ne fût plus dangereux pour lui. A cette heure, l'ovipare empaillé est encore suspendu au plafond de la sucrerie d'un riche planteur du Mississîpi , à qui mon camarade et moi nous en avons fait don.
Le lendemain, au moment où nous longions, M. Salters et moi, une des lagunes de la rivière Red, vers laquelle nous avions dirigé notre excursion, nous fûmes témoins d'un combat à outrance entre un alligator femelle et un aigle de la grosse espèce , qui offrait à nos yeux de chasseurs le plus admirable tableau. Barye ou Mène, ces sculpteurs célèbres, eussent trouvé là pour s'inspirer un modèle sans pareil. Qu'on se figure le caïman entouré de ses petits , au-dessus duquel un aigle colossal, long d'environ quatorze pieds de la penne extrême d'une aile à l'autre, déployait la vasle envergure de ses ailes. Les serres ouvertes, le bec acéré, le roi des oiseaux planait au-dessus de son ennemi, dont la gueule béante attendait, pour se refermer, qu'elle eût pu
saisir une portion quelconque de l'oiseau. Un crépitement . fébrile se faisait entendre , produit par le mouvement des ailes de l'aigle et par le sifflement de la langue de l'alligator. L'oiseau et le reptile s'observaient des yeux , l'un prêt à fondre sur l'autre. Le reptile jetait du feu par les yeux, et les petits caïmans, ignorant le danger réel, mais effrayés par le bruit qui se faisait autour d'eux, se rangeaient sous le ventre de la mère , et laissaient à peine passer l'extrémité de leur tête à la surface de l'eau. J'étais à quarante pas de ce groupe avec mon ami, armé comme lui d'un fusil à double canon. L'instant était solennel, l'occasion unique. Aucun de nous n'osait remuer les lèvres ; mais nous nous entendions des yeux.
Tout à coup ce drame aquatique et aérien à la fois fut terminé par une double explosion. L'aigle était frappé à l'aileron, et, se relevant avec peine, il allait tomber à une petite dislance du rivage, où bientôt mon camarade et moi nous mettions fin à son agonie , tandis que l'alligator, délivré de cette poursuite, s'éloignait avec sa progéniture dans les méandres hérissés de joncs du marécage.
Depuis cette excursion avec M. Salters, il m'est souvent arrivé de me promener sur les bords des bayous de la Louisiane, et d'y rencontrer des alligators par centaines, sans avoir souvent d'autre arme qu'un bàlon', et si par hasard je portais un fusil avec moi et que, par désœuvrement, je fisse feu sur un de ces animaux, tous les autres
1 Audubon aBsure qu'à coups de bâton on peut BSBOmmer un alligator. J'avoue, en toute humilité, que je n'ai jauiais osé essayer un duel de ce genre. Les bouviers et les muletiers américains se hasardent quelquefois , aQn de raccourcir la route qu'ils ont à parcourir, à traverser, avec les troupeaux qu'ils conduisent, les lagunes et les rivières où vivent les alligators. Rarement, pour proléger leur bétail et euï-mêmes, sont-ils obligés d'avoir recours à un coup de carabine : un long bâton leur suffit si l'animal glouton ose mordre un bœuf ou un cheval, et le bétail, malgré son elTroi , se tire toujours Fort bien du danger. Il y a peu^d'exceptions à cette rtgie générale.
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plongeaient à l'instant, pour reparaître à quelques minutes d'intervalle , aussi peu effrayés qu'avant l'explosion.
Les nègres des États du Sud de l'Union américaine, race très-facétieuse en général, s'amusent souvent à entier des vessies de cochon , et à les jeter ainsi au milieu d'un bayou peuplé d'alligators. Rien n'est plus amusant que les efforts et les tentatives infructueuses de ces monstres aquatiques pour saisir le corps léger qui fuit devant eux et paraît éviter tout contact. On les voit se livrer à une lutte d'adresse et d'agilité qui est maintes fois prolongée, et finit par lasser leur voracité.
Au lieu de vessies , on jette quelquefois des bouteilles bien bouchées qui surnagent, et qui, saisies par l'alligator et broyées entre ses formidables mâchoires, déchirent sa gueule de telle sorte que l'eau est teinte de son sang.
J'ai vu des nègres s'emparer des caïmans au laxo, de la même manière qu'un taureau ou qu'un cheval sauvage. On m'avait raconté qu'au moyen de la pile électrique on faisait souvent sauter comme une mine des alligators déjà pris par un hameçon accroché à l'extrémité d'un fil de fer, et terminé par un appât muni dans l'intérieur d'une machine infernale autour de laquelle le fil de fer conducteur était enroulé. Je n'avais point vu celte explosion fantastique; mais j'étais persuadé de la véracité du récit, car j'ajoutais une foi pleine et entière au chasseur qui m'avait narré le fait. Je résolus d'en faire l'essai, et je me passai un jour cette fantaisie , comme on le verra tout à l'heure.
La nombreuse fabrication des machines mues par la vapeur a, depuis quelques années, ravivé l'ardeur du chasseur américain pour ta chasse aux alligators. On a découvert que la graisse huileuse de ce reptile est préférable à l'huile de baleine pour graisser les rouages , et je pourrais citer à New -York, comme dans plusieurs grandes villes des États-Unis, plusieurs maisons de commerce qui ont ajouté à la nomenclature des huiles vendues dans leur magasin celte appelée par eux : alligator's oil.
348 LES ALLIG&TOBS
Pendant la saison torride de l'été, lorsque les lagunes et les bayous sont desséchés, les alligators se réfugient dans les rivières , et souvent les pêcheurs qui relèvent leurs âlets le matin trouvent , au lieu d'un poisson , un caïman pris dans les mailles.
Dès que la froide saison se fait ressentir, les alligators abandonnent les eaux , et , comme les marmottes , se blottissent sous une racine d'arbre, dans un trou profond. Souvent encore ils s'enterrent dans la vase, où ils se laissent aller à une torpeur ressemblant fort à une inanimation complète.
Les nègres employés pour 'a chasse aux alligators él^vent une log cabin dans les parages les plus giboyeux, et souvent dans sa journée un seul d'entre eux peut tuer, à coups de hache, une douzaine de caïmans. On les dépèce sur-le-champ, et, les faisant bouillir dans une grande cuve pleine d'eau , on extrait ainsi toute l'huile que contient leur chair.
Un célèbre voyageur anglais, Waterton, raconte, dans un ouvrage peu connu du public, la manière dont il s'empara d'un alligator qui avait été pris à l'hameçon par des nègres.
Ces pauvres noirs n'osaient pas approcher, et proposaient de terminer l'agonie de l'animal en lui envoyant une grêle de flèches ou quelques balles; mais le but du chasseur naturaliste était de s'emparer de son sujet sans trop l'endommager. Il songea à lui enfoncer dans la gueule le mât de son canot en guise de baïonnette.
