‹ Péchés de vieillesseChapitre 5 sur 7 · AUBERGE DES ADRETS · texte numérisé non relu

AUBERGE DES ADRETS

Le 6 novembre 1871, j'arrivai à Cannes, aussi triste que peut l'être un mari qui vient de perdre sa femme j un Français qui perd l'Alsace et la Loraine, et un candidat au conseil général, honteusement battu par son adversaire.

J'avais à Cannes trois amis : un prêtre, un médecin et un avocat; l'abbé Sorel, le docteur Cayrol et M e Charavel. Tous trois m'ont avoué, depuis lors, que, en me voyant descendre de mon wagon, ils m'avaient pris pour mon spectre, et s'étaient dit tout bas : « Il n'en a pas pour deux mois. » Mon teint

faisait songer à un vieux cierge conservé dans un vieux tiroir.

Ils entreprirent de me distraire. Comme j'avais la ridicule manie de répéter qu'il n'existait pas, qu'il ne pouvait exister de malheur pareil au mien, l'abbé, en sa qualité de philosophe chrétien, me proposa de me prouver le contraire ; pour le moment, connaissant ma passion pour les promenades en mer, il s'entendit avec le docteur et l'avocat, ils frétèrent un bateau dont le propriétaire ne payait pas de mine; mais sa figure profondément triste s'anima d'un rayon de joie à la vue de l'abbé Sorel. Celui-ci se pencha vers moi, et murmura à mon oreille :

— Regardez cet homme ! . . . Je ne vous dis pas de l'écouter,., il est muet... S'il pouvait parler, il vous prêcherait la résignation et le courage!...

C'était un homme d'une cinquantaine d'années, robuste et trapu. Son teint basané, ses cheveux gris, coupés ras sur un front bas et bombé, lui donnaient un air de dureté presque sauvage que tempérait un regard é&ange, tantôt vague et atone comme celui d'un idiot, tantôt doux et rêveur comme celui d'un mystique. Parfois aussi, je croyais lire dans ce regard l'expression particulière d'inquiétude craintive et de malaise, habituelle aux infirmes, aux déclassés, ou bien à ceux qui subissent le fardeau d'une expiation héréditaire. En somme, ce sourd-muet, évidemment protégé par mes amis, m'intéressait si vivement que, pendant une heure, j'en oubliai presque mes chagrins. Qui pourrait d'ailleurs résister aux influences balsamiques de cette plage enchanteresse? Nous étions allés visiter l'olivier légendaire du golfe Jouan, celui sous lequel se reposa un moment

Napoléon Bonaparte, échappé de l'île d'Elbe.

Au retour, ce fut un ravissement. Le soleil se couchait dans son manteau de pourpre et d'or, derrière les pittoresques rochers de l'Estérel. L'atmosphère, imprégnée d'odeurs salines, avait des alternatives charmantes de douceur et de fraîcheur. Un souffle attiédi passait sur nos fronts et se glissait à travers les mimosas et les pins épars sur la rive. En cet endroit, la mer est une berceuse. Elle se fait souriante et caressante, comme une nourrice habile à consoler un enfant qui pleure. Le printemps de nos provinces du Nord eût envié ce ciel de novembre. Les alcyons familiers venaient avec un petit cri plaintif, battre de leurs larges ailes la voile de notre bateau. A l'horizon, quelques barques s'estompaient dans une brume lumineuse. La mer était si calme que le léger pli formé par les vagues s'effaçait avant d'arriver

au bord et que l'œil suivait à travers le sillage les végétations sous-marines. Théocrite, Virgile, Gessner, n'auraient pas voulu d'autre cadre pour leurs pastorales. Jamais refuge ne parut plus propice à l'allégement des douleurs humaines.

