‹ Péchés de vieillesseChapitre 6 sur 7 · SOUVENIRS D'UN VIEILLARD · texte numérisé non relu

SOUVENIRS D'UN VIEILLARD

Je n'ai rencontré que trois fois mademoiselle Rachel hors du théâtre, où je l'ai applaudie dans tous ses rôles ; mais par un singulier hasard, ces trois rencontres ont coïncidé dans cette courte et brillante carrière, avec ce que Ton pourrait appeler avril, juillet, novembre; les radieux débuts dans leur incomparable éclat ; l'apogée, avec le triste et vague pressentiment que désormais elle ne pouvait plus que descendre; et l'heure fatale de la décadence et de l'expiation; Marengo, Iéna, Waterloo ; —hélas !

je pourrais même ajouter Sainte-Hélène, puisque je ne suis jamais allé à Carmes sans monter au Cannet pour visiter cette étrange villa Sardou, qui ressemblait à un tombeau avant d'être un cercueil.

En 1838, mes états de services littéraires se réduisaient à une vingtaine d'articles publiés dans le Rénovateur, l'Écho de la Jeune France et surtout dans la Quotidienne, journal de la vieille roche, patronné par les ducs de Noailles et de Fitz-James, par le marquis de Brézé, M. Berryer, M. Hennequin et la plupart des notabilités légitimistes.

Cette pauvre Quotidienne, dont on s'était tant moqué sous la Restauration, avait cependant pour directeur un homne de beau-

coup d'esprit, M. Michaud. Le feuilleton dramatique y était rédigé par M. Merle, époux approxmatif de madame Dorval, très spirituel aussi, très amusant, bourré d'anecdotes, mais type de ce qu'on appelle familièrement un panier percé.

Le 10 septembre 1838, par une de ces chaleurs retardataires qui prolongent l'été jusqu'au seuil de l'automne, je remontais la rue de Richelieu avec mon ami Gaston de R***, claqueur comme moi, d'Hemani, et, comme moi sauf, la première ardeur d'enthousiasme, resté fidèle au romantisme.

En passant devant le Théâtre-Français, je jetai machinalement les yeux sur l'affiche qui annonçait, pour le soir, Andromaque. « Tiens ! dis-je à Gaston, une tragédie de Racine, au mois de septembre et par cette température! On fera 300 francs de recette. — Non, me répondit-il gravement; 50 écus. »

Arrivés sur le boulevard, à l'angle du café Cardinal, nous rencontrâmes Merle, qui vint à nous et nous dit : « Vous ne savez pas ? un phénomène, un prodige ! au théâtre-Français, une tragédienne de dix-huit ans, qui va ramener la foule aux chefs-d'œuvre de Corneille et de Racine!... Elle est juive, elle se nomme Rachel Félix... Elle avait passé inaperçue au théâtre Castellane et au Gymnase... Mais cette fois...! je ne suis pas suspect, puisque ce succès porte le coup de grâce à ma pauvre femme... L'autre soir, 500 francs de recette... Ce soir, on en fera 2000 et 5000 la semaine prochaine! »

(Le brave Merle, en sa qualité d'ancien directeur de théâtre, avait la manie de chiffrer les succès d'après les recettes.)

Le soir, je courus au Théâtre-Français.

La débutante jouait Hermione devant une salle à peu près pleine.

Mon admiration se partagea entre l'actrice qui était merveilleuse, et le poète à qui je payai tout un arriéré d'enthousiasme, avec une nuance de repentir : « Est-il possible, me disais-je, que nous ayons sacrifié cette poésie si pure, ces sentiments si délicats et si vrais, ce style délicieux, à la grosse artillerie de Lucrèce Borgia et de la Tour de Nesle?» Mon repentir me rendait injuste. Je passais d'un extrême à l'autre. J'oubliais que, au moment où Alexandre Dumas et Victor Hugo s'étaient emparés du théâtre contemporain, Corneille et Racine étaient bien médiocrement remplacés et représentés.

L'hiver suivant, j'eus le très grand honneur

d'être invité chez le duc de Nauilles, avec

toute la rédaction de la Quotidienne, à une

soirée où mademoiselle Rachel, dont la vogue

avait atteint des proportions prodigieuses,

devait se faire entendre dans l'intimité.