En conséquence , il ordonna à ses nègres de tirer le monstre à la surface de l'eau. C'était une bête énorme, dont les mâchoires, crépitant l'une sur l'autre, paraissaient offrir un assez grand danger. Sans écouter ces justes craintes, M. Waterton donna de nouveau l'ordre de tirer l'alligator sur le rivage, et voici comment il raconte lui-même la fin de cette aventure.
B L'alligator se trouvait à cinq mètres de moi ; je vis aiaé-
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ment qu'il n'était pas fort à son aise, et, sans plus faire de façon, je jetai le màL que j'avais à la main et je sautai sur le dos de l'animal, .le glissai d'abord sur ses écailles humides ; mais je parvins bientôt à me placer dans une position assez confortable. Saisissant alors ses pieds de devant, je les ramenai sur le dos, et m'en servis comme d'une bride.
L'énorme caïman , revenu peu à peu de sa stupéfaction , et comprenant que ma compagnie n'était pas tout à fait celle d'un ami, se démenait comme un beau diable, faisant voler le sable avec sa queue. Heureusement, placé comme je l'étais près de la tête, je me trouvais hors de son atteinte; mais j'éprouvais une extrême difficulté à me maintenir en équilibre. C'était vraiment un spectacle extraordinaire pour les spectateurs désintéressés. Mes nègres hurlaient de joie, et, n'ayant jamais vu pareil trait d'audace, ils manifestaient ainsr leur étonnement. Je leur commandai alors de tirer encore davantage l'alligator sur le sable; car je craignais, au cas où la corde viendrait à se rompre, de tomber dana l'eau avec ma monture. Là eût été le vrai danger; car je n'étais point, comme Arion, monté sur un dauphin :
Delphini insidens vada cxrula sttlcat Arion.
11 On nous tira donc à environ vingt pas de l'eau; et là je mis fin à l'agonie de mon alligator. C'est la première et la dernière fois que je suis monté à cheval sur un caïman. »
Jamais, je dois le dire, je n'ai été témoin d'une scène aussi émouvante pendant mon séjour aux États-Unis; mais j'ai sqiivenl entendu raconter à des trappers émérites qu'ils avaient assisté à des actes d'audace semblables à celui de Waterton , ce qui fait que je ne me permets point d'appeler cette anecdote une gasconnade.
Sur les côtes du Texas, aux environs du lac Sabine et de la Pass, vastes marécages salins de cette partie de
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l'Amérique du Nord , et non loin de cette partie de la Louisiane que l'on nomme la Prairie tremblante ', les alligators
■ La Prairie tremblante, qui occupe un espace caneidérable de la Loui- . siaue sur les limites du Texas , a , si nouB devons doub en apporter aux théories de la science, une origine semblable à celle des jets d'eau artë- Eiens. Ce que l'eau fait dans un caB, la terre le fait dans l'autre. L'eau se précipite des profondeurs du puits artésien , et jajllil sous ta pression des strates par lesquelles elle étùt comprimée. Les parcelles terreuses qni t la Prairie tremblante montent par l'action de ta dynamique a surface deslacs ou étangs. On saJI combien est dang;ereuse cette prairie couverte d'une végétation perllde. Cependant elle pourrait être conquise à la culture. On trouve à environ Vingt milles au-dessous de la Nouvel I e-Orléans , sur la même rive que la ville, une prairie tremblante aussi vaste que l'Étal du Delaware,et s'ëtendant, à l'est du fleuve, jusqu'à la baie du Chandelier, au lac Borne el au détroit du Mississipi.
Sur un parcours de quatre-vingts milles , le Mississipi coule A quelques centaines de pas de cette prairie , emportant au golfe du Mexique le dépôt sédimentaire qui consoliderait le sol mouvant. La nature a déjà tracé des canaux qui coupent la prairie, et circulent entre des rives formées par des forces mystérieuses. Il faudrait peu de chose pour compléter l'œuvre ébauchée par ta nature : creuser un système de colmates, aqueducs qui introduiraient dans la prairie tremblante l'eau troublée du Qeuve el y apporteraient la matière sédimentaire; ne point brûler, comme c'est l'usage, les végétations qui croissent sur la prairie. Avec cette double condition , on obtiendrait bientôt un sol ferme et fécond.
La prairie dont nous Tenons d'indiquer les limites a reçu le nom de « Louisiane malaise » , en raison de ses habitants. Ce sont des coolies de la race malaise, échappés jadis de la Jamaïque et des IndeE occidentales. Ils ont trouve la paix, sinon la sécurité, dans ces dangereux marais dont ils occupent les intersections solides, et où ils vivent de gibier el de poisson. Ils demeurent dans des espèces de tentes de feuilles de latanier construites en forme d'éventail. On voit çà et M quelques bouquets d'arbres, groupant les particules terreuses autour de leurs racines et attestant la possibilité de substituer des champs cultivables A ces fondrières. Un voyageur audacieux a découvert dans ces régions un tertre indien chatgë de chênes verts, et dominant la plaine humide el fangeuse, comme une ile. Sous un de ces chênes, déraciné par le vent, it a reconnu un atelier de poterie indienne, vestige d'un autre flge. Si le sol était plue rare, cette vaste prairie qui constitue la h Louisiane malaise • ne tremblerait plus; elle serait consolidée sous les pas de l'homme, et se revêtirait chaque année de splendides n
abondent , et leur taille compte parmi les plus démesurées du monde entier. Dana quelque direction que l'on jette les yeux, on aperçoit ces reptiles immondes se chauffant au soleil, sur la vase, au milieu des touffes de jonc, s'ébatlant, hurlant, et paraissant là comme chez eux, tout à fait at home.
Depuis un grand nombre d'années, une compagnie de chasseurs fait la guerre à ces reptiles, dont les peaux et le musc se vendent à de très-bons prix; car la dépouille de l'alligator se tanne et devient un cuir imperméable , et les glandes qui sécrètent la liqueur empestée se vendent jusqu'à cinq dollars la livre aux pharmaciens de Galveston. On se sert de ce musc comme de celui de la civette et autres animaux possesseurs de cette odeur infecte, — à mon goût du moins, — pour parfumer, je dirai pour empester les sachets , les pastilles du sérail et autres articles fort en vogue parmi les Marcos du nouveau et de l'ancien monde. Ce qu'il y .a de certain, c'est que pour ceux qui, comme moi, se sont trouvés sur le passage de l'alligator vivant ou tué de leurs mains, soit avec un fusil, soit à coups de hache, l'odeur musquée est aussi nauséabonde que celle de l'assa fœtida.
Je me trouvai certain jour vers les parages de la Pass, sur le bord de la mer, dans une taverne, attendant le passage du bateau à vapeur qui retournait à la Nouvelle- Orléans, et je fis la connaissance d'un chasseur du nom d'Âlten , résidant d'ordinaire sur les bords de la rivière Angolina,mais qui venait régulièrement chaque année, à dater du mois de novembre jusqu'à celui d'avril, consacrer son temps à la destruction productive des alligators.
