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de se traîner. Lorsque arriva le printemps, ils revinrent à Paris. Pauline mourut au mois de juin, un an, presque jour pour jour, après la représentation (fil Barbie re
di Siviglia.
L'IMPASSli
Le 8 mai 187. . voici ce qui se passait dans un appartement de l'hôtel des Ministres, rue de TUniversité.
Le marquis de Tr élan, vieillard de soixantecinq à soixante-six ans, éprouvait, en se réveillant d'un lourd sommeil après une nuit hantée de mauvais rêves, une de ces sensations de malaise sur lesquelles il n'y a pas à se méprendre: c'était le début d'une maladie.
Le marquis, venu à Paris pour quelques semaines, n'avait pas amené son valet de chambre; il avait laissé à Bordeaux, qu'il habitait presque toute l'année, son vieil ami,
le docteur Daniel, qui le soignait depuis trente ans et* connaissait à fond les variations de sa santé. Sa fille et son gendre voyageaient en Italie, et leur dernière lettre annonçait l'intention de revenir par le Tyrol, où un télégramme aurait peine à les rejoindre. Je n'ai pas besoin d'ajouter que le marquis de Trélan était veuf.
Un mot encore pour faire mieux comprendre l'angoisse qu'il dut ressentir dans ce premier moment. Une enfance maladive avait exercé sur l'ensemble de son organisation une fâcheuse influence. Son excessive sensibilité était presque toujours aggravée par la surexcitation des nerfs et la vivacité d'une imagination sans contrepoids, d'autant plus prompte à s'exalter que, se bornant à un dilettantisme d'oisif, il ne l'avait jamais appliquée à un travail sérieux ou à une œuvre d'art. En pareil cas, l'imagination, faute
d'un dérivatif, ne se révèle que par ses ravages.
Aussi, pendant ces heures où le frisson de la fièvre redoublait ses prévisions sinistres, fut-il en proie à un véritable désespoir. Il songeait qu'il n'avait pas de médecin à Paris, que ses amis étaient loin, qu'il serait bien difficile de rappeler sa fille et son gendre, et encore plus impossible d'obtenir, dans cet hôtel banal, les soins nécessaires. Dans le tumulte de ses pensées, il lui restait tout juste assez de raison pour redouter un accès de délire. Il ferma les yeux, comme s'il eût craint de voir apparaître, à travers les rideaux, tout un cortège de fantômes.
Quand il les rouvrit, il put croire, en effet, à une apparition, mais d'une tout autre nature. Une jeune femme, d'une beauté fière, spirituelle et méridionale, entrée sans bruit dans sa chambre, s'était approchée de son lit, et lui disait, le sourire aux lèvres :
— Ainsi donc, cher marquis, vous vous avisez d'être malade?
— Vous l'avez deviné? Vous êtes donc?...
— N'achevez pas, reprit-elle gaiement; le mot est presque un compliment pour un homme, presque une injure pour une femme.
Non, je ne suis pas sorcière..»
— Ah! vous êtes un ange!...
— Ni un ange non plus... Vous avez donc oublié que vous deviez, ce matin, m'accompagner au Salon?
— Hélas ! depuis deux heures, j'avais tout oublié!..
— Ne vous voyant pas arriver et vous sachant exact, je suis venue demander do vos nouvelles; le maître de l'hôtel m'a dit que vous étiez malade, et que vous l'aviez fait prier d'envoyer chercher un médecin... L'explication est bien simple, et me voici, tout à votre service... J'ai laissé à votre portç
ma fidèle Rosette... — Nous vous veillerons, s'il le faut, à tour de rôle. Quant aux tisanes, potions, infusions et autres petits soins, je m'en charge, et je m'y connais. Quel bonheur que vous soyez sexagénaire ! . . .
Le marquis, dans un autre moment, se serait peut-être bien passé de ce bonheur-là. Mais son égoïsme de malade ne lui permit pas de remarquer cette nuance* Rasséréné, renaissant à la vie, délivré de ses diables noirs, pénétré de reconnaissance pour cette charmante femme qui lui rendait l'espoir et le courage, il ne sut que saisir la main qu'elle lui tendait et la porter à ses lèvres. Un instant après, le médecin arriva ; il lui tâtâ le pouls, déclara qu'il n'y avait aucun symptôme inquiétant, et que le malade serait sur pied au bout de quinze jours. Le maître de l'hôtel l'avait probablement mal renseigné; car, se tournant vers la jeune femme, dont il admi*
rait la beauté piquante et la grâce familière, il lui dit :
— Tranquillisez- vous, madame! Monsieur votre oncle ne court aucun danger.
M. de Trélan avait passé une partie de l'hiver à Arcachon, où son ami le .docteur l'avait envoyé pour calmpr ses nerfs malades et aspirer les odeurs salubres des essences résineuses. Naturellement mélancolique, fort peu épris du genre de plaisirs que Ton trouve aux bains de mer et aux eaux, il se serait ennuyé, s'il ne s'y était rencontré avec madame Fanny Brémont, que nous venons de présenter à nos lecteurs. Mariée, trop jeune, à un banquier de Bordeaux et ne vivant avec lui que tout juste assez pour qu'il n'y eût pas de séparation officielle, la belle Fanny, — comme l'appelaient ses amis et connaissances avec une légère pointe d'ironie, — était de ces femmes douées qui ont le privilège de
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porter partout avec elles le mouvement, l'animation et l'entrain. Il lui suffisait de paraître, le soir, dans le salon de l'hôtel des Bains, pour que tout le personnel de l'hôtel renonçât immédiatement aux récréations du Casino et aux délices du théâtre, oùunetroupe de passage écorchait les opérettes de Lecocq et d'Offenbach. Elle organisait des charades, avait l'air de s'amuser de l'amusement des autres, se mettait gaiement au piano pour faire danser les jeunes filles, et s'arrangeait si bien que, sous son influence, les jeux d'esprit euxmêmes ne semblaient pas trop bêtes. Une femme qui se complaît dans un pareil rôle se condamne à être coquette avec tout le monde, ou, en d'autres termes, à ne l'être avec personne. Pourtant, elle parut distinguer M. de Trélan, dont l'âge déjouait les mauvaises langues, et dont la noblesse authentique flattait en elle cette singulière faiblesse des femmes
de bonne et riche bourgeoisie, qui parfois donneraient la moitié de leurs billets de banque pourun pauvre petit parchemin. Une de ses envieuses, — elle en avait beaucoup, — disait en la voyant sourire au vieux marquis :
— Quand elle cause avec M. deTrélan, elle se croit marquise.
Il n'avait jamais été fat; il l'était encore moins depuis qu'il avait dépassé la soixantaine. Il n'attacha pas une grande importance aux gracieuses attentions de la belle Fanny. Pourtant, les vieillards ne sont jamais insensibles aux prévenances des jeunes femmes, surtout lorsqu'elles sont spirituelles et jolies. Ils y trouvent une sorte de rajeunissement, et comme l'illusion de l'âge qu'ils n'ont plus.
Ils voient une preuve de goût, d'esprit et même de vertu, dans cette préférence que n'effrayent ni les cheveux gri$, ni les rides. En outre, le marquis de Trélah, avec sa sen-
sibilité maladive et son penchant à la mélancolie, trouvait dans cet épisode sans conséquence une occasion de remonter le cours des années, de se reprendre à un de ces souvenirs que Ton croit morts, qui ne sont qu'assoupis dans un coin dé la mémoire, et qui, en se réveillant, font encore battre le cœur. Il arrive un âge où une fleur séchée entre deux pages d'un livre, un ruban fané, un sachet au parfum éventé et insaisissable, une feuille de papier jaunie et illisible, ont plus de prix à nos yeux que les roses les plus superbes, les parures les plus fraîches, les lettres les plus ravissantes. C'est que nous rencontrons, là, le passé qui était nôtre; ici, ce présent qui n est plus à nous.
Quelques jours avant le départ de la colonie, M. de Trélan dit à madame Fanny Brémont qu'il comptait aller à Paris, en mai,
pour l'exposition de peinture.