Mi

Ici une courte explication est nécessaire à l'usage de mes jeunes lecteurs qui ont assisté aux ovations et à l'apothéose de Victor Hugo. En 1838, sauf quelques rares exceptions, les lettrés de haut parage, les académies, les salons de la rive gauche, le faubourg Saint-Germain, les hommes politiques, tels que MM. Pasquier, Mole, Duchâtel, Royer-Collard, n'avaient pas accepté, surtout au théâtre, la révolution romantique. Ils ta regardaient comme une crise, un accès de fièvre chaude. Le succès inouï de mademoiselle Rachel leur fit l'effet d'une revanche et d'un sauvetage. Mais, une fois lancés, ils ne surent pas s'arrêter en si beau chemin. Ils confondirent l'interprète avec le répertoire classique. Parce que Rachel leur rendait des chefs-d'œuvre, sinon de chasteté, au moins de passion idéalisée, il leur plut de faire de cette enfant de la Rohême juive

une vierge inspirée, une sorte dé Jeanne d'Arc dramatique, — ce que M* Legouvé, vingt ans* après, devait appeler une Madone de l'Art.,

Les comédiens et comédiennes, en 1838, étaient tenus à distance, surtout dans les antiques hôtels du noble faubourg. Eh bien !

pendant cette courte période, suivie de déceptions tragi-comiques et trop faciles à prévoir, Rachel fut accueillie comme une enfant de la maison, et traitée sur le pied de l'égalité la plus parfaite, ce dont elle était à la fois très étonnée , très fière, fort embarrassée et un peu ennuyée. A cô double point de vue, cette soirée virginale fut caractéristique.

Elle entra vers dix heures, accompagnée de Samson (pas le bourreau, mais l'excellent comédien, qu'elle appelait son maître, et qui aurait bien voulu, je crois, la nommer sa maîtresse). J'entendis quelques récalci-

tants, marquis ou vicomtes, murmurer autour de moi : « Allons ! elle a du tact!...

Elle n'a pas amené sa mère. »

Sa tenue, sa mise étaient d'une correction irréprochable : robe montante très simple ; en fait de bijoux, un bracelet, cadeau du duc et de la duchesse. Je l'observai attentivement à mesure que les compliments et les hommages se nuançaient de respect; je devinai qu'elle avait peine à dissimuler un secret malaise. En ce moment je remarquai que Sam son restait isolé dans un coin du salon. Très spirituel et, par cela même, exempt de présomption et de fatuité professionnelle, il se sentait un peu dépaysé au milieu de tous ces descendants des Croisés. Je m'approchai de lui, et bientôt les souvenirs de l'Odéon, de la rue de Vaugirard, de sa jolie comédie, la Belle-Mère et le Gendre, de la grande allée du Luxembourg où je l'avais si souvent

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rencontré se promenant avec son camarade Provost, nous servirent de trait d'union.

Puis un même sentiment nous ramena vers l'idole du jour, qui nous apparaissait entourée, comme d'une chaste auréole, d'un groupe de jeunes filles, portant ou destinées à porter les plus beaux noms de France.

— Je ne suis pas tranquille , me dit le futur marquis de la Seiglière. Dans une excellente intention, ces grands seigneurs et ces grandes dames ont pris le carême trop haut... Ce n'est pas cela du tout ! Rachel est d'un tempérament excessivement nerveux, d'un caractère fantaisiste et primesautier. Elle est flattée et irritée tout ensemble du rôle qu'on lui impose, et qu'elle ne peut pas soutenir... Gare l'explosion! gare la débâcle !..;

Nous fûmes interrompus par la duchesse

qui, dans les termes les plus gracieux, demanda un peu de silence. Elle annonça que mademoiselle Rachel allait dire la grande scène d'Hermione avec Ores te, et que la réplique lui serait donnée par M. Charles Brifaut, membre de l'Académie française. Un grand silence se fit, et Melpomène allait réciter les beaux vers :

... Je veux savoir, seigneur, -si* vous m'aimez ! — Je ne veux pas si loin porter de tels affronts...

lorsque la porte s'ouvrit, et nous vîmes entrer l'abbé Dupanloup.

Il avait alors trente-sept ans. L'archevêque de Paris venait de le nommer vicaire général. Il n'était encore que supérieur du petit séminaire et catéchiste de premier ordre; mais son influence était déjà très considérable, Depuis 1824 ses catéchismes lui avaient donné pour clientes des petites filles qui étaient devenues des épouses et des mères. Avant la

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révolution de Juillet, il avait eu le temps d'être le confesseur du duc de Bordeaux tout enfant, et plût au ciel que le jeune pénitent de 1829 eût été, quarante-trois ans après, plus docile aux sages conseils de l'évèque !

