RUE AUBER
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Le 27 mai 1832, un orage effroyable s'abattit sur le golfe du Lion, et s'étendit sur les côtes de Provence, depuis Toulon jusqu'à Aiguës-Mortes.
Entrons un moment dans le salon du château d'Arthenay, proche voisin de la mer, à une demi-lieue du joli village de Carry ; château habité par son propriétaire, le comte d'Arthenay, veuf depuis quelques années, et par Yalentine, sa fille unique.
Trois personnes dans ce salon : le comte jouant une partie d'échecs avec le curé du village; à leurs côtés, sur une table couverte
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de journaux et de brochures légitimistes,
Valentine lisant un roman de Walter Scott.
Le comte d'Arthenay a de cinquante à cinquante-cinq ans. Sa loyale figure exprime surtout la bonté, et, si la bonté n'est pas précisément synonyme de génie, souvenonsnous qu'elle ne fait que du bien, et que le génie fait souvent beaucoup de mal.
Valentine ressemble à son père, mais comme un ciel des tropiques ressemble à un ciel de Normandie. Sa beauté méridionale, ses yeux et ses cheveux noirs, l'ovale exquis de son visage, un je ne sais quoi de passionné dans sa physionomie et son attitude, paraissent la prédestiner à un rôle d'héroïne de roman ; peut-être a-t-elle déjà, h dix-huit ans, conscience de cette prédestination inquiétante. En attendant, sa lecture l'absorbe tout entière; elle lit Rob-Roy; elle dévore ce récit jacobite, et, si quelque indiscret se
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penchait sur son épaule, il l'entendrait murmurer : « Oh ! Diana Vernon ! Être Diana Vernon! »
La partie d'échecs, vivement disputée, s 'est prolongée au delà des limites ordinaires. Il est près de dix heures; heure indue pour le curé et même pour les châtelains. Mais, en cet instant, la rafale redouble de violence. Une pluie torrentielle ruisselle sur les vitres :
— Mon cher curé, dit le comte d'Arthenay, jamais, jamais je ne vous laisserai sortir par cet horrible temps ! On fera votre lit dans la chambre verte, dite chambre des abbés. Et l'excellent homme ajoute : — Ah !
qu'ils sont à plaindre, les pauvres gens qui se trouvent sur les chemins, ayant à endurer cette tourmente et cette pluie !
Il parlait encore, lorsque deux ou trois coups vigoureux et pressés retentirent à la porte extérieure.
— Que vous disais-je? s'écria-t-il ; des malheureux ! des voyageurs égarés et en détresse!. C'est la Providence qui nous les envoie! Qu'on leur ouvre à deux battants!
Valentine, tu seras leur sœur de charité !
Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase.
La porte du salon venait de s'ouvrir à un groupe composé de trois hommes et de deux femmes, plus mouillés, plus brisés de fati-
gue les uns que les autres. L'une des deux femmes s'avança, et dit au comte :
— Je suis la duchesse de Berry. J'arrivais en Provence avec des espérances que l'événement a trahies. J'apporte avec moi le malheur, la persécution, l'exil, la prison peutêtre... Voulez- vous me donner asile pour cette nuit?
Rien, non, rien ne saurait donner une idée du changement qui s'opéra dans la personne et s.ur les traits du vieux gentilhomme,
à cette apparition soudaine, à ces paroles de la duchesse. Il y eut, sur ce visage débonnaire, comme un rayonnement subit de douleur, de dévouement, d'enthousiasme chevaleresque. Ce fut d'une voix tremblante, suffoquée d'émotion et de sanglots, qu'il répondit à l'auguste fugitive :
— Madame! je ne reçois pas Votre Altesse Royale ; c'est elle qui me fait l'honneur de me recevoir. A dater de cet instant, la maison lui appartient, avec tout ce qu'elle renferme; ma famille n'aura pas de plus précieux souvenir que celui de l'insigne faveur que Votre Altesse m'accorde et des heures bénies qu'elle va passer sous mon toit !
— Ah! je n'attendais pas moins du comte d'Arthenay ! dit la duchesse en lui serrant la main.
Il est inutile, n'est-ce pas, d'insister sur l'impression profonde, ineffaçable, que lâis-
sèrent à la romanesque Valentine cette soirée et cette nuit, dont les détails et les suites appartiennent à l'histoire. Pendant quelques semaines, elle en perdit le sommeil. Ses Ion gués et fiévreuses insomnies passaient à se remémorer les moindres circonstances, les moindres paroles que la duchesse de Berry lui avait adressées avec sa grâce cavalière et charmante. Les idées les plus extraordinaires se disputaient cette jolie tète, où l'imagination dominait les autres facultés. Valentine eut un moment Pen vie de courir sur les traces de la princesse proscrite et de la rejoindre sur la terre classique du dévouement royaliste, avec l'espoir de faire à ses côtés le coup de fusil contre les Patauds et les Bleus\ singuliers anachronismes, qui prouvaient qu'elle n'admettait pas de différence entre la France de Robespierre et de Cathelineau, et la France de Louis-Philippe et de M, Thiers !
Ce qui l'arrêta, ce fut la pensée que son père, qui l'adorait, qui n'avait plus qu'elle au monde, mourrait d'inquiétude si elle le quittait, et de chagrin s'il lui arrivait malheur. Alors son exaltation légitimiste se dédommagea en menue monnaie. Elle fut du nombre des belles visionnaires qui prenaient Nantes trois fois par semaine, et, tous les huit jours, indiquaient le triomphant itinéraire de la duchesse, du fond de la Vendée jusqu'à sa loge, à l'Opéra, qui donnait Robert le Diable pour sa bienvenue. La chambre où la princesse avait couché devint pour elle un sanctuaire. Elle voulut que tout le monde, dans la maison, l'appelât la chambre de la duchesse, et décida que personne n'y coucherait plus, pas même l'archevêque d'Aix dans ses tournées pastorales. Elle eut tous les respectables enfantillages qu'imaginait, à cette époque, le sentimentalisme royaliste, sup-
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pléant par l'illusion à la réalité. Elle possédait le joli portrait d'Henri V enfant, par Grévedon. Elle y ajouta tout ce que Paris et Marseille purent lui fournir, en fait d'épingles, de boutons et de bijoux séditieux. Elle fit de la chambre sacrée, de la chambre désormais historique, une sorte de musée, destiné à perpétuer le souvenir de la soirée du 27 mai. Là, chaque jour, ses regards se fixaient sur les reliques qu'elle y avait rassemblées; un mouchoir, oublié ou donné par la duchesse; les croix de Saint-Louis de trois ou quatre ancêtres; l'épée d'un grandoncle,, tué, le 10 août, en défendant les Tuileries; la- décoration du Lys, octreyée, après 1814, à l'élite des bons Français, ainsi que s'exprimait le Journal des Débais; l'écharpe blanche du comte d'Arthenay, qui avait été maire d'Arles sous le ministère Villè.le, etc., etc...
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Bientôt ces légers hors-d' œuvre de la sensiblerie monarchique ne suffirent plus à V&lentine. Elle écrivit à son cousin, Gaston <T Arthenay , qui achevait son droit à Aix, pour le rappeler auprès d'elle. Leur dialogue abrégera pour nous les lenteurs d'une exposition.
— Gaston, lui dit-elle, vous m'aimez...
. — Oh! ma chère Yalentine, de tout mon cœur, de toute mon âme L..
— Je le sais, et les phrases banales sont inutiles entre nous. Grâce à l'inégalité des fortunes de votre mère et de la mienne, je suis riche et vous êtes pauvre...
— Hélas! c'est là ce qui m'empêchait de vous déclarer mon amour...
— Attendez! je voudrais trouver, pour exprimer le mépris que m'inspire l'ignoble question d'argent, des mots qui n'auraient servi à personne... Point d'obstacle de ce côté-là. D'ailleurs, j'ai deviné les sentiment
de mon père ; il n'oublie pas que le vôtre, mort trop tôt pour notre tendresse, le marquis, dont la mémoire lui est toujours présente, était l'aîné de la famille, l'héritier du titre et des armes... Notre mariage comblerait ses vœux.
— Eh bien, alors?
— Attendez... Si vous demandiez ma main à mon père, il vous l'accorderait avec joie, et je ne dirais pas non...
— Oh ! Valentine ! Valentine ! merci mille fois ! c'est un bonheur au-dessus de mes espérances !
— Ne vous hâtez pas de me remercier...
Je vais vous parler avec franchise... Je n'ai pour vous qu'une bonne et fraternelle amitié. H dépend de vous que cette amitié se change en enthousiasme...
— Ordonnez ! Que faut-il faire? Je suis prêta tout...
— Ecoutez-moi!... Vous savez quel honneur immense a reçu notre maison... Toutes les grandeurs de ce monde ne valent pas à mes yeux une seule des heures que Madame a passées sous notre toit. A nous de nous en montrer dignes ! . . . Cet honneur nous impose de nouveaux devoirs; un moment j'avais songé à vous dire que votre place était en Vendée, auprès de la duchesse de Berry, dans les rangs des fidèles héritiers de La Rochejacquelein et de Lescure ; je n'en ai pas eu le courage. Sur vous, Gaston, repose l'avenir de notre race, de notre nom... Et puis, s'il faut croire aux dernières nouvelles, vous arriveriez trop tard... La partie a été mal engagée, et parait perdue... Maintenant ce que j'attends de vous, je vais vous le dire.
— Encore une fois parlez! commandez!
je vous obéirai!... Je ne suis bon qu'à vous obéir!
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— Vous n'avez que vingt-deux ans, moi dix- huit; rien ne presse... Si le lorrain manque à la sainte guerre contre tes ennemis de notre roi et de notre foi, on peut la transporter ailleurs... Vous avez fait des études très brillantes. . . Votre talent s'est essayé avec succès dans les journaux royalistes de notre Provence... Risquez-vous sur un plus grand théâtre. Allez à Paris, et prenez rang parmi les défenseurs de la vérité... Là aussi, il y a des périls à braver, de la gloire à conquérir. La religion est persécutée, les croix abattues, la révolution a profané Saint- Germainl'Auxerrois, saccagé l'archevêché, poussé des cris de mort contre l'archevêque, jeté dans la Seine les livres, les ornements et les vases sacrés. Partout elle poursuit son œuvre de destruction et de ruine... Raison de plus pour qu'un jeune homme tel que vous, portant un beau nom, plein d'ardeur et de courage,
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debout sur la brèche, combattant aux avantpostes, s'attire les sympathies et les suffrages de tous les honnêtes gens. Une réaction est imminente contre ce régime d'iniquité, de désordre et de honte... Vous en serez, Gaston, le précurseur, l'interprète; et alors! oh! alors!
Son exaltation donnait à sa beauté un éclat inouï; son regard étincelait. On eût dit une jeune inspirée, appelant le ciel au secours des causes vaincues. Entraîné au souffle de cette passion, brûlant au contact de cette flamme, Gaston ne la laissa pas achever :
— Alors, s'écria-t-il, si nos cœurs battent à l'unisson, si mon amour force votre amitié de changer de nom, si mon adorable sœur se déclare heureuse de devenir ma femme, Yalentine, chère Valentine, j'aurai là une de ces récompenses pour lesquelles on peut tout entreprendre, tout affronter, tout souffrir!
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Si Gaston avait eu dix ans de plus, s'il avait vécu, observé et réfléchi, peut-être se serait-il méfié de ce sentiment (enthousiasme ou amour, peu importe !) qui attendait, pour éclore, les phrases d'un Premier- Paris, les pages d'une brochure, le retentissement d'un procès de presse ou l'auréole d'un martyre politique. L'amour a cela de terrible et de charmant, qu'il naît sans savoir pourquoi, qu'il est à lui-même son unique raison d'être et que, dès l'instant qu'il cherche des motifs pour exister, c'est qu'il n'existe pas et n'existera jamais.
Une fois en veine de doute et d'analyse, Gaston ne se serait pas moins méfié de lui que de sa belle cousine. Il se serait demandé si sa jeune et vive imagination le portait du côté de la polémique légitimiste telle que la pratiquaient, avec un courage digne d'un meilleur sort, la Quotidienne et la Gazette de
France; s'il n'était pas plutôt un artiste, un rêveur aux aspirations poétiques, et si, pendant ses longues promenades, les beautés du paysage, les mélancoliques harmonies du soir, le chant de l alouette, le murmure des vagues somnolentes, le Lac et le Vallon, de Lamartine, qu'il savait par cœur, n'avaient pas pour lui plus d'attrait que les vindictes à exercer contre le juste-milieu, les châtiments mérités par la comédie de quinze ans, ou la question à résoudre entre les quoique et les varce que de M. Dupin.