Ce Nemrod texien avait pour compagnon un certain métis nommé Jim, qui appartenait à la race des Indiens Bolaxis, et deux heures de chasse suffisaient au maître et à l'engagé pour occuper leurs loisirs. Pendant tout le reste de la journée, ils écorchaient leurs victimes, ou bien faisaient sécher leurs sacs à musc au soleil.
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35i LES ALLIGATORS
Jim était bien plus habile chasseur que son patron ; car , pour faire passer de vie à trépas un de ces monstres , il n'avait besoin que d'un taso et d'un bowie-knife , tandis qu'Allen recourait tout simplement à son fusil rayé ou à sa carabine à deux coups, et, pour arriver à ses fins, il lui fallait souvent user plusieurs dés de poudre et pas mal de lingots de plomb.
Jim, lui, n'avait pas besoin de tant de façons, et il s'y prenait de la manière suivante pour atteindre sa victime. Apercevait-il sur la berge d'une lagune un alligator au repos , il rampait cauleleusement Jusqu'à lui , le lazo en main; puis, après avoir bouclé le reptile, il le maintenait avec l'aide d'Allen en se tenant toujours à une bonne distance. Tout à coup , sans prêter la moindre attention aux menaces de la bète, qui faisait claquer ses mâchoires et balayait le sol de sa queue, il s'élançait et plongeait sa lame dans la carapace de l'alligator, qui se débattait pourtant encore un peu, mais finissait bientôt par retomber inerte sur le sol rougi par son sang. Il ne restait plus , après cela, qu'à procéder à l'écorchement , et Jim s'acquittait à merveille de cette besogne.
Le mauvais temps me retint quelques jours de plus que je ne le voulais à la taverne de la Pass , et comme j'avais emporté dans mon bagage un fusil et des munitions , je m'amusais à chasser le cerf et les sauvagines des marais, qui grouillaient dans les lagunes comme des poulets dans la basse-cour d'une ferme de l'Alabama.
Un matin, à mon retour de la chasse, je rencontrai Allen et son engagé occupés, sur le rebord d'un fossé, à débarrasser de sa cotte de mailles un alligator qui ne mesurait pas moins de dix-huit pieds de longueur , du museau à la pointe de la queue. Je m'arrêtai pour surveiller l'œuvre des écorcheurs, qui m'offrirent, avec, toute la bonhomie américaine, l'hospitalité de leur cabane, et m'engagèrent même à partager avec eux leur simple déjeuner. Il va sans dire qu'en chasseur affamé , j'acceptai , et que, tout en savourant
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une tranche d« venaison et en dégustant une tasse de café, je questionnai mes deux hommes sur les différentes opérations de leur industrie. Je terminai même mon speech insidieux en leur demandant si l'amphibie qu'ils venaient d'écorcher n'était pas un des plus monstrueux qu'ils eussent jamais rencontrés.
Oui et non. Dans toute autre lagune que celle de la Pass, nous pourrions appeler un alligator pareil à celui que Jim a tué ce matin le géant du bayou; mais ici c'est bien autre chose, et le replile dont les restes sont là-bas et la peau dans notre magasin est simplement un crapaud, une vraie grenouille , comparé à ceux qui s'ébaudissent sous les nénuphars et les sagittaires des grands marécages, Ohl ces alligators fantastiques ne viennent ici que par accident, lorsqu'ils poursuivent un gros poisson ou veulent se refaire le palais dans l'eau salée. Us habitent généralement les marais d'eau douce ou saumâtre. Pour rencontrer les alligators dont je parle, il faudrait aller dans le bayou où Jim et moi nous avons péché il y aura un an à la Noël prochaine. N'est-il pas vrai, Jim? fit Allen, comme pour forcer le moricaud à affirmer par un mot, sinon par un geste, ce qu'il venait de me raconter.
— Yes.' yes.' répondit l'engagé.
— Et où se trouvent ces marais? demandai-je, pour pousser mon vieux chasseur jusque dans ses derniers retranchements; car on m'avait assuré qu'it était fort hâbleur, pour ne pas dire menteur, quand il consentait à raconter ses chasses. Sont-ils éloignés de votre cabane?
— Non, pas très - loi n , reprit-il, surtout si l'on pouvait s'y rendre directement et à pied sec. Ils se trouvent là-bas , fit-il en désignant le nord-ouest, à dix milles plus haut, tout droit, comme si une abeille volait sans s'arrêter. Du reste , si vous n'êtes pas pressé , je puis vous raconter ce qui nous est arrivé, à Jim et à moi.
— Mais, je vous en prie, cher monsieur Allen, j'aurai grand plaisir à vous écouter.
— Bien. Dans ce cas, mon bon Jim, rallume le feu, place dessus la marmite avec le « tricol » pour ce soir; donne-nous du tabac , et allons-y. Voici deux halbrans qui seront tendres comme des pigeonneaux. Nous disions donc, mon hôte, que vous vouliez savoir ce qui s'est passé, il y a un an , au Bayou-Taylor. Très-bien. Vous connaissez sans doute le squire Smith , qui demeure là-bas, près de la passe du sud?
— Oui, répondis-je, et cela d'autant mieux que c'est à sa taverne quej'ai fait élection de domicile.
— Très-bien. Je commence. Certain jour, il y a onze mois, le squire m'envoya prier de passer à son magasin, là où il vend des habillements et des provisions de bouche pour nourrir et vêtir tous les bûcherons de Natchez et de la Sabine.
« — Bonjour , mon cher Mien , me dit-il ; comment est la santé?
B — Bonne.
— J'en suis enchanté; je voudrais bien savoir jusqu'à quel endroit du Bayou-Taylor vous avez pénétré,
« — Jusqu'à dix à douze milles en avant, lui répondis-je aussitôt : ce qui était vrai.
" — Avez-vous exploré l'extrême pointe?
« — Non; car à l'endroit ovi je me suis avancé l'eau est aussi profonde qu'à l'entrée, dans le chenal où elle se jette au milieu du lac.
« — Je m'en doutais, fit-il. Maintenant, mon cher monsieur Allen , jetez les yeux sur cette carte. Vous voyez le Bayou-Taylor, bien indiqué, commençant à l'ouest et se terminant vers le nord , par ces deux cornes qui paraissent se réunir vers le lac , à dix à douze milles environ.
1 — Oui, oui, je comprends, observai-je : je n'avais jamais fait ces remarques-là; mais avec ces dessins, il n'y a pas moyen de se tromper.