— Et moi aussi, répondit-elle; et tenez, monsieur le marquis, vous êtes si aimable, que je vais être indiscrète. Je vous sais fin connaisseur et dilettante de race... Voulezvous m'agréer pour compagne dansvos visites au Salon ?
— Oh! bien volontiers!
— Nous sommes au 6 avril... Je vous donne rendez-vous pour le 6 mai, dans le salon Carré, à deux heures de l'après-midi...
— Est-ce sérieux?
— Tout ce qu'il y a de plus sérieux.
— Eh bien, c'est dit.
Le pacte fut scellé par une cordiale poignée de mains, et, pour la première fois, M. de Trélan s'aperçut que la main mignonne de Fanny aurait pu être enviée par une duchesse.
Par grand extraordinaire, tous deux furent exacts au rendez-vous ; mais le Salon, à
cette heure-là, était envahi par une telle cohue, que, au bout de dix minutes, suffoqués, bousculés, énervés, menacés d'une forte migraine, ne pouvant s'approcher de la cimaise, ils s'avouèrent que le plaisir promis se changeait en supplice.
— C'est partie remise, dit madame Brémont; demain, j'aurai des billets pour les heures réservées, et nous prendrons notre revanche; je vous attendrai après-demain, à huit heures, hôtel de Glasgow, rue Saint- Honoré, où j'ai élu domicile pour la saison...
Le surlendemain, c'était le 8 mai. Nos lecteurs savent le reste.
Cette maladie, d'ailleurs fort bénigne, mais, au début, cause d'une si cruelle angoisse, devint pour M. de Trélan un charme plutôt qu'une souffrance. Au cours d'une vie déjà longue, le pauvre marquis n'a\ait jamais été dorloté. Madame Fanny Brémont
excellait dans tous les détails de ces petits soins, dont M. de Trélan, en sa double qualité de malade et de vieillard, était particulièrement touché. Elle s'asseyait à son chevet, et lui lisait ses auteurs favoris, Jules Sandeau, Octave Feuillet, Alfred de Musset, Charles de Bernard. Elle fit apporter de Thôtel de Glasgow le piano qu'elle avait loué pour ses trois mois de séjour à Paris, et elle chantait à son malade non pas des morceaux de bravoure, des cavatines à grand effet, mais des romances d'ancienne date, absolument démodées, un peu niaises, et pourtant chères au marquis, comme des contemporaines de sa jeunesse et peut-être des confidentes de ses amours juvéniles. Le docteur Germeau, appelé, le premier jour, un peu au hasard, par le maître de l'hôtel, était un bon vivant, le type du médecin tant mieux, Parisien dans l'âme, saupoudrant volontiers
d'un grain de sel gaulois ses causeries et ses anecdotes, fort au courant des potins du monde où on ne s'ennuie pas, mais doue d'assez de tact pour n'en répéter que ce qui pouvait se dire en bonne compagnie. Il avait été, quelques années auparavant, un des quatre médecins attachés au service du Théâtre- Italien, et les noms de Lablache, de Mario, de Ronconi, de Julia Grisi, de l'Alboni, ramenés dans la conversation, mettaient en joie M. de Trélan, jadis habitué de ce beau théâtre, et si fidèle à ces souvenirs, qu'il dit un jour à Fanny avec un pâle sourire :
— Si j'étais jeune, et si vous pouviez m'aimer, il n'y a qu'une femme dont vous auriez eu le droit d'être jalouse. C'est madame Malibran, — à qui je n'ai jamais parlé.
Les semaines s'écoulaient, et le marquis s'attardait béatement dans ce vague bienêtre que tous les convalescents ont connu, et
que les soins affectueux d'une femme charmante lui rendaient encore plus doux. Cette ".langueur indéfinissable, crépuscule de la guérison complète, endort les facultés actives et exalte la rêverie. Or M. de Trélan était un rêveur, avec des prétentions à l'analyse et à l'étude de soi-même : deux extrêmes qui peuvent très bien se toucher. Il aurait voulu pouvoir prolonger à perpétuité cette phase où il n'avait de la vieillesse et de la maladie que les privilèges. Quelquefois, par une distinction un peu subtile, il se disait que la maladie est une égalitairè et efface les différences entre un sexagénaire et un homme de trente ans. Puis, quand il avait ruminé cette idée confuse avec une sorte d'inconscience, ii se ravisait, et, comme s'il se réveillait d'un songe, il murmurait in petto : « Au fait, que m'importe? Est-ce. que je suis amoureux? » Seulement, il évitait de se répondre.
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Lorsque sa pensée vagabondait sur un autre point, il se demandait très sincèrement ce qui lui valait tant d'empressements, d'attentions et de gâteries de la part d'une femme exquise, qui, si elle avait voulu flirter avec de jeunes sportsmen d'un âge assorti au sien, n'aurait eu que l'embarras du choix. Les esprits légèrement chimériques ont cet avantage que les cancans, les commérages et les médisances des grandes villes comme des petites rencontrent en eux une sorte de surdité, ou du moins qu'on peut leur appliquer la locution familière : Entrer par une oreille et sortir par l'autre ; on ne peut écouter à la fois une mélodie de Chopin et le grincement d'une scie.
M. de Trélan ignorait que la belle Fanny, à peu près séparée de son mari, qui lui laissait entière liberté, à condition qu'il serait libre de courtiser toutes les dugazons du théâtre et toutes les cocottes des- allées de Tourny,
jouissait, à Bordeaux, d'une de ces réputations équivoques, ainsi traduites par les plus indulgents : « Qui n'excuserait la femme d'un pareil mari? » et par les mauvaises langues, surtout féminines : « Nous la saluons encore, mais nous ne la voyons plus! » La vérité vraie, c'est que madame Brémont,plus romanesque que coquette et plus coquette que pervertie, était venue à Arcachon pour se reposer et se distraire d'une crise telle qu'il s'en rencontre souvent dans les existences où le devoir n'est plus assez évident pour prévaloir contre la passion. Délaissée par un Lovelace du tiers-état, après une série de scènes arrosées de larmes, elle se sentait brisée, et croyait ne plus aspirer qu'au calme plat ou à la douce tiédeur d'une affection paisible. C'est dans cette période de lassitude qu'elle se trouva en présence du marquis de Trélan. Il réunissait toutes les conditions qui devaient lui faire désirer cette
pacifique conquête. Elle le savait original, d'humeur chevaleresque, contemplateur plutôt qu'observateur, poète à sa façon sans avoir jamais écrit un seul vers, vivant en dehors de tous les cercles où s'élaborent les médisances, les malices et les calomnies.
L'instinct féminin, qu'elle possédait à un
haut degré, lui fit deviner que cette tête chauve, légèrement penchée sur l'épaule, ce front pensif, ce regard tour à tour atone et traversé de rapides éclairs, la pâleur de ce visage, cette démarche alanguie, lui offraient un ensemble fait exprès pour un intérim où l'âge du marquis la tranquillisait d'avance.
Elle se dit tout bas que s'il répondait à ses gracieuses chatteries, elle aurait en lui un ami, un appui, un chaperon généralement respecté, dont le témoignage la relèverait aux yeux de ses détracteurs, et dont l'autorité morale lui tiendrait lieu d'un brevet de
vertu. Cette idée, venant en surcroît de sa coquetterie naturelle, lui fit jouer, dans toute sa grâce séductrice, le rôle de Sirène en Thonneur de M. de Trélan, moins rusé que le sage Ulysse.
Il en était arrivé à chercher des prétextes pour que sa convalescence ne fût pas officiellement terminée, quand le docteur Germeau, après lui avoir tâté le pouls pour la forme, lui dit avec un bon sourire :
— Monsieur le marquis, vous êtes le malade le mieux portant qui m'ait jamais passé par les mains. D'ordinaire, messieurs mes clients, dès qu'ils rattrappent un peu de santé, ne me laissent ni repos ni trêve jusqu'à ce que j'aie signé leur exeat. Vous, c'est le contraire... Cet état mixte ne peut durer indéfiniment, et, en vertu de mes pouvoirs discrétionnaires, comme on dit au Palais, je vous ordonne...