Mais, pour le moment, tout s'absorbait, pour le cœur ou le cerveau de Gaston, dans son amour très vrai, très sincère, disposé d'avance à tous les sacrifices.
Le soir, Valentine, d'autant plus sûre de l'approbation de son père que l'excellent homme était toujours de son avis, le mît au courant de ses beaux projets. Il les adopta
sans réserve. Il était, cette fois, si heureux d'avoir Fair de faire la volonté de sa fille en faisant la sienne! Au surplus, si mes lecte.urs se souviennent de Colomba, ils reconnaîtront que le. comte dArthenay, s'empressant de donner son consentement au mariage de sa fille avec son neveu, héritier du titre de marquis et destiné à perpétuer son nom, était moins invraisemblable que le colonel sir Thomas Neyil, acceptant pour gendre un Corse, lieutenant en demi-solde et pauvre comme Job, Orso délia Rebbia.
Un mois après, Gaston d'Arthenay était à Paris.
Quoique les générations nouvelles aient
assisté à bien des catastrophes, elles ne
peuvent se faire une idée de ce qu'était Paris
en 1832. On aurait dit que de chaque pavé
des barricades de Juillet étaient sortis un péril,
une menace, une folie, un sophisme, une
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secte, un sujet d'angoisse, un diable noir, un nuage chargé de tempêtes, une couvée de sinistres oiseaux de proie. Peu de temps auparavant, Victor Hugo, déjà dévoyé, oublieux à la fois de ses programmes littéraires et de son culte monarchique, avait complaisamment énuméré, dans la préface des Feuilles d'automne, tous les points noirs de l'horizon, tous les sourds grondements de tonnerre, tous les événements redoutables, toutes les probabilités effrayantes qui, selon lui, faisaient de la publication d'un volume de poésie pure une extravagance ou. une bravade; depuis lors, le choléra s'était déchaîné sur Paris, dont la population affolée, au lieu de la subir comme un fléau, avait aggravé de ses fureurs les ravages de l'épidémie, et attribué aux riches, aux médecins, aux prêtres, cette mystérieuse apparition de l'ange de la mort. Les sombres véhicules des
pompes funèbres ne suffisaient plus à la consommation des cadavres. Il avait fallu, comme pour jouer avec les mots, tandis que l'invisible monstre poursuivait son œuvre, y ajouter les voitures de déménagement. Les bruyantes funérailles du général Lamarque, signal de meurtrières émeutes, donnaient la réplique aux obsèques de Casimir Périer, dont chaque coup de cloche semblait être le glas de la jeune et fragile monarchie, répondant au tocsin de l'insurrection populaire.
Entre ces deux explosions — cri de détresse et cri de révolte, — Buridan-Bocage, le héros de la Tour de Nesle, jetait en pâture, aux quatrièmes galeries et au parterre du théâtre de la Porte-Saint-Martin, la célèbre tirade des grandes Dames.
Et cependant — merveilleux prestige de jeunesse! — il y avait, au milieu de ce chaos que nos imaginations peuplaient de bètes
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venimeuses et de fauves, je ne sais quelle magie qui nous attirait ou nous retenait, en dépit des conseils de la prudence. Sous les pulsations précipitées de cette fièvre, on sentait la vie. Dans ce tronc d'arbre secoué par la tourmente, on devinait la sève. Pour nous reposer des turbulences de la politique, il nous suffisait de recourir à la littérature. Quel épanouissement! quelle renaissance! quelle envolée ! Les alcyons ne se posent pas sur la pointe des vagues en courroux avec plus de sécurité que la poésie, Fart et le roman sur les aspérités menaçantes de cette formidable année. Victor Hugo allait de Marion Delorme, de Notre-Dame de Paris et des Feuilles d'automne à Lucrèce Borgia, en passant par le Roi s'amuse. Lamartine inaugurait son départ pour l'Orient par ses poétiques adieux à sir Walter Scott, que nul n'était plus digne que lui de saluer et dé chanter, et par sa fou-
droyante réponse — d'aigle à pie-grièche — aux misérables sarcasmes de la Némésis.
Alfred de Vigny publiait les Consultations du docteur Noir, dont s'inspirait Jules Janin pour rassurer Paris en deuil, à l'aide d'une étincelante fantaisie. Alexandre Dumas, en pleine verve, ayant à son actif, depuis six mois, Charles VII et ses grands vassaux.
Térésa, Richard Darlington et la Tour de Nesle, persuadé qu'il avait failli mourir du choléra d'abord, puis de son rôle de factieux dans l'émeute du cloître Saint-Merry, allait se convaincre qu'il n'était pas mort, aux Eaux d'Aix, en Savoie et en Suisse, d'où il devait rapporter ses premières Impressions de voyage, que rien, depuis lors, n'a dépassées, pas même Tartarin de Tarascon, si supérieur pourtant à Tartarin dans les Alpes. Balzac, accrédité déjà auprès des raffinés par sa Peau de chagrin, pris au sérieux comme romancier
catholique et royaliste, mystifiait Les pieux fondateurs de l'Écho de la jeune France, forcés d'interrompre, au plus beau moment, l'Histoire des Treize, F Amour à Saint-Thomas (FAquin. Brizeux soupirait sa touchante élégie de Marie. Malgré le choléra, nous courions en foule aux prodigieux concerts de Paganini, dont l'archet magique, le visage émacié et la méphistophélique légende, nous donnaient le frisson du surnaturel et faisaient passer devant nos yeux les visions fantastiques de Théodore Hoffmann. Otello, Rubini, Madame Malibran, la romance du Saule, avaient gardé jusqu'au bout leur fidèle public. Indiana et Valentine, éclatant presque coup sur coup, surexcitaient jusqu'au paroxysme^ dans les rangs de !a jeunesse lettrée, l'admiration, la passion, la curiosité et l'inquiétude. Leur éniffmntifinpi auteur, fini allait Mre
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était d'avance guettée par une Revue naissante, légère d'argent, riche d'avenir, provisoirement républicaine, en attendant qu'elle eût jeté sa gourme et fait ses dents de sagesse, mais pour laquelle ni la richesse, ni la puissance, ni l'autorité, ni les hôtels somptueux, ni les splendides dividendes, n'égaleront jamais la gloire d'avoir mis en lumière et enfanté à la célébrité Sainte-Beuve, George Sand et Alfred de Musset.
La vieille et triviale image du poisson dans Peau peut seule nous aider àfairecomprendre les sensations qu'éprouva Gaston d'Arthenay en arrivant dans cette mêlée. Rendons-lui pourtant cette justice, que, dans le premier enivrement, il ne perdit pas un moment de vue la mission confiée par Valentine à ses talents et à son zèle royaliste. Ses débuts furent prompts, faciles et de bon augure.
Marseille, qui nomme aujourd'hui le citoyen
Félix Pyat, envoyait alors à la Chambre des députés d'extrême droite. Ils donnèrent à Gaston, brillant lauréat, couronné par les académies d'Aix et de Toulouse, des lettres de recommandation pour Berryer. Il entra, quelque peu ému, dans l'historique rez-dechaussée de la rue Neuve-des-Petits-Champs, où l'illustre orateur le reçut avec une grâce ineffable, tout en pensant à autre chose, poursuivi par le souvenir de Vil mio tesoro, de Don Juan, que Rubini, la veille au soir, avait merveilleusement chanté. Grâce à des relations de parenté, Gaston eut môme accès auprès de M. de Chateaubriand, qui lui parut mécontent d'aulrui et de lui-même, sous prétexte que ses brochures n'avaient pas suffi à rétablir sur le trône les Bourbons qu'il avait contribué à renverser. Accueilli dans les salons du noble faubourg, où il aspirait le plus pur parfum des saines doctrines et
des inflexibles bouderies, le jeune marquis n'eut qu'à faire un signe pour avoir le plaisir de lire son nom et sa prose dans la Quotidiemne, la Mode et le Rénovateur, qui ne renouvela rien, pas même la liste de ses abonnés, mais qui compta un moment parmi ses rédacteurs le futur duc de Persigny.
Les articles de Gaston réussirent. On en parla en haut lieu. Les marquis et les comtes qui se font journalistes, réussissent toujours, tant qu'on ne voit en eux que des gentilshommes amateurs. Les directeurs accablent de compliments quiconque leur offre de ta copie pour rien. Les écrits de Gaston suppléaient à la profondeur des convictions, à la force des arguments, à la solidité du savoir, par une verve méridionale et un feu qu'entretenait chez lui l'image toujours présente de su chère Valentine. Elle lui avait permis de lui éorire. Elle eut lieu d'être contente de
ses premiers bulletins ; les réponses le maintinrent dans cet état d'âme où un honnête et loyal inamorato reste incapable de distinguer ses opinions de ses sentiments. Il y eut là une lune de miel, d'un miel dont les abeilles n'avaient butiné que des lis.
Un soir, au Théâtre-Français, à la première de Bertrand et Raton, Gaston eut pour voisin de stalle un jeune Provençal, le vicomte Raoul de Neyrac, qui, à peine plus âgé que lui, avait été son camarade de collège et lui avait disputé un prix, pour l'éloge du cardinal Maury, à l'académie de Marseille.
Raoul était de haute naissance, mais un peu déclassé par les orages domestiques qui avaient amené une séparation, précédée de scènes scandaleuses, entre son père et sa mère. Il en profitait pour côtoyer tous les mondes sans se donner à aucun, et toutes les opinions sans se laisser dominer par une
seule. Comme presque tous les fils dont les légèretés maternelles enveloppent d'un nuage la légitimité officielle, il était admirablement beau ; un observateur attentif aurait pu seul démêler ce que cette beauté offrait d'alarmant et révélait de vicieux. D'ordinaire, ceux qu'on appelle les beaux ou les bellâtres, pour se consoler d'être laid, manquent d'esprit; Raoul en avait trop; un mauvais esprit, paradoxal et frondeur, corrosif et dissolvant, qui excellait dans l'ironie avec une pointe d'amertume, et ne s'étalait jamais avec plus de complaisance que quand il s'agissait de dire du mal de son prochain. Il employait ses rares et subtiles facultés d'analyse à découvrir ce que Charles de Bernarid a appelle le pied d'argile; un accroc à la vertu des femmes, une tache sur l'honneur des hommes, une page à déchirer dans l'histoire des familles. Aigri par le sentiment de sa déchéance mo-
rale> enhardi par ses succès mondains, il y avait en lui du héros de roman, mais d'un roman de Balzac, compliqué d'ambitieux, d'aventurier et de sceptique à tout faire. Il aurait pu offrir d'avance un modèle aux de Marsay, aux Rastignac, aux Vandenesse, aux Lucien de Rubempré, aux La Palférine, et autres jeunes premiers de la Comédie humaine. Au demeurant, il ne croyait ni à Dieu ni au diable ; excellente condition pour recourir à Dieu lorsqu'il en avait besoin afin de masquer sa dépravation élégante, et pour revenir au diable quand il le jugeait plus utile à ses projets d'avenir.
Au moment où Raoul et Gaston se rencontrèrent, Raoul était déjà lancé. Les lendemains et surlendemains de la révolution de Juillet furent, on le sait, marqués par une poussée de Méridionaux, qui vinrent à Paris
chercher fortune, et dont quelques-uns ont
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laissé leurs traces dans la politique ou dans les lettres. Raoul fut un de ces chercheurs d'or et de clinquant. Trop habile pour se compromettre en adoptant une cocarde et en s'engageant dans un parti, il publia dans la Bévue de Paris et dans ['Artiste quelques oeuvres d'imagination, quelques récits de voyage, qui furent remarqués.
Il ne pouvait y avoir, pour Gaston d'Ar^ thenay, d'intimité plus dangereuse et plus séduisante. Aussi, au bout de quinze jours, étaient-ils inséparables. Chaque matin, ils se donnaient rendez-vous au café Desmares, café célèbre à cette époque, situé à l'angle des rues du Bac et de l'Université. Raoul se garda bien d'attaquer de front les croyances et les enthousiasmes de son nouvel ami; quoiqu'il n'eût guère qu'un an de plus que lui, il se Constitua son aîné, son conseiller, — j'allais dire son Mentor. Il commença par
abonder dans son sens et lui faire des compliments :
— J'ai lu tes articles, lui disait-il ; l'esprit et le talent y brillent à chaque ligne. Mais, lorsqu'on défend comme toi la plus noble des causes, momentanément vaincue, il faut être armé de toutes pièces. Ce qui te manque, ce que tu ne peux posséder encore, c'est la lucidité d'analyse qui te fera pénétrer au fond des questions et en saisir le fort et le faible; c'est un ensembte de connaissances historiques qui te garantira des erreurs de détail. Tu réussis; je ne te dirai pas ce que Triboulet disait hier à Marot, dans le Roi
s'amuse :
Toi seul as de l'esprit parmi ces gentilshommes !
