‹ Pêcheurs d'IslandeChapitre 2 sur 12 · JOUI · texte numérisé non relu

JOUI

Mais c'était une lumière pâle, pâle, qui

ne ressemblait à rien; elle trahiait sur les choses comme des reflets de soleil mort. Autour d'eux, tout de suite commençait un vide immense qui n'était d'aucune couleur, et en dehors des planches de leur navire, tout semblait diaphane, impalpable, chimérique.

L'œil saisissait à peine ce qui devait être la mer : d'abord cela prenait l'aspect d'une sorte de miroir tremblant qui n'aurait aucune image à refléter; en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine de vapeur, — et puis, plus rien ; cela n'avait ni horizon ni contours.

La fraîcheur humide de l'air était plus intense, plus pénétrante que du vrai froid, et, en respirant, on sentait très fort le goût de sel. Tout était calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages informes et incolores semblaient contenir cette lu-

niière latente qui ne s'expliquait pas; on voyait clair, en ayant cependant conscience de la nuit, et toutes ces pâleurs des choses nVlaient d'aucune nuance pouvant être noniniée.

Ces trois lioinines qui se tenaient là vivaient depuis leur enfance sur ces mers froides, au milieu de leurs fantasmagories qui sont vagues et ti-oiiblrs connue des visions. Tout cet inlini changeant, ils avaient couliune île le voir jouer autour de leur étroite nuiison de planches, et leurs yeux y étaient habitués autant que ceux des grands oiseaux du large.

Le navire se balançait lentement sur place; en rendant toujours sa même plainte, monotone comme une chanson de Bretagne répétée en rêve par un homme endormi.

Yann et Sylvestre avaient pré- })aré très vite leurs hameçons et leurs lignes, tandis quelautre ouvrait un baril de sel et, aiguisant son grand

couteau, s'asseyait derrièi'c eux poiuattendre.

Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jeté leurs lignes dans cette eau tranquille et froide, ils les relevèrent avec des poissons lourds, dun gris luisant d'acier.

Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient prendre; c'était rapide et incessant, cette pèche silencieuse. L'autre éventrait, avec son grand couteau, aplatissait, salait, comptait, et la saumure qui devait faire leur fortune au retour s'empilait derrière eux, toute ruisselante et fraîche.

Les heures passaient monotones, et, dans les grandes régions vides du dehors, lentement la lumière changeait; elle semblait maintenant plus réelle. Ce qui avait été un crépuscule blême, une espèce de soir d'été hyperborée, devenait à présent, sans intermède de nuit, quelque chose comme une aurore, que tous les miroirs

de la mer retlétaient en vagues traînées roses...

— C'est sûr que tu devrais te marier, Vann, dit tout à coup Sylvestre, avec iteaucoup de sérieux cette fois, en regardant dans l'eau. (11 avait l'air de bien en coiuuiître quelqu'une en Bretagne qui s'était laissé prendre aux yeux bruns de son grand frère, mais il se sentait timide en touchant à ce sujet grave.)

— Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces — et il souriait, ce Yann, toujours dédaigneux, roulant ses yeux

vifs — mais avec aucune des fdles du pays; non, moi, ce sera avec la mer, et je vous invite tous, ici tant que vous êtes, au bal que je donnerai...

Ils continuèrent de pêcher, car il ne fallait pas perdre son temps en causeries: on était au milieu d'une immense peuplade de poissons, d'un banc voyageur, qui, depuis deux jours, ne finissait pas de passer.

Ils a\aicut tous veillé la nuit d'avant et attrapé, en trente heures, plus de mille morues très grosses; aussi leurs bras forts étaient las, et ils s'endormaient. Leur corps veillait seul, et continuait de luimême sa manœuvre de pêche, tandis cjue, par instants, leur esprit flottait en plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient était vierge comme aux premiers jours du monde, et si vivifiant que, malgré leur fatigue, ils se sentaient la poitrine dilatée et les joues fraîches.

La lumière matinale, la lumière vraie, avait fini par venir; comme au temps de la Genèse elle s'était séparée d'avec les lénèbres qui seml)laient s'être tassées sur l'horizon, et restaient là en masses très lourdes; en y voyant si clair, on s'apercevait bien à présent qu'on sortait de la nuit, — que cette lueur d'avant avait été vague et étrange comme celle des rêves.

Dans ce ciel très couvert, très épais, il

Pêcheur d'Islande.

y avait çà et là des déchirures, comme des percées dans un dôme, par où arrivaient de grands rayons couleur dargent rose.

Les nuages inférieurs étaient disposés en une bande d'ombre intense, faisant tout le tour des eaux, emplissant les lointains d'indécision et d'obscurité. Ils donnaient l'illusion d'un espace fermé, d'une limite; ils étaient comme des rideaux tirés sur l'infini, comme des voiles tendus pour cacher de trop gigantesques mystères qui eussent troublé l'imagination des hommes. Ce matin-là, autour du petit assemblage de planches qui portait Yann et Sylvestre, le monde changeant du dehors avait pris un aspect de recueillement immense; il s'était arrangé en sanctuaire, et les gerbes de rayons, qui entraient par

les traînées de cette voûte de temple, s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile comme sur un parvis de marbre. Et puis, peu à peu, on vit s'éclairer très loin une autre chimère : une sorte de découpure rosée très haute, qui était un promontoire de la sombre Islande...