— Le lait d'ânesse? Vichy? Royat? dit M. de Trélan, essayant de plaisanter.
— Non, mais une soirée à l'Opéra, avec votre délicieuse garde-malade. On donne Faust... J'ai une loge; c'est convenu...
Le marquis n'avait aucune raison pour désobéir à une ordonnance aussi aimable ; et pourtant il ne put se défendre d'un vague sentiment de tristesse. Cette guérison complète, cette sortie définitive, cette soirée h l'Opéra, cet arrêt du docteur Germeau relevant madame Brémont de son joli rôle d'infirmière, tout, cela c'était quelque chose qui finissait. Il était assez raisonnable pour com* prendre que son intimité avec Fanny la charmeuse ne pouvait être, dans leur exis- 1 tence à tous deux, qu'un accident, un épisode sans lendemain, qu'il arriverait un moment où, n'étant pas du même monde, ils se sépareraient, et peut-être se perdraient de vue*
Lm
Mais ce moment, il aurait voulu le retarder, comme un débiteur peu solvable cherche à retarder une échéance importune. Lorsqu'un sexagénaire conserve une certaine jeunesse d'imagination, l'illusion lui est d'autant plus chère qu'il n'aura pas de quoi la remplacer.
Un secret pressentiment avertissait M. de Trélan que, une fois rentré dans la vie active, au grand jour, il verrait se briser ou se détendre le lien fragile qui, depuis quelques semaines, l'unissait à madame Brémont.
Néanmoins, il n'eut garde de manquer la représentation de Faust. Fidèle à ses habitudes, il arriva quelques minutes avant le lever du rideau. Fanny et le docteur ne furent pas moins exacts.
Certes, le. marquis était un dilettante de trop bon aloi, doué d'une organisation trop délicate, pour rester insensible au charme de cette délicieuse musique, dont toutes les
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notes répondaient aux aspirations secrètes de son imagination et de son cœur. Mais, dès les premières scènes du prologue, ses jouissances musicales furent troublées et gâtées.
Par un retour involontaire sur lui-même, il s'appliqua les plaintes et les imprécations du vieux Faust, dégoûté de sa science, maudissant son grand âge, demandant avec angoisse quelle magie lui rendra la jeunesse, — la jeunesse, le seul bien qu'il envie, tandis que, sous sa fenêtre, une noce de village chante gaiement ses amours printanières. Lorsque Faust, à la suite de son pacte avec Méphistophélès, laissa tomber sa houppelande de savant pour apparaître en jeune et beau cavalier, prêt à toutes les aventures, M. de Trélan se pencha sur l'épaule de Fanny, et lui dit à demi-voix avec un mélancolique sourire :
— Savez-vous qu'il y a des moments où je
suis près de croire que ce diable de Méphistophélès a du bon?
Cet essai de plaisanterie, démenti par le tremblement des lèvres, n'eut aucun succès.
La belle Fanny resta sérieuse. Il sembla à M. de Trélan que ce n'était plus la même femme.
Au second entr'acte, un visiteur entra dans la loge. C'était un peintre à la mode, moins remarquable peut-être par son talent que par sa bonne mine, sa belle prestance, sa verve gauloise, ses allures mi-parties d'artiste et de mousquetaire. Madame Brémont le présenta au marquis, et se hâta d'ajouter :
— Max Hermel a droit à vos sympathies; il va faire mou portrait... il connaît d'avance la délicatesse de votre goût... Vous êtes invité à assister à nos séances.
Si l'aimable femme avait cru, par cette phrase diplomatique, rasséréner M. dcTrélan,
elle dut reconnaître qu'elle s'était trompée. Il fronça légèrement le sourcil, et, malgré sa courtoisie, eut peine à répondre par quelques mots polis aux respectueuses expansions de Max Hermel. Heureusement, le rideau se leva sur l'acte délicieux du jardin de Marguerite, et le charme irrésistible de cette musique permit à Fanny et à celui qu'elle appelait son malade de dissimuler leur trouble. D'ailleurs, le docteur Germeau, qui avait l'air de ne se douter de rien, faisait diversion par ses commentaires : « Quel enchanteur, ce Gounod! — Que ce ténor est médiocre!
— Gailhard a une bien belle voix, mais il est trop bon diable!... » M. de Trélan se taisait et s'efforçait d'être tout entier à ce plaisir des oreilles que Gounod fait si vite pénétrer jusqu'à l'âme. Mais, lorsque survint le célèbre duo : Laisse-moi... laisse-moi contempler ton visage I il eut encore un de ces retours sur
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lui-même qui le rendaient si malheureux.
Il se disait tristement que, s'il avait en trente ans de moins, il lut serait permis, sinon de chanter, au moins de répéter en prose ce que Faust chantait à Marguerite,
Max Hermel avait pris congé, après le duel de Faust et de Valentin, non sans avoir rappelé à Fanny qu'il l'attendait le jeudi suivant à son atelier pour la première séance ; i) ajouta :
— J'espère que M. le marquis voudra bien être des nôtres. Un artiste n'est jamais sùrde soi en fait de portrait et de ressemblance. J'attacherai un grand prix au suffrage de M. le marquis, et ses critiques me seront très utiles.
En somme, il avait été fort convenable.
Les jours qui suivirent cette soirée furent pénibles pour M. de Trélan. Son imagination se doublait de sa manie d'analyse : « Que se passe-t-il donc en moi ? N'avais-je pas prévu
que ce ne serait plus la même chose ?...
Est-ce sa faute?... Puis-je lui en vouloir si elle se met en frais de coquetterie avec ce peintre, qui prend douze mille francs pour ses portraits, et qui fait celui-là pour rien?... Pour rien ! Mais alors, ne sera-ce pas plus cher? Je suis donc jaloux! De quel droit ?... Ah! misérable que je suis!... je cherche vainement à me cacher mon malheur et ma folie !... Je suis un vieillard, et j'aime!... » En d'autres moments, M. de Trélan essayait de se persuader que son agitation et son chagrin s'expliquaient par une cause plus sérieuse et plus noble. — « Non! pensait-il, ce n'est pas l'amour... Allons donc! ce serait trop ridicule et trop affreux... C'est le sentiment de ma dignité personnelle, de ce que je dois à mon âge, à ma position dans le monde, à mon honneur de vieux gentilhomme... Tant que j'étais dans mon lit ou
dans ma chambre, entre l'enchanteresse et le brave docteur qui n'y entendait pas malice, je n'avais pas besoin de fermer les yeux pour ne pas voir... Il n'y avait rien,., mais maintenant!... Oh! belle Fanny!... votre ami; soit, votre mentor, soit... votre patito, je m'y résignerais, s'il le fallait absolument... mais votre paravent... jamais! jamais
Il alla aux trois premières séances. Les détails qu'il observa n'étaient pas de nature à dissiper ses méfiances. D'abord, il remarqua que Fanny, qui, pendant sa maladie et sa convalescence, avait ou constamment, dans ses manières et son langage, la tenue correcte d'une duchesse du faubourg Saint- Germain, se familiarisait avec Max Hermel au point de rire de ses anecdotes salées et de ses mots à double entente, et d'employer des termes d'atelier, comme s'ils faisaient partie de sa langue naturelle. Une ou deux fois,
au moment où Max s'embarquait dans le récit inquiétant d'une charge de rapins, M. de Trélan s'aperçut que Fanny, du coin de l'œil, lui faisait signe d'avoir à épargner des oreilles aussi vénérables qu'aristocratiques. Ce qui acheva de le bouleverser, c'est que, après la seconde séance, le peintre s'écria : « Eh bien, on ne m'embrasse pas? »
Puis, se tournant vers le marquis, dont le désarroi faisait pitié : « Marché conclu ! ajoutat-il, autant de baisers que je lui aurais pris de billets de mille, si j'avais eu la faiblesse de lui faire payer mon chef-d'œuvre ! »
Le troisième jour, Max Hermel annonça qu'il n'y aurait pas de séance le lendemain, parce qu'il déjeunait chez le prince K...f.