Le surlendemain, la colonie parisienne fit célébrer, à l'église paroissiale, une messe d'anniversaire pour les victimes des sanglantes journées de Champigny et de Buzenval. L'affluence fut immense; pas un de nous n'y manqua. L'église, très pittoresque dans sa vétusté, ressemble aussi peu que possible aux quartiers neufs et aux blanches villas de Cannes. Située au sommet d'un plateau qui domine la vieille ville, on l'aperçoit de tous les points du paysage, dont elle fait ressortir, par son aspect rude et sévère, les grâces méridionales. Avec sa rampe mal pavée, son antique horloge, sa plate-forme, sa ceinture

de murailles démantelées, ses arceaux de physionomie romane et sarrasine, elle produit de loin l'effet d'un château fort, et nous reporte à cent lieues et à dix siècles des maisons de plaisance et des jardins de fraîche date.

• Le docteur et l'abbé, très populaires à

Cannes , avaient parlé de moi à un groupe de jeunes gentlemen, chasseurs déterminés.

L'un d'eux, me rencontrant le veille sur le perron du cercle Nautique, m'avait dit fort gracieusement :

— Vous savez? grande partie de chasse, samedi, dans les bois de l'Estérel... il y aura du sanglier... Vous êtes invité.

— Hélas ! cher monsieur, je vous suis très reconnaissant ; mais mes pauvres vieilles jambes me refusent le service.

— Tout est prévu... Vous viendrez en voiture avec lç docteur Cayrol et maîtrç

Charavél. Nous, nous partirons de grand matin... Rendez- vous général, à midi à l'auberge des Adrets* . .

— L'auberge des Adrets ?

— L'auberge des Adrets, oui, la vraie... rien de Robert Macaire, de Bertrand et de M. Germeuil, mais un dossier tout aussi chargé de vols et d'assassinats... — C'est convenu... -A samedi!

J'arrivai de bonne heure à l'église, afin de • la visiter dans tous ses détails. Au moment de passer sous un des arceaux découpés dans l'épaisseur du mur et encombrés d'un fouillis de plantes parasites, je tressaillis. Une vieille femme se tenait adossée à ce monceau de ruines et de végétations sauvages. Était-ce une femme ? Restait-il un souffle de vie dans ces yeux éteints, sur ces joues parcheminées, sur ces lèvres livides, dans ce corps sans mouvement et sans forme, empaqueté dans

une espèce de sac de toile sous lequel il gardait les rigidités de la mort? Par un geste machinal, elle tendit vers moi son bras décharné, sa main osseuse. La pièce de monnaie que j'y laissai tomber avec une sorte de terreur rendit un bruit sec comme si elle avait frappé sur du marbre ou du bois. Sa bouche remua, mais sans articuler une parole. Son regard fixe me rappela un autre regard qui m'avait causé récemment une sensation étrange.

— Qui donc, dans ces derniers temps, me disais-je, m'a regardé ainsi?

Dans la journée, je revis l'abbé ; j'essayai de lui décrire ma sinistre vision du matin.

Il m'interrompit à la première phrase.

— Ah! s'écria-t-il, je parie que c'est Catherine... l'Adrète!...

— Catherine ? L'Adrète ?

— Oui, une malheureuse femme qui a^été

deux ou trois fois enfermée comme folle, et qu'on laisse maintenant circuler et mendier librement, parce que sa folie, si elle existe, est inoffensive...

— C'est possible ; mais, comparées à cette étrange créature, laSachette, Meg Merillies, Guanhamara, les sorcières de Macbeth, étaient des boutons de rose...

— Pourtant elle n'est pas bien vieille; soixante-dix ans tout au plus... les années de malheur comptent double... Me croirez-vous si je vous dis que cette femme, il y a un demisiècle, passait pour la plus jolie fille du pays ?

— A h ! mon cher abbé, je vous y prends ! . * ♦ Je suis sûr qu'il y a là un roman, et que vous le savez!...

-— Je ne dis pas non; mais je ne vous le raconterai pas aujourd'hui. Un mot seulement : n'avez- vous pas remarqué une vague

ressemblance entre cette femme et quelqu'un que vous avez vu avant-hier?...

— Qui donc?

— Le batelier Georget qui nous a menés de Cannes au golfe Jouan...