Les noces de Yann avec la mer!...

Sylvestre y repensait, tout en continuant de pêcher sans plus oser rien dire. Il s'était senti triste en entendant le sacrement du mariage ainsi tourné en moquerie par son grand frère; et puis surtout, cela lui avait fait peur, car il était superstitieux.

Depuis si longtemps il y songeait, à ces noces de Yann! Il avait rêvé qu'elles se feraient avec Gaud Mével, — une blonde de Paimpol, — et que, lui, aurait la joie de voir cette fête avant de partir pour le service, avant cet exil de cinq années, au retour incertain, dont l'approche inévi-

table commençait à lui serrer le cœur...

Quatre heures du matin. Les autres, qui étaient restés couchés en bas, arrivèrent tous trois pour les relever. Encore un peu endormis, humant à pleine poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de mettre leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, éblouis d'abord par tous ces rellets de lumière pâle.

Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier déjeuner du matin avec

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des biscuits ; après les avoir cassés à coups de maillet, ils se mirent à les croquer d'une manière très bruyante, en riant de les trouver si durs. Ils étaient redevenus tout à fait gais à l'idée de descendre dormir, d'avoir bien chaud dans leurs couchettes, et, se tenant l'un l'autre par la taille, ils s'en allèrent jusqu'à l'écoutille, en se dandinant sur un air de vieille chanson.

Avant de disparaître par ce trou, ils s'arrêtèrent à jouer avec un certain Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait d'énormes pattes encore gauches et enfantines. Ils l'agaçaient de la main; l'autre les mordillait comme un loup, et finit par leur faire du mal. Alors Yann, avec un froncement de colère dans ses yeux changeants, le repoussa d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et hurler.

Il avait le cœur bon, ce Yann, mais sa nature était restée un peu sauvage, et

Pêcheur d'Islande.

quand son être physique était seul en jeu. une caresse douce était souvent chez hii très près dune violence brutale.

Leur navire s'appelait la Marie, capitaine Guernieur. Il allait chaque année faire la grande pèche dangereuse dans ces régions froides où les étés n'ont plus de nuits.

Il était très ancien, comme la Vierge de faïence sa patronne. Ses lianes épais, à vertèbres de chêne, étaient éraillés, rugueux, imprégnés d'humidité et de saumure; mais sains encore et robustes, exhalant les senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait un air lourd, avec sa membrure massive, mais quand les grandes brises d'ouest soufflaient, il retrouvait sa vigueur légère, comme les mouettes que le vent réveille. Alors il avait sa façon à lui de s'élever à la lame et de rebondir, plus lestement que bien des jeunes, taillés avec les finesses modernes.

Quant à eux, les six hommes et le mousse, ils étaient des Islandais (une race vaillante de marins qui est répandue surtout au pays de Paimpol et de Tréguier, et qui s'est vouée de père en fils à cette pêche-là).

Ils n'avaient presque jamais vu l'été de France.

A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres pêcheurs, dans le port de Paimpol, la bénédiction des départs. Pour ce jour de fête, un reposoir, toujours le même, était construit sur le quai; il imitait une grotte en rochers et, au milieu, parmi des trophées d'ancres, d'avirons et de filets, trônait, douce et impassible, la Vierge, patronne des marins, sortie pour eux de son église, regardant toujours, de génération en génération, avec ses mêmes yeux sans vie, les heureux pour qui la saison allait être bonne, — et les autres, ceux qui ne devaient pas revenir.

Le saint-sacremént, suivi d'une procession lente de femmes et de mères, de fiancées et de sœurs, faisait le tour du port, oîi tous les navires islandais, qui s'étaient pavoises, saluaient du pavillon au passage. Le prêtre, s'arrêtant devant chacun d'eux, disaitles paroles et faisait les gestes qui bénissent.

Ensuite ils partaient tous, comme une Hotte, laissant lepayspresque vided'éi)Oux, damants et de lils. En séloignant, les équipages chantaient ensemble, à pleini's voix vibranli'S, les cantiques de Marie Étoile-de-la-Mer.

Kt chaque année, c'était le même cérémonial de départ, les mêmes adieux.

Apres, i-ecomuKMiçait la vie du large, l'isolement à trois ou quatre compagnons rudes, sur des i)lanches mouvantes, au milieu des eaux froides de la mer hyi^erborée.

Jusqu'ici, on était revenu; — la Vierge Étoile-de-la-Mer avait protégé ce navire qui portait son nom.

La fin d'août était l'époque de ces retours. Mais la Marie suivait l'usage de beaucoup d'Islandais, c{ui est de toucher seulement à Paimpol, et puis de descendre dans le golfe de Gascogne où l'on vend bien sa pêche, et dans les îles de sable à marais salants où l'on achète le sel pour la campagne prochaine.

Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se répandent pour quelques jours les équipages robustes, avides de plaisir, grisés par ce lambeau d'été, par cet air plus tiède; — par la terre et par les femmes.