La reine Marie-Amélie l'avait choisi pour diriger l'instruction religieuse des princesses ses filles. Enfin, ce qui jetait un nouveau lustre sur sa célébrité naissante, c'est que, quelques mois auparavant, il avait mené à bien, au moins de manière à sauver les apparences, la conversion du prince de Talleyrand. Une conscience telle que celle-là r excessivement compliquée , avait trop de tours , de détours, de tiroirs à secrets, pour qu'il fût facile d'y voir clair. Mais le scandale était évité; l'Église se déclarait satisfaite, et tout le monde, depuis Louis-Philippe jusqu'à M gr de Quélen, en savait gré au jeune prêtre qui paraissait appelé à de hautes destinées.

La duchesse fit à mademoiselle Rachel un signe qui fut compris. Aussitôt, renonçant aux amours profanes d'Oreste et d'Hermione en l'honneur d'une poésie plus chrétienne, elle se mit à réciter des fragments de Polyeucte, d'abord la scène que Voltaire lui-même a qualifiée de sublime :

• Sévère, connaissez Pauline tout entière :

Mon Polyeucte touche a son heure dernière; Pour achever de vivre il n'y a plus qu'un moment...

Puis vint le prodigieux coup de foudre :

Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée! De ce bienheureux sang tu me vois baptisée...

L'émotion du noble auditoire était à son comble ; elle se changea en un attendrissement plein de douceur, lorsque la grande actrice, passant de Corneille à Racine et de Polyeucte à Esther, soupira cette délicieuse prière :

...0 mon souverain Roi, . Me voici donc tremblante et seule devant toi!...

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Dans ces scènes si différentes les unes des autres, elle eut des accents si vrais et si pénétrants, une expression si pathétique, elle déploya tant d'art à se montrer tour à tour héroïque, sublime et touchante, son masque tragique se prêta à des nuances si délicates, que l'effet fut irrésistible. Les jeunes filles pleuraient, dés larmes brillaient dans de beaux yeux. Les hommes graves n'essayaient pas * Aie dissimuler à quel point ils étaient émus. Rachel semblait subjuguée par une inspiration surnaturelle. Comment aurait-on songé à séparer cette poésie morte et cette poésie vivante, ce texte et cette interprète ? — « Il est impossible qu'elle ne pense pas, qu'elle ne sente pas ce qu'elle dit si bien ! » murmuraiton à ses côtés. On l'entourait, on la comblait

de louanges enthousiastes. L'abbé Dupanloup

s'approcha d'elle, et, dans une phrase fort

bien tournée, empreinte d'une grâce quasi-

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épiscopale, il lui dit — beaucoup plus élégamment que je ne saurais le redire — que ces admirables vers, interprétés d'une si admirable façon, devenaient un hymne de plus à la gloire de Dieu.

A la sortie, je descendis le grand escalier de l'hôtel de Noailles derrière Samson et sa compagne. J'entendais celle-ci grommeler des mots entrecoupés, qui ne présageaient rien de bon. Je rejoignis les deux artistes sous la porte çochêre. Il pleuvait à torrents, et Melpomène n'avait encore ni char ni carrosse. J'offris mon modeste remise, qui fut gracieusement accepté. Là, je fus témoin d'une scène que Corneille et Racine n'avaient pas prévue. Jamais plus belle médaille grecque, romaine, hébraïque ou chrétienne n'eut un revers aussi extraordinaire.

— Ouf I dit-elle en abaissant, malgré la pluie, les deux glaces de la voiture; il était

temps! J'étouffe ! je suffoque ! si ce supplice avait duré cinq minutes de plus, j'éclatais...

— Ce supplice, ma chère enfant? répliqua Samson d'un ton paternel ou paterne ; il me semblait plus doux que celui de Polyeucte...

— Vous savez bien ce que veux dire, vieux sainte-nitouche ! cette contrainte insupportable ! L'ennui d'être prise pour ce que je ne suis pas ! Me voir imposer un rôle qui n'est ni dans mon répertoire ni dans mes moyens! Que diable! Parce que je joue décemment Esther et Pauline, ce n'est pas une raison pour que toutes ces pimbêches et ces petites grues me décernent une couronne de fleurs d'oranger et un brevet de rosière !

J'enrage...

— Voyons, calme-toi ! Tu vas donner à monsieur l'idée d'une Rachel qui ne vaut pas celle de tout à l'heure...

— Et que m'importe! Je m'en f...iche!