— Oui, c'est bien celai... son regard avait éveillé en moi un souvenir que je ne pouvais préciser... Et dites-moi, cette Catherine, pourquoi l'appelle-t-on l'Adrète ?

— A cause de l'auberge des Adrets...

Tenez, mon cher ami, je vois que vous avez bien envie d'en savoir davantage. Ajournez votre curiosité au profit de la couleur locale.. . Vous allez samedi à l'Estérel : vous dînerez dans cette célèbre auberge, devenue un honnête et paisible logis. L'aubergiste est un brave homme fort bavard, un vieux chasseur, né dans le village dont vous apercevrez le clocher à quelque cent mètres de l'auberge. Le livre noir de l'Estérel et des Adrets, jadis

redouté des voyageurs, lui est aussi connu que les cimes du mont Vinaigre et les sentiers de la vallée du Rayran. Tachez de le trouver dans un moment de belle humeur, et demandez-lui de vous expliquer le sens historique ou romanesque des deux initiales M. C. gravées au couteau sur le tronc d'un des deux ormes ultracentenaires qui ombragent le portail de sa maison. Aujourd'hui, je ne vous dirai pas une syllabe de plus.

Par grand extraordinaire, aucun incident ne vint déranger le rendez- vous de chasse.

Samedi 14 novembre, avant huit heures du matin, le soleil levant balayait les derniers nuages qui s'enfuyaient derrière les îles de Lérins et teintaient de reflets d'opale la brume encore baignée dans l'ombre crépusculaire. Chaque minute ajoutait à la transparence des eaux, à la limpidité du ciel, à la

netteté des silhouettes, à la blancheur

des villas, au rayonnement des galeries vitrées que dominaient çà et là les massifs d'oliviers et d'orangers.

Les chasseurs avaient dû partir avant l'aube. Nous autres, les pacifiques, les vieux, nous arrivâmes en voiture, entre onze heures et midi, en vue de la fameuse auberge, séparée du hameau des Adrets par un vallon qui se change, des les premiers jours de mars, en un immense tapis de bruyères, roses et blanches. Cette auberge était autrefois un relais de poste. Les voyageurs de commerce, comme on disait alors, les marchands de bois, les maquignons, les muletiers, presque toujours d'origine piémontaise qui allaient de Fréjus ou d'Aix au pont du Var, étaient obligés de passer la nuit dans ce gîte. Ils auraient pu redire les deux vers de la fable :

Je vois fort bien comme Ton entre, Mais ne vois pas comme Ton sort.

La plupart ne disaient rien, et pour de bonnes raisons. Je sautai à bas de la voiture et tombai en arrêt devant les deux ormeaux dont l'abbé Sorel m'avait parlé. Sur le tronc de l'ormeau à gauche de la porte, je lus distinctement les deux initiales M. C. L'entaille, au lieu de disparaître soiis l'écorce, s'était agrandie et creusée avec les années.

— Àh ! vous regardez nos deux arbres et nos deux lettres! me dit l'hôte, vieillard encore vert.

— Oui, monsieur Serguier, et je ne serais pas fâché...

— Vous .savez mon nom ! reprit-il avec une satisfaction mal dissimulée.

— Votre nom ne peut être inconnu à un ami de l'abbé Sorel... Il m'a recommandé...

— De me questionner, n'est-ce pas? De me demander l'histoire ?

— Justement.

Il hésistait. Midi sonnait à l'horloge du village ; mais on n'entendait aucun bruit annonçant l'approche des chasseurs, pas même de lointains coups de fusil. J'appelai à mon aide l'avocat et le docteur et j'ajoutai :

— Cher monsieur Serguier, mes amis et moi nous mourons de faim. Une très grande dame, à peu près contemporaine de ces ormeaux et de ces pierres de taille, avait la bonne habitude, quand le rôti manquait, d'y suppléer par une histoire. Ces messieurs me parlaient de forcer la consigne et de dévorer le déjeuner sans attendre les chasseurs. Il dépend de vous d'empêcher ce désastre.