Et puis, avec les premières brumes de l'automne, on rentre au foyer, à Paimpol ou dans les chaumières éparses du pays de Goëlo, s'occuper pour un temps de famille et d'amour, de mariages et de naissances. Presque toujours on trouve là des petits nouveau-nés, conçus l'hiver d'avant, et qui attendent des parrains pour recevoir le sacrement du baptême : — il faut beaucoup d'enfants à ces races de pêcheurs que l'Islande dévore.

A Painq)ol, un l)eau soir de cette annéelà. un dimanche de juin, il y avait deux femmes très occupées à écrire une lettre.

Cela se passait devant une large fenêtre qui était ouverte et dont l'appui, en gi-anit ancien et massif, i)ortait une rangée de pots de fleurs.

Penchées sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; l'une avait une coiffe extrêmement grande, à la mode d'autrefois; l'autre, une coiffe toute petite, de la

Pêcheur d'Islande.

forme nouvelle qu'ont adoptée les Paimpolaises : — deux amoureuses, eût-on dit, rédigeant ensemble un message tendre ijour quelque bel Islandais.

Celle qui dictait — la grande coiffe — releva la tête, cherchant ses idées. Tiens! elle était vieille, très vieille, malgré sa tournure jeunette, ainsi vue de dos sous son petit châle brun. Mais tout à fait vieille : une bonne grand'mère d'au moins soixante-dix ans. Encore jolie par exemple, et encore fraîche, avec les pommettes bien roses, comme certains vieillards ont le don de les conserver. Sa coiffe, très basse sur le front et sur le sommet de la tête, était composée de deux ou trois larges cornets en mousseline qui semblaient s'échapper les uns des autres et retombaient sur la nuque. Sa figure vénérable s'encadrait bien dans toute celle blancheur et dans ces plis qui avaient un air religieux. Ses yeux, très doux, étaient pleins d"une bonne honnêteté. Elle n'avait plus trace de dents, plus rien, et, quand elle riait, on voyait à la place ses gencives rondes qui avaient un petit air de jeunesse. Malgré son menton, qui était devenu « en pointe de sabot » (comme elle avait coutume de dire), son profil n'était pas trop gâté par les années; on devinait encore qu'il avait dû être régulier et pur comme celui des saintes d'église.

Elle regardait par la fenêtre, cherchant ce qu'elle pourrait bien raconter de plus pour amuser son petit-fils.

Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays de Paimpol, une autre bonne vieille comme elle , pour trouver des choses aussi drôles à dire sur les uns ou les autres, ou même sur rien du tout.

Dans cette lettre, il y avait déjà trois ou quatre histoires impayables, — mais sans la moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais dans l'âme.

L'autre, voyant que les idées ne venaient plus, s'était mise à écrire soigneusement l'adresse :

A monsieur Moan, Sylvestre, à bord de la MARIE, capitaine Guermeur, — dans la mer d'Islande par Reickawick.

Après, elle aussi releva la tête pour demander :

— C'est-il fini, grand'mère Moan?

Elle était bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, une figure de vingt ans. Très blonde, — couleur rare en ce coin de Bretagne où la race est brune; très blonde,

avec des yeux d'un gris de lin à cils presque noirs. Ses sourcils, blonds autant que ses cheveux, étaient comme repeints au milieu d'une ligne plus rousse, plus foncée, qui donnait une expression de vigueur et de volonté. Son profil, un peu court, était très noble, le nez prolongeant la ligne du front avec une rectitude absolue, comme dans les visages grecs. Une fossette profonde, creusée sous la lèvre inférieure, en accentuait délicieusement le rebord; — et de temps en temps, quand une pensée la préoccupait beaucoup, elle la mordait, cette lèvre, avec ses dents blanches d'en haut, ce qui faisait courir sous la peau fine des petites traînées plus rouges. Dans toute sa personne svelte, il y avait quelque chose de fier, de grave aussi un peu, qui lui venait des hardis marins d'Islande ses ancêtres. Elle avait une expression d'yeux à la fois obstinée et douce.

Sa coiffe était en forme de coquille, descendait bas sur le front, s'y appliquant presque comme un bandeau, puis se relevant beaucoup des deux côtés, laissant voir d'épaisses nattes de cheveux roulées en colimaçon au-dessus des oreilles — coiffure conservée des temps très anciens et qui donne encore un air d'autrefois aux femmes paimpolaises.

On sentait qu'elle avait été élevée autrement que cette pauvre vieille à qui elle prétait le nom de grand'mère, mais qui, de fait, n'était qu'une grand'tante éloignée, ayant eu des malheurs.

Elle était la fille de M. Mével, un ancien Islandais, un peu forban, enrichi par des entreprises audacieuses sur mer.

Cette belle chambre où la lettre venait de s'écrire était la sienne : un lit tout neuf à la mode des villes avec des rideaux en mousseline, une dentelle au bord; et, sur les épaisses murailles, un papier de couleur claire atténuant les irrégularités du granit. Au plafond, une couche de chaux blanche recouvrait des solives énormes qui révélaient l'ancienneté du logis ; — c'étaitune vraie maison de bourgeois aisés, et les fenêtres donnaient sur cette vieille place grise de Paimpol où se tiennent les marchés et les pardons.