B — Voyez maintenant, continua le squire, cette lagune
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d'eau courant vera le sud-ouest et se jetant dans East- Bay, non loin de Galveston, c'est le Bayou aux alligators. Vous apercevez là, sur la carie, ces deux lagunes courant dans la même direction et se jetant ensemble dans la baie. Je voudrais savoir s'il y a une communication de l'une à l'autre. Je ne sais pas si celte carte est exacte, car peutêtre n'a-t-on jamais régulièrement levé le plan de ce pays, topographiquement parlant; mais j'ai tout lieu de penser qu'il n'y a pas de trop grandes imperfections. A bien considérer cette partie du pays , en examinant la nature du sol vaseux, des prairies submeiï:ée8, je suis porté à croire que ces deux courants sont comme qui dirait des drainages du grand marais supérieur : dans ce cas, je pense que ce serait une roule plus directe pour se rendre du lac Sabine à la baie de Galveston. Et maintenant , mon maître , je vais vous apprendre pour quel motif je vous ai fait dire de venir causer avec moi. Vous êtes le seul homme en qui j'aie confiance pour explorer cette route liquide ; et si vous et votre engagé consentez à tenter les hasards de celte entreprise, en passant dans votre bateau à travers le Bayou aux alligators, je vous donnerai cinquante dollars, et, qui plus est, un vêtement complet et une couverture mexicaine. Quant à ces derniers objets, je vous les accorde, que vous réussissiez ou non , pourvu que vous cherchiez à trouver la passe. Eh bien 1 cela vous va-t-il? voudrez-vous m'être agréable et vous l'être aussi ?
« — Ma foi, mon cher squire, j'accepte, répondis-je;et, du reste , du coin de l'œil , je voyais que mon engagé Jim ne demandait pas mieux , car il était couvert de haillons et avait besoin de se nipper à nouveau.
u — Et quand partirez-vous? me demanda encore le squire.
(1 — Demain matin ; aujourd'hui même , si cela vous va.
a — Soit, demain matin. Employez le reste de la journée à faire vos préparatifs, et moi je vais vous remplir un panier de café et de tabac, sans oublier ie brandy et les munitions. »
3S8 LES ALLIGA.TORS
II va sans dire, mon cher monsieur, que le lendemain dès l'aube, comme cela était convenu , nous nous trouvions, Jim et moi, jouant des rames dans ie bayou. A huit heures du matin nous avions déjà franchi dix milles.
9 Comme toutes les lagunes des marais de notre pays, celle sur laquelle nous naviguions était profonde et très-élroite, quoique cependant nous pussions facilement faire mouvoir nos rames sans toucher les bords. De tous côtés , des myriades d'oiseaux aquatiques se levaient au bruit fait par notre embarcation et obscurcissaient l'espace. Leurs cris, le crépitement de leurs ailes, tout ce mouvement, toute cette vie offraient un spectacle étrange pour nos oreilles et nos yeux accoutumés au calme dans la passe. Jamais, je l'atteste, je n'avais aperçu plus de canards, de milouins, de sarcelles, de grèbes, de judelles, de hérons, de butors, de bécassines, de courlis , de flamants , etc. , dans aucun des pays où j'avais porté mes pas pendant ma vie errante.
il Je continue mon récit : nous ramâmes ainsi, mon engagé et moi , jusque vers midi , et nous parvînmes enfin au coniluent des deux lagunes dont le squire avait voulu connaître la position. Or, comme il y avait là une sorte de terrain d'alluvioh couvert de roseaux et assez élevé pour se trouver à pied sec, nous résolûmes, Jim et moi, de déjeuner, en faisant rôtir un ou deux canards et en avalant un peu de café noir.
B Nous avions bien remarqué, à droite et à gauche, tout en remontant le bàyou , des alligators couchés gà et là sur la vase ou faisant la planche à la surface de l'eau ; mais ils se tenaient tranquilles , et d'ailleurs nous n'étions pas venus là pour leur faire la chasse. Nous nous contentions donc, en passant , de les écarter gentiment de notre route à grands coups de gaffe ; car ils étaient d'une innocence tellement primitive, que la vue du bateau, le bruit des rames et l'aspect de l'homme ne leur causaient pas la moindre frayeur.
« Lorsque notre repas fut cuit à point et dûment savouré, nous continuâmes notre roule dans le chenal le plus large
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en suivant la direction du sud-ouest. La chaleur avait donné de l'animation à ces a vermines » que le diable confonde î et, au bout d'un mille de parcours, noua nous trouvâmes entourés de tous côtés par ces maudits reptiles. Et sur mon honneur, mon cher monsieur, il y avait là plus d'alligators que d'eau. Gras, dodus, énormes, ils étaient les plus monstrueux que j'eusse jamais rencontrés, à tel point que celui que vous avez vu dépouiller ce matin ressemblerait à un lézard à côté de ceux dont il s'agît.
B A coups de rames et de gaffe, nous réussîmes à avancer encore. Jim était d'avis que nous étions tombés là dans un nid de caïmans, et que probablement, à une certaine distance, nous trouverions le passage libre. Mais il se trompait ; plus nous faisions de chemin, plus nous nous trouvions entourés, si bien qu'à la fin nous nous vîmes au beau milieu d'un troupeau de ces horribles « quadrupattes » , Ni les uns ni les autres ne paraissaient disposés à l'attaque. Seulement, de temps à autre, un alligator semblait vouloir sauter dans le baleau pour se reposer, comme l'eût fait un nageur fatigué .de la pleine eau. Plus loin, quelques jeunes reptiles se hissaient sur le dos de leurs mères et cherchaient à mieux voir les étrangers aventurés dans ces parages. Il est, je crois, inutile de dire , ajouta Allen en manière de réflexion , que notre position était loin d'être fort amusante.
n A un moment donné, lorsque la chaleur du soleil devint intolérable pour des chrétiens comme Jim et moi, les alligators usèrent de plus de licences , et leur curiosité à notre égard augmenta. Il nous sembla clair et certain qu'ils songeaient tous à prendre possession de notre bateau , comme l'eussent fait des pirates. Il va sans dire qu une pareille insolence nous parut intolérable; aussi mon engage maida-t-il de toutes ses forces à punir l'audace de nos LUiieux indiscrets. Avant tout, notre embarcation était tiop petite pour y admettre personne, et puis ceux qui voulaient faire route avec nous n'étaient pas assez.... » jolis garçons» pour nous plaire. Dans le nombre de ces sauriens, il y en avait un d'un sans-^ne
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qui méritait une leçon; car ledrôle, daii8 un clin d'œîl, passa sur l'épaule d'un de ses « camarades », et happa d'un coup de dent un cygne et deux beaux cols-verts que j'avais abattus pour notre souper, Jim ne lui pardonna point ce tour de passe-passe : il se précipita tout à coup, le bowie-knife au poing, et parvint, sans effort, à plonger la lame acérée au beau milieu du cœur du glouton. Celui-ci, quoique frappé à mort , n'avait pas voulu lâcher sa proie, et nous eûmes la douleur de voir disparaître dans son gosier infernal les trois oiseaux destinés à notre repas du soir.