— Soit! reprit l'aubergiste qui, au fond, ne demandait qu'à parler. Au commencement de ce siècle, cette auberge, absolument isolée et presque sans communication avec le village des Adrets, assez mal habité d'ailleurs,

jouissait d'une mauvaise réputation. Les propriétaires, — Mathieu Boulari et sa femme Madeleine, — venus on ne sait d'où, s'y étaient établis, dix ans auparavant, au plus fort de la Terreur. Nul ne s'était informé de leurs antécédents; s'il arrivait parfois qu'un voyageur, venu le soir, ne reparût plus le lendemain, l'attention publique ne se dérangeait pas pour si peu. La mort s'était si complètement emparée de la France, qu'on ne s'inquiétait pas des détails au milieu de son œuvre d'ensemble. En outre, les bois de l'Estérel quoique mieux conservés que beaucoup d'autres, ne peuvent vous donner une idée de ce qu'ils étaient il y a soixante ans. A cent pas de l'auberge, figurez- vous une forêt comparable aux plus épais fourrés de Fontainebleau ou de Cercotte.

» Mathieu et Madeleine étaient arrivés avec une petite fille qui s'appelait Emilie ou

Mélie,-et qui devint, en grandissant, le vivant portrait de ses père et mère. Elle n'eut pas même ce qu'on nomme la beauté du diable, quoique le diable pût réclamer sa part dans ce front bas, ces cheveux fauves, ces yeux louches, ces dents de louveteau, ces lèvres grossièrement sensuelles, dans l'expression à la fois sournoise et méchante de sa figure patibulaire.

» En 1802, soit caprice delà nature, soit bienfait de la Providence, Madeleine, qui semblait avoir dépassé l'âge de la maternité, eut une seconde filles qui fut baptisée sous le nom de Catherine. Le curé des Adrets, qui serait aujourd'hui centenaire, mais que j'ai connu dans ma jeunesse, me disait à propos de cette délicieuse enfant : «< Une » colombe dans un nid de vautours, un lis » dans une touffe de plantes vénéneuses. »

» ... Le temps marchait; l'enfant était

devenu une jeune fille, et la jeune fille touchait à sa seizième année. Elle n'avait pas échappé au mauvais renom de ses parents et de leur auberge. Dans le voisinage, on la surnommait l'Adrète, et le sobriquet lui est resté. Vers cette époque, une famille de bûcherons vint s'établir dans le bois de l'Estérel. Je dis bûcherons et j'ai tort. Dominique Gaucherand était plutôt entrepreneur de coupes de bois dans les forêts de l'Etat. Il construisit fort artistement, à un quart de lieue de l'auberge, dans une clairière que je pourrais vous montrer, une maisonnette, moitié pisé, moitié chêne-liège, où il se logea avec sa femme Baptistine et son fils Marcel. Marcel, beau et robuste garçon de dix-huit à vingt ans, l'aidait dans ses travaux d'abatage. Suivant l'usage du pays, qui superpose sans cesse un sobriquet sur un nom, on les surnommait li Fardéjaïré, parce que Dominique et Marcel,

dans leurs moments perdus, faisaient des fardes ou des fagots qu'ils allaient vendre à Vallauris ou à Mougins.

» Marcel et Catherine ne tardèrent pas à se rencontrer. Ils s'aimèrent. Jamais amour ne fut plus profond, plus honnête et plus pur.

Mal surveillée par ses parents, maltraitée par sa sœur Mélie, Catherine se gardait ellemême. Marcel unissait à une vigueur d'athlète une candeur d'enfant. Il eût assommé un bœuf d'un coup de poing, et l'idée de coûter une larme à Catherine l'eût rendu fou de désespoir.