— C'est fini, grand'mère Yvonne? Vous n'avez plus rien à lui dire?

— Non, ma fille, ajoute seulement, je te prie, le bonjour de ma part au fils Gaos.

Le fils Gaos!... autrement dit Yann...

Pêcheur d'Islande.

Elle était devenue très rouge, la belle jeune fille fière, en écrivant ce nom-là.

Dès que ce fut ajouté au bas de la page d'une écriture courue, elle se leva en détournant la tète, comme pour regariler dehors quelque chose de très intéressant sur la place.

Debout elle était un peu grande; sa taille était moulée comme celle d'une élégante dans un corsage ajusté ne faisant pas de plis. Malgré sa coilTe, elle avait un air de demoiselle. Même ses mains, sans avoir cette excessive petitesse étiolée qui est devenue une beauté par convention, étaient fines et blanches, n'ayant jamais travaillé à de grossiers ouvrages.

11 est vrai, elle avait bien commencé par être une petite Gaud courant pieds nus dans l'eau, n'ayant plus de mère, allant presque à l'abandon pendant ces saisons de pèche que son père passait en Islande; jolie, rose, dépeignée, volontaire, têtue, poussant vigoureuse au grand souffle âpre de la Manche. En ce temps-là, elle était recueillie par cette pauvre grand'mère Moan, qui lui donnait Sylvestre à garder pendant ses dures journées de travail chez les gens de Paimpol.

Et elle avait une adoration de petite mère pour cet autre tout petit qui lui était confié, dont elle était l'aînée d'à peine dix-huit mois; aussi brun qu'elle était blonde, aussi soumis et câlin qu'elle était vive et capricieuse.

Elle se rappelait ce commencement de sa vie, en fille que la richesse ni les villes n'avaient grisée : il lui revenait à l'esprit comme un rêve lointain de liberté sauvage, comme un ressouvenir d'une époque vague et mystérieuse où les grèves avaient plus d'espace, où certainement les falaises étaient plus gigantesques...

Vers cinq ou six ans, encore de très bonne heure pour elle, l'argent était venu à son père qui s'était mis à acheter et à revendre des cargaisons de navire, elle avait été emmenée par lui à Saint-Brieuc, et plus tard à Paris. — Alors, de petite Gaud, elle était devenue une mademoiselle Marguerile, grande, sérieuse, au regard grave. Toujours un peu livrée à elle-même dans un autre genre d'abandon que celui de la grève bretonne, elle avait conservé sa nature obstinée d'enfant. Ce qu'elle savait des choses de la vie lui avait été révélé bien au hasard, sans discernement aucun; mais une dignité innée, excessive,

lui avait servi de sauvegarde. De temps en temps elle prenait des allures de hardiesse, disant aux gens, bien en face, des choses trop franches (pii surprenaient, et son beau regard clair no s'abaissait pas toujours devant celui des jeunes hommes; mais il était si honnête et si indilïérent que foux-ci ne pouvaient guère s'y mépremlre, ils voyaient bien ton t de suite qu'ils avaient affaire à une iille sage, fraîche de cœur autant que de ligure.

Dans ces grandes villes^, son costume s'était modifié beaucoup plus qu'ellemême. Bien qu'elle eût gardé sa coiffe, que les Bretonnes quittent difficilement, elle avait vite appris à s'habiller d'une autre façon. Et sa taille autrefois libre de petite pêcheuse, en se formant, en prenant la plénitude de ses beaux contours germes au vent de la mer, s'était amincie par le bas dans de longs corsets de demoiselle.

Tous les ans, avec son père, elle revenait en Bretagne, — l'été seulement comme les baigneuses, — retrouvant pour quelques jours ses souvenirs d'autrefois et son nom de Gaud (qui en breton veut dire Marguerite); un peu curieuse peut-être de voir ces Islandais dont on parlait tant, qui n'étaient jamais là, et dont chaque année quelques-uns de plus manquaient à l'appel; entendant partout causer de cette Islande qui lui apparaissait comme un gouffre lointain — et où était à présent celui qu'elle aimait...

Et puis un beau jour elle avait été ramenée pour tout à fait au pays de ces pêcheurs, par un caprice de son père, qui avait voulu finir là son existence et habiter comme un bourgeois sur cette place de Paimpol.

La bonne vieille grand'mère, pauvre et proprette, s'en alla en remerciant, dès que la lettre fut relue et l'enveloppe fermée. Elle demeurait assez loin, à l'entrée du pays de Ploubazlanec, dans un hameau de la côte, encore dans cette même chaumière où elle était née, où elle avait eu ses fils et ses petits-fils.

En traversant la ville, elh; répondait à beaucoup de monde qui lui disait bonsoir : elle était une des anciennes du i)ays, débris d'une famille vaillante et estimée.