Dieu merci ! ce serait le contraire de ma pensée... Avec le nom que je porte, je ne puis être que royaliste et chrétien... Pour-
tant, par cela même que ton succès te met en vedette, tu auras affaire à des plumes spirituelles qui ne te ménageraient pas, si elles pouvaient te prendre en faute. Si tu m'en crois, tu fréquenteras les bibliothèques publiques; — tu liras les écrivains du xvm e siècle et du nôtre, depuis Montesquieu jusqu'à Augustin Thierry. Grâce à ta facilité vraiment extraordinaire, il te suffira, pour te compléter, de quelques mois de lecture et d'étude.
Gaston fut sincèrement touché de ce conseil amical, et se promit de le suivre.
De temps à autre, ils avaient pour convive un jeune homme qui touchait à sa trentième année, Marcel Dervieux, auditeur au conseil d'État, protégé par deux ou trois députés influents et en passe de devenir maître des requêtes. Absolument réfractaire à la folle du logis, esprit positif et pratique,
Marcel raisonnait toutes ses actions et toutes ses idées d'après le calcul des probabilités et les»déductions du bon sens; tant pis, si, dans un pays comme la France, la probabilité était battue par l'invraisemblable, et le bon sens par la folie !
Marcel dit un jour à Gaston :
— Voyons, mon cher monsieur, veuillez réfléchir; si honorable, si chevaleresque que soit votre opinion, elle ne va sans doute pas sans avoir un but, un espoir... Quel est votre espoir? Quel est votre but?
Gaston hésitait, Marcel reprit :
— Je vous ai lu ; vous avez cent fois trop d'esprit pour croire que le roi Louis-Philippe puisse être détrôné autrement que par une insurrection parisienne, plus violente et plus radicale que celle de juillet 1830.
Cette nouvelle révolution — que Dieu nous en préserve! — rie se fera pas pour les beaux
yeux de M gr le comte de Chambord. Elle s'empressera de proclamer la république..
La république ! Comment ce seul mot ne faitil pas frémir tous les hommes d'ordre, tous les riches propriétaires, tous les pères de famille, tous ceux qui ont quelque chose à perdre, tous ceux que la révolution de 89 et de 93 qualifiait d'aristocrates? Comment peuvent-ils se défendre d'un frisson d'horreur et d'épouvante, en songeant que, pour leurs pères et grands-pères, ce mot fatal de république a? été synonyme de spoliations, de massacres, de guillotine en permanence, des douleurs de l'émigration, de toutes les variétés de la barbarie et du crime? Vous me direz que cette seconde république ne vivrait pas?... Qu'en savons-nous? D'ailleurs, ne vivrait-elle que trois mois, elle aurait le temps de faire en trois mois plus de mal que la plus mauvaise monarchie en dix ans de
règne. Guerre étrangère probablement, guerre civile à coup sur, effroyable baisse des fonds publics et de toutes les valeurs, ruine de l'agriculture, de l'industrie et du commerce; temps d'arrêt indéfini dans les travaux de TEtat et des particuliers, gène des riches, misère des pauvres, banqueroute en perspective, chômage des ouvriers... Sans compter que votre solution ne serait rien moins que certaine, et que, en pareil cas, on doit toujours redouter lé troisième larron.
Est-ce tout? Pas encore, poursuivit Marcel en s'animant, comme s'il pérorait à la tribune. Supposez — ce qu'à Dieu ne plaise!
— la république proclamée et le trône vacant... l'intérêt le plus immédiat, le plus urgent des légitimistes et des orléanistes qui se querellent aujourd'hui, serait de se réconcilier, de s'unir, de faire cause commune contre ces étranges vainqueurs, qui, grisés
de leur victoire et ne sachant d'abord qu'en faire, prendront nécessairement pour alliés et pour complices tous les sectaires, tous les affamés, tous les gens de sac et de corde, un spécimen de tous les genres de canaille, le rebut de tous les partis. Or préluder à cette réconciliation nécessaire en échangeant, durant des années, injures, calomnies, épigrammes et quolibets, est-ce le moyen de la rendre bien sincère, bien cordiale?
Pendant ce speech, débité avec aplomb par Marcel, un des plus intrépides bavards de la conférence Mole, Raoul de Neyrac exultait en dedans; il se disait : « Va, mon bonhomme ! tu fais ma besogne sans que je m'en mêle... Tant mieux! »
Néanmoins, malgré ces douches d'eau froide, Gaston persistait à faire bonne contenance. Ses lettres à Valentine ne se ressentaient pas encore des irrésolutions et des
doutes qui se glissaient peu à peu dans son esprit troublé. Docile aux conseils de Raoul, il allait, presque tous les jours, à la bibliothèque du Louvre, et se bourrait de renseignements historiques, souvent contradictoires, suivant que l'écrivain était favorable eu hostile à la Révolution. C'est là qu'un incident vulgaire, minuscule, changea tout à coup la direction de ses idées et acheva son éducation politique dans un sens que Valentine n'avait assurément pas prévu.
Il feuilletait nonchalamment une, histoire de nos provinces méridionales, quand son regard tomba sur ces mots bien v '$&iples :
la bête du gévaudan. Ces mots réveillèrent ►dans le lointain de sa mémoire un de ses souvenirs d'enfance. Avant "ses années de collège, il avait habité avec son père, médiocrement riche, veuf. et déjà malade, une
maison de campagne, située à deux kilo-
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mètres de Lambesc. Cette maison du bon Dieu, comme on la surnommait dans le pays, n'avait qu'un luxe, mais elle l'avait bien :
hospitalité et charité. Chaque année, quand revenait l'hiver, presque toujours doux en Provence, terrible sur les plateaux de la Lozère, on voyait arriver des familles de pauvres émigrants lozériens, chassés par le froid et la faim, qui venaient chercher dans le Midi un rayon de soleil et un morceau de pain. Elles frappaient à la porte du bon marquis d'Arthenay, et cette porte s'ouvrait comme devant des envoyés du Dieu des petits etdes misérables. Onles logeait comme on pouvait; on les nourrissait amplement de sotipe aux choux et au lard, de pommes de terre, de fromages frais et de châtaignes cuites sous la cendre. C'était Gaston, accompagné de sa bonne, que son père chargeait de ces distributions, auxquelles il apportait
son ardeur enfantine. En signe de reconnaissance, ces pauvres gens lui chantaient la complainte de la Bête du Gévaudan, en soixante-seize couplets, aussi célèbre, en son temps, que celle de Fualdès en 1817.
La complainte s'était emparée de l'imagination de Gaston, qui en rêvait dans son sommeil et se figurait cette bête dans des proportions gigantesques et surnaturelles, tour à tour tigre, lion, monstre, tel que celui que lui offrait une naïve gravure en tête du conte de la Belle et la Bête, ou tel qu'il en voyait dans sa Bible de Royaumont, peuplant l'arche de Noé ou hérissant les mystérieuses pages de l'Apocalypse. Inutile d'ajouter que, dans ses rêves, cette bête dévorait, en une nuit, tous les moutons d'une bergerie et tous les enfants d'un village.
Ces souvenirs lui revinrent en un moment, et il voulut relire tout le chapitre, ne fût-ce
que pour se renseigner sur ce qu'était, en définitive, cette fameuse bête du Gévaudan.
Arrivé aux dernières lignes, il bondit sur sa chaise, et eut peine à retenir un cri d'indignation et d'horreur. Voici ce qu'ajoutait, sans commentaires, le bénédictin, auteur de cette histoire oubliée : « Une intrépide paysanne, qui avait contribué plus que personne à la capture de l'effroyable bête, obtint, pour prix de son courage et de son dévoue* ment, la grâce de son père, condamné à dix ans de galères pour délit de pêche. »
« .Dix ans de galères ! pour un délit qui me semblerait trop sévèrement puni par une amende de cinq francs!... Mais qu'était-ce donc que cet ancien régime dont la législation et les mœurs consacraient de pareilles atrocités! Dix ans de galères!... délit de pèche 1 Oh ! c'est trop fort ! Je me croyais possesseur de la vérité, de la lumière, et je
vivais dans le mensonge et dans la nuit!
Sans doute ce fait monstrueux n'est pas isolé... il se rattache à tout un ensemble d'abus que j'ignorais, que je veux connaître!... »
Et Gaston, traversant le Palais-Royal, le pont des Arts, remontant jusqu'au Luxembourg par la rue de Seine, ne cessait de répéter, comme en proie à une idée fixe :
« Délit de pêche! dix ans de galères! »
Le lendemain matin, il se retrouva avec Raoul au café Desmares. Il était trop expansif et trop plein de son sujet pour dissimuler ses impressions. D'ailleurs, il n'avait encore aucune raison de se méfier de son ami; il lui fit part de sa découverte, de sa surprise, de son chagrin. C'est ce qu'attendait le tentateur.
— Tu as pu remarquer, dit-il d'une voix caressante, à quel point je respectais tes
croyances; on est si heureux de croire!...
A présent, puisque le hasard t'a mis sur la piste des abus de cet ancien régime que tu défends avec tant de bonne foi et de talent, puisque tu désires ne pas t'en tenir là, je me ferai moins de scrupule?, quoique bien à regret, d'en causer avec toi...
Alors, ce sceptique si spirituel, si dédaigneux des lieux communs du vieux libéralisme, toujours prêt à se moquer plutôt qu'à s'irriter de l'injustice des hommes, ne craignit pas de se faire, à l'usage de Gaston, le plagiaire de Dulaure et du Constitutionnel de 1825. Alors commença, aux yeux ahuris du jeune légitimiste, le défilé traditionnel, laïque et obligatoire : la corvée, la dîme, la question, les oubliettes, le droit du seigneur, les maîtresses de Louis XV, le règne honteux de la Du Barry, les finances de l'État mises au pillage par les fermiers généraux,
la construction de l'inutile palais de Versailles ruinant Louis XIV et la France, tandis que, dans la plupart de nos provinces, le peuple mourait littéralement de faim ; les bâtards légitimés avec des apanages dont un seul aurait suffi à faire vivre des centaines de familles; la révocation de l'édit de Nantes amenant la perte de quelques-unes de nos industries ; les persécutions exercées contre les protestants ; les cruautés de Baville ; un siècle plus tard, l'exécution de Calas et du chevalier de Labarre ; les férocités de la torture; les désordres de la Régence; le mépris des grands seigneurs pour le sacrement et les devoirs du mariage; un esprit supérieur, tel que La Bruyère, trouvant tout simple que les paysans broutassent Pherbe comme des animaux; un charmant esprit, tel que la marquise de Sévigné, plaisantant agréablement sur les pendaisons des pauvres diables
de Bretops qui n'avaient pas^de quoi payer l'impôt ; les faibles, les petits, partout opprimés, sacrifiés, écrasés, et, par conséquent, toutes les lois divines de la charité chrétienne et de l'égalité évangélique partout méconnues, etc., etc.
La litanie fut longue; mais Raoul avait trop de tact pour la réciter en une seule fois. C'est à petites doses qu'il administrait les dissolvants, sans risquer encore les corrosifs. On aurait pu croire — tant il y mettait de finesse et de ruse — que chacun de ces détails ltii était arraché malgré lui, comme à un témoin récalcitrant, pressé de questions par un président de cour d'assises. Il s'interrompait, de temps en temps, pour dire à Gaston avec un accent de tristesse :
— Remarque, mon ami, que, si je. te dis tout cela, c'est à mon cœur défendant, et parce que tu as voulu être renseigné. Tu
connais le vieux proverbe : « Qui n'entend qu'une cloche, n'entend qu'un son. » Maintenant, tu sais qu'il y avait deux cloches ; mais sois sûr, que l'autre — la tienne — est sacrée pour moi comme pour toi, et que ma main se sécherait plutôt que de chercher à la briser.
Il en est de certaines crovances, chez les hommes d'imagination, comme de ces maisons toutes en façade, bâties sur le sable, qui s'écroulent aux premiers coups de pioche et de marteau. Gaston n'était pas de ceux pour lesquels le doute est une condition de quiétude et qui se résignent à douter pour se dispenser d'agir. Ces révélations implacables bouleversaient tout en lui, l'âme, la conscience, l'esprit de respect, le culte des traditions de famille, le souvenir des promesses qu'il avait faites à Valentine. Si le ciel avait
été pour quelque chose dans ce supplément
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d'instruction qui le rendait si malheureux, il aurait pu traduire en français le vers du poète :
Quœsivit cxlo lucem, ingemuitque reperta.