" Ce fut en ce moment-là que le danger commença à poindre pour nous. La vue , l'odeur et le goût du sang rendirent les alligators enrages , et à grands coups de queue ils nous aveuglaient d'eau et de boue, tandis que leurs aboiements convulsifs remplissaient l'espace et nous brisaient le tympan. J'avais bien souvent, avant ce jour-là, rencontré en pleine prairie des troupeaux de bisons , rassemblés autour d'un des leurs — un jeune veau — abattu et à moitié dévoré par les coyote?, faisant entendre des beuglements prolongés, agitant leur queue , frappant le sol de leurs sabots et paraissant dé-, plorer la perte de ce rejeton chéri. En changeant la nature du site et celle des animaux, ce qui se passait sous nos yeux était la reproduction de la scène du désert américain. Il se faisait autour de nous un bacchanal à rendre fou l'homme le plus calme de tous les États-Unis. Et partout, dans le marécage, les Aotts-ftous.' des alligators se répondaient comme auraient pu le faire le cri des chouettes dans un bois, s
« — Damnation! s'écria tout à coup Jim, qui avait exploré l'horizon. Je veux être croqué vif si ces infâmes coquins ne se donnent pas les uns aux autres le signal d'alarme , pour venir nous attaquer. »
« Mon engagé avait deviné juste : dans quelque direction que je me tournasse, j'apercevais les horribles mâchoires et les queues gigantesques des sauriens, s'agitant et crépitant, tandis qu'à laide de leurs pattes ils faisaient foree de rames pour nous atteindre.
m LA LOUISIANE KT DU TEXAS 361
« Je n'avais jamais ni tremblé, ni eu peur; mais quand je découvris cet effroyable spectacle, je me mis à réfléchir sur le sort qui m'était réservé : être dévoré par des alligators, mourir d'une mort terrible, et cela sans pouvoir être vengé. Je repris pourtant courage, et je jurai de défendre ma vie. Notre embarcation était solide, et j'étais certain qu'elle résisterait aux coups de queue de nos ennemis. Il fut donc convenu que Jim et moi nous allions jouer du couteau à ■ droite et à gauche , et ce qui avait été décidé fut mis à exécution. Tous les alligators qui levaient leur museau pour nous voir avaient le nez coupé et souvent la poitrine traversée.
« Nous en tuâmes ainsi une cinquantaine, et je vous avoue que nous ne nous arrêtâmes pas pour faire l'addition de nos victimes : nous nous contentions de les voir s'empiler les unes sur les autres, au-dessus de l'eau. Chose étonnante! plus nous en tuions, plus nous en voyions accourir vers notre bateau.
« A la fin , cependant , Jim conçut un projet qui eut toute mon approbation, et j'ajouterai en passant , cher monsieur, fit Allen en me regardant, que pour un métis, mon engagé n'a pas moins d'imagination qu'un Yankee.
« — Maître I mecria-t-il, car il lui fallait crier à pleins poumons pour se faire entendre , grâce au bruit infernal de ces caïmans du diable : Maîtrel tâchez de me donner ce lazo qui est près de vous, et tenez-vous ensuite prêt avec la gaffe et votre fusil.
« — A quoi diable songes-tu? lui dis-je, tout en lui faisant passer le cordon.
« — Vous allez le savoir. Regardez là-bas. Voyez-vous cet alligator à la noire carapace, qui se tient sur le bord du bayou comme s'il voulait nous happer au visage? Eh bien ! c'est lui qui va nous tirer d'embarras.
•I — Mais?... »
1 Je n'eus pas le teni[>s d'en dire davantage. Le laso ayant élé lancé par Jim d'une main sûre, nous éprouvâmes une
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telle secousse que je tombai à plat ventre sur le plancher de l'embarcation, le visage enfoui dans la boue liquide qui en remplissait le fond.
» Je me relevai aussi vite que possible, et quand il me fut donné de pouvoir distinguer ce qui se passait, savez-vous ce que je vis.? Jim tenant d'une main le harpon et aiguillonnant, à l'aide du fer, la queue de l'alligator retenu par le laso que mon habile engagé lui avait passé autour du cou , et qu'il avait fixé a l'un des angles de la proue de notre esquif.
" L'alligator nous servait de remorqueur.
« Nous descendîmes ainsi, combattant à droite et à gauche, harcelant notre « haleur » jusqu'à ce que nous fussions parvenus au milieu du courant, loin du champ de bataille , où les alligators massacrés avaient formé une véritable barricade,
« En ce moment-là Jim alla tirer le filin, afin de rapprocher la tète du saurien de notre bateau, et, sur sa recommandation, le reptile qui nous avait ainsi arrachés à la mort, — je rougis de l'avouer, — reçut en plein crâne une balle qui lui ôta pour jamais le goût de la chair humaine.
11 Pour achever mon histoire, je vous dirai, nîon cher hôte, que nous rentrâmes vers minuit à la Pass, où nous attendait impatiemment le squire Smith, à qui j'appris enfin qu'il existait un passage entre les deux bayous. J'ajoutai seulement que le lit du courant d'eau devait êti-e obstrué par une barricade d'alligators. Je crois cependant, lui dis-je, qu'il sera facile de nettoyer cela avec un ou deux bateaux montés par des hommes courageux, et je lui expliquai le sens de cette remarque.
s II va sans dire que nous reçûmes, Jim et moi, les vêtements promis el la somme convenue.
« Je ne vous engagerai pas, mon cher monsieur, à aller explorer le bayou aux alligatoi's sans vous faire accompagner de deux ou trois solides gaillards, et sans être bien muni de provisions de loulcs sortes , y compris de la poudre el du
plomb. Du reste, si le cœur vous en dit, voilà Jim qui ne demandera pas mieux que de vous servir de pilote. Je vous le recommande.
— Grand merci, maître Allen, répondis- je à mon Nemrod , je me soucie peu de la partie de plaisir que vous me proposez. Demain ou après-demain je serai de retour à la Nouvelle -Orléans, et dans huit jours je me trouverai en plein Kentucky , occupé à chasser le cerf et les dindons sau-
■ vages.
— Heureux mortel ! que ne puis-je vous a<;compagner ! a' écria le Yankee.
— Libre à voua, mon cher maître.
— Eh bien, ça y est. Il m'est impossible de partir avec vous ; mais , parole d'honneur ! j'irai vous rejoindre. »
Nous nous quittâmes sur ces mots , après nous être donné une bonne poignée de main. Je rentrai à la taverne du squire, et, deux heures après, le bateau à vapeur me hélait et m'emportait au lieu de ma dealinalion.
Pendant un séjour de deux mois dans le Kentucky, j'attendis inutilement Allen, à qui j'avais donné mon adresse. J'ai appris depuis que cet infortuné était mort misérablement, un matin, dans une tourbière, noyé dans la boue. Jim avait cherché à sauver son maître, et peu s'en était fallu qu'il n'eût perdu la vie avec lui. Un haaard providentiel l'avait seul préservé de cette (In terrible.
Voici eufln, pour clore cette série de pêches aux alligators, un dernier épisode qui est, comme chez Nicolel, « de plua tort en plus fort » . Mes lecteurs en décideront. Je commence , tout d'abord, par leur donner ma parole d'honneur que le fait est d'une exactitude scrupuleuse.