Par des miracles d'ordre et de soins, elle arrivait à paraître à peu près bien mise,

Pêcheur d'Islande.

ivec de pauvres robes raccommodées, qui ic tenaient plus. Toujours ce petit chàle Drun de Paimpolaise, qui était sa tenue l'habillé et sur lequel retombaient depuis jne soixantaine d'années les cornets de Bousseline de ses grandes coiffes : son Dropre chàle de mariage, jadis bleu, rcteint )our les noces de son fils Pierre, et depuis :e temps-là ménagé pour les dimanches, încore bien présentable.

Elle avait continué de se tenir droite lans sa marche, pas du tout comme es vieilles; et vraiment mal- ?}'-• >ré ce men- ^i^-^ on un peu rop remonté, ivec ces yeux ;i bons et ce n'oCil si fin, )n ne pouvait ."empêcher de a trouver )ien jolie.

Elle était rès respec- ;ée, et cela se i'oyait, rien que dans les bonsoirs que les gens lui donnaient.

Enrouteelle passa devant

chez son galant, un vieux soupirant d'autrefois,menuisier de son état; octogénaire, qui maintenant se tenait toujours assis devant sa porte tandis que les jeunes, ses fils, rabotaient aux établis. — Jamais il ne s'était consolé, disait-on, de ce qu'elle n'avait voulu de lui ni en premières ni en secondes noces; mais avec l'âge, cela avait tourné en une espèce de rancune comique, moitié maligne, et il l'interpellait toujours :

— Eh bien! la belle, quand ça donc qu'il faudra aller vous prendre mesure?...

Elle remercia, disant que non, quelle n'était pas encore décidée à se faire faire ce costume-là. Le fait est que ce vieux, dans sa plaisanterie un peu lourde, parlait de certain costume en planches de sapin par lequel finissent tous les habillements terrestres...

— Allons, quand vous voudrez, alors; mais ne vous gênez pas, la belle, vous savez...

Il lui avait déjà fait cette même facétie

plusieurs fois. Et aujourd'hui elle avait peine à en rire : c est cju'elle se sentait plus fatiguée, plus cassée par sa vie de labeur incessant, — et elle songeait à son cher petit-fils, son dernier, qui, à son retour d'Islande, allait partir pour le service.— Cinq années!... S'en aller en Chine peut-être, à la guerre!... Serait-elle bien là, quand il reviendrait? — Une angoisse la prenait à cette pensée... Non, décidément, elle n'était pas si gaie qu'elle en avait l'air, cette pauvre vieille, et voici

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que sa figure se contractait horriblement comme pour pleurer.

C'était donc possible cela, c'était donc vrai, qu'on allait bientôt le lui enlever, ce dernier petit-fils... Hélas! mourir peut-être toute seule, sans l'avoir revu... On avait bien fait quelques démarches (des messieurs de la ville qu'elle connaissait) pour l'empêcher de partir, comme soutien d'une grand'mère presque indigente qui ne pourrait bientôt plus travailler. Cela n'avait pas réussi, — à cause de l'autre, Jean Moan le déserteur, un frère aîné de Sylvestre dont on ne parlait plus dans la famille, mais qui existait tout de même quelque part en Amérique, enlevant à son cadet le bénéfice de l'exemption militaire. Et puis on avait objecté sa petite pension de veuve de marin, on ne l'avait pas trouvée assez pauvre.

Quand elle fut rentrée, elle dit longue-

Pécheur d'Islande.

ment ses prières, pour tous ses (iéfunls, lils et petits-lils : ensuite elle pria aussi, avec uae couliance ardente pour son petit Sylvestre, et essaya île s'eiulorniir, songeant au costume en planches, le cœur affreusement serré de se sentir si vieille au moment de ce départ...

L'autre, la jeune fille, était restée assise près de sa fenêtre, regardant sur le granit des murs les rellets jaunes du concliant, et, dans le ciel, les hirondelles jioircs qui tournoyaient.

Painipol était toujours très mort, même le dimanche, par ces longues soirées de mai ; des jeunes filles, qui n'avaient seulement per- i sonne pour leur '' faire un peu la " cour, se promenaient deux par deu.x, trois par ^î^-.

trois, rêvant aux galants d'Islande...

« ... Le bonjour de ma part au fils Gaos... » Cela l'avait beaucoup troublée d'écrire cette phrase, et ce nom qui, à présent, ne voulait plus la quitter.

Elle passait souvent ses soirées à celle fenêtre, comme une demoiselle. Son père n'aimait pas beaucoup qu'elle se promenât avec les autres filles de son âge et qui, autrefois, avaient été de sa condition. Et puis, en sortant du café, quand il faisait les cent pas en fumant sa pipe avec d'autres anciens marins comme lui, il était content d'apercevoir là-haut, à sa fenêtre encadrée de granit, entre les pots de fleurs, sa fille installée dans cette maison de riches.

Le fils Gaos!... Elle regardait malgré elle du côté de la mer, qu'on ne voyait pas, mais qu'on sentait là tout près, au bout de ces petites ruelles par où remontaient des bateliers. Elt sa pensée s'en allait dans les infinis de cette chose toujours attirante, qui fascine et qui dévore; sa pensée s'en allait là-bas, très loin dans les mers polaires, où naviguait la Marie, capitaine Guermeur.