Monsieur n'est pas un imbécile... il est le camarade de collège d'Alfred de Musset, mon ami, le seul homme qui m'ait comprise !...

Si l'on me pousse à bout, savez-vous ce que je ferai?

— Quoi donc ?...

— Un enfant '.... Et tant pis pour les bégueules!... Je le ferai baptiser par cet abbé complimenteur qui sera enchanté d'en faire un chrétien et de l'arracher aux griffes du diable... La duchesse sera la marraine, et...

— Allons, allons, nia pauvre petite! ce n'est plus toi qui parles; ce sont tes nerfs...

En effet, les cordes étaient trop tendues; après une crise nerveuse, Rachel fondit en larmes. Nous arrivions à sa porte, et il pleuvait toujours...

— Petite pluie abat grand vent, me dit le spirituel comédien.

30 janvier 1848.

Neuf ans s'étaient écoulés. Ils avaient apporté dans la situation théâtrale, sociale, physique et morale de mademoiselle Rachel des changements sur lesquels il est inutile d'insister. Sa vogue s'était admirablement soutenue. Ses tournées en province avaient été triomphales, notamment à Marseille, où je m'étais fait, en 1843, l'interprète de l'enthousiasme méridional. Quant au malentendu virginal dont elle se plaignait, neuf ans auparavant, en sortant de l'hôtel de Noailles, il n'était plus possible, et en janvier 1848 moins que jamais; car les représentations de la tragédie de Cléopâtre, de madame Emile de Girardin, venaient d'être

suspendues, parce que les légers tissus, sans corset et sans crinoline, dont s'habillait la belle reine d'Egypte, trahissaient trop visiblement Tintervention d'Antoine et de ses collaborateurs.

Ce soir-là, il y avait un grand dîner, rue Saint-Benoît, chez M. Buloz, qui cumulait — pas pour bien longtemps — les fonctions de directeur de la Revue des Deux Mondes et de commissaire royal près le Théâtre-Français, Je crois même me souvenir que Ton étrennail un tapis et un lustre. Un lustre ! il eût suffi des convives pour suppléer tous les luminaires : Eugène Delacroix, Meyerbeer, Alfred de Musset, Jules Janin, J.-J. Ampère, Mérimée, le comte Alexis de Saint- Priest, accadémicien du lendemain, M. Baude, M. Vitet, — et mademoiselle Rachel. Je ne dis rien du plus obscur, du plus humble des invités, qui rédigeait alors dans la Revue la

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critique littéraire et dramatique et dont la seule supériorité sur ces immortels est de ne pas être encore tout à fait mort.

J'avais été, sinon le camarade de collège d'Alfred de Musset — élève de Henri IV, tandis que j'étais à Saint-Louis, — du moins son émule au concours général. Détail singulier ! Le charmant poète de Rolla et de Namouna avait eu, au concours, le second prix de dissertation latine en philosophie. Si l'on songe que philosophie, en grec, veut dire amour de la sagesse, on se dira peut-être que cette récompense universitaire contrastait d'avance avec la physionomie de l'Enfant du siècle, qui ne daigna pratiquer ni l'amour de la sagesse ni même la sagesse de l'amour.

Nous nous étions retrouvés sur les bancs de la Sorbonne, aux cours de MM. Villemain, Guizot et Cousin. Puis nous avions achevé de nous lier chez son ami intime

Alfred Tattet en jouant au whist et à la bouillotte ; ce qui me valut l'honneur et le plaisir d'entendre les premières lectures de la Coupe et les Lèvres, d'une Bonne Fortune, des stances A là Malibran, et des' Caprices de ' Marianne.

La vivacité très sincère de mes applaudissements n'était pas pour lui déplaire, en un temps où il n'était encore un grand poète que pour une petite coterie. Mais, ce qui expliquait mieux encore l'empressement avec lequel il me tendit la main, c'est que la Comédie-Française venait de jouer le Caprice avec un éclatant succès, que ce succès lui ouvrait de nouveaux horizons au moment où sa verve poétique! semblait épuisée ou fatiguée, qu'il comptait bien ne pas en rester là, et que, dès lors, le critique dramatique de la Revue pouvait devenir à ses yeux un personnage important.

Le dîner fut aussi gai que peut l'être une réunion d'hommes trop supérieurs pour ne pas se paralyser les uns les autres. Ligier, en représentation à Reims, avait envoyé du vin de Champagne, — pour se faire mousser, disait malicieusement Rachel, médiocrement éprise de son Oreste un peu suranné. En sortant de table nous nous groupâmes, Jules Janin, Mérimée, Ampère, Alfred de Musset et moi, autour de la tragédienne, qui paraissait d'assez bonne humeur, quoiqu'elle passât son temps à se brouiller et à se réconcilier avec le maître de la maison. Je n'ai pas besoin d'ajouter que Musset avait ses meilleurs sourires.