« Cela se trouve bien, dit aussitôt Fanny, je profiterai de ce congé pour m'acquitter d'une foule de commissions que j'ai trop retardées. »
Incroyable faiblesse d'un homme d'hon-
neur, ensorselé par une passion sénile ! Le lendemain matin, à huit heures, M. de Trélan s'inséra dans un fiacre, et ordonna au cocher de stationner rue Saint-Honoré, entre la place Vendôme et l'hôtel de Glasgow. Cette partie de la rue est tellement encombrée de voitures et de passants, qu'il était sûr de ne pas être remarqué.
Pendant les minutes d'attente, il ne cessa de s'adresser à lui-même les plus violentes invectives : « Espion, maintenant ! Policier! Mouchard ! Hier, paravent ! Moi, le marquis de Trélan! Je suis donc tombé bien bas!
Oh! c'est trop de honte! » Il allait donner ordre au cocher de le ramener à l'hôtel des Ministres, lorsqu'il aperçut Max Hermel se dirigeant au pas accéléré vers l'hôtel de Glasgow. Il le vit entrer sous la porte cochère, et, un quart d'heure après, Max et Fanny sortaient bras dessus bras dessous, s'ache-
minant du côté des Champs-Elysées. Le doute n'était plus possible. M. de Trélan se sentit plus calme que lorsqu'il doutait encore.
Il rentra chez lui, fit demander à l'hôtelier sa note, improvisa ses préparatifs de voyage, et écrivit à madame Brémont la lettre suivante :
« Chère madame,
» Je repars ce soir pour Bordeaux. Je pourrais vous dire que j'y suis rappelé par une affaire urgente, vu que ma fille et mon gendre, enfin revenus après un long voyage, me demandent à cor et à cris. C'est presque vrai ; mais ce demi-mensonge ne serait digne ni de vous, ni de moi.
» Vous m'avez dit parfois que j étais un
artiste, un poète incompris de lui-même. Je
suis du moins un idéaliste passionné. A ce
titre, je ne me pardonnerais pas de gâter le
souvenir ineffable des quatre délicieuses semaines où votre amitié avait fait de ma chambre de malade un coin du paradis...
Voyez comme je suis fat ! je crois que vous m'avez aimé un peu. tant que je ■personnifiais pour vous votre œuvre de consolatrice et de bienfaitrice ; aujourd'hui, je ne serais plus qu'un importun.
» J'ai tant de coquetterie pour ces adorables semaines, que je renonce même à aller vous faire mes adieux. J'aime mieux vous paraître un ingrat que devenir embarrassant. D'ailleurs, je me méfie de moi. Si, par simple politesse, vous m'engagiez à rester, je serais capable de vous prendre au mot... Nous nous reverrons.... plus tard... N'ètes-vous pas ma payse? Oui, nous nous revoirons, chère madame, quand je serai bien sûr de n'être que le plus reconnaissant et le plus respectueux de vos amis. »
Parti le soir même par le train rapide, M. de Trélan arriva à Bordeaux le lendemain matin. Il s'était annoncé par télégramme ; son gendre et sa fille Henriette l'attendaient à la gare. Henriette se jeta dans ses bras avec une effusion qui le surprit, quoiqu'ils se fussent toujours aimé tendrement :
— Père, lui dit-elle, devine le présent que je t'apporte de Rome!...
— Un tableau de Raphaël? une statue de Canova ? une pierre du Colisée? un chapelet béni par le pape? la croix de Saint-Grégoire-le-Grand ?
— Non! autre chose... un cadeau qui retardait de quatre ans, si bien que nous commencions à désespérer.
Elle se dressa sur la pointe des pieds pour que son père l'entendît de plus près ; et souriante, rougissante, radieuse, char-
mante, elle murmura à son oreille quelques mots qui le firent tressaillir.
— Vrai? dit-il; oh! quelle joie! quelle ravissante surprise ! Voilà ce qui me manquait.
— Pour le bonheur de ta vieillesse ?
— Oui... et pour ne jamais oublier que je suis vieux.
Le marquis de Trélan avait lu la jolie comédie d'Emile Augier, intitulée le Post- Scripium. Rentré dans sa chambre, il écrivit à la belle Fanny :
« Si j'avais encore entre les mains la lettre assez sotte que je vous écrivais hier, je la rouvrirais pour vous dire que, dans quatre ou cinq mois je serai grand-père. — Et il ajouta, en soulignant :
— Voilà le post-scriptum. »
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Tous ceux que la nature marâtre (vieux style) a doués d'un physique médiocrement agréable et d'une forte dose de timidité, se souviennent sans doute de ce qu'ils ont souffert, le premier soir où ils sont allés au bal. Ce soir-là, nous cessions de nous appeler Albert, Paul, Roger, Raymond ou Ernest : nous nous appelions d'un nom collectif : des jambes. — C'est à nous que la maîtresse de la maison s'adressait invariablement pour nous dire : « Vous voyez bien
cette jeune personne, là-bas, qui est restée sur sa chaise? Vous me rendrez un vrai service si vous allez l'engager pour la prochaine contredanse; elle n'est pas très jolie, mais elle est très spirituelle ». On obéissait, comme à une consigne, et la jeune personne très spirituelle, mais encore plus laide, répondait par des monosyllabes inarticulés à nos traits d'esprit, toujours les mêmes :
« Ce bal est magnifique... » — « il fait bien chaud. » : — « Cette dame a une charmante toilette !... » — « je crois que ce quadrille est extrait de la Muette de Portici... » (1828). C'est dans cette disposition mélancolique que je fis mes débuts, le 10 février 1828, au bal de M. Poligny, riche banquier, dont le fils était mon camarade de collège, et avait parfois vanté à son père mes qualités de fort en thème. Ma première impression fut un éblouissement, qui me rendit incapable de
distinguer autre chose que des dorures, des candélabres, des lustres, des fleurs, des habits noirs et des robes de couleurs claires.
Habitué au grand air du jardin du Luxembourg, il me sembla que Ton me jetait dans une étuve, et que je n'en sortirais qu'avec un transport au cerveau. Pourtant mes yeux et mes poumons finirent par s'accoutumer à ces excès de chaleur et de lumière, et je reconnus, dans un coin du salon, un petit groupe de rhétoriciens deSainl-Louis, invités comme moi et au même titre. Ils causaient.
Emile Montégut a bien raison : Rien de plus paradoxal et de plus faux que de parler des virginales rêveries des adolescents, de leur pureté séraphique, de leur penchant à idéaliser la femme, de leur chaste rougeur chaque fois qu'un gros mot vient troubler leur imagination en train de se créer une sœur de Dulcinée et de Béatrix. La vérité vraie, c'est
que la dix-huitième année, à moins d'être souvegardéepar la religion et parles exemples de famille, est plus dévergondée en paroles que la seconde jeunesse. Ils étaient là, cinq ou six lycéens, qui seraient tombés en pâmoison, si une femme leur eût serré la main, et qui tenaient des propos à faire frémir Alcibiade, Lovelace et don Juan.
Ce chœur fort peu antique avait pour chef le plus âgé. de la bande, Robert Dervil, retardataire dans ses études classiques, mais fort avancé, à l'en croire, dans tous les secrets de la science mondaine. Il appela notre attention sur deux figures qui étaient, en effet, les plus remarquables de cette brillante réunion ; un jeune homme et une jeune femme.
Le jeune homme, d'une élégance exquise et raffinée, paraissait avoir de vingt-huit à trente ans. Il se nommait Philippe Horard.
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Sa taille haute, ses traits à la fois réguliers et expressifs, relevés par un air de résolution et d'audace, l'éclat de ses yeux noirs, justifiaient sa réputation d'homme à bonnes fortunes, qui était alors plus recherchée qu'aujourd'hui. Philippe avait déjà sa légende, qui s'accordait admirablement avec les idées propagées parmi la génération nouvelle par le romantisme à son aurore. On assurait qu'il était allé, en Grèce, comme lord Byron, et s'était battu aux côtés de Botzaris et de Canaris. De là à le comparer aux plus prestigieux héros du poète de Child-Harold, il n'y avait pas loin, et cette flatterie délicate lui était également prodiguée par ses amis et par ses envieux.