Quel étrange garçon que ce fila Gaos!... iuyant, insaieissablé maintenant, après

s'être avancé d'une manière à la fois si osée et si douce.

Ensuite, dans sa longue rêverie, elle repassait les souvenirs de son retour en Bretagne, qui était de l'année dernière.

Un malin de décembre, après une nuit de voyage, le train venant de Paris les avait déposés, son père et elle, à Guingamp, au petit jour brumeux et blanchâtre, très froid, frisant encore l'oijscurité. Alors elle avait été saisie par une impression inconnue : cette ,>^ vi(>illc petite ville,

'-^^^■'/jj qu'elle n'avait ja-

"«^'Vl^'', Ç^,„ mais traversée

^^;t^\->. qu'en été, elle ne la reconnaissait plus ; elle y éprouvait comme la senp^; sation de plonger tout à coup dans ce qu'on appelle, à la campagne : les temps, — les temps lointains du passé.

^T^"^ Ge silence, après

Paris! Ce train de vie tranquille de gens d'un autre monde, allant dans la bi'ume à leurs toutes petites affaires! Ces vieilles maisons en granit sombre, noires d'humidité et d'un reste de nuit; toutes ces choses bretonnes — qui la charmaient à présent qu'elle aimait Yann — lui avaient paru ce matin-là d'une tristesse bien désolée. Des ménagères matineusesouvraient déjà leurs portes, et, en passant, elle regardait dans ces intérieurs anciens, à grande cheminée, où se tenaient assises, avec des poses de quiétude, des aïeules en coiffe qui venaient de se lever. Dès qu'il avait fait un peu plus jour, elle était entrée dans l'église pour dire ses prières. Et comme elle lui avait semblé immense et ténébreuse, cette nef magnifique, — et différente des églises parisiennes, avec ses piliers rudes usés à la base par les siècles, sa senteur de caveau, de vétusté, de salpêtre! Dans un recid profond, derrière des colonnes, un ci(M\ge brûlait, et une femme se tenait agenouillée devant, sans doute pour faire un vœu; la lueur de celte flammèche grêle se perdait dans le vide incertain des voûtes... Elle avait retrouvé là tout à coup, en elle-même, la trace d'un sentiment bien oublié : cette

sorte de tristesse et d'effroi qu'elle éprouvait jadis, étant toute petite, quand on la menait à la première messe des matins d'hiver, dans Téglise de Paimpol.

Ce Paris, elle ne le regrettait pourtant pas, bien sûr, quoiqu'il y eût là beaucoup de choses belles et amusantes. D'abord, elle s'y trouvait presque à l'étroit, ayant dans les veines ce sang des coureurs de mer. Et puis, elle s'y sentait une étrangère, une déplacée : les Parisiennes, c'étaient ces femmes dbnt la taille mince avait aux reins une cambrure artificielle, qui connaissaient une manière à part de marcher, de se trémousser dans des gaines baleinées : et elle était trop intelligente pour avoir jamais essayé de copier de plus près ces choses. Avec ses coiffes, commandées chaque année à la faiseuse de Paimpol, elle se trouvait mal à l'aise dans les rues de Paris, ne se rendant pas compte que, si on se retournait tant pour la voir, c'est qu'elle était très charmante à regarder.

Il y en avait, de ces Parisiennes, dont les allures avaient une distinction qui l'attirait, mais elle les savait inaccessibles, celles-là. Et les autres, celles de plus bas, qui auraient consenti à lier connaissance, elle les tenait dédaigneusement à l'écart, ne les jugeant pas dignes. Elle avait donc vécu sans amies, presque sans autre société que celle de son père, souvent affairé, absent. Elle ne regrettait pas cette vie de dépaysement et de solitude.

]\Iais c'est égal, ce jour d'arrivée, elle avait été surprise d'une façon pénible par l'àpreté de cette Bretagne, revue eu plein hiver. Et la pensée qu'il faudrait faire encore quatre ou cinq heures de voiture, s'enfouir beaucoup plus avant dans ce pays morne pour arriver à Paimpol, l'avait inquiétée comme une oppression.

Tout l'après-midi de ce même jour gris, ils avaient en effet voyagé, son père et elle, dans une vieille petite diligence crevassée, ouverte à tous les vents ; passant à la nuit tombante dans des villages tristes, sous des fantômes d'arbres suant la brume en'gouttelettes fines. Bientôt il avait fallu allumer les lanternes, alors on n'avait plus rien vu — que deux traînées d'une nuance bien verte de feu de Bengale qui semblaient courir de chaque côté en avant des chevaux, et qui étaient les lueurs de ces deux lanternes jetées sur les interminableshaieS du chemin. -^ Comment tout à coup cette verdure si verlc, en décembre?... D'à»

bord étonnée, elle se pencha pour mieux voir, puis il lui sembla reconnaître et se rappeler :(les ajoncs^ les éternels ajoncs marins des sentiers et des falaises, qui ne jaunissent jamais dans le pays de Paimpol. En même temps commençait à souffler une brise plus tiède, qu'elle croyait reconnaître aussi, et qui sentait la mer.