» Ils pouvaient d'ailleurs s'aimer au grand jour, sans réticence et sans mystère. Pour des raisons trop faciles à deviner, Mathieu et Madeleine ne demandaient qu'à se débarrasser de leur fille cadette, et Marcel dont le père, laborieux et sobre, était en train d'amasser une petite fortune, leur paraissait un

gendre à souhaiter. Marcel comptait, après qu'il aurait tiré au sort, demander et obtenir une place de garde forestier dans le Luberon, où il avait des parents. Sous la Restauration, on pouvait, pour six cents ou sept cents francs, s'assurer un remplaçant, et le père Gaucherand possédait déjà le triple de cette somme. Ce plan souriait d'autant plus à Catherine, que, sans pouvoir se rendre compte de ses impressions, elle se sentait mal à Taise dans cette auberge, qui lui causait une frayeur instinctive. Ses parents passaient souvent des journées entières sans lui adresser la parole, et sa sœur aînée ne perdait aucune occasion de lui faire. comprendre à quel point elle la haïssait. Parfois aussi, Catherine, au milieu de la nuit, se réveillait en sursaut, en proie à une épouvante extraordinaire. Elle

se figurait avoir entendu, en rêve, des gémissements étouffés, des bruits étranges, des

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pas furtifs sur les marches de l'escalier, le grincement d'une porte retombant sur ses gonds. Il lui fallait quelques minutes pour se tranquilliser et se rendormir. Encore avait-elle peine à distinguer la réalité du cauchemar, et ce n'était que le lendemain, à l'aube, que la fraîcheur et la clarté matinales lui rendaient son calme et son courage.

» Peu à peu, dans le désordre de ses idées ou de ses songes, elle s'accoutumait à considérer Marcel comme son seul refuge en ce monde. Les deux fiancés eurent là une douce et heureuse saison, et c'est pendant cette saison sans lendemain que Marcel, assis sans doute sur le banc où je suis et contemplant cet ormeau que vous avez remarqué, eut l'idée de graver sur le tronc ces deux initiales : M. C. (Marcel-Catherine.)

» Vous pouvez maintenant comprendre quelles furent la surprise et la douleur du

jeune homme, lorsque Catherine, qui venait d'atteindre sa dix-septième année et qu'il suppliait de fixer une date pour le mariage, changea tout à coup de manières, de langage et d'attitude. Elle ne Paccueillait plus qu'avec un inexplicable mélange de froideur et de tristesse. Elle avait des pâleurs subites, des tressaillements nerveux, des alternatives d'agitation fébrile et de stupeur. Lorsqu'elle apercevait Marcel dans le sentier qui conduisait de l'auberge à la maison des Fardéjaïré, au lieu de courir, comme autrefois, à sa rencontre avec le joyeux élan d'un amour sincère et d'une conscience sans reproche, elle essayait de se cacher ou de s'enfuir. Marcel se demandait en vain le mot de cette douloureuse énigme. Ce qu'il savait, c'est que Catherine était malheureuse, que ses yeux rougis de pleurs dénonçaient des nuits d'insomnie et de fièvre, qu'un obstacle invisible

le séparait d'elle, et qu'elle avait des secrets

pour lui.

» Un jour — il avait réussi & la rejoindre et il la pressait de questions ardentes, — elle lui annonça son intention bien arrêtée de renoncer au mariage et d'entrer comme sœur converse chez les bénédictines de Grasse.

» En lui faisant part de cette résolution, elle fondit en larmes. En quelques heures, Marcel passait par toutes les angoisses du soupçon, de l'amour, de la colère, de la pitié. Sa raison s'égarait et dans ce terrible état de vertige et de délire, lui, le plus loyal des hommes, il était prêt à tout, même à écouter un mauvais conseil.

i> Il rencontrait souvent dans la forêt un jeune braconnier, nommé Jean Rîou, son aîné de deux ou trois ans. Jean ne passait pas précisément pour un bon sujet. Envieux, sournois, méchant, libertin de bas étaiie, il ne

pouvait y avoir pour l'honnête Marcel de confident plus dangereux. Mais Marcel était poussé à bout par l'énigmatique attitude de Catherine. Les rencontres se multiplièrent.

Irrité de se débattre contre l'inconnu, cherchant partout une issue à ses soupçons, Marcel crut apercevoir sur le rude visage de Jean Riou une expression d'ironie mal contenue, de méchanceté satisfaite, quïl interpréta dans la sens de ses chagrins. Un jour que son angoisse avait dépassé la mesure, il dit brusquement au braconnier :

» — Jean ! vous savez quelque chose !...