La jeune femme s'appelait Berthe Désaubiers. Merveilleusement belle, d'une beauté mélancolique, d'une pâleur romanesque, qui allait au cœur avant même que les regards
fussent séduits, elle offrait dans toute sa personne, mieux encore que Philippe Horard, le type préféré de cette époque. Elle était tour à tour la Marguerite de Goethe, l'Elvire de Lamartine, l'Haydée de lord Byron, l'Eisa d'Alfred de Vigny, l'Ophélia de Shakspeare, la Thécla de Schiller. Hélas ! cette belle médaille avait un revers ; le mari.
M. Jules Désaubiers, de vingt-cinq ans plus âgé que sa femme, n'était alors à Paris qu'un riche capitaliste, lancé dans de grandes .affaires et vivant largement de ses rentes.
Mais un étrange mystère planait sur ses antécédents et ses origines. Les mauvais plaisants le surnommaient tout bas (ils en avaient peur), tantôt le boucanier, tantôt le négrier. On savait qu'il avait passé de longues années en Amérique, et l'on ajoutait que la traite des nègres n'était pas étrangère à sa grosse fortune. Il avait rapporté du nouveau monde
des épaules carrées, une vigueur d'athlète, que l'embonpoint commençait à envahir et un teint basané qui tenait le milieu entre la blancheur européenne et la couleur des victimes de son commerce interlope. Ses cheveux gris, coupés en brosse, ses petits yeux aux éclairs d'acier, sa mâchoire saillante, lui donnaient un aspect presque effrayant, et faisaient songer aux tigres et aux jaguars; qu'il avait probablement rencontrés sur son chemin. Revenu en France, millionnaire et quadragénaire, il avait songé à se marier; son choix s'était fixé sur Berthe Sorel, fille d'un artiste, qui u'avait pour dot que sa rare beauté. Que fallait-il penser de ce ménage mal assorti ? Les avis se partageaient. Un seul détail semblait positif ; c'est que M. Désaubiers, presqu'aussi noir qu'Othello, serait, le cas échéant, jaloux et exécutif comme lui.
Les récits de Robert Dervil m'avaient monté la tète ; tout en m' acquittant de moD rôle de jambe, et en faisant danser, à la requête de madame Poligny, huit ou dix demoiselles, plus spirituelles que jolies, je commençai, à ce bal, mes études d'observateur qui m'ont souvent dédommagé de mes insuccès permanents au point de vue de la valse, de la mazurka, de la pastourelle et du cavalier seul. Mon regard ne pouvait se détacher de ce trio qui désormais absorbait pour moi tout le personnel de ce salon. Un roman s'improvisait dans mon cerveau échauffé par une atmosphère qui, vers minuit, aurait défié le Sénégal et les tropiques. Je rapprochai, en imagination, le beau Philippe de la belle et mélancolique Berthe. Ils paraissaient si bien faits l'un pour l'autre! mais mon roman tournait au tragique, quand j'observais le mari, à demi caché dans l'embrasure d'une
fenêtre. Il me sembla, de temps à autre, que ses yeux de fauve suivaient la même direc-.
tion. Alors, j'éprouvais un frisson, comme si j'avais été moi-même en cause et menacé d'un vague péril. Le bal touchait à sa fin.
La plupart des danseurs élégants avaient couru à la table d'écarté. Après mes trois heures de corvée, je me dis que j'avais droit à une indemnité. Surmontant ma timidité, je m'approchai de madame Berthe Désaubiers, et Je lui demandai une contredanse.
Elle regarda son carnet de bal, et me dit d'une voix douce comme une mélodie de Mozart :
— J'étais engagée pour ce quadrille; mais je crois bien que mon danseur est parti, ou qu'il m'a sacrifiée au démon du jeu... Vous le remplacerez.
Quelles paroles s'échangèrent entre nous, pendant ces instants rapides, je ne le sais plus ;
je ne voulais pas lui dire de banalités, et je ne trouvais rien de mieux. J'étais tout entier à mes pressentiments, à mon anxiété, à mes craintes inexplicables. Je ne voyais plus le mari ; mais je le sentais, invisible et présent. Aussi, j'éprouvai une vraie terreur, lorsque, à la dernière figure, qui se terminait, selon la mode de cette année-là, par un temps de galop passablement tumultueux, j'entendis ou plutôt je devinai, derrière ma danseuse, un pas ftirtif, imperceptible. Elle tressaillit, et son délicieux visage se couvrit d'une mortelle pâleur. Philippe Horard venait de murmurer à son oreille, en anglais :
— Demain, à trois heures.
Dans sa fatuité hautaine de séducteur à la mode vis-à-vis des longues jambes d'un collégien sans conséquence, il s'était figuré sans doute que, voué au grec et au latin, je ne comprenais pas l'anglais. Il se trompait ; en-
traîné par l'exemple d'Edouard Laboulaye, mon camarade, shakspearien passionné, je m'étais pris, depuis trois mois, d'un beau feu pour la langue de Shakspeare. Certes, je n'aurais pas été capable, de traduire, à livre ouvert, Barrdet ou Macbeth ; mais je comprenais tous les mots de la conversation courante.
Je reconduisis madame Désaubiers à sa place. Je sentais son bras trembler sous le mien. Puis, réfugié à l'autre bout du salon, je m'abandonnai à une angoisse aussi vive, que si je devais être moi-même exposé au danger de cette romanesque aventure. Le hasard me livrait un secret qui pouvait être meurtrier. Devais- je avertir la femme imprudente qui allait courir à sa perte ? un secret instinct, plus puissant que toutes les raisons, me disait que ce rendez- vous aboutirait à une tragédie ; mais de quel droit, moi
chétif, moi craintif, dire à cette femme, que je voyais pour la première fois, un mot qui la ferait bondir de colère et rougir de honte ? non, non! Décidément, je me tairai... Et cependant ! Cette femme si belle, pour laquelle je me sentais une tendresse infinie ! La sauver ! Être maudit par elle au premier moment, et béni plus tard jusqu'à la fin de sa vie!... Le temps pressait; Philippe avait disparu. Déjà, je venais de voirM. Désaubiers, sur un signe de sa femme, sortir du salon pour demander sa voiture. Je n'avais plus qu'un instant, une minute, une seconde. Rien de comparable à la bravoure des poltrons, quand ils se décident à être braves. Emporté par une inspiration soudaine, je m'avançai vers Bertbe, qui s'était levée pour partir et je lui dis tout bas, en anglais : « N'y allez pas! » Après quoi, je m'enfuis, comme si je venais de lui voler son collier ou son bracelet.
Bien peu de temps après cette soirée mémorable, j'appris par les journaux que M. Jules Désaabiers « un des princes de la finance », était mort d'une attaque d'apoplexie foudroyante. Â cette époque, un deuil irréparable me ramena dans le Midi. Puis, la révolution de Juillet vient donner à mes idées et à ma vie une direction qui m'éloignait de plus en plus des salons dorés de la chaussée d'Antin.
Les années s'écoulèrent ; un quart de siècle ! En 1853, j'étais à Vichy, hôtel Guillermin.
On sait que, dans les villes d'eaux, le journal
de la localité publie, chaque semaine, la liste des étrangers. Je lus sur une de ces listes : « M. et madame Horard, de Paris, hôtel Velay. » Ce nom réveilla tout mes souvenirs, et me rendit fort perplexe ; monsieur et madame Horard ! Le beau Philippe est donc marié? Aurait-il par hasard épousé la charmante veuve du terrible boucanier? That is the question, me disais-je, me souvenant que l'anglais avait joué un rôle, au bal du 10 février 1828.