Il était de race pure et généreuse, et il ne démentait pas sa race. Son honnêteté, sa franchise, demeuraient parfaitement intactes, comme des colonnes antiques, debout dans un désert jonché de ruines neuves. Aussi ne tarda-t-il pas à comprendre que son devoir le plus évident était d'informer Valentine du changement opéré dans ses idées ; dans ses idées, bien entendu, et non pas dans ses sentiments.
Cependant quelques semaines s'écoulèrent encore sans que Gaston eût le courage de se décider. Il se disait : « Chaque jour de retard me rend plus coupable ; je vole l'argent de mon excellent oncle, dont les libéralités
suppléent à la maigreur de mon mince patrimoine. Je vole l'affection et la confiance de ma cousine, qui ne se doute de rien. » Il déchira vingt lettres, et, lorsqu'enfin il fit partir celle dont il était un peu moins mécontent, il aurait voulu la poursuivre pour la déchirer et en écrire une autre.
La réponse de Valentine ne se fit pas attendre ; elle fut terrible.
« Si je n'avais pas été forcée, écrivait-elle, de reconnaître l'écriture et la signature du marquis d'Arthenay, j'aurais cru que sa lettre était l'œuvre d'un faussaire. Ainsi donc, quinze mois de la vie de Paris auront suffi pour faire d'un soldat un déserteur, d'un croyant un incrédule, d'un royaliste un renégat! Je plains le marquis d'Arthenay, dont le noble père, s'il revenait au monde, gémirait, comme moi, de cette apostasie.
A dater do ce moment, un abîme nous sépare ; je ne le connais plus ! Il n'y a plus entre nous d'autre lien qu'une parenté dont j'aurais pu être fière, dont je suis humiliée. Je l'abandonne, non pas à ses réflexions, non pas
Gaston fut-il affligé de cette lettre, dont le cachet de cire parfumée portait l'inévitable Fides, spes, qui intéressait deux vertus théologales au futur triomphe de la légitimité?
Oui. En fut-il désespéré? Non. Les quinze mois de vie parisienne, dont Valentine lui parlait avec une amère ironie, lui avaient donné cette clairvoyance, cette faculté d'observation et d'analyse qui lui manquaient absolument lors de son départ du château de son oncle. Il ne lui fut pas difficile de pénétrer au-dessous de cette phraséologie hautaine, et d'arriver jusqu'au tuf. Il devina que cette attitude superbe était une pose, que ce caractère était un rôle ; il se dit que Valentine ne l'aurait jamais aimé. Détail bizarre! Tandis qu'elle s'attachait à des moyens artificiels pour changer son amitié en amour, son amour, à lui, était peu à peu devenu de l'amitié; amitié bien sincère encore et bien
vivace, malgré les duretés de sa cousine.
Il faut tout dire : peut-être cette clairvoyance et cette résignation lui eussent paru moins faciles, s'il n'avait été, depuis quelque temps, fort occupé d'une femme vers laquelle son imagination mobile se sentait attirée par la loi des contrastes. Madame Laure Mauvernoy, mariée à un savant parvenu avant quarante ans à l'Académie des inscriptions et belles- lettres, avait, à cette époque de confusion sociale, produit de la révolution de Juillet, un salon, où se réunissaient, avec les collègues de son mari, plusieurs membres des autres classes de l'Institut et les refusés du nouveau gouvernement. On le sait, tout gouvernement issu d'une révolution se fait immédiatement deux sortes d'ennemis : ceux dont il prend les places, et ceux à qui il néglige d'en donner. Ajoutez, comme appoint, ces quelques gentilshommes lettrés,
qui ont fait un livre, et qui, de temps immémorial, rôdent autour de l'Académie française; vous aurez une idée de ce salon, que madame Laure M auvernoy présidait avec une grâce exquise, le charme caressant d'une beauté blonde, de légitimes prétentions au bel esprit et une coquetterie diabolique, qui, d'après les mauvaises langues, faisait beaucoup de mécontents et quelques heureux.
C'est Raoul de Neyrac, un des habitués de la maison, qui avait présenté Gaston d'Arthenay à madame Mauvernoy, et je dois avouer qu'il se trouvait là plus à l'aise que dans les salons de haute lice du faubourg Saint-Germain, où les rideaux et les portières lui semblaient destinés à intercepter les courants d'idées encore plus que les courants d'air,
Bientôt on put s'apercevoir que la très séduisante Laure faisait beaucoup plus de frais
pour le nouveau venu que pour l'ancien ami.
Ceci mérite explication.
■ M. Mauvernoy n'avait, en fait de religion et de politique, que l'indifférence ou l'athéisme inconscient de bon nombre de savants et d'érudits, qui font passer les hiéroglyphes avant l'Écriture sainte. Sa femme allait bien plus loin. Chez elle, l'irréligion était militante et agressive ; elle pratiquait la propagande et recherchait des prosélytes. L'impiété est si rare, si exceptionnelle parmi les femmes, si contraire à leur vocation, à leur nature où le sentiment supplée aux convictions réfléchies, que celles qui, par extraordinaire, versent de ce côteMà, y apportent une passion violente, l'ardeur fébrile de toute créature jetée hors de ses voies. Elles crient leur incrédulité pour être plus sûres de ne pas croire; elles exagèrent leur haine pour être plus certaines de ne pas aimer, En 1833, les drames
m- r sbàm
et les romans nous parlaient encore des anges rebelles, des anges déchus. Cette métaphore, aujourd'hui bien démodée, pourra toujours s'appliquer aux femmes impies. Comme les anges précipités du ciel en punition de leur révolte, elles gardent de cette première patrie assez de souvenirs pour en envenimer leur déchéance et n'avoir ni repos ni trêve, jusqu'à ce qu'elles se soient dédommagées de leur perte en perdant d'autres âmes.
Parlons un langage plus moderne. Robe pour robe, une femme athée, c'est un prêtre défroqué, et nous savons tout le ravage que fait, en pareil cas, le fiel de l'apostasie.
Dès lors, on comprend de quel prix devait être pour madame Mauvernoy la conquête de Gaston d'Arthenay. Gâtait, pour ainsi dire, une forêt vierge à mettre en coupes réglées, au profit des idoles qui devaient détrôner le vrai Dieu; un croyant à rendre incrédule,
un marquis à rendre démocrate, une âme naïve à déniaiser, un brillant rédacteur des feuilles royalistes à enrôler dans la presse révolutionnaire, un Sicambre à forcer de brûler ce qu'il avait adoré, un défenseur du trône et de l'autel à pervertir au point qu'il reniât l'autel et le trône. Quelle jolie intrigue à conduire! Quel triomphe en cas de succès!
Laure, tant soit peu blasée eii fait de galanterie élégante et spirituelle, trouvait là tous les raffinements qui peuvent renouveler les plaisirs du vice et piquer au jeu une imagination gangrenée. Elle s'était soigneusement informée des origines, de l'éducation, des antécédents de la famille de Gaston, et chacun de ces détails ajoutait une ligne à son programme de séduction quand même. Il n'y avait pas jusqu'à l'amour du jeune gentilhomme provençal pour sa cousine qui ne redoublât son envie de déchirer ce roman de la
vingtième année, de réduire à néant cette idylle prin tanière, d'introduire un loup dans cette bergerie.
Elle n'eut donc plus qu'une idée; ensorceler Gaston, l'enivrer de ses sourires, de ses regards, de ses chatteries, de ses demiaveux qui signifiaient tout, excepté non ; tout promettre, sauf à donner le moins possible, à faire ses conditions lorsque arriverait le moment de démasquer ses batteries. L'entreprise n'était que trop facile. Le Diable, complice de cette nouvelle Dalila, excelle à choisir son heure. Il décida que cette flirtation coïnciderait avec la phase critique où Gaston désillusionné sentirait peu à peu son amour pour Valentine se changer en amitié, et qu'un rendez- vous qu'elle avait donné à Xinamorato en ayant l'air de se le laisser prendre, suivrait de près la terrible lettre où Valentine lui signifiait son congé.
Le surlendemain, lorsque Gaston, dont cette lettre avait fait évanouir les derniers scrupules, arriva, avec un vif battement de cœur, chez madame Mauvernoy, il était attendu, et on peut dire, dans tous les sens du mot, qu'il la trouva sous les armes. Jamais elle n'avait été plus gracieuse, plus séduisante ; sans compter tout ce qu'un négligé délicieusement indiscret ajoutait à ses séductions. Et pourtant, par un prodige de rouerie féminine, on devinait qu'elle se tenait sur ses gardes, et qu'un fond de sécheresse, de méfiance et de calcul se dissimulait sous ces ravissantes apparences. Si Gaston n'eût pas, en cet instant,- été trop ému, trop épris pour réfléchir, Laure l'eût fait songer à une place assiégée, dont la garnison, par extraordinaire, prétendrait obliger l'assiégeant à capituler. Elle parla la première :
— Mon cher marquis, dit-elle avec une
sorte de morbidezza italienne, vous m'aimez, çt je me sens disposée à né pas vous haïr ; mais, vous le comprendrez aisément, vous qui savez tout comprendre : je ne dois pas, je ne puis pas admettre dans mon intimité un homme dont toutes les opinions sont la satire des miennes, et qui, pour être conséquent, doit me regarder comme une réprouvée, comme une messagère de l'enfer...
Puis, jouant l'attendrissement : — Je lutterai, Gaston, contre ma faiblesse, contre le penchant qui m'attire vers vous, et dont je n'ai pas su me défendre, à moins que vous ne consentiez à mettre entre vos idées et les miennes, entre mon cœur et le vôtre, un accord qui me serait bien doux, qui nous rendrait bien heureux.
Et son regard voilé de tendresse, sa pose alanguie, donnaient à ses paroles un sens enivrant pour un amoureux de vingt-trois ans*
Elle poursuivit avec une énergie entraînante qui prêtait un rayonnement magique à sa beauté :
— Allons, ami, soyez des nôtres! Renoncez à des chimères qui ne vous mèneront à rien! Vous avez beaucoup de talent, et un grand talent doit être du parti de l'avenir.
Voyez Victor Hugo !... il était encore plus engagé que vous dans la politique sentimentale des douairières, des voltigeurs de 1815 et des survivants de Coblentz... Ne fût-ce que par amour-propre, vous vous devez à vous-même de penser autrement que ce tas de momies, de têtes à perruque, d'intrigants et d'imbéciles. Vous avez entendu l'autre soir ce qu'Armand Carrel disait de son illustre ami Chateaubriand... Le grand homme maudit à huis clos l'ingratitude et l'aveuglement des Bourbons. Il déplore les antécédents qui lui défendent de déclarer bien haut
ce qu'il dit tout bas, qu'il est républicain !... Cet exemple doit vous décider... sans compter les sentiments d'une pauvre femme qui ne demande qu'à vous aimer... Vous savez que nous fondons un nouveau journal, — F Avant-Garde, — un National plus jeune et plus progressif... Mon mari en est le principal actionnaire, et ses amis prétendent que je serai l'Égérie de la rédaction... Le premier numéro paraît lundi, 1 er octobre... Ah! que je serais heureuse, si je pouvais y lire votre prose et votre nom !... Quel gage de succès ! quel charme de plus. dans notre intimité!
quel lien!...
Gaston, oppressé, haletant, cherchait une réponse, et n'en trouvait pas. Il aimait mieux se taire que de bredouiller... Il se disait que jamais le Diable n'avait eu un avocat plus persuasif, plus irrésistible. Il se souvint qu'il avait lu Stendhal, et, pour sortir d'em-
barras, il allait se jeter aux pieds de la belle tentatrice, lorsqu'on annonça une visite, qui interrompit ce dangereux entretien.