On la félicitait de ses deux dernières création, Athalie, et CUopâtre :

— Je n'ai rien, nous dit-elle, à refuser à madame de Girardin, qui m'a' fait un élégant piédestal dans ses jolis feuilletons de la

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Presse; mais je me sens toute dépaysée et fort mal à l'aise quand je crée un rôle dans une pièce nouvelle. Tenez ! voilà, par exemple Clëopâtre; c'est l'œuvre d'une femme d'infiniment d'esprit ; mais c'est faux comme un jeton. On me dira que Corneille et Racine ne sont pas plus vrais... Quelle différence!

je suis trop ignorante pour la définir : pourtant je la sens... Messieurs, aidez-moi!

— C'est la différence entre le faux et l'idéal ! reprit Ampère,

— Justement! lorsque je joue Hermione, Phèdre, Roxane, Monîme, Camille, Pauline, Emilie, je sais bien que leur langage est de convention, que jamais elles n'ont parlé ainsi, si toutefois elles ont existé. Seulement, sous ce langage il y a des sentiments, des passions dune vérité humaine, immortelle. Ce sont des cordes muettes, mais non pas brisées, qu'il suffit de faire vibrer pour trouver un

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écho dans tous les cœurs, dans toutes les âmes...

— Et vous y réussissez comme personne n'y a jamais réussi, ni la Champmeslé, ni la Gaussin, ni Adrienne Lecouvreur, ni la Dumesnil, ni cette vieille bécasse de Duchesnois...

— Soit ! reprit-elle avec un léger accent de mélancolie; assurément, je ne puis pas me plaindre. La petite guitariste, chanteuse des rues et des cafés borgnes, est aujourd'hui princesse et reine dans l'empire de Melpomène. J'ai une liste civile, des chambellans, des courtisans, des confidents et des confidentes, comme les héroïnes des tragédies classiques. Je donne des dîners, et je vois s'asseoir ^ma table des diplomates, des pairs de France, des députés, des académiciens...

Si je n'avais préféré à tout ma chère liberté, je marcherais l'égale des grandes dames du

noble faubourg; qui sait ? j'aurais pu épouser un due ou un marquis... C'est superbe...

Et avec tout cela, je n'ai tenu que le tiers de ce qu'on attendait de moi...

Nous nous récriâmes ; elle poursuivit : — Oh !.de grâce, trêve de compliments!...

Je ne me fais pas illusion... Oui, quand je débutai avec l'éclat que vous savez, les détracteurs de l'école romantique, tous ceux qui personnifiaient en moi la revanche, la renaissance du théâtre classique, espérèrent trois choses : que je jouerais à leur gré les chefs-d'œuvre de l'ancien répertoire; — admettons que j'ai rempli leur attente ; — que je ferais éclore toute une couvée de tragédiens ; que j'inspirerais des auteurs nouveaux, dignes de renouer la tradition au fil où elle s'était brisée sous la main brutale des barbares de 1830... Hélas ! voilà bientôt dix ans que je règne sur les planches illustres de la rue

de Richelieu. Les pièces nouvelles que j'ai jouées — à contre-cœur et par complaisance, — Judith, Catherine II > Virginie, le Vieux de la montagne, Cléopâtre, — n'ont eu que des demi-succès ou des demi-chutes, et n'ont pas laissé trace de leur passage... Et remarquez cette bizarerie !... je ne suis pas assez sotte pour nier l'immense supériorité de Victor Hugo et d'Alexandre Dumas sur les vieux académiciens dont le comité du Théâtre-Français reçoit à correction et endort dans ses cartons les soporifiques tragédies. . . Eh bien , ils me boudent peut-être ; ils n'ont pas eu l'idée d'écrire une pièce pour moi... Il y a plus... cinq ans après mes débuts, la prbvfhce nous a envoyé un poète qui a été, lui aussi, salué par la réaction classique comme un révélateur, un vengeur, une revanche en chair et en os.. . Ponsard !... Or,-à qui Ponsard a-t-il confié sa Lucrèce et son

Agnès de Mèraniel A madame Dorval, l'interprète du drame moderne. Quelle est l'actrice que M. Victor Hugo a chargée du rôle de Guanhamara, dans ses Bitrgarves ? Madame Théodorine Mélingue... Je reste donc, avec le vieux Corneille et le tendre Racine, également en dehors du mouvement qui avance et du mouvement qui rétrograde. . . dansune sorte d'impasse... Un bel accident, rien de plus...