Le lendemain, en traversant le parc pour aller de mon hôtel à la source de l'Hôpital, je me croisai avec un groupe assez bizarre qui faisait se retourner les promeneurs. Dans une petite calèche, comme celles que nous voyons aux Champs-Elysées, attelées à des chèvres pour la plus grande joie des bambins, gisait, à demi enseveli, malgré la chaleur, sous un châle de cachemire, un pauvre infirme, dont
les yeux éteints, la lèvre pendante, le visage tuméfié, le sourire hébété, dénonçaient clairement l'état de gâteux. A côté de la voiture, traînée par un domestique en livrée, marchait lentement une femme d'un certain âge ou d'un âge incertain. Sa robe de couleur sombre, l'extrême simplicité de sa toilette, ses cheveux gris, lissés en bandeaux sous un chapeau de paille, signifiaient un adieu définitif à toutes les vanités et à tous les plaisirs de ce monde ; et pourtant elle conservait encore quelques traces d'élégance et de beauté.
Nous échangeâmes un regard. A un léger tressaillement de toute sa personne, à une velléité de rougeur qui anima un instant ses joues pâles, je compris qu'elle me reconnaissait; pas de doute possible; c'était elle, la belle et brillante Berthe Désaubiers, la reine de ce salon où j'avais fait mes mélancoliques débuts ! Et lui, ce valétudinaire, paralysé,
perclus, cul-de-jatte, presque tombé on enfance, c'était le beau Philippe Horard, le point de mire de toutes les coquetteries de 1828, l'homme à bonnes fortunes qui m'avait fait commettre, pendant toute une soirée, le plus vilain des péchés capitaux, le péché d'envie !
Je me félicitais de ne pas loger dans le même hôtel que Berthe et son second mari, parce qu'une rencontre aurait été inévitable, et alors!... Aussi, quelle ne fut pas mon émotion, — je dirai presque ma frayeur, — lorsque, le soir même, je reçus un billet, qui ne contenait que ces mots, en anglais:
■ » — Demain, à trois heures. »
Je me disais bien, pour me rassurer : « Du moment qu'elle veut me revoir et me donne un rendez- vous qui est aussi un souvenir, ce n'est certainement pas pour m'écraser d'une colère qui serait d'ailleurs vieille d'un quart
de siècle. » — N'importe ! mon cœur battait, le lendemain, quand, j'entrai dans le. petit salon, dont la porte entrouverte donnait sur la chambre à-coucher. Berthe était seule; elle me tendit la main en rougissant comme la veille.
— Voilà vingt-cinq ans, me dit-elle, que je vous dois un remerciement... Vous m'avez sauvée... Peu de jours après la soirée du 10 février, — oh ! c'est là une de ces dates que l'on n'oublie pas ! — j'ai su que M. Désaubiers soudoyait, depuis quelque temps, deux policiers, chargés, l'un de me surveiller, l'autre de suivre tous les pas de Philippe... nous étions imprudents... il nous aurait surpris, et tués tous 'les deux... Je ne saurais en douter, si j'en juge par la violence de son caractère > le sang qui le menaçait de congestion à la moindre contrariété, ses accès de colère qui le rendaient semblable à une bête
fauve, ses transports de jalousie et les habitudes expéditives qu'il avait gardées de son séjour en Amérique... Oui, il nous aurait tués!... Le lendemain, cédant à mes prières, Philippe partit pour un long voyage dans l'extrême Orient. A son retour, j'étais veuve, je n'avais été qu'imprudente : au bout de deux ans, je pus mettre ma main dans la sienne, sans qu'un souvenir de honte vînt se mêler aux douceurs de ce second mariage, béni par l'Église. Mais, hélas! Philippe avait rapporté de ses excursions dans des pays malsains le germe de maladies qui, depuis dix ou douze ans, n'ont cessé de s'aggraver. A la suite d'une méningite, il a été atteint de paralysie et menacé de la carie des os ; au milieu de ces horribles crises, son cerveau n'est pas resté intact. Aujourd'hui...
En ce moment, nous entendîmes une voix plaintive, à peine intelligible :
— Bé... Be... erthe, à boire!..
Elle se leva, et, me serrant de nouveau la main :
— Je vous remercie encore une fois, me dit-elle ; pourtant, si la religion n'était pas venue me consoler de mes chagrins et m'absoudre de mes fautes, je crois que, au lieu de vous remercier, je vous maudirais... Si M. Désaubiers nous avait tués, c'était le juste châtiment.
Et, me montrant la chambre où elle allait entrer, elle ajouta à voix basse, avec une expression navrante :
— Celui-ci est plus cruel.
Deux ou trois jours après, je faisais une visite à M gr de Brezé, évêque de Moulins, qui vient tous les ans à Vichy, et que j'ai le très grand honneur de connaître depuis le catéchisme de Saint-Thomas d'Aquin, dont il a profité mieux que moi.
Je rencontrai chez lui le curé de Vichy, tout heureux d'une bonne aubaine.
Une Parisienne, disait-il, très riche et très pieuse, madame Philippe Horard, venait de lui faire un beau cadeau pour son église, en lui demandant ses prières pour son mari malade.
Et, se tournant vers moi :
— C'est une sainte, me dit ce bon curé dans l'épanouissement de son honnête joie.
Allons, tant mieux !
Bien peu de Parisiens, j'en suis sûr, connaissaient, même par ouï-dire, le couvent des Prémontrés, à Frigoulet, avant qu'un siège un peu ridicule lui donnât quelques semaines de célébrité. En revanche, ce couvent recevait à chaque instant des visites de Méridionaux, et cela pour plusieurs raisons. D'abord, le lieu est très pittoresque ; les bâtiments et l'église, cachés dans un pli de la montagne, causent au visiteur la sensation d'une solitude absolue, quoique dans le voisinage de trois villes, Avignon, Beaucaire et Tarascon. Ce
nom de Frigoulet qui signifie thym dans la
langue des félibres, fait aisément deviner que ces coteaux pelés, ensoleillés, riverains du Rhône, sont tapissés de plantes aromatiques.
En outre, grâce à des quètee dont le succès et l'abondance tenaient du prodige, le Père Edmond, abbé mîtré, supérieur de ce monastère, avait fait de sou église une véritable œuvre d'art en harmonie avec la magnificence des cérémonies, la beauté des ornements et des vases sacrés et la perfection des chants de la maîtrise. Enfin, et ce n'était pas la moindre attraction, Frigoulet n'est qu'à deux kilomètres du village de Maillanne, berceau et séjour habituel du poète de Mireille, aussi bon à voir et à entendre qu'à lire, qui croirait manquer aux devoirs de l'hospitalité, si, après une bonne causerie émailléc de français et de provençal, il ne vous avait pas proposé une promenade chez ses bons moines, h travers des sentiers em-
baumes de thym, de lavande, de romarin et de serpolet,
Pourtant, pendant quelques années, l'abbaye des Prémontrés eut un autre titre à mes assiduités. Un de ses mérites était de servir de refuge, non seulement aux mendiants, qui avaient une large part dans ses aumônes, mais à des misères d'un autre genre, à des existences déchues, mystérieuses, déclassées ou écrasées d'un coup de foudre.
C'est à cette dernière catégorie qu'appartenait un de mes amis les plus intimes, le vicomte Fernand de Guerbois. Sorti d'une famille plus noble que riche, officier de marine démissionnaire, Fernand avait épousé par amour une adorable jeune fille sans autre dot que sa beauté. Il vivait heureux dans sa petite villa de Carqueirane, quand fondirent sur lui, en quelques semaines, toutes les douleurs qui peuvent briser une vie, A 6
soler une âme changer en morne désespoir toutes les félicités humaines. Un homme d'affaires infidèle lui emporta sa modeste fortune. Sa fille unique, Alice, délicieuse enfant de cinq ans, fut enlevée en une nuit par le croup, léguant le germe de la maladie mortelle à sa mère, qui ne lui survécut que trois jours.