En sortant de ce salon, en descendant le grand escalier du bel hôtel de la rue de Grenelle occupé par M. et madame Mauvernoy, Gaston éprouvait la sensation d'un homme surpris par un excès de liqueurs fortes, et qui se dégrise; d'un somnambule qui se réveillerait au bord d'une mince corniche, dominant un gouffre sans fond. La raison lui revenait, à mesure que le feu de paille commençait à s'éteindre. — « Un pas de plus, pensait-il, et je justifierai les invectives et les dédains de Valentine... Je ne me regarde nullement comme déchu, parce que je suis revenu de mon enthousiasme exclusif • pour l'ancien régime, ou un pauvre homme était condamné à dix ans de galères pour délit de pèche (c'était son dada, son tic). Mais
cette fois, ce serait bel et bien la déchéance, l'apostasie, la honte... Et pour qui, grand Dieu ? Pour une femme qui ne m'aime pas plus que ne m'aimait Valentine !... Celle-ci du Inoins a sur l'autre cet avantage, qu'elle est de bonne foi dans son rôle d'héroïne de Walter Scott, tandis que madame Mauvernoy sait très bien qu'elle joue la comédie!... C'est dommage ! qu'elle est belle I et que d'esprit ! . . . Mais où serait le mérite si elle était laide et bête? Allons, ami Gaston, du courage 1 Si je lui cédais, à cette sirène, oserais-jc retourner dans mon pays, revoir mes amis de Provence ? affronter l'honnête regard de mon oncle, resté si bon pour moi? rentrer dans ma modeste maison de Lambesc, pleine de souvenirs de loyauté et de vertu? lever. les yeux sur les portraits de ma sainte mère, de mon père dont on a dit que, s'il avait vécu jusqu'à la révolution de Juillet, il en serait
mort de chagrin?... Cette femne m'a cité l'exemple de Chateaubriand... Mais Chateaubriand a tout racheté par sa fidélité au culte sacré de l'honneur... Oui, l'honneur avant tout, l'honneur au prix de tous les sacrifices!... Du courage !... »
Gaston eut, en effet, le courage de ne plus retourner rue de Grenelle. Cinq ou six semaines s'écoulèrent, pendant lesquelles il essaya de se distraire par le travail et l'étude. . . Son chagrin ressemblait à ces blessures dont la guérison est certaine, mais qui saignent aussi longtemps que si elles étaient dangereuses. Il ne voyait presque plus Raoul dé Neyrac, qui se disait très occupé. Il sut seulement que X Avant-Garde avait paru. Il ne voulut pas en lire une ligne; mais on lui conta que l'article publié en tête du premier numéro était de Raoul de Neyrac, signant d'un pseudonyme (Paul Ceyrane) et que cet
article était d'une telle violence démocratique, révolutionnaire et antichrétienne, que le ministère public avait failli le poursuivre.
Un matin, Gaston était au café Desmares, où désormais son ami le laissait déjeuner seul. Il ouvrit machinalement le Corsaire, journal de théâtre et d'indiscrétions mondaines, et il éprouva, dans un autre genre, une émotion aussi vive qu'à propos des dix ans de galères pour délit de pêche. Il lut, à la colonne des Echos parisiens :
« Une rencontre presque tragique a eu lieu , hier matin, près de la mare d'Auteuil, entre le vicomte R... de N..., gentleman fort apprécié dans le monde élégant et le monde des lettres, et M. M... un de nos plus jeunes érudits, membre de l'Institut. Le vicomte de N... semblait décidé à se contenter de parer et de rompre, sans toucher son ad ver-
saire ; mais, au moment où il tenait la pointe au corps, M. M... a eu l'imprudence de se fendre, et le fleuret a pénétré fort avant dans la poitrine. On a cru d'abord la blessure 'mortelle ; elle n'est que grave et douloureuse. Les premiers bulletins des docteurs Andral et Magendie sont tout à fait rassurants. Les motifs du duel étant d'un ordre intime et privé, notre devoir est de ne pas ajouter un mot à ce court récit. »
En d'autres termes : « Nous consentons à nous taire, après que nous en avons assez dit pour que le lecteur le plus obtus mette les i sous les points, lise les noms sous les initiales, et devine qu'il s'agit du drame traditionnel à trois personnages : la femme, l'amant et le mari. >>
Gaston n'était pas remis de son émotion, lorsqu'il rentra chez lui. A sa grande surprise, il trouva Raoul de Neyrac installé dans sa
chambre. Raoul était fort agité et son angoisse paraissait sincère.
— Ah! mon cher Gaston! dit-il avec des larmes dans la voix, ne me gronde pas, ne m'accuse pas. C'est la fatalité qui a tout fait... Qui pouvait prévoir que, sur la foi d'une misérable lettre anonyme, ce brave homme se montrerait aussi susceptible qu'Othello ? Moi qui le croyais uniquement occupé des Pharaons, des Ptolémées, des fouilles de Balbeck et des inscriptions cunéiformes ! Il s'est battu comme un lion, mais comme un lion si novice en fait d'escrime, qu'il n'en savait pas même assez pour m'épargner le chagrin de le blesser !... Ah! plains-moi !... je suis bien malheureux ! . . .
L'habile et charmant comédien porta son mouchoir à ses yeux, puis il reprit :
— Vois-tu, Gaston, ce qu'il y a de plus pénible dans un duel, ce n'est pas le duel, ce sont
les suites, surtout quand Le chef de la magistrature française s'appelle M. Dupin, dont on connaît l'acharnement contre les duellistes, et quand le blessé est un savant célèbre, considérable, membre de l'Institut...
La prison préventive, passe encore !... mais un procès en cour d'assises ! un procès où les avocats achèveraient de mettre en lambeaux la réputation d'une pauvre femme, qui n'est que compromise, et qui serait perdue ! Oh !
ma situation est effroyable !...
Gaston eut une idée généreuse, digne de son âme chevaleresque. Peut-être M. deTalleyrand , qui vivait encore à cette époque, lui aurait-il dit : » Méfiez- vous ! c'est le premier mouvement! »
Il hésita un moment ; puis, d'une voix ferme et triste :
— Je crois, dit-il, qu'il y aurait un moyen de tout arranger. Tu partirais cette nuit...
— Ah ! c'est tout ce que je demande !
Que ne puis-je partir en ballon et m'envoler au delà des frontières! Mais un passeport?
Qui sait si je suis pas déjà signalé à la préfecture de police ot s'il ne me suffira pas de m'y présenter pour être coffré par les agents de M. Gisquet?
— Attends ! tu partirais cette nuit et tu irais, tout d'un trait, jusqu'au Pin, presqu'aux portes de Marseille. Là, tu descendrais de diligence, tu demanderais le voiturier ou, comme on dit là-bas, le porteur, nommé ou surnommé Fougasse; il a été cocher chez mon oncle, et il te conduirait, en trois quarts d'heure, au châleau d'Arthenay, près de Carry... Mon oncle est le meilleur des hommes, le plus hospitalier, le plus obligeant. Je vais lui écrire quelques lignes que tu lui remettras de ma part. Il connaît toutes les autorités, toutes les gendarmeries du pays;
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il est lié, malgré les différences d'opinion, avec les maires de Marseille, d'Aix et d'Arles... Il ne lui faudra pas plus de quelques heures pour te procurer un passeport bien en règle D'ailleurs, une fois à Carry, tu seras protégé contre la police de M. Gisquet par trois déserts : l'étang de Berre, l'Ile de la Camargue et la plaine de la Crau !..,
— Ah ! tu me sauves! Je t'écrirai de Milan ou de Florence et, si tu veux me rendre bien heureux, tu viendras m'y retouver.
Raoul n'écrivit ni de Milan ni de Florence ; mais, six ou sept semaines après, Gaston, le même jour, reçut deux lettres.
L'une, de la main de Valentine, était ainsi conçue :
« Mon cousin, bien que votre désertion ait creusé entre nous un abîme (décidément, elle tenait à cette métaphore), je n'oublie pas que vous êtes mon plus proche parent, après
mon père, qui vous garde toute son amitié.
Je considère donc comme un devoir de vous faire part de mon prochain mariage avec votre noble ami, le vicomte Raoul de Neyrac, dont les ancêtres étaient aux croisades et dont les sentiments sont dignes de cette descendance. Il nous a laissé deviner qu'il avait été forcé de quitter Paris pour s'être compromis dans un complot légitimiste et pour s'être battu en duel avec un insolent qui avait osé se permettre d'indécentes plaisanteries contre Madame, duchesse de Berry, donfr'le fils est mon Roi, comme le Roi de Chateaubriand. Il était, en arrivant, triste, malade, souffrant d'une blessure qui, je le soupçonne, date du château de la Pénissière.
Il voulait nous quitter, aller se faire tuer en Espagne, au service de don Carlos. Nous l'avons retenu, consolé de notre mieux.
Bientôt, j'ai senti que je l'aimais... Il me
rappelait lord Evandale, des Puritains d'Ecosse. Je ne crains pas de vous faire cet aveu, à vous dont l'amour n'était qu'un feu de paille et qui ne m'aimiez pas assez pour résister aux maléfices révolutionnaires, aux dissolvantes influences de l'esprit parisien. Ce n'est pas Raoul qui aurait eu de ces faiblesses! C'est un homme tout d'une pièce, un preux des grands siècles de vaillance, de chevalerie et de foi. En l'épousant, j'acquitte avec joie une dette contractée envers Madame, qui nous a fait l'insigne honneur de coucher sous notre toit, envers les augustes exilés et ma devise immuable : Diel t et le Roi.
» Ma lettre est du 29 novembre; le mariage est pour le 12 décembre. En ne perdant pas de temps, vous pourriez y assister ; vous feriez grand plaisir à mon père, qui, malgré tout, vous regrette, et moi, je ne
refuserais pas de vous serrer la main. »
L'autre lettre était de M. Vernier, professeur à la faculté de droit d'Aix en Provence, et resté l'ami de Gaston. Il lui écrivait :
« Mon cher Gaston, vous êtes une belle âme, un noble cœur, le digne fils d'un homme de bien; vqus avez beaucoup d'esprit et de talent; mais vous êtes... comment dirai-je?
— un naïf. Vous ne vous êtes pas douté qui le vicomte Raoul de Neyrac (un triste sire, sous des dehors trop séduisants) jouait de vous comme Tulou de la flûte et Paganini du violon. Dès qu'il a été certain de son influence sur vous et de son succès d'enjôleur, il s'est mis en correspondance avec le notaire le plus taré de notre bonne ville d'Àix. Il a connu, à mille francs près, le chiffre de la dot de votre belle cousine. Le notaire
— que je ne nommerai pas par charité chré-
tienne — l'a exactement renseigné sur les tenants et aboutissants, sur le caractère de votre oncle, sur celui de sa fille; après quoi, le rusé compère s'est remis au hasard du soin de l'introduire dans la place. Le hasard Ta bien servi, et, une fois établi au château d'Arthënay, il ne lui a été que trop facile de tourner la tête à mademoiselle Valentine, dont il a flatté les manies. C'est un charmeur, un Protée habile à toutes les métamorphoses, prompt à se couvrir de tous les masques ; il aurait fallu, pour le démasquer, être plus malin que votre oncle et moins enthousiaste que sa fille.... Je ne puis m'empêcher de la plaindre... Que de déceptions elle se prépare ! Dirai-je que je vous plains ? Non ! Il y a, dans les sentiments de cette belle personne un je ne sais quoi de factice et de voulu qui m'aurait effrayé pour vous. Elle s'est, dès le début, posée en héroïne et ne
veut pas en démordre. Dussiez-vous me regarder comme un disciple de La Rochefoucauld plutôt que de Cujas et de Barthole, j'observe et je me méfie de ces exagérations, qui sonnent faux. J'ai dîné hier au château : quel bon apôtre, ce Raoul ! quel prestigieux comédien ! Le curé était de ce dîner : M. de Neyrac a empaumé le curé, qui, à l'heure où je vous écris, le tient pour un fervent catholique. Et votre oncle! quelle bonne pâte d'homme ! quelle adoration pour sa fille ! Je crois, en vérité, que, si elle avait voulu épouser Richelme, le ténor du théâtre de Marseille, il n'aurait pas eu le courage de refuser son consentement... Quant à mademoiselle Valentine, elle était au septième ciel; il me semblait toujours qu'elle allait me dire : ,« N'est-ce pas que je, suis bien la » sœur d'Alice Lee, de Diana Vernon et de
>) Flora Mac-Ivor? »
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» Vous, mon cher Gaston, si loyal et si confiant, vous méritez d'être vraiment heureux, sincèrement aimé. Vous avez à peine vingt-quatre ans. Nous vous trouverons une brave et honnête jeune fille, franchement chrétienne et royaliste , mais décidée à n'aimer, après Dieu, que son mari et ses enfants.... »
Au milieu du trouble extraordinaire où ces deux lettres jetèrent Gaston d'Arthenay, il n'eut qu'une pensée, qu'un désir : partir, arriver à temps pour rompre ce fatal mariage, démasquer ce don Juan doublé de Tartuffe, le provoquer, se faire tuer, s'il le fallait, et sauver Valentine ! Comment faire? La lettre de sa cousine était bien du 29 novembre; mais il ne la recevait que le 5 décembre, et elle lui annonçait son mariage pour le 12! En 1833, les lettres mettaient six jours pour aller de la banlieue de Mar-
seille à Paris. Il devina que Raoul avait tout calculé, et que, influencée par lui, Valentine avait attendu le dernier moment. N'importe !
il voulait partir, partir à tout prix, et il n'avait que sept jours devant lui ! La malleposte? Impossible! Dans ce temps-là, pour y avoir une place, il fallait l'arrêter trois mois d'avance. Une chaise de poste? Bien; mais que de retards! En ces années de complots et d'émeutes, les maîtres de poste avaient ordre de ne^ livrer voitures et chevaux qu'aux voyageurs munis d'un passeport. Restait la diligence Laffltte et Caillard. Gaston s'y résigna; le 5 au soir, il monta, faute de place à l'intérieur, sur l'inpériale d'un de ces lourds véhicules dont on n'a plus idée aujourd'hui, et pour lesquels le nom de diligence m'a toujours paru la plus ironique des antiphrases.