— Oui, répliquaMusset; mais maintenant la place est nette... mademoiselle Mars morte de vieillesse ; madame Dorval hors de combat, mourante,.,

— Mademoiselle Marâ, reprit ïtachel, répondait à ceux qui lui reprochaient de s'obstiner à jouer, entre cinquante et soixante ans, les ingénues, les petites filles et les Célimènes : « Je ne joue bien que lorsque je joue jeune. » — Moi, c'est le contraire. Je ne suis dans mon élément qu'avec les vieux. J'ai

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besoin d'être séparée de mes auteurs par deux siècles de distance. Voltaire même est trop récent pour moi. Dans la représentation de retraite de Firmin, j'ai voulu jouer Electre, de la tragédie KOreste. Non seulement je n'ai pas électrisé le public, mais je n'ai pas eu le moindre succès. Ma soeur Rébecca en a plus que moi...

— C'est, dit le comte Alexis de Saint- Priest, que les tragédies de Voltaire ne sont pas classiques, mais philosophiques. N'importe ! hier, j'entendais dire de vous par un des quarante : « Elle est plus intelligente que Talma ! »

— Talma, reprit-elle avec une certaine ironie.... Parlons-en, de Talma! on me reproche de n'avoir pas suscité des tragédiens de sa taille et de sa force... Le pouvais-je ?... Mes partenaires habituels, Ligier, Beauvallet, Geffroy, sont mes aînés de vingt ans.

Je leur donne le plaisir, dont ils étaient avant moi complètement privés, de jouer devant une salle pleine; mais je ne puis, eri conscience, les considérer comme mes élèves.

Talma donnait un semblant de vie à des tra-* gédies telles que Si/ lia, Germanicus, Régu/w, Léonidas, Charles VI; moi, je ne suis pas parvenue à faire vivre plus de six ou sept semainesles ouvrages dont les auteurs me regardaient comme la poule aux œufs d'or. Toute comparaison à part entre un grand artiste, nourri de sérieuses lectures, arrivé à la maturité de l'âge, passionné pour son art, échappé de la fournaise révolutionnaire, témoin de spectacles plus tragiques que tout le répertoire de Corneille et de Racine — et une pauvre fille ignorante, guidée uniquement par ses instincts, incapable de raisonner son talent et son succès, passée sans transition de son taudis aux palais de Thésée ,

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de Pyrrhus et d'Agamemnon ; — la tâche de Talma était plus facile que la mienne. On •attribue à Casimir Delavigne un mot caractéristique à propos des drames de Victor Hugo, d'Alexandre Dumas et d'Alfred de Vigny : « Ce n'est pas bon, ce qu'ils font; mais ils empêchent de trouver bon ce que je fais... » Eh bien, lorsque Talma jouait Sylla ou Léonidas, il n'avait pas derrière lui, depuis de longues années, une seule pièce qui pût faire une accablante concurrence aux œuvres d'Arnault, de Jouy ou de Pichat.

Mais on dira ce qu'on voudra d'Hernani, de Ruy Blas, de Henri ///, de Marion Déforme, de Christine à Fontainebleau, àïAntony, de Chatterton ; supposez que ce soit mauvais. C'est d'un mauvaisparticulier,dehautgoût, qui doit faire paraître fade tout essai de retour à la tradition classique et tragique, à moins que ce no- . vateur à rebours ne fût un homme de génie. .

— Je ne suis pas un homme de génie, dit modestement Alfred de Musset. Pourtant je n'ai plus qu'une ambition, — et je la réaliserai : — c'est, ma chère Rachel, d'écrire une tragédie pour vous.

Elle le regarda avec une expression singulière où se confondaient le doute, la tristesse, beaucoup d'amitié et peut-être un peu d'amour.

— Oh ! celle-là, dit-elle, je la reçois les yeux fermés et je m'engage à la jouer.,.

En ce moment, Musset vit entrer Régnier, à qui il alla demander le chiffre de la dernière recette du Caprice. Rachel le suivit des yeux et murmura : « Pauvre Musset ! cette tragédie, il en parlera toujours, et il ne la fera jamais ! son génie s'en va à l'heure où le succès lui arrive. Quel supplice ! devenir célèbre le jour où l'on devient incapable de soutenir sa célébrité !... Il a trente-sept ans ;

moi, vingt-huit... — Tous deux dans une impasse !