Vers la fin de la route, elle avait été tout à fait réveillée et amusée par cette réflexion qui lui était venue :

— Tiens, puisque nous sommes en hiver, je vais les voir, cette fois, les beaux pécheurs d'Islande.

En décembre, ils devaient être là, revenus tous, les frères, les fiancés, les amants, les cousins, dont ses amies, grandes et petites, l'entretenaient tant, à chacun de ses voyages d'été, pendant les promenades du soir. Et cette idée l'avait tenue occupée, pendant que ses pieds se glaçaient dans l'immobilité de la carriole...

En eflét, elle les avait vus... et maintenant son cœur lui avait été pris par l'un d'eux...

La première fois qu'elle l'avait aperçu, lui, ce Yann, c'était le lendemain de son arrivée, au pardon des Islandais, qui est le 8 décembre, jour de la Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, patronne des pêcheurs, — un peu après la procession, les rues sombres encore tendues de draps blancs sur lesquels étaient piqués du lierre et du houx, des feuillages et des fleurs d'hiver.

A ce pardon, la joie était lourde et un peu sauvage, sous un ciel triste. Joie sans gaîté, qui était faite surtout d'insouciance et de .défi; de vigueur physique et d'alcool; sur laquelle pesait, moins déguisée qu'ailleurs'"' l'universelle menace de mourir.

Grand bruit dans Paimpol; sons de cloches et chants de prêtres. Chansons rudes et monotones dans les cabarets; vieux airs à bercer les matelots; vieilles complaintes venues de la mer, venues je ne sais d'où, de la profonde nuit des temps. Groupes de marins se donnant le bras, zigzaguant dahs leS rues, par habitude de rouler et par Commencement d'ivr@sâe, jetant au:i femmes des regarda

plus vifs après les longues conliiienccs du largo. Groupes de tilles en coilTes blanches de nonnain. aux belles poitrines serrées et frémissantes, aux beaux yeux remplis des désirs de tout un été. ^'ieilles maisons tle granit enfermant ce grouillement de monde; vieux toits racontant leurs luttes de plusieurs siècles contre les vents d'ouest, contre les embruns, les pluies, contre tout ce que lance la mer; racontant aussi des histoires chaudes qu'ils ont abritées, des aventures anciennes d'audace et d'amour.

Et un sentiment religieux, une impression de passé, planant sur tout cela, avec un respect du culte antique, des symboles qui protègent, de la \'ierge blanche et immaculée. A côté des cabarets, l'église au perron semé de feuillages, tout ouverte en grande baie sombre, avec son odeur d'encens, avec ses cierges ■; ^i'.

dans son obscu- ' -%i;i,^sa==

rite, et ses ex- "

voto de marins partout accrochés à la sainte voûte. A côté des fdles amoureuses, les fiancées de matelots disparus, les veuves de naufragés, sortant des chapelles des morts, avec leurs longs châles de deuil et leurs petites coiffes lisses; les yeux à terre, silencieuses, passant au milieu de ce bruit de vie, comme un avertissement noir. Et là tout près, la mer toujours, la grande nourrice et la grande dévorante de ces générations vigoureuses, s'agitant elle aussi, faisant son bruit, prenant sa part de la fête...

De toutes ces choses ensemble, Gaud recevait l'impression confuse. Excitée et rieuse, avec le cœur serré dans le fond, elle sentait une espèce d'angoisse la prendre, à l'idée que ce pays maintenant était redevenu le sien pour toujours. Sur la place, où il y avait des jeux et des saltimbanques, elle se promenait avec ses amies qui lui nommaient, de droite et de gauche, les jeunes hommes de Paimpol ou de Ploubazlanec. Devant des chanteurs de complaintes, un groupe de ces « Islan-

dais » était arrêté, tournant le dos. Et d'abord, frappée par l'un d'eux qui avait une taille de géant et des épaules presque trop larges, elle avait simplement dit, même avec une nuance de moquerie :

— En voilà un qui est grand!

11 y avait à peu près ceci de sousentendu dans sa |)hrase :

— Pour celle qui l'épousera quel encombrement dans son ménage, un mari de cette carrure !

Lui s'était retourné comme s'il l'eût entendue et, de la tête aux pieds, il l'avait enveloppée d'un regard rapide qui sem- ..j. , ^, blait dire :

— Quelle est celle-ci qui porte la coiffe de Paimpol, et qui est si élégante et que je n'ai jamais vue?

Et puis, ses yeux s'étaient abaissés vite, par politesse, et il avait de nouftjtlWlii'WKlili WiiWIff' W"-^:^ veau paru très A If r.^ ;~ occupé des chan-

"j.^^ r \^ leurs, ne laissant

plus voir de sa tête que les cheveux noirs, qui étaient assez longs et très bouclés derrière, sur le cou.

Ayant demandé sans gêne le nom d'une quantité d'autres, elle n'avait pas osé pour celui-là. Ce beau profil à peine aperçu; ce regard superbe et un peu farouche; ces prunelles brunes légèrement fauves, courant très vite sur l'opale bleuâtre de ses yeux, tout cela l'avait impressionnée et intimidée aussi.