Hélas ! au bout de trois ou quatre relais, il
comprit que, à moins d'un miracle, il arriverait trop tard. La saison était rigoureuse, les routes défoncées ; la neige alternait avec la boue; les chevaux allaient au pas.
A chaque montée, le conducteur forçait les voyageurs transis et grelottants de gravir la côte à pied, et c'était autant d'heures perdues. A Joigny, on en perdit six pour faire ferrer à glace les chevaux qui refusaient d'avancer. Sous lé régime des chemins de fer, c'est tout ou rien : on arrive ou on saute à cent mètres au-dessus des rails et on retombe en petits morceaux. En diligence, le supplice s'opérait en détail : mes contemporains se souviennent de ces misères. Gaston n'échappa à aucune. Enfin, il arriva à Marseille, moulu, brisé, éreinté, méconnaissable, le 12, jà huit heures du matin. Sans prendre un moment de repos, il se jeta dans un fiacre, promit au cocher vingt francs de pour-
boire, et se fit conduire à Carry. Il courut au château et le trouva désert, sauf un vieux jardinier, qui lui dit :
— Ah ! c'est vous, monsieur Gaston ! Ils sont tous à l'église pour le mariage de notre demoiselle !
Lorsque Gaston parut au seuil de l'église, le curé venait de donner aux mariés la bénédiction nuptiale. Gaston s'arrêta à la porte, et, s'agenouillant sur la dalle :
— Pauvre Valentine ! murmura-t-il ; mariée à ce misérable!... Et dire que, maintenant, je ne puis plus même le provoquer !
Tous mes contemporains, et surtout — s'il en existe encore — mes aînés de trois ou quatre ans, doivent se souvenir de l'hiver de 1830, le dernier hiver de la Restauration. Il fut vraiment extraordinaire. D'abord un froid de Sibérie; pendant trois semaines, le thermomètre descendant à quinze ou seize degrés; ce qui ne nous empêchait pas, mes camarades et moi, de faire queue, dès trois heures de l'après-midi, sous le péristyle du Théâtre-Italien, pour entendre madame Malibran et mademoiselle Sontag
dans Don Juan et dans Sémiramide. Puis
à dater du 1 " février, un épanouissement, une explosion comparable à celle de la fleur du cactus; une fièvre de plaisir dans le faubourg Saint-Germain e't dans le groupe dit du Petit-Château, comme si cette société exquise avait pressenti sa fin prochaine et voulu braver les menaces de l'opposition en multipliant ses fêtes sans lendemains.
Le carnaval eut deux saisons. A la fin de mai, encore tout échauffés des batailles de Hernani et de Christine à Fontainebleau, nous apprîmes que le roi de Naples, père de la duchesse de Berry, arrivaità Paris. Ce fut pour la bonne duchesse, ainsi qu'on l'appelait alors, et pour ses dames d'honneur, jeunes, jolies et ne demandant qu'à se divertir, le signal d'une sorte de renouveau, qui s'accordait admirablement avec le retour des rossignols, des lilas et des roses, et où tout le monde
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voulut mettre du sien en fait d'amusements, d'imaginations brillantes et de féeries.
Ce fut, premièrement, le fameux bal costumé, dont la magnificence n'a jamais été dépassée depuis lors, même sous le second Empire. Ce bal faisait revivre la cour des Valois pendant la phase, hélas! bien courte, où le pâle et .maladif François II était l'époux de Marie Stuart, Eugène Lami, tout jeune alors, avait dessiné les costumes d'après des portraits et des gravures àuthenr tiques. On put croire à la résurrection du xvi e siècle dans le nôtre, et, comme le ro-
- mantisme et les contes d'Hoffmann battaient alors leur plein, lé vicomte d'Arlincourt s'écria : « C'est 4a nuit des revenants ! »
. Peut-être quelques esprits chagrins, mécontents de ne pas être invités, s'égayèrent-ils tout bas — bien bas — en comparant à la radieuse beauté de Marie Stuart la figure
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irrégulière de la duchesse de Berry, qui représentait la future victime d'Elisabeth.
Mais aujourd'hui, qui pourrait avoir le courage de sourire de ce parallèle, en songeant que, deux mois après, le château d'Holyrood, où Ton montre encore la chambre de la reine d'Ecosse et les traces du sang de Rizzio, allait s'ouvrir au vieux roi de France, héritier des Stuarts plus encore que des Bourbons?
En revanche, l'insignifiant François II
gagnait à revivre en la personne du jeune duc de Chartres, dans toute la grâce et toute la fraîcheur de sa vingtième année. Le beau portrait de M. Ingres donne une idée de ce que fut ce type du Prince Charmant. En le voyant dans une attitude de familiarité respectueuse auprès de la duchesse de Berry, sa cousine, on se disait qu'elle lui destinait probablement sa fille, la princesse Louise.
S'il y avait eu, dans l'assistance, un prophète,
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il aurait ajouté, les yeux fixés sur un ciel où se multipliaient les points noirs, que la naissance du duc de Bordeaux, saluée le 29 septembre 1820, comme un miraculeux bienfait de la Providence, compliquait la situation au lieu de l'éclairer, et que, si Louvel avait commis son crime en novembre 1819, cet ennemi forcené de toute royauté aurait peutêtre sauvé la monarchie.
C'est à ce bal historique que parut Télégant comte Charles de Mornay, exactement revêtu d'un costume de son illustre ancêtre, costume conservé parmi les reliques de la famille. Madame la Dauphine, plus héroïque qu'aimable, plus sainte que gracieuse, ignorant d'ailleurs que le grand Philippe de Mornay fût surnommé le Pape des Huguenots, dit à son descendant ce mot qui jeta un froid : « Il ne suffit pas, monsieur le comte, d'en porter le costume; il faudrait imiter ses vertus. »
Quant aux rivières de diamants sur de blanches épaules, aux prodiges opérés par les costumiers et les couturières du temps — il n'y avait pas encore de couturiers — pour tailler dans le velours, la soie, le satin et la brocatelle les robes, les corsages, les bérets, les toques, les pourpoints et les justaucorps à la mode de 1560, je renonce à les énumérer et à les décrire. Un détail entre mille ; la fille d'un maréchal de l'Empire, dont le père s'était rallié aux Bourbons dès 1814, et dont le mari appartenait aussi à la noblesse impériale, emportée par un élan d'émulation féminine et ne voulant pas être dépassée par la noblesse d'ancien régime, dépensa un demi-million pour cette mémorable soirée.
Le père et le mari firent la grimace ; mais ils payèrent.
Quatre ou cinq jours après, la duchesse de Berry, qui s'ingéniait de toutes les façons
pour amuser le roi de Naples, eut une idée originale et charmante : connaissant la pas^ sion de son père pour la musique, elle organisa une représentation, en italien, dV/ Barbière di Siviglia, qui est resté parfaitement jeune, mais qui, en 1830, avait, comme dirait M. de la Palisse, cinquante- six ans de moins. Cette représentation ne devait ressembler à aucune autre. Elle aurait lieu dans la délicieuse salle Favart que l'absence des chanteurs italiens rendait disponible, qui fut brûlée en janvier 1838, et qui, pour les vrais dilettanti de cette époque, n'a jamais été remplacée. Mais voici les deux clous de la soirée. Rossini, alors âgé de trente-sept ans, dans tout l'éclat de sa gloire, dans toute la verve de sa seconde jeunesse, Rossini (excusez du peu!) cédant aux instances de la duchesse et de son père qui l'avait connu à Naples au temps du
célèbre Barbaja, se chargeait du rôle de Figaro, où, de l'aveu de tous, il était inimitable. Le rôle d'Almaviva était confié à un jeune lieutenant de la garde royale, dont la voix ravissante faisait les délices des salons du noble faubourg. Élève de Garcia et de Bordogni, Lionel de Surgy, traité en enfant gâté par la nature, réunissait les séductions les plus diverses. On l'eût dit trop beau pour un homme, si la régularité et l'élégance de ses traits n'eussent été corrigées par l'énergi e virile de son regard et le tour martial de sa fine moustache. Ses professeurs de chant déclaraient n'avoir plus rien à lui apprendre et répétaient en son honneur le mot appliqué à Garât : « 11 n'est pas musicien, il est la musique elle-même ! » Sans compter l'inévitable phrase : « Quel dommage que vous soyez riche, de haute naissance et appelé à un brillant avenir militaire! vous auriez
dans votre gosier cent mille livres de rentes. » Quatre ans après, en lisant dans Leone Leoni les lignes suivantes : « Il avait tous les talents. S'il assistait à un concert, après s'être fait un peu prier, il chantait ou jouait de tous les instruments avec une supériorité marquée sur les musiciens. S'il consentait à passer une soirée d'intimité, il faisait des dessins charmants sur les albums des femmes ; il savait toutes les danses de caractère de l'Europe, et il les dansait toutes avec une grâce enchanteresse... » il me sembla que je revoyais Lionel de Surgy, avec cette différence que l'aventurier vénitien était à peu près un escroc, et que chez Lionel, la loyauté chevaleresque, la bravoure, le sentiment de l'honneur, égalaient les agréments de la figuré et de l'esprit. Quant à ses succès auprès des femmes, on pouvait tout supposer, mais on ne savait rien. Impos-
sible d'articuler un seul nom. Sa discrétion sur ce point déjouait les médisances et déroutait les curieux. Il se contentait d'être, dans la plus complète acception du mot, un* héros de roman. De quel roman? Ses meilleurs amis l'ignoraient.
Tout marcha à souhait; Rossini dirigeait les répétitions, et, les animant de son incroyable entrain, donnait de l'aplomb à ceux qui avaient peur. Le rôle de Rosine avait pour interprète madame de Sparre, F étoile la plus brillante parmi les cantatrices de salon. Un conseiller d'État, doué d'une bonne voix de basse chantante, avait accepté le rôle de Bartolo. Aucun de ces artistes mondains n'ayant voulu se coiffer du chapeau de Basile et chanter l'air de la Calomnie, on avait eu recours à Santini, qui restait à Paris dans l'intervalle des saisons du Théâtre-Italien; Santini, dont la longue taille, la maigreur, le
teint blême, affecté de jaunisse chronique, et le creux d'une profondeur sépulcrale, convenaient merveilleusement à ce personnage.
On fut, comme bien vous pensez, forcé de refuser des milliers de demandes d'invitation» Maintenant, si vous me demandez comment j'avais pu, moi, chétif étudiant de première s^inée, me glisser dans cette foule qui était une élite, constellée des plus beaux noms de France, entremêlée de célébrités de toutes sortes, où le moindre spectateur était gentilhomme de la Chambre, officier des gardes du-corps, député de la droite, membre d'une des académies, où la plus modeste spectatrice était marquise ou comtesse, l'explication est simple. A cette époque, les parents les plus haut placés, les mieux en cour, attachaient une extrême importance aux succès de collège. Cinq ou six fois lauréat au concours général, signalé
par mes maîtres comme bon sujet et fort en thème, j'avais attiré l'attention et obtenu la sympathie de madame la baronne de la Bouillerie, dont le mari était intendant de la liste civile, et dont les fils François et Charles, suivant avec moi les classes du collège Saint-Louis, devinrent mes camarades et mes amis. Nafurellenent, l'annonce de cette représentation, unique dans son genre, nous avait mis à tous la tête à l'envers. La baronne, de concert avec madame la duchesse de Berry, avait pris une large part aux apprêts de la fèfe. Les fonctions de son mari lui donnaient droit à deux loges. Dans son exquise bonté, elle ne voulut pas que je fusse privé du plaisir que se promettaient ses fils. » Nous sommes déjà neuf pour une loge de six places, me dit-elle avec son charmant sourire ; nous serons dix en nous serrant un peu plus. » — La noble femme prévoyait-
elle, en juin 1830, que je survivrais seul à toute cette jeunesse, à toutes ces beautés, à tous ces privilégiés de la naissance, de la fortune, du génie et de la gloire? On l'aurait bien étonnée, si on le lui avait dit; mais, dans notre étrange siècle, il n'y a que Tinvraisemblable qui arrive.