Ceci une fois déclaré , j'entre en matière.
Les marécages des districts cotonniers de la Louisiane, du Mississipi et de l'Alabama ont une beauté particulière qui caractérise les paysages des contrées du sud des États-Unis. Lorsqu'on voyage dans ces pays, soit à bord d'un steamboal snr les trrJiniles arlèri's liquides itf l'Amérique du Nord , soit
dans les wagons des chemins de fer, il faut nécessairemenl traverser ces solitudes marécageuses , et l'on se trouve ainsi face à face avec la majesté mélancolique de cette contrée déserte.
Dans la Louisiane, le long du Mississipi, dans quelques portions de l'Ârkansas et du Tennessee , les terrains les plus élevés ne sont pas à plus de deux cents pieda au-dessus du niveau des eaux du golfe du Mexique. Les fleuves qui donnent leurs noms à ces États et quelques autres tributaires, tels que la Red-River, le Tobingbee et l'Ohio, débordent chaque année, et escaladent les levées destinées à retenir les eaux , pour inonder les champs et les forêts.
Comme il n'existe point de pente qui ramène ces eaux vers le lit d'où elles se sont échappées, elles deviennent stagnantes, et dans ces marais viennent se réfugier les serpents à sonnettes, les mocassins, l'un des plus dangereux reptiles de l'autre monde , et enfin des alligators énormes , monstrueux , mesurant quelquefois quatre mètres de long.
Entre la ville de la Nouvelle -Orléans et le lac Pontchartrein, dans une promenade en voiture sur la route n B Sbeli-Road, » la meilleure de toute l'Amérique, le v peut admirer la luxuriante forêt vierge , festonnée de vignes sauvages , capitonnée de mousse espagnole , signes certains du règne de la fièvre dans ces parages. Au pied des- arbres, dont quelques-uns ont été endommagés et noircis par le feu , l'eau s'étend calme, mais noire comme du porter ou du café, tandis que dans les cclaircies elle parait plus limpide que dans le lit boueux du Mississipi.
Entre Saint-Louis et Natcliez, sur les bords du « Meschascebé » , on peut voir encore mieux que partout ailleurs des interminables forêts d'arbres à coton , de cyprès et de chênes ■ verts qui ne sont point exploitées , et deviennent le lieu de rendez-vous des chasseurs qui se livrent à leur plaisir favori, au mépris des plus horribles dangers.
Les nègres seuls peuvent braver les miasmes délétères <]ui s'élèvent de ces marais putrides ; aussi ces heux sont-ils
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le refuge préféré de tous les nègres marrons des États du voisinage. C'est là , dans les marais du Diable (Devil's- Swamp], que grouillent pêle-mêle avec des bêtes féroces ces carnassiers de la nature humaine, ces outlaws farouches, rebut de la société, dans une retraite inviolable; car nul n'oserait venir les chercher au milieu de ces jungles inextricables.
Certains nègres se sont même étabUs sur les lagunes les moins humides; ils y ont défriché le sol, fait pousser des champs de maïs, et, comme Robin- Hood ou Rob-Roy, prélèvent un tribut souvent considérable sur les troupeaux des planteurs. Mais , dès que la poudre et les balles viennent à leur manquer, ces malheureux retombent dans leur dénûment primitif et se rassasient de baies sauvages et de
Malgré les périls que court un chasseur à troubler dans leur demeure les nègres marrons et les alligators, il arrive souvent que des Européens, plus fous que les indigènes, s'aventurent loin des villes et vont quelquefois , seuls ou en compagnie, se donner le plaisir, — en admettant que c'en soit un, — de tuer des alligators et des oiseaux de marais. Ceci une fois raconté , j'en arrive à mon histoire.
J'avais rencontré fort souvent, chez un habitant de la Nouvelle-Orléans, un mulâtre qui venait s'approvisionner chez lui de spiritueux dont le créole faisait commerce. Miro, tel était le nom de ce quarteron bruni , demeurait sur les bords du « Devil's-Swamp », et y avait construit une vaste cabane sur le passage des troupeaux que l'on conduisait à la ville à travers cette solitude.
Miro avait dans son cellier quatre barriques : l'une de vin, l'autre de gin, la troisième de rhum et la quatrième de brandy ; de telle façon que ceux qui entraient chez lui pour se désaltérer pouvaient y être servis selon leur goût et se griser à volonté.
Miro possédait, en outre, deux excellents canots bien construits , qui servaient aux besoins de sa pèche journalière et
aux plaisirs des gentlemen amateurs de chasse, qui accouraient chez lui afin de se livrer à leur plaisir favori et savourer un court-bouillon au piment, goûter à un cuissot de cerf ou à un jambon de pécari.
Le mulâtre , fort bavard de son naturel , avait raconté devant moi certains épisodes de chasse qui m'avaient intéresse au plus haut degré. 11 m'avait surtout vanté l'explosion électrique , ou plutôt , comme il l'appelait , le satanical Ihunder , comme un spectacle fort curieux à contempler.
Je demandai à Miro l'explication de celte étrange chasse au tonnerre de Satan , et il me satisfit d'une telle façon , que je résolus de me passer la fantaisie de voir un alligator soumis aux effets de la pile électrique.
Un seul chasseur, dans toute la Nouvelle-Orléans, possédait, à l'époque où je m'y trouvais, l'appareil nécessaire à cette opération fantastique ; c'était , me dit Miro , un nommé M. Danlonnet, premier violoncelle au théâtre français de M. Davis, ayant pour les reptiles à odeur de musc une passion qui aurait pu s'appliquer à un plus digne objet. L'artiste gardait dans son appartement, m'assurait- il, une douzaine d'alligators en vie dans un baquet bien pourvu d'eau tiède, et l'hiver, quand il s'apercevait que l'und eux avait trop froid, itemportait ce frileux dans son lit. Souvent même, quand il s'était procuré ou qu'on lui avait donné un alligator de trois à quatre jours, il le gardait sur sa poitrine, entre sa chemise et son gilet de flanelle, et se rendait à ses répétitions et aux représentations avec le petit lézard, dont il voulait faire l'éducation lui-même.
Comment un pareil ami des alligators était -il aussi leur ennemi ? C'est ce que Miro ne pouvait point m'apprcndre.
Je m'adressai ô M. Fiot , alors régisseur du théâtre français.
Le soir même , au café de la Comédie , j'étais présenté par mon truchement au violoncellisle , et lui faisais part de mon désir d'assister à un satanical tkunder.