» — Moi! Quoi donc?...

» — Eh! que Catherine ne m'aime plus, qu'elle ne veut plus de moi pour mari...

» — Pas possible! Après ça, quand on habite cette auberge, quand on est, comme l'Adrète, fille de Mathieu et Madeleine Boulari...

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» — Que voulez- vous dire?

» — Rien... rien... ou plutôt, ce que je voulais dire, c'est qu'un brave garçon comme vous ne doit pas rester plus longtemps dans cet état de perplexité qui vous dévore.... En pareil cas, il faut aller droit au but. A votre place je parierais de savoir, d'ici à huit jours, le secret de Catherine,

— Et comment ?

— Oh d'une façon bien simple... En allant me poster, entre onze heures et minuit, dans l'étable où les imbéciles croient qu'il y a des revenants et qui donne par une porte à claîre-voie, sur le ravin de l'Argentière. Vous verrez bien s'il se passe dans l'auberge quelque chose de suspect.

» Marcel pendant le' reste de la journée, ne cessa de se dire que cet espionnage était indigne de Catherine et de lui ; ce qui ne l'empêcha pas, le soir, à onze heures, de

LA VÉRITABLE AUBERGE DliS ADRETS 231

suivre le conseil de Jean Riou, Ici quelques explications sont nécessaires. En 1820, cet espace vide que vous voyez à notre droite était occupé par un mur en pierres sèches, attenant au corps de logis, qui n'a pas changé. Ce mur, coupé vers le milieu par une vaste porte cochère hérissée de squelettes d'oisaux de proie, aboutissait à une masse de bâtiments qui composaient les dépendances de l'auberge. A l'angle, du côté de la route, une imense remise ouvrant sur une écurie coutiguè' à une étable, laquelle donnait sur le ravin que vous apercevez d'ici et qui, peu profond dans la partie la plus rapprochée de

de plus facile que de s'introduire dans cette étable et dans cette cour, soit en sautant par dessus le mur, soit eu enjambant la porte à claire-voie.

» Que voulait le malheureux Marcel, l'œil fixé sur la fenêtre qu'il savait être celle de Catherine? Cette chambre, située au nord de la maison, était séparée par un grand corridor des appartements destinés aux voyageurs. Les aubergistes et leur fille atnée couchaient dans une espèce d'entresol, audessus de la cuisine.

» Que voulait-il? Le savait-il lui-même?

Ce fut une veillée lugubre. Blotti dans la paille, tapi dans sa cachette, Marcel attendait. Il regardait la fenêtre de Catherine, prêtant l'oreille aux moindres bruits, s'imaginant parfois que cette maison enveloppée de ténèbres et de silence, allait répondre à ses questions insensées. Il ne pouvait plus

se rendre compte du temps écoulé. Cependant il lui semblait avoir entendu sonner, à Thorloge du village, minuit, puis une heure du matin. Il commençait à se calmer, à comprendre tout ce que cet espionnage avait d'offensant pour Catherine. Il songeait à se retirer, quand tout à coup il entendit un cri terrible, parti d'une des chambres réservées aux voyageurs et suivi de gémissements ; le cri d'un homme qu'on assassine ; les gé missements d'un homme qui se meurt. Glacé d'épouvante, il vit, un quart d'heure après, s'ouvrir une petite porte qu'il croyait condamnée et qui donnait sur la cour. Mathieu et sa fille Mélie en sortirent, portant un fardeau qui semblait fort lourd. Ils passèrent à deux pas de Marcel. Le fardeau, c'était un cadavre.

» — Es-tu bien sûre, dit Mathieu, que cet homme n'était pas du pays?

» — Oui, bien sûre ; je l'ai fait parler...

un Piémontais de là-bas, du côté dé Verceil.

» Après ce dialogue échangé à voix basse, ils se dirigèrent vers la claire-voie; puis le bruit de leurs pas se perdit dans la direction du ravin.