A ces effroyables nouvelles, j'étais accouru auprès de Fernand. Je n'avais pas essayé de le consoler ; mais j'aurais voulu l'emmener, le faire voyager, dépayser ce deuil irréparable. Il m'avait répondu : « Non ! un voyage c ? est encore affaire de vivant; mon seul souhait maintenant c'est d'être mort sans recourir au suicide que ma religion me défend. » Ce fut alors que je songeai pour lui à l'abbaye des Prémontrés, où j'avais éprouvé souvent le sentiment d'un isolement complet, d'une rupture irrévo-
cable avec le monde et même d'un vague engourdissement de la faculté de souffrir.
Lorsque j'en parlai à Fernand, il n'avait pas eu un moment d'hésitation : « Oui, me dit-il, c'est là que je me reposerai de . la douleur de vivre ! » J'eus avec te Père Edmond un entretien préliminaire, afin de le mettre au courant. Il était doué de trop de tact pour confondre mon ami avec des réfugiés ou des pensionnaires ordinaires ; il l ! accueillit avec une cordialité, une sympathie, où l'onction du prêtre, de l'apôtre, attendrissait l'homme habitué à voir, à toucher et à panser toutes sortes de plaies.
N'ayant à faire que deux petites lieues pour aller de mon village à Frigoulet, je m'étais promis de ne pas épargner mes visites, et j'avais tenu ma promesse.
Sans négliger ta tâche que je m'étais imposée de prouver à Fernand que, faute de
mieux, il lui restait un ami, un frère, je je pouvais manquer cette occasion de donner carrière à mes manies d'observateur.
Les sujets d'étude psychologique et physiologique étaient aussi nombreux que variés.
Rien de plus curieux pour un moraliste, que le personnel des hôtes du couvent,
qui formaient une colonie et dont les allures inquiètes, les figures tourmentées, sombres, farouches, dévastées, contrastaient avec les visages tranquilles des moines, sûrs de recommencer le lendemain ce qu'ils avaient fait la veille. J'avais là sous les yeux dans un cadre approprié à toutes les afflictions, de quoi deviner bien des drames inconnus, bien des roûians interrompus au premier chapitre ou morts avant le dénouement, les débris d'ambitions trahies, d'illusions perdues, d'amours trompées, de fortunes jouées sur de mauvaises cartes ou jetées
par les fenêtres à tous les souffles du ha* sard.
Un jour, Fernand me dit : « Nous avons ici, depuis avant-hier, un personnage singulier ; on croirait voir un Parisien du boulevard transplanté dans notre Thébaïde. Ce n'est probablement pas une catastrophe financière qui nous l'amène. Il paraît riche, et ses bagages suffiraient à ravitailler ta garde-robe d'une dizaine de nos pensionnaires. Son attitude est étrange, sa physionomie anxieuse, ses gestes saccadés. Il passe des heures entières, la tète dans ses mains, assis sur le banc que tu aperçois là-bas, au bout de la cour. Il a l'air d'un homme réveillé en sursaut par un éclat de tonnerre, poursuivi par un cauchemar ou absorbé dans une idée fixe... Au surplus, regarde! le voilà! »
En effet, le mystérieux personnage *en-
trait de la promenade, et s assit sur le banc que Fernand m'avait indiqué ; je le reconnus à l'instant. C'était M. Louis Bé rai, sexagénaire encore très vert, et dont le front chargé de nuages s'accordait mal avec le peu que je savais de ses habitudes et de son passé:
sa position sociale était assez difficile à définir. Goulissier le matin, il devenait, à dater de quatre heures, homme du monde, dilettante, artiste, membre influent du cercle des Mirlitons. C'est aux soirées de ce cercle que je l'avais rencontré, et je croyais même me souvenir que, patronné par Gounod, il avait fait jouer un petit acte sans conséquence sur un théâtre lyrique, national ou populaire, entre deux faillites et deux fermetures.
Une demi-heure après, il se leva, passa devant nous et salua. Je devinai qu'il m'avait reconnu. Dès lors, pour nous rappro •
cher tout à fait l'un de l'autre, je l'invitai à dîner au réfectoire des réfugiés, qui n'était pas, bien entendu, le même que celui des religieux, et je m'arrangeai pour être placé à table, entre Fernand et M. Louis Béral.
La conversation ne tarda pas à s'engager, et compléta la reconnaissance.
— Votre présence, dis-je, dans cette pieuse retraite, aura été pour moi une des surprises de Tannée.
— Ah! me dit-il avec des larmes dans la voix, c'est que Paris, le cercle des Mirlitons, le boulevard Montmartre, l'Opéra et les grandes premières des Variétés et du Gymnase ne protègent pas contre les coups de foudre ou de poignard, qui font prendre la vie du monde en horreur !.. La trahison d'un ami, d'une... mais à quoi bon vous raconter ce qui ne peut vous intéresser, ce qui m'oppresse, me suffoque, me déchire?.... J'aime
doux, la brise si embaumée, la soirée si exquise, que Gounod fut pris d'un transport d'enthousiasme auquel sa nature un peu mystique mêlait une idée religieuse. — « Ah ! s'écria- t-il, comme on serait bien ici, dans l'oubli de tout, en présence de Dieu, sous le regard des bons Pères, pour se reposer d'un travail ou se consolef» d'un malheur ! » — Hélas ! il ne se doutait pas que, pour moi, cet élan d'enthousiasme serait une prophétie. M. Béral se tut; mais je devinais qu'il ne serait pas difficile de l'amener à compléter sa confidence. Je découvrais en lui un caractère léger, expansif, un peu théâtral, de bourgeois se croyant artiste, de Parisien habitué à des sensations plus vives que profondes et persuadé qu'il allégerait ses chagrins en les racontant. En pareil cas, le mieux est de ne pas aller au-devant des confidences, et de ne pas demander ce qu'on est sûr d'obtenir.
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Le lendemain, je me promenais avec M. Béral sur les collines de Frigoulet d'où Ton domine le cours du Rhône : « Cette soirée, me dit-il, ressemble à celle où Gounod me lança ce singulier pronostic; c'est la même saison, la même journée de septembre, le même coucher de soleil, le même paysage. . . »
Et brusquement, sans transition, il commença le récit, que je vais, pour plus de clarté, continuer à la troisième personne.
M. Louis Béral touchait à la soixantaine.
Vingt ans auparavant, en 1862, il avait épousé mademoiselle Madeleine Desroches, fille d'un vaudevilliste à succès, que les droits d'auteur et d'heureuses spéculations sur les terrains avaient fait presque millionnaire. Ce mariage était imprudent. Madeleine, infiniment plus jeune que son mari, encore au berceau lorsqu'elle perdit sa mère, avait grandi dans un milieu peu austère, dans un monde
où on ne s'ennuyait pas. Pourtant, sa tenue fut très correcte, sa conduite d'apparence irréprochable; les mauvaises langues l'épargnèrent, et nul indice fâcheux ne vint troubler ce ménage parisien, que madame Emile de Girardin aurait appelé un paradis de neige.
Deux ou trois ans après le mariage, un fils leur naquit, lequel resta fils unique, et fut également adoré du père et de la mère. Leur cher Ludovic était joli, caressant, d'une santé délicate, sujet aux maladies de l'enfance.
M. Béral comprenait que sa femme ne pouvait l'aimer d'amour ; Madeleine n'éprouvait pour son mari qu'un sentiment assez tiède.
Tous deux prenaient leur revanche avec Ludovic, et, d'un commun accord, reportaient sur lui l'affection passionnée qu'ils ne pouvaient ressentir l'un pour l'autre.