Pendant cette soirée, mon nouvel ami m'expliqua les motifs de sa haine el de son amour pour les crocodiles américains :
• Sachez d'abord, mon cher monsieur, que j'ai comme vous en horreur les alligators, les caïmans et tous les sauriens; mais j'ai, par contre, une passion sans pareille pour mon art. Or, si j'aime à faire sauter, à l'occasion, un vieux crocodile pour me donner le plaisir d'un spectacle étrange, je me plais en toule circonstance à mouvoir mes doigts flexibles sur mon « stradivarius n , et à étudier de manière à rivaliseravec les Batta, les Braga, les Bottesini et autres grands mattrcs sur le même instrument que le mien. Or j'ai découvert une chose, c'est que, de tous les boyaux avec lesquels on fabrique des cordes à Naples et dans le monde entier, les plus sonores et les plus moelleux sont ceux déjeunes alligators : inde irœ et amor. C'est dans ce but harmonieux que je cultive le jeune reptile, qui n'est bon à fournir sa " corde sensible * qu'à l'âge de sept à huit mois. A cette époque, je me chaire moi-même de lui « passer le cordon a , et, une fois le meurtre commis, de » filer la corde « et de la façonner con amore. o
Je félicitai l'artiste de son invention, et nous nous séparâmes au moment où la sonnette du théâtre rappelait les musiciens de l'orchestre à leurs pu pitres.
11 avait été convenu que Danlonnet m'accompagnerait le surlendemain chez Miro, en apportant avec lui tout son appareil électrique, les appâts préparés, les fils de fer, etc. etc.
Fidèle au rendez-vous promis, je me trouvai le premier le long de la jetée, sur les bords du Nfississipi, attendant Dantonnet, qui ne tarda pas à arriver, suivi d'un nègre portant une grosse caisse de sapin , un sac de nuit et le fusil de son maître.
Tout mon attirail de chasse était déjà placé dans l'embarcation qui devait nous emmener au Devil's-Swamp, el deux nègres engagés pour la circonstance nous invitèrent à y drs-
cendre en toute hâte afin de profiter de la marée montante. Nous nous rendîmes à ce bon avis, et cinq minutes après . nous étions en plein courant, remontant le fleuve sans trop d ■efforts.
Partis à quatre heures du matin , par une belle journée de mars, nous arrivions à onze heures au cabanage de Mîro, vis-à-vis duquel exisfaient deux petits ports taillés en pente douce et d'un accès facile, hornés à l'horizon par des montagnes à pic, une forêt impénétrable, et des canniers où je nieusse point pénétré, m'eùt-on promis d'y trouver la toison d'or.
Qu'on se tt^re un taillis de bambous, mollement balancés sur leurs tiges flexibles, secouant en cadence la poussière odorante de leurs aigrettes vertes, des tulipiers aux fleurs rouges et glauques, des magnolias aux boutons pareils à des œufs d'autruche, formant sur le rivage une voûte impénétrable aux rayons du soleil. Qu'on s'imagine des guirlandes de folles lianes, de grenadilles, de vignes viei^s, chevelures de ces géants des forêts américaines, lancées par les venfs et formant , d'une rive à une autre , des ruisseaux , des ponts aériens sur lesquels voltigent des écureuils, où se perchent des perruches, grappes d'émeraudes animées, des cardinaux au poitrail écarlate, des colibris, saphirs aux ailes d'or et à tête de rubis, et l'on aura une idée du panorama qui se développait devant moi , au moment où je jetai les yeux hors de la cabane de Miro.
Tandis que nous prenions, Dantonnet et moi, notre large part du déjeuner que nous avait préparé notre hôte, nous entendîmes des cris au milieu du Devil's-Swamp.
Voyez donc ce canot, là-bas, me dit mon camarade de chasse. Que signifie cela ? voilà trois nègres qui se battent ensemble. »
Ces paroles avaient éveillé l'attenfion de Miro.
« Alerte ! gentlemen , alerte ! s'écria-t-il en saisissant son fusil. Ces hommes sont en danger, courons à leur secours 1 »
Nous nous élançâmes, en effet, tous les trois dans la seconde embarcalion, pagayant, c'est-à-dire ramant de toutes nos forces, pour rejoindre au plus vite les Yolofs, qui paraissaient dans une position très-critique. L'un d'eux frappaità tour de bras sur un objet dont nous ne pouvions encore reconnaître la forme, eu égard à la distance ; seulement, grâce au vent qui soufflait dans notre direction, nous pûmes entendre distinctement ces paroles :
Largue donc , voleur ! Làcheras-tu, brigand ! »
Et bientôt nous vîmes le canot reprendre sa position naturelle.
Le brigand — un alligator que nous vîmes se débattant sur f'eau — avait enfin largué, ou plutôt lâché le canot de Miro. Dantonnet et moi , saisissant l'occasion de montrer notre adresse, nous visions
l'amphibie au moment où il gravissait la berge, et il tombait frappé de deux balles, dont l'une l'avait perforé au cou et l'autre lui avait fracassé le crâne.
La détonalion de nos armes à feu réveilla deux autres sauriens endormis au milieu des hérites loufTues de la rive, et nous les vîmes fuir dans la lagune où Danlonnet et moi nous devions essayer le satanical thunder.
Nous nous hâtâmes de revenir au cabanage de Miro pour y achever notre déjeuner, et pour entendre le récit des trois nègres qui nous avaient dérangés au meilleur moment.
Il parait que les peaux noires péchaient tranquillement au filet, lorsqu'un alligator, nageant entre deux eaux, s'était embarrassé dans les mailles de sparterie de l'engin. Non content de tout briser, le saurien avait voulu manger du nègre et s'était accroché dés deux pattes avec Tinlention bien évidente de dévorer un des Yolofs. Comme aucun des trois moricauds ne se sentait disposé à servir de pâture au caïman, il s'en était suivi un combat à outrance , dans lequel les trois amis s'étaient porté un secours mutuel. Le reptile, comprenant enfm le danger qu'il courait, et auquel il s'était imprudemment risqué, avait cru prudent de fuir; mais son audace lui avait coûté cher, grâce à la carabine de Dantomiet et à la mienne.
Le saurien que nous avions mis à mort mesurait deux mètres soixante centimèlres du museau à l'extrémité de la queue. Son dos était de couleur livide ; tout le corps couvert d'épaisses écailles, à l'exception pourtant de la tête, sur laquelle la peau collait simplement comme une feuille de parchemin. Je remarquai sur le dos une crête longitudinale destinée à fortifier les écailles, déjà à l'épreuve de la balle et de toute arme tranchante. À cette crête mère venaient se relier un réseau de crêles plus petites qui protégeaient ses (lancs et cjimplétaient une cuirasse formidable. La queue s'arrondissait à partir du dos et s'aplatissait vers son extrémité, de façon à ressembler à une rame. C'était là, en effet, l'usage qu'en faisait notre alligator de son vivant , et qu'en font ses congénères. J'ajouterai, comme dernière touche à cette description peu agréable, que la gueule du saurien était
armée d'une série de dents longues et pointues, s'emboîtanl les unes dans les autres. Somme loule, l'alligator est un fori vilain animal, qui a pour moi, je l'ai déjà dit, un défaut bien plus grand encore que sa laideur, celui de puer le musc comme une vieille coquetle.