Avril 1855.

Encore une étape ! Sept ans, et quelles années! Des révolutions, des journées sanglantes, une monarchie tombée, une république escamotée, un coup d'Etat, une dictature, un Empire!... Mais ces grands événements sont étrangers à notre sujet, à ce chapitre de nos souvenirs... Nous voici au théâtre Ventadour, où madame Ristori joue Myrrha devant une salle telle que mademoiselle Rachel, dans son plus beau temps, n'en a peut-être jamais eu de pareille. J'en donnerai une idée en disant que M. Guizot,

qui n'était pas allé au spectacle depuis un quart de siècle, s'était laissé entraîner par l'enthousiasme de ses enfants et se cachait à demi dans une loge. L'Académie était brillamment représentée par MM. de Rémusat, Cousin, Mignet, Nisard, Mole, Legouvé, Pierre Lebrun, etc.. Pas une des dames patronnesses du bel esprit ne manquait au rendez-vous. L'engouement était si intense, les applaudissements si violents, qu'ils ressemblaient à une déclaration de guerre. Qu'y avait-il là pour les justifier ? Une tragédienne d'un talent incontestable, quoiqu'elle eût le défaut d'associer à des poses de statue antique une déclamation et des gestes de mélodrame. Après ? Rien. Myrrha, tragédie d'Alfieri, œuvre pitoyable, reposant sur une donnée monstrueuse et repoussante; l'amour incestueux d'une fille pour son père ; de quoi faire délivrer par compa-

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raison un brevet d'innocence virginale et baptismale à Phèdre, à Œnone, à Clytemîïestre, à Hermione, à Roxane, à Cléopâtre, à Lucrèce Borgia, à Marguerite de Bourgogne, à toutes les héroïnes anciennes et modernes du meurtre, du guet-apens, de la trahison, de l'adultère et de l'arsenic. La pièce d'Alfieri, comme tout ce répertoire pseudo-classique — pas même Canova comparé à Phidias — cumulait tous les vices de tous les genres et de toutes les écoles. Froid, faux, creux, guindé, déclamatoire, violent, ennuyeux, ce système dramatique a la noblesse factice, la vulgarité emphatique et l'éloquence plagiaire d'un tribun contemporain, parodiant les Gracques. Il ressemble, dans ses plus beaux moments, à un opéra séria, dont on aurait supprimé la musique.

Et ce malheureux Cinire, ce père objet d'une passion criminelle et insensée, joué par un

acteur qui aurait été sifilé à Carpentras dans un mélodrame de Ducange ou do Pixérécourt! Tous les autres artistes à l'avenant; une troupe de hasard et de pacotille, groupée tant mal que bien autour de la Melpomène italienne... Mais alors? — Oh! alors, vous allez savoir, sinon toutes les causes, au moins une des causes de ce fanatisme, qui est à la fois une exagération, une injustice et une cruauté. S'il est arrivé aux sifflets de tuer leur victime, les applaudissements peuvent en faire autant.

Dans une petite loge de rez-de-chaussée, mademoiselle Rachel assistait à cette représentation triomphale. Etait-ce bien Rachel?

Était-ce son ombre?... Jam pallida morte futura ! chaque explosion de bravos avait son contre-coup dans cette poitrine émaciée. Un voile, une mantille de dentelle noire, son éventail, le changement de son visage, la pénombre

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de sa loge, la dérobaient et la rendaient méconnaissable au gros public. Elle avait amené un journaliste et un romancier qui m'appelaient leur ami. Je crus pouvoir me présenter et je ne fus pas mal accueilli.

— Venez ! venez ! me dit-elle ; j'ai besoin de voir des figures qui ne me soient pas hostiles, et qui me rappellent des jours meilleurs...

En ce moment, la scène était occupée par deux de ces grotesques comparses que personne n'écoutait.

— Mais enfin, murmurait Rachel, Ligier, Beauvallet, Geffroy, Maubant lui-même, sont supérieurs à ces marionnettes !

La Ristori reparut. Les bravos, les trépignements redoublèrent.

La Melpomène française se tourna vers moi, et avec un accent navrant de découragement et d'angoisse :

— Que leur ai-je fait? dit-elle. On me déteste donc bien, pour applaudir avec cette furie, une étrangère, plus mal secondée que je ne l'étais à Valence et à Aix...