Justement c'était ce « fds Gaos » dont elle avait entendu parler chez les Moan comme d'un grand ami de Sylvestre; le soir de ce même pardon. Sylvestre et lui, marchant bras dessus bras dessous, les avaient croisés, son père et elle, et s'étaient arrêtés pour dire bonjour...

... Ce petit Sylvestre, il était tout de suite redevenu pour elle une espèce 3e frère. Comme des cousins qu'ils étaient, ils avaient continué de se tutoyer; — il est vrai, elle avait hésité d'abord, devant ce grand garçon de dix-sept ans ayant déjà une barbe noire; mais, comme ses bons yeux d'enfant si doux n'avaient guère changé, elle l'avait bientôt assez reconnu

Pêcheur d'Islande.

pour s'imaginer ne l'avoir jamais perdu de vue. Quand il venait à Paimpol, elle le retenait à dîner le soir; cetait sans conséquence, et il mangeait de très bon appétit, étant un peu privé chez lui...

... A vrai dire, ce Yann n'avait pas été très galant pour elle, pendant cette première présentation, — au détour d'une petite rue grise toute jonchée de rameaux verts. Il s'était borné à lui ôter son chapeau, d'un geste presque timide bien que très noble:

La seconde fois qu'ils s'étaient vus, c'était à des noces. Ce fds Gaos avait été désigné pour lui donner le bras. D'abord elle s'était imaginé en être contrariée : défiler dans la rue avec ce garçon, que tout le monde regarderait à cause de sa haute taille, et qui, du reste, ne saurait

puis l'ayant parcourue de son même re gard rapide, il avait détourné les yeux d'un autre côté, paraissant être mécontent de cette rencontre et avoir hâte de passer son chemin.

Une grande brise d'ouest, qui s'était levée pendant la procession, avait semé par terre des rameaux de buis et jeté sur le ciel des tentures gris noir... Gaud, dans sa rêverie de souvenir, revoyait très bien tout cela : cette tombée triste de la nuit sur cette fin de pardon; ces draps blancs piqués de fleurs qui se tordaient au vent le long des murailles; ces groupes tapageurs d' « Islandais », gens de vent et de tempête, qui entraient en chantant dans les auberges, se garant contre la pluie prochaine ; surtout ce grand garçon, planté debout devant elle, détournant la tête, avec un air ennuyé et troublé de l'avoir rencontrée... Quel changement profond s'était fait en elle depuis celte époque!...

Et quelle différence entre le bruit de cette fin de fête et la tranquillité d'à présent! Comme ce même Paimpol était silencieux et vide ce soir, pendant le long crépuscule tiède de mai qui la retenait à sa fenêtre, seule, songeuse et énamourée!...

probablement rien lui dire en route!...

Et puis, il l'intimidait, celui-là, décidément, avec son grand air sauvage.

A l'heure dite, tout le monde étant déjà réuni pour le cortège, ce Yann n'avait point paru. Le temps passait, il ne venait pas, et déjà on parlait de ne point l'attendre. Alors elle s'était aperçue que, pour lui seul, elle avait fait toilette; avec n'importe quel autre de ces jeunes hommes, la fête, le bal, seraient pour eJle manques et sans plaisir...

A la fin il était arrivé, en belle tenue lui aussi, s'excusant sans embarras auprès des parents de la mariée. Voilà : de grands bancs de poissons, qu'on n'attendait pas du tout, avaient été signalés d'Angleterre comme devant passer le soir, un peu au large d'Aurigny ; alors tout ce qu'il y avait de bateaux dans Ploubazlanec avait appareillé en hàle. Un émoi dans les villages,

Pêcheur d'Islande.

les femmes cherchant leurs maris dans les cabarets, les poussant pour les faire courir: se démenant elles-mêmes pour hisser les voiles, aider à la manœuvre, enlin un vrai branle-bas dans le pays... -Au milieu de tout ce monde qui l'entourait, il racontait avec une extrême aisance; avec des gestes à lui, des roulements d'yeux, et un beau sourire qui découvrait ses dents brillantes. Pour exprimer mieux la précipitation des appareillages, il jetait de temps en temps au milieu de ses phrases un certain petit hoii ! prolongé, très drc>le, — qui est un cri de matelot donnant une idée de vitesse et resseml)lant au son llùté du vent. Lui qui parlait avait été ol»ligé île se chercher un remplaçant bien vite et de le faire accepter par le patron de la barque auquel il s'était loué pour la saison d'hiver. De là venait son retard, et, pour n'avoir pas voulu manquer les noces, il allait perdre toute sa part de pèche.

Ces motifs avaient été parfaitement compris par les pécheurs qui lécoutaient et personne n'avait songé à lui en vouloir; — on sait bien, n'est-ce pas, que, dans la vie, tout est plus ou moins dépendant des choses imprévues de la mer, plus ou moins soumis aux changements du temps et aux migrations mystérieuses des poissons. Les autres Islandais qui étaient là regrettaient seulement de n'avoir pas été avertis assez tôt pour profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de cette fortune qui allait passer au large.

Trop tard à