)> — Le père, la sœur de Catherine !

» A l'aube, on trouva Marcel gisant sur le seuil de sa maisonnette. Ses parents, qui l'adoraient, le portèrent sur son lit A toutes leurs questions il ne répondit que par des paroles confuses, incohérentes, insensées, où s'entre-choquaient les visions de cette horrible nuit. Ils allèrent à la hâte chercher le docteur Favier, médecin à Fréjus. Par un hasard providentiel, le docteur se rencontra au chevet du malade avec l'inspecteur des eaux et forêts, M. de Cerbac, venu chez Gauchérand pour

lui annoncer la prochaine adjudication d'une coupe de bois. Le docteur et l'inspecteur

se connaissaient, et tous deux étaient' fort liés avec le procureur, du roi de Draguignan.

» — C'est une fièvre cérébrale, dit- le docteur, qui tenait dans sesmains la main brûlante de Marcel.

» — Un délire effrayant, répliqua M; de Cerbac, entendant le malade divaguer.

» — Oui, le délire... pourtant attendez!

reprit le médecin qui devinait quelque chose au delà de ces divagations apparentes.

» Marcel entremêlait, avec une volubilité fébrile, les noms de Mathieu, de Mélie, de Jean Riou, de Catherine.

» A un mot de jalousie succédait sur ses lèvres un cri d'épouvante.

» — C'était un cadavre ! Je l'ai vu ! bégayait-il d'une voix entrecoupée. Il m'a regardé avec ses yeux morts... un Piémontais de là-bas, du côté de Verceil... ils l'ont égorgé ou étouffé!... Mais je vous jure que je suis

innocent... que Catherine est innocente...

Ah! voilà son secret; voilà pourquoi elle ne voulait plus m'épouser... Mais moi., moi, je l'aime toujours!...

» — Croyez-vous, dit tout bas le médecin à M. de Cerbac, que ce ne soit que du délire?

» — Je le crois si peu, répondit l'inspecteur, pâle de surprise et d'effroi, que je serai demain matin à Draguignan, dans le cabinet de mon ami, le procureur du roi... »

En ce moment, les coups de fusil se rapprochaient et rappelaient Serguier à ses fourneaux. Bientôt nos chasseurs arrivèrent; ils ne rapportaient pas le moindre sanglier, mais un formidable appétit. Pendant qu'ils mangeaient, buvaient et suppléaient au gibier absent par de mirifiques récits, Serguier me regardait d'un air goguenard, comme pour me dire :

— Vous voilà bien attrapé; vous ne savez pas la fin de l'histoire ! »

Piqué au jeu par sa pantomime railleuse, je le pris dans un coin et je lui dis :

— Je ne la sais pas, mais je la devine...

Vous m'arrêterez si je me trompe... Mathieu, Madeleine et Mélie furent condamnés à mort et exécutés?...

— Oui.

— L'innocence de Catherine fut reconnue et proclamée. La pauvre enfant désormais seule, était abandonnée de tous, excepté du vieux curé. Marcel l'aimait toujours, il l'épousa ; ils eurent un fils ?

— Oui.

— Mais on sait ce qui arrive en pareil cas.

Marcel et Catherine comprirent qu'ils allaient avoir à lutter contre l'impossible. Il n'y avait pas de jour où les habitants des Adrets, d'Auribeau, de Mougins, ne fissent sentir à

l'une qu'elle était la fille d'assassins; à l'autre, qu'en épousant ÏAdi'ète, il avait pris sa part de cet héritage d'ignominie?.., —Oui.

— Le père et !a mère de Marcel moururent de chagrin. Depuis la fatale nuit, Marcel avait en la tête un peu faible. Un jour, il se tua, ou disparut. Son fils, conçu et né au milieu de ces scènes d'horreur et de deuil, est sourd-muet; Catherine à demi folle...

Ce fils, c'est Georget le batelier. Catherine l'Adrète c'est la vieille mendiante de l'église de Cannes... N'est-ce pas cela?

— A peu près.

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