Elle reprit :

— On prétend que cette femme personnifie la renaissance et ta liberté italiennes; mais moi, ne leur ai-je pas chanté la Marseillaise'!

— Ce n'est peut-être pas ce que vous avez fait de mieux, pensai-je; mais c'eût été une cruauté de plus d'aggraver ce désespoir, même à l'aide d'une vérité.

— Je vous le disais bien, poursuivit-elle, que mon règne serait court, que je tournai* dans le même cercle et que je n

rais que pour tomber en disgrâ»

oubli !...

— Mais non! mais non! répondît avec plus de sympathie que de ce C'est une crise ; votre public, voire P

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reviendra, plus enthousiaste que jamais....

— Oui, une crise... qui emporte le malade... car je suis bien malade... c'est à quoi" mes bourreaux devraient songer...

Elle fut interrompue par un accès de toux.

Puis, avec une énergie factice, une vivacité de poitrinaire : . .

— Je sens bien où le bât me blessait.,. Je vous l'ai dit souvent; je n'avais à choisir qu^ntre deux écueils : ou jouer indéfiniment et exclusivement le vieux répertoire ; mais, alors, le moment devait arriver où le public se lasserait de cette monotonie ; ou créer de nouveaux rôles, me mettre en contact avec des auteurs vivants ; mais, alors, il aurait fallu déchoir ; il aurait fallu que ces auteurs eussent le don de m'inspirer ; <jue leurs œuvres fussent assez belles pour me soutenir, pour me rassurer, pour qu'il n'y eût pas de trop dissonance entre le passé et le présent...

Elle continua avec un mouvement de révolte et de fièvre :

— Est-ce ma faute si la Czarine ne vaut pas Andromaque, si Lady Tartuffe est inférieure à Jiajazet, si Diane est au-dessous de Polyeucte et Advienne Lecouvreur au-dessous de Phèdre? Est-ce ma faute si Corneille et Racine n'ont pu ressusciter à ma voix, et écrire pour moi dix nouveaux chefs-d'œuvre?

OnUils donc cessé d'être beaux?...

Alors oh ! cette sensation exquise et douloureuse est de celles qu'on ne saurait oublier, — pendant l'avant-dernier entr'acte qui fut un peu long, Rachel se mit à réciter mezza voce, de manière à n'être entendue que de nous au milieu des bruits de la salle, quelques-uns des admirables vers que nous avions si souvent applaudis au Théâtre- Français, lorsqu'ils tombaient triomphalement de ses lèvres. Ce n'était plus une voix;

c'était un murmure, un soupir, un souffle, qui semblait s'exhaler de sa bouche pâlie, et dont rien ne saurait exprimer l'effet délicieux et poignant. Je l'ai déjà dit, je l'avais entendue dans tous ses rôles, et plutôt dix fois qu'une : et pourtant, je croyais l'entendre pour la première fois :

Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts! Quand pourrai-je, au travers d'une noble poussière, Suivre de l'œil un char fuyant dans la carrière?...

Je reconnus Vénus et ses feux redoutables, D'un sang qu'elle poursuit tourments inévitables... ... Oui, prince, je languis, je brûle pour Thésée; Je l'aime, non point tel que l'ont vu les enfers, ...Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche, Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi Tel qu'on dépeint nos dieux, ou tel que je vous voi...

Puis, en quelques vers, elle fit passer devant nos yeux, comme des fantômes dont elle aurait été la sœur plaintive et désolée, Roxane, Hermione, Chimène, Camille, Émi-

lie, Pauline, Monime, Esther. Ce fui comme une évocation funèbre des mortes rappelées à la vie par une mourante. En 4855, j'étais presque jeune; j'avais encore de l'imagination. Il me sembla que cette loge à demi plongée dans l'ombre était uu tombeau, que ces accents * surhumains étaient des adieux.

Tout à coup Rachel s'arrêta; nous étions épouvantés de sa pâleur.

— Voyons ! dit-elle tout bas ; est-ce que je ne vaux pas cette femme-là? Est-ce que ce n'est pas plus beau qu'Alfieri ?

Notre émotion nous servit de réponse. Elle s'aperçut que nous pleurions, et elle ajouta avee un sourire de visionnaire ou de malade :

— Ah 1 voilà des' larmes qui me vengent ; mais elles ne me ressuscitent pas !...

Le rideau se releva. Je pris congé. Je partais le lendemain pour le Midi.

— Si vous voyez mes amis de Marseille, murmura Rachel, dites-leur que je passerai encore une fois chez eux; mais ce sera pour aller mourir.

Je ne la revis plus.

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