Arrêtons-nous un moment, avant que le rideau se lève. Saluons ces deux rois, dont l'un n'a plus qu'un mois à régner, l'autre plus que cinq mois à vivre. La duchesse de Berry, qui, décidément, est une jolie laide, s'est donné tant de mouvement, est tellement animée, que l'on dirait une fée armée de son éventail en guise de baguette. Rossini a dissipé, ses dernières inquiétudes ; la répétition générale a été excellente ; la représentation sera merveilleuse. Ennemie de l'étiquette, elle a fait dire officieusement aux spectateurs qui. garnissent l'orchestre et le parterre qu'il
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n'était pas défendu d'applaudir ; au contraire ! * A présent, jetons un regard dans la salle.
Balzac, on le sait, avait demandé à Auguste Lireux, pour la première des Ressources de Quïnola, un public spécial ; des tètes couronnées dans les avant-scènes ; dans les loges, des maréchaux, des duchesses, des pairs de France, des ambassadeurs et des ambassadrices ; au balcon, des marquis, des généraux, des colonels, des dames d'honneur; au parterre, rien que des chevaliers de Saint-Louis. Eh bien! nous avons sous nos yeux le rêve de Balzac. Dirons-nous que nous avons aussi ses femme si Oui et non; car, sïl ne les a pas enlaidies, il les a quelque peu compromises.
Devons-nous reconnaître la marquise d'Espar d, la vicomtesse deBeauséant, la duchesse de Langeais, la duchesse de Maufrigneuse, la comtesse 4& Manervilleet leurs séduisantes *feim, wt Le devant de ces loges dont le
rebord disparaît sous des bouquets gigantesques? Non. Ces femmes du faubourg Saint- Germain sous la Restauration, n'ont pas eu, à vrai dire, d'historien et de romancier.
Balzac appuie trop, Charles de Bernard n'appuie pas assez. Ici l'esquisse; là l'eau-forte. Sans doute, on ne peut pas dire d'elles ce que Paul de Saint- Victor dit des femmes de Shakspeare : « Délicates comme des sensitives, l'imagination les conçoit avec des corps transparents ; leurs amours font songer aux amours des fleurs, leur pudeur aux rougeurs de l'aube, leur langage au chant des oiseaux. » — Pourtant, n'oublions pas que, pendant leur règne aussi rapide, hélas! et aussi court que celui de leurs princes, ces femmes avaient eu la noble ambition de renouveler une époque où leur amour était le prix d'actions héroïques, de sentiments généreux, d'aspirations sublimes. N'oublions pas que, pour
celles qui étaient revenues de l'émigration, ce fut une douleur intime, secrète, inavouée, mais profonde., d'être restées étrangères aux prodiges de l'épopée impériale, et de n'avoir plus à encourager de leurs sourires que de charmants officiers, d'une intrépidité admirable, mais condamnés à l'inaction, sevrés de gloire et victimes de la paix. J'en ai connu quelques-unes dans leur arrière-saison. Une fausse note dans les manières et le langage, un mot plus haut que l'autre, suffisaient à s'attirer leur disgrâce. Leur tact était si fin, qu'il ne fallait être avec elles ni timide, ni gauche, ni trop sûr de soi, ni entreprenant, ni entrepris. Elles eussent traité de roués, de mauvais ton, d'intrigants de médiocre aloi ou de diplomates de pacotille, Henri de Marsay,Montriveau,LaPalferine, Rastignac, Lucien de Rubempré et Vandenesse.
Encore un regard! Habeneck est à son
poste. Il a renoncé, pour ce soir, à son cher Beethoven, afin de se donner tout entier à Rossini. Il conduit au combat cet incomparable orchestre de la Société des concerts, qui compte dans ses rangs des solistes tels que Baillot, Tulou, Berr, Chrétien Urhan, Labarre, Gallait, Duvernoy, et vingt autres.
Ce gentilhomme jeune encore, d'une suprême élégance, qui va de loge en loge le sourire sur les lèvres, c'est le duc de La Rochefoucauld (Sosthènes), dont on s'est un peu moqué, parce qu'il a voulu mettre une rallonge aux jupes des danseuses. Bien des lorgnettes sont fixées sur la belle duchesse de Cas tries, la sémillante marquise de Podenas et l'ado*rable duchesse d'Istrie. Dans cette loge, voisine de l'avant-scène de droite, voici le duc et la duchesse de Guiche, le plus beau couple qui ait jamais rayonné dans notre ciel
aristocratique; derrière la duchesse, son
frère, le comte d'Orsay, revenu de Londres pour assister à ces fêtes princières ; il sourit de loin à son ami Lamartine, placé à l'orchestre. Dans une loge de rez-de-chaussée, cette jeune femme blonde, au profil de camée, les yeux bleus perdus dans l'espace, c'est madame la comtesse d'Agoult, qui, depuis...
mais alors* .. elle posait pour les madones préraphaélesques, et ses respectueux adorateurs, Louis de Ronchaud, Arthur de Gobineau, Théophile de Ferrières, la maintenaient dans un nimbe séraphique, estompé par la fumée des encensoirs. Un peu plus loin, mademoiselle Delphine Gay, qui allait s'appeler madame Emile de Girardin, et. à laquelle les feuilletonistes de la Presse, grands inventeurs de fictions, devaient un jour faire croire qu'elle était la plus belle femme et le plus grand poète de son temps. — Les nouvellistes de salon l'avaient successivement mariée à
Lamartine, à Villemain... et à Charles X. — A côté de Lamartine, cette tête d'empereur romain et cette figure auguleuse, au sourire sardonique, taillée pour jouer les bons diables, c'est Adolphe Nourrit et Levasseur, déjà inséparables, quoiqu'ils n'aient pas encore livré les grandes batailles de Robert,
de la Juive et des Huguenots,
Les compositeurs célèbres sont au complet : Chérubini, qui trône au Conservatoire, et dont le pinceau de M. Ingres a singulièrement idéalisé le visage austère, renfrogné, gros de bourrasques et de coups de boutoir ; Paër, dont on apprécierait mieux le talent, si on ne le savait envieux, traître, horriblement jaloux du génie de Rossini : M. Scribe, dans le Concert à la cour, l'a mis en scène sous les trait d'il signor Astuccio ; Carafa, mélodiste d'ordre inférieur, mais qui a du moins le mérite de consentir franche- : \ ..
ment à n'être que la lnne de Fauteur de Guillaume Tell; Auber, que les succès récents de la Muette de Portiez, de la Fiancée et de Fra- Diavolo ont mis tout à fait hors de pair; puis les deux plus jeunes, Halévy, qui n'était encore connu que par le Dilettante d'Avignon et Clary, et Berlioz, dont le génie, longtemps incompris, n'existait alors que pour quelques amis, et qui à cette date se mourait d'un amour de tète pourOphéliaSmithson.
Il y avait aussi le coin des peintres : Gérard, Hersent, Gros, Pierre Guérin, Horace Vernet, Paul Delaroche, Gudin, Eugène Delacroix, Ingres Mais à quoi bon continuer un dénombrement qui pourrait ne pas en finir? Ce serait trop se méfier de l'imagination du lecteur; d'ailleurs, notre véritable sujet nous réclame, et l'on vient de frapper les trois coups.
Je ne prétends pas analyser une partition
Si
LE POINT D'ORGUE TRAGIQUE iOi
présente à toutes les mémoires. Balzac Ta essayé pour Mosè, Méry pour Sêmiramide ; mais je ne suis pas de force à les imiter. Il me suffira de retracer les incidents de cette soirée, oubliée pour tous, inoubliable pour moi.
I/étincelante ouverture fut jouée en perfection par l'impeccable orchestre. Puis le rideau se leva, et, après quelques mesures chantées par le chœur des musiciens recrutés par l'amoureux Lindor, Lindor-Almaviva parut sous les traits de Lionel de Surgy. Il fut accueilli par un murmure plus flatteur que les applaudissements. Isabey et Bonington avaient dessiné ses costumes. Celui du premier acte est très simple : le comte n'est encore que Lindor, le bachelier de Séville; mais Lionel le portait avec une élégance, une désinvolture qui, sous le manteau de drap couleur de muraille, laissait deviner le
grand seigneur. Lorsqu'il attaqua la jolie sérénade : Ecco ridente il cielo! tout l'auditoire lui était acquis d'avance ; son émotion, dont on lui sut gré, n'ôtait rien à la justesse de sa voix d'or, dont la fraîcheur et la jeunesse donnaient aux moindres notes un charme irrésistible. Douze ans plus tard, dans le même rôle, Mario de Candia me rappela, par instants, cette voix enchanteresse. Mais, quand Mario entra aux Italiens, il avait trente-cinq ans; il avait déjà usé du rouge et des planches; et, quoiqu'il fût fort bon gentilhomme, sa beauté était une beauté de ténor, la bouche en cœur et les yeux au plafond. La sérénade s'acheva au milieu de bravos enthousiastes. Cet enthousiasme devint du délire, lorsqu'on vit paraître Figaro en personne, Rossini, leste, joyeux, fringant, rajeuni, la guitare en sautoir, résille sous le sombrero espagnol, giletet haut-de-chausses
de satin, et en avant le Largo al factotum!
J'ai entendu depuis lors, dans ce rôle, Lablache, Tamburini et Ronconi, merveilleux tous les trois ; mais Lablache était trop grandiose, Tamburini trop bonhomme ; Ronconi avait plutôt l'air d'un Picaro de grand chemin que d'un barbier de bonne maison.
Rossini, c'était la perfection idéale, ce je ne sais quoi que rêvé, au, théâtre, le dilettantisme des hommes d'imagination, et que réalisent, à de rares intervalles, madame Malibran au troisième acte d'Otello, Henriette Sontag dans Dona Anna, Christine Nilsson dans Ophélie, Rachel dans Hermione, Desclée dans Froufrou, Mounet-Sully dans OEdipe- Roi. Rossini, dans cette célèbre cavatine dont il était maître — à tous les titres — nous donna une illusion singulière ; il semblait la créer à mesure qu'il la chantait.
A dater de ce moment, ce ne fut plus
qu'une longue ovation, dont eurent leur part Rosine, Bartolo et Basile. Electrisé par le voisinage de l'incomparable Figaro, Lionel se surpassa dans le duo : AU' idea di quai métallo. Les variations, qui font à ce duo une broderie de dentelles, et que suppriment sans façon les ténors de notre âge de fer wagnérien,caressèrentsanslemoindre accroc nos oreilles charmées. Dans la scène d'ivresse simulée, Lionel, plus séduisant que jamais sous son uniforme de cavalier, démentit le mot paradoxal de Beaumarchais, et prouva que l'ivresse du peuple n'est pas la bonne, en montrant ce que devait être l'élégante griserie d'un grand d'Espagne. Le finale fut enlevé avec un brio si étonnant que les habitués du Théâtre-Italien déclarèrent qu'ils croyaient l'entendre pour la première fois.
Dans l'entr'acte, les félicitations affluèrent. Évidemment, la partie était gagnée. La
duchesse de Berry, ravie de son succès, envoya son chevalier d'honneur, le comte de Mesnard, pour complimenter ses artistes, et leur fit dire qu'un souper — et quel souper!
— les attendrait après la représentation.
Le second acte commença donc sous les plus heureux auspices. A la leçon de chant, Lindor, Rosine et Figaro, sacrifiant à la circonstance, chantèrent, à la gloire des souverains et de l'aimable duchesse, trois couplets inédits, dont la musique était de Rossini et les paroles d'Alexandre Soumet. Les applaudissements redoublèrent; le dénouement approchait. Le navire pavoisé de blanc, jonché de fleurs, touchait au port sous un ciel sans nuage. Survint le trio final : Quai trionfo inaspettato ! — Le morceau s'accordait si bien avec la situation, il exprimait si complètement le sentiment de l'auditoire et des chanteurs, que Lionel ne se posséda plus.
Il perdit la tète ; pris d'une sorte de vertige, il lança un trait d'une hardiesse inouïe, qui aboutit, hélas ! à un vulgaire couac. Il y -eut, dans la salle, une légère rumeur de bonne compagnie, indulgente pour un des siens, qui couvrit à demi un cri étouffé, parti d'une des loges de face. En réalité, l'opéra était fini ; on se hâta de baisser le rideau ; l'ovation recommença de plus belle ; on redemanda avec transport les interprètes de cette délicieuse musique. Les plus grandes dames de la cour jetèrent leurs bouquets à Rossini, seul, Lionel ne "reparut pas.
Ce cri, suivi d'un évanouissement ! c'était le drame qui succédait à la comédie. C'était une femme qui venait de se trahir, à côté de son mari, le général comte d'Orgerhont. Le général, quoique d'ancienne noblesse et de souche royaliste, avaitfait, depuis Austerlitz, .toutes les guerres de l'Empire. En 1814, dé-
lié de ses serments, il s'était sincèrement dévoué aux Bourbons, et Charles X l'avait pris en grande affection. Une glorieuse cicatrice, souvenir d'Iéna, lui sillonnait le visage. Il avait "rapporté de la campagne de Russie un orteil gelé, une balafre au front, et une amitié de frère pour un de ses compagnons d'armes, le colonel Georges d'Apre val, qui lui avait sauvé la vie à Wilna, et avec qui il avait partagé, pendant la terrible retraite,* sa dernière paire de chemises et son dernier morceau de pain. Le général d'Orgemont était une grande âme; il unissait à la bravoure d'un héros la simplicité d'un enfant.
Cet homme qui touchait presque à la vieillesse, et qui avait traversé bien des scènes de carnage et entrevu, à la cour impériale, bien des intrigues de tout genre — et de tout sexe — ne croyait pas au mal. Seul, sans parents, possesseur d'une grande fortune,
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tOi PÉCHÉS DE VIEILLESSE
cette illusion l'avait amené, en 1824, à épouser une jeune fille pauvre, d'une admirable beauté, Pauline de Gervais, orpheline, qui lui avait été, pour ainsi dire, léguée par un autre de ses camarades, tué à Eylau. Tout entier à son action généreuse et à son amour pour Pauline, il ne s'était pas aperçu qu'elle avait vingt ans et qu'il approchait de la cinquantaine.
Les six premières années justifièrent sa confiance. Les yeux les plus perçants, les plus mauvaises langues auraient perdu leur temps à contrôler la conduite de la jeune comtesse. Elle restait irréprochable au milieu des séductions d'un monde où sa beauté, Je grade et la magnifique réputation militaire de son mari (Charles X lui avait promis le bâton) l'appelaient à briller au premier rang. Le général ne lui adressait qu'un reproche ou plutôt «ne plainte ami-
cale ; c'était un détachement de tous les plaisirs, de tous les intérêts d'ici-bas, une langueur qui s'accordait avec la pâleur de rose-thé de son charmant visage et la rendait encore plus attrayante. Ce héros, tout d'une pièce, n'entendait rien au romantisme, alors dans sa fleur. Mais les aides de camp, les danseurs et les danseuses des bals du Petit- Château, les lectrices des Odes et Ballades et de IVilby, comparaient Pauline aux créations de Nodier, de Victor Hugo, d'Alfred de Vigny et de Thomas Moore, aux Sylphides qui passent à travers les fenêtres sans les ouvrir, aux Willis qui rasent la surface des lacs et s'évaporent dans la brume matinale, aux vierges immaculées auxquelles il semble que les anges seuls sont dignes d'elles. Tous la jugeaient étrangère ou supérieure aux passions humaines, comme aux coquetteries
féminines.
Kl) PÉCHÉS DE VIEILLESSE
Aussi, quel ne fut pas le désespoir du général d'Orgcmont en entendant ce cri de détresse, en voyant cet évanouissement répondre à la catastrophe gutturale du beau Lionel de Surgy ! Cependant, ce pouvait être le hasard, l'effet de la musique sur une organisation frêle et nerveuse, l'excessive chaleur d'une soirée de juin dans une salle comble. Il ne se départit pas du sang-froid que, en d'autres cas, il avait opposé aux misères et aux périls de la guerre. A la faveur du tumulte de la sortie, il réussit, sans être remarqué, à porter Pauline toujours évanouie dans le cabinet des directeurs, Robert et Sévérini, alors absents. On ne s'étonna pas qu'il voulût être seul à rendre les premiers soins à sa chère malade. Il dégraffa sa robe, la délaça, et, dans un pli du corsagf, il trouva un billet minuscule, dont l'exiguïté lui permit de le cacher à tous les yeux. Ce
billet ne contenait qu'une ligne sans signature:
« — Ce soir, je ne chanterai que pour vous. »
Le doute n'était plus possible. Ce que fut le trajet de la salle Favart à l'hôtel du général, rue Saint-Dominique, ce que fut cette première nuit où il voulut veiller au chevet de Pauline, on peut aisément le deviner.
Vers le matin, elle s'éveilla comme sortant d'un mauvais rêve; mais ce fut pour être prise d'un violent accès de fièvre, compliqué de délire. Deux fois un souffle passa sur ses lèvres pâlies, et ce souffle était un nom :
« Lionel ! Lionel ! »
Une heure après, le colonel Georges d'Apreval accourait à l'appel de son frère d'armes. Le général n'avait pas de secret pour lui. Il trouva son ami dans un état à faire pitié ; livré à des alternatives de dou-
leur, d'attendrissement, de colère, tantôt .
maudissant Lionel, tantôt compatissant au malheur de Pauline. Les deux braves soldats pleurèrent ensemble. Rien de plus poignant que ces larmes sur ces joues hâlées parle soleil de Catalogne, tannées par les glaces de la Bérésina, durcies au feu, à la fatigue, à la faim. « Vois-tu, mon vieux, disait le général entre deux sanglots, nous ne sommes plus que deux vieilles bêtes, deux culottes de peau, comme ils disent. C'est ma faute !
A cinquante ans, prendre une femme de trente ans plus jeune que moi !... Je méritais ce qui m'arrive... Imbécile, c'est bien fait! » et. il essayait de sourire ; mais quel sourire ! Puis, sa fureur lui remontait à la gorge :
« Le misérable! rinfâme! Elle en mourra...
Je serai vengé ! »
Georges d'Apreval, naturellement, fut le premier à recouvrer son aplomb :
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— Voyons, Maurice, dit-il, sois homme, et raisonnons^.. D'abord, rien ne prouve que ta femme soit coupable!... Oh! ne te récrie pas!... Ces mots : « Ce soir, je ne chanterai » que pour vous! » me feraient croire, plutôt, que, sûr de plaire, mais n'ayant encore rien obtenu, le lieutenant de Surgy a voulu, hier soir, déployer tous ses moyens de séduction, et le gredin n'en a que trop!...
D'ailleurs, si la comtesse avait failli, elle aurait déjà les roueries du métier; elle aurait brûlé ce billet!
— Eh! que m'importe? reprit brusquement le général; il a son cœur, il a son âme... J'en ai la preuve... je le tuerai!
— Réfléchis, Maurice! Un duel entre ce jeune homme et toi ne peut être qu'un duel à mort, n'est-ce pas?
— C'est bien ainsi que je l'entends.
— Or, un duel à mort, le lendemain ou le
surlendemain de cette représentation, c'est comme si tu criais sur les toits à tous les invités de la bonne duchesse, que ta femme t'a trompé avec ce blanc-bec! Attendons...
Gagnons du temps. Tu es toujours sûr de retrouver, quand tu voudras, ce misérable lieutenant... Nous guetterons une occasion, un prétexte... Pour le moment, l'essentiel est que la comtesse guérisse, que le public ignore tout et que l'honneur soit sauf ! . . .
Le colonel avait son plan.
Il était, le lendemain, de service aux Tuileries. Trois jours après, le général apprit par son ami que Charles X désirait le voir.
L'audience fut cordiale et touchante. Politique déplorable, aveuglé, comme M. de Polignac, par une sorte de mysticisme ou de fatalisme chrétien, prince d'ancien régime, ayant toujours présentes à l'esprit les tragiques images de la Révolution, persuadé qu'il
n'avait le choix qu'entre un' coup d'État ou un nouveau 93, le vieux Roi était, dans la vie privée, affable, gracieux, bon, et, malgré sa dévotion, indulgent pour certaines faiblesses qui lui rappelaient Versailles et Trianon, Il tendit la main au général, et, lui montrant sur la table un tas de brochures, de journaux et de caricatures, il lui dit avec un triste sourire :
— Voyez, mon ami, comme on me traite !
Que leur ai-je fait? Suis-je donc si méchant? Les uns prétendent que je dis la messe dans les caves* des Tuileries; d'autres me qualifient de mouton enragé; d'autres m'affublent d'une soutanelle et me représentent sous les traits d'un jésuite, sans qu'il soit possible de nier la ressemblance. Les plus sérieux m'accusent de méditer un coup d'État, et peut-être le rendront-ils nécessaire ! . . .
Puis avec un surcroît de tristesse :
; — Faudra-t-il donc voir revenir les mauvais jours, les journées révolutionnaires, les clubs, les massacres, les échafauds? Ah!
j'aurai besoin du dévouement de tous mes amis... Je compte sur vous...
Et il serra de nouveau la main du général, qui répondit les larmes aux yeux :
— Oui, Sire, à la vie et à la mort... J'appartiens corps et âme à Votre Majesté...
— J'en étais sûr! Il reprit changeant de ton : — J'ai su que l'extrême chaleur de l'autre soir avait fait mal à notre belle comtesse. Je ne m'en étonne pas... Moi-même, à la fin, j'ai failli tomber en syncope. Assurezla de tout mon intérêt, de ma respectueuse affection... Quel enchanteur, ce diable de de Rossini !
Les jours, les semaines s'écoulaient. La
comtesse Pauline se rétablissait lentement.
Sa convalescence était aussi triste qu'une
maladie. Parfois, elle fixait sur son mari des yeux de fantôme, agrandis par cette terrible crise. Son pâle et mélancolique visage avait pris des tons de cire. Parfois aussi, on eût dit qu'elle voulait parler et qu'une force invincible scellait ses lèvres. Le général avait pour elle des soins de sœur de charité, des attentions d'une délicatesse infinie ; mais sa figure impassible semblait repousser les confidences et les aveux. Un soir qu'il s'était montré plus attentif, plus attendri que de coutume, elle murmura à son oreille :
— Voici la saison de Dieppe ; vous m'y conduirez, n'est-ce pas ? L'air de la plage achèvera de me guérir... Et puis, j'ai tant besoin de revoir la bonne duchesse ! Je l'aime tant !
Cependant, les événements se précipitaient avec une rapidité effrayante. Les points noirs, à force de se multiplier, formaient tout l'horizon et tout le ciel. Le 26 juillet, les Ordon-
nances parurent ; le 27, vers midi, le colonel Georges entra comme une trombe chez le général d'Orgemont et lui dit :
— Le roi te demande à Saint- Cloud, demain matin.
— A quelle heure?
— A huit heures.
— Eh bien! reprit le général, retrouvant toute son énergie, tu vas prendre avec toi un sous-officier, un soldat, n'importe ! Tu iras chez ce... chez le lieutenant Lionel de Surgy, et tu lui diras que je l'attends demain, à l'aube, au fond du parc de Saint-Cloud. Il n'a pas besoin de s'enquérir de témoins. Tu seras le sien; j'aurai le soldat... Va!
Le ton était sans réplique.
Le lendemain, à cinq heures du matin, les deux adversaires étaient en présence dans la partie la plus reculée du parc. Le soldat choisi pour témoin avait l'air ahuri et
ne se doutait assurément pas du douloureux mystère qui l'amenait sur le terrain. Le beau Lionel était méconnaissable ; on eût cru voir l'ombre, le spectre de l'amoureux Lindor, qui, cinq ou six semaines auparavant, soupir rait si délicieusement sous la fenêtre de Rosine. Il avait souscrit à toutes les conditions exigées par le général. On se battait au pistolet. Chacun des deux adversaires, placés à trente pas l'un de l'autre, avait la faculté de faire dix pas avant de tirer. Le colonel Georges donna le signal. Lionel avança dix pas et tira en l'air. Sa balle^'alla se perdre dans les branches d'un des chênes qui ombrageaient ce coin du parc de Saint-Cloud. Le général, calme, hautain, inflexible, franchit, à la grande surprise des témoins, presque tout l'espace qui le séparait encore de Lionel. Celui-ci, attendant la mort, l'espérant peutêtre, avait croisé ses bras sur sa poitrine.
— Maurice, que fais-tu? dit le colonel à demi- voix.
— Tu vas voir.
En ce moment, on entendit, du côté de Paris, le bruit de la fusillade, entremêlée de quelques coups de canon. Le général, abaissant son arme avec un geste d'une dignité incomparable, dit à Lionel :
— Lieutenant, allez vous faire tuer pour le service du Roi!
Le 29 au soir, on trouva le cadavre de Lionel sur la barricade de la rue Saint-Denis.
Pendant l'hiver de 1831, les Anglais et les Parisiens réfugiés à Hyères pour cause de santé et amour du 'soleil, rencontraient, de temps à autre, sur le chemin de Costebelleà Carqueiranne, un vieillard soutenant une jeune femme. C'étaient le général d'Orgemont vieilli de quinze ans en dix mois et la malheureuse Pauline, n'ayant plus la force