Tandis que j'examinais avec un si vif sentiment de curiosité l'alligator dont je viens de faire une description minutieuse, Dantonnet ouvrait sa caisse et préparait les engins nécessaires pour la réussite du snlanicat thunder. La chose était simple comme bonjour ; une boîte en fer-blanc, contenant environ un quart de poudre, enfouie dans le ventre d'un canard ou d'un poulet destiné à servir d'appât ; un fil de fer d'un centimètre et demi d'épaisseur, dont la pointe était fichée au milieu même de la boîte de poudre.
Dans un des compartiments de la caisse de sapin était disposé un appareil électrique qui, au moment voulu, devait communiquer le feu du ciel au fd conducteur.
Dantonnet ne tarda pas à s'écrier, dans le style américain : AU right, gentlemen! (tout va bien, Messieurs I) Et, sur cette exclamation qui nous prouvait que nous n'avions plus qu'à nous mettre en route, Miro appela l'un des trois nègres, qui prit dans ses bras la « caisse aux petits pots », comme le mulâtre l'appelait dans son jargon pittoresque, tandis que lui-même se chargeait de trois poules « truffées » et d'un canard étique garni d'un « marron », à l'aide desquels nous, devions nous livrer à un sport des plus émouvants.
Sur un signal de Miro, les deux canots avaient été transbordés dans la lagune aux alligators, et nous prîmes place, Dantonnet et moi , dans la première embarcation , conduite par notre hôte, tandis que les trois nègres et deux autres per^ sonnes se casaient dans le second bateau, disposés à nous porter secours en cas de danger.
Miro poussa son esquif au milieu du bayou , où Dantonnet jeta, dans quatre directions différentes, les appâta dont il amarra les fils de fer au bordagc, à portée de sa machine infernale. Puis, sans faire trop de bruit, nous nous retirâmes
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à trente mètres, à la distance voulue, ou plutôt à le longueur
de nos quatre flls de fer.
tJn quart d'heui'e se passa dans une attente pleine d'une curiosité anxieuse que nos lecteurs comprendront sans doute, attente qui fit durer ces quinze minutes comme un siècle. Enfin, sur la droite, une légère secousse se (it sentir; elle ■ fut suivie d'une commotion si rapide que notre bateau oscilla â trois différentes reprises.
Approcher le ftl conducteur de la « caisse aux petits pots » et le mettre en contact avec l'électricité, tout cela fut l'affaire d'une ou deux secondes, et, boum! à vingt mètres de nous, l'eau s'ouvrit au milieu d'un remous terrible, lançant par- dessus nos têtes les membres pantelants d'un énorme alligator à travers une pluie de sang mêlé aux eaux de la lagune.
Le satantcal thunder avait réussi : les huit témoins de ce spectacle étrange poussèrent un cri de joie et d'admiration ; Dantonnet lui-même s'applaudissait d'avoir si bien atteint son but.
Deux fois de suite, après une seconde attente de cinq quarts d'heure, bien nécessaires pour laisser le calme régner de nouveau dans le bayou, l'expérience électrique de mon camarade réussit au "gré de ses désirs et des miens , à la plus grande joie des spectateurs.
Enfin la nuit vint , et nous abandonnâmes le quatrième lil de fer pour retourner au cabanage, où Miro nous avait devancés pour veiller au souper.
Or, savez-vous , ami lecteur, ce que le maître coq mulâtre (le cuisinier) nous avait préparé? Un marcassin cuit dans sa peau; et voici comment ce « Carême » à face de chocolat avait procédé pour réussir dans son opération.
[I avait fait creuser dans le sable un trou d'un mètre et demi de longueur, de profondeur et de laideur, et l'on avait allumé dans ce trou un de ces feux comme on peut seulement en faire quand on a une forêt pour bûcher. Pendant deux heures, sans discontinuer, son engagé avait entretenu le
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foyer incandescent; puis il avait enlevé les cendres et la braise, et déposé à leur place le marcassin, dans le ventre duquel s'était glissée, à l'insu de la bête, une farce composée de toute espèce d'aromates , tels que feuilles de sassafras , gingembre, citronnelles , gousses d'ail , oignons , citrons coupés par tranches, graines de magnolia, etc. etc., le tout saupoudré de sel , de poivre et de piment. Dès que le gibier avait été ainsi «. affalé » dans le trou , on l'avait recouvert des cendres el de la braise retirées de ce four en plein air, de façon à former sur ce cadavre appétissant une tombe ardente, sur laquelle on avait soigneusement placé des planches de gazon.
Je laisse à penser la vie
Que firent les deux amis.
(Je n'était point sur un « tapis de Turquie » que Dantonnet et moi nous étions assis, mais bien sur une herbe épaisse, et , entre nous deux, sur des feuilles de latanier, Miro nous servit d'abord une soupe au gombo', une omelette aux œufs de tortue, un civet d'écureuils, un rôti d'ortolans louisianais (des grassets), et deux plats de patates douces ; le tout arrosé d'un excellent « claret » , dit Saint- Émition, dont le bouquet me parut fort délectable.
Enfin parut , sur une planche de sapin , le marcassin rôti
à point, fumant dans sa carapace brûlée, mais succulent au
suprême degré. Jamais je n'avais rien mangé de pareil, et
• j'avoue humblement que, ce soir-là, je cédai trop facilement
au péché de la gourmandise.
Notre soirée s'écoula paisiblement devant te cabanage, en
1 Le gombo est un composé de toutes sortes de viandes, de volailtea, d'oiseaux , de gibier, de poisson , etc., cujts à petit feu et dans leur jus , le tout salé, poivré, pimenté el saupoudré d'aromates qui contribuent à faire filer le gombo comme le fromage dans le macaroni. C'est un brouet lacéilémonien, â la première inspection ; mais, quand on a une fois goûté à cette macédoine de légumes et d'autres victuailles , — arlequin crioh, — on ne peut plus cesser de raimer.
371 LES ALLHiATORS DE LA LOUISIANE ET I)U TEXAS
présence d'un lac de pourpre encadré de vert et écartelé d'or. Nous écoutions , silencieux, le frémissement du feuillage, les murmures des fleurs doucement agitées dont la brise nous apportait les émanations parfumées, les chants de l'oiseau moqueur, le sifflement d'une bande de canards ou d'oies sauvages , et enfin ces mille bruits vagues qui s'élevaient de la terre, comme un concert d'adieux servant d'accompagnement à la marche triomphale du soleil lorsqu'il va éclairer un autre hémisphère.
Quand sonna l'heure du repos, Miro nous indiqua deux hamacs suspendus sous un ajoupa, au milieu de la palissade du caban âge.
Le lendemain , au point du jour, nous reprîmes le chemin delà Nouvelle-Orléans, où Dantonnet agitait, le soir même, son archet à l'orchestre du théâtre français, réchauffant dans son sein un jeune alligator, à peine êgé de deux semaines , dont Miro lui avait fait présent au moment où nous nous disposions à quitter le cabanage.