Aussi, est-il facile de se figurer quel fut leur affolement, lorsque Ludovic, à seize ans,
tomba sérieusement malade et que le médecin reconnut les premiers symptômes de l'effrayante méningite. lis perdirent la tète; par excès de tendresse ou d'angoisse, ils devinrent incapables de soigner cet enfant qu'ils aimaient trop. Les domestiques semblaient partager leur vertige. Le troisième jour, comme Je danger s'aggravait, les amis de la maison furent unanimes à. se dire : « Il n'y a qu'un homme qui puisse, dans cette horrible situation, leur venir en aide, — Jacques Fernel. Amitié, dévouement, énergie, vigueur physique, il réunit tout ce qui peut en faire par excellence l'infirmier de cet enfant, le consolateur de ses parents. » — Ils adressèrent un télégramme — avec le mot urgence — à Jacques Fernel, qui, en sa qualité de paysagiste, habitait pendant une partie de l'année la forêt de Fontainebleau. Il arriva sans perdre une minute, et l'on put reconnaître
que les amis n'avaient rien exagéré. Jacques faisait songer au si forte virwn qaem de Virgile. Agé d'environ quarante ans, jeune de visage et d'allures, les épaules carrées, la voix impérative, les cheveux noirs, épais, coupés en brosse, le nez au vent, l'œil émérillonné, affectant de ne croire ni à Dieu ni à diable, tel m apparut Jacques Fernel dans te récit de M. Béral. Jacques s'empara du commandement, parla en maître, ranima le zèle des domestiques et s'installa au chevet du malade qu'il ne quitta plus ni jour ni nuit.
La mère, cédant à ses instances, consentit à prendre un peu de repos. M. Béral éperdu, surmené, brisé de fatigue et d'angoisse, ne pouvait pourtant se résoudre à sortir de la chambre de Ludovic.
Un soir, le danger redoublant, les deux amis convinrent de veiller le malade à tour de rôle. M. Béral tint bon pendant les premières
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heures; vers minuit, malgré ses efforts, il s'assoupit d'un mauvais sommeil, entre-
poignante, que Jacques Fernel ne passait pas pour sentimental. Il n'est pas rare, en des circonstances analogues, qu'une extrême lucidité succède à un extrême aveuglement.
Bien des scènes de drame reposent sur cette transition soudaine d'une sécurité complète à un sinistre trait de lumière, à la certitude d'une catastrophe conjugale. En un moment, ce mari qui n'avait jamais eu de méfiance, ce père dont l'unique enfant allait mourir, se remémora mille détails, dont il ne s'était pas aperçu, et qui ramenaient tous à une conclusion encore plus cruelle que l'agonie de Ludovic. Telle est la puissance d'un sentiment vrai, que M. Béral, en me décrivant ce qui pouvait s'appeler une tempête sous un crâne, semblait profondément ému, et n'avait plus rien de ta légèreté de l'esprit parisien. Il avait peine à retenir ses sanglots en me racontant les irrésolutions effroyables
qui avaient suivi sa découverte. Ludovic, son fils selon la loi, n'avait plus évidemment que quelques heures à vivre. Pouvait-il, devant ce lit de mort, faire un éclat, stupéfier son entourage, ses amis, ses domestiques, de l'explosion de sa colère? Ce pauvre enfant, enlevé dans la fleur de sa seizième année, méritait-il qu'une sorte de flétrissure vînt s'attacher à son cercueil ? — Un scandale, et cela au moment où les témoins de ses angoisses accourraient pour lui serrer la main, et lui exprimer leur douloureuse sympathie ?
Je dois rendre cette justice' à M. Louis Béral : un gentilhomme de la vieille roche, un contemporain des héros de Fontenoy, n'aurait pas agi autrement : il accepta et vida jusqu'à la dernière goutte le calice d'amertume. Ludovic mourut le lendemain. Aussitôt, tes condoléances affluèrent; M. Béral les reçut de façon à sauver les apparences;
si ses yeux restèrent secs, s'il eut l'air de se raidir contre son désespoir au lieu de lui donner un libre cours, ses amis se dirent que la source des larmes était tarie et furent plus émus de ce stoïcisme qu'ils ne l'auraient été de démonstrations bruyantes. Quand vint l'heure des obsèques, il s'obstina, malgré les plus vives instances, à mener le deuil, et accompagna jusqu'au cimetière le funèbre cortège. Ni sa femme absorbée dans sa douleur, ni Jacques Fernel, ne purent se douter de ce qui s'agitait dans cette âme, mieux faite pour la joie que pour la souffrance, mais remuée cette fois jusqu'en ses plus intimes profondeurs. Seulement, la nuit suivante, il partit, en s'arrangeant pour laisser croire à tous ceux qui l'avaient vu lutter contre son malheur avec une énergie factice, que, après la crise courageusement traversée, la prostration était survenue, qu'il n'avait pu supporter
Fidée de rester dans cet appartement où tout lui rappelait l'agonie et la mort de son fils, et que son médecin lui avait ordonné un départ immédiat pour le Midi, sous peine de mourir de chagrin ou de devenir fou. Mais il s'arrangea aussi pour que sa femme, ainsi que Jacques, sût à quoi s'en tenir.
Au retour de cette étrange promenade, je revins auprès de Fernand, qui m'accusait d'infidélité, et me reprochait de le sacrifier au nouveau venu.
— Avec lui, je pensais à toi, répliquai-je.
Puis, après un silence, je repris : Voyons, Fernand, ton malheur est immense, et tu sais avec quelle profondeur d'affection j'en ai pris ma part... Pourtant, te serait-il impossible de rêver une douleur plus horrible encore ?
Il se tut, m'interrogeant du regard; je poursuivis :
— Oui... une tache sur ton honneur?
Je n'ai jamais oublié, je n'oublierai jamais le cri que lui arracha cette question bizarre. Ce cri d'horreur, d'indignation, d'épouvante qui semblait partir du fond de ses entrailles, me fit tressaillir; je continuai :
— Oui... Si tu avais pu soupçonner ton adorable femme ?.. Si ta chère petite Alice ?..
Fernand ne me laissa pas achever; il me saisit au collet, comme s'il avait voulu m'étrangler, et me secouant avec une incroyable violence :
— Sais-tu bien, me dit-il, d'une voix rauque, que toi seul as le droit de irie parler ainsi ? Sais-tu que cette seule idée me donne le vertige ?.. Ah! souffrir mille morts, mille tortures, perdre tout ce qui m'est cher, rester seul au monde, mendier mon pain dans les rues, mourir dans un lit d'hôpital... tout, oui, tout plutôt que celai..
Au lieu de répondre, je lui montrai du coin de l'oeil le Parisien qui venait de rentrer dans sa cellule et ouvrait sa fenêtre... Il comprit.
Fernand ne s'est pas consolé ; sa blessure est de celles qui ne deviennent pas des cicatrices; mais, après de longs mois de deuil et de solitude, il s'est repris à la vie active ; ses anciens chefs, se souvenant de ses services, touchés, de son infortune et de son courage, lui ont trouvé une place à sa convenance dans les bureaux de la marine. Il se résigne et il travaille.
Trois ans s'étaient écoulés ; mes voyages et mes séjours à Paris avaient été, pendant ce temps, si courts et si rares, que je n'avais plus revu M. lierai. Je savais seulement que, après notre conversation, il n'avait pas tardé à quitter l'abbaye de Frigoulet. Un soir, en avril 1885, j'étais à l'orchestre du théâtre du
Palais-Royal, qui jouait, pour la cent cinquantième fois la charmante pièce de Victorien Sardou : Divorçons! La salle était comble, et, à tous les points de vue, offrait le contraste le plus complet avec le désert et le couvent des Prémontrés. En me retournant pendant un en tr'acte, j'aperçus M. Louis Béràl dans une loge d'avant-scène. Il n'était pas seul. A ses côtés, je vis une femme fort élégante, qui n'était plus de la première jeunesse, mais qui, grâce à un aimable embonpoint et à une toilette savante, avait doublé sans trop d'avaries le cap de la quarantaine. M. Béral me reconnut, et me fit un signe fort encourageant; un instant après, j'entrais dans la loge : — « Mélanie, dit-il à sa compagne, M. X*** une de mes meilleures rencontres lors de mon voyage dans le Midi. » — Puis, se tournant vers moi : « Madame Mélanie Raimbaud, qui sera ma femme dans huit jours. »
Je m'inclinai. M. lierai, me parlant à l'oreille tandis que le rideau se relevait, ajouta tout bas :
— Il y aeu récemment un autre mariage... Vous devinez ?
— Oui.
En sortant du théâtre, je me disais :
— Dédéciment, l'empereur Napoléon avait raison... Divorce, sacrement de l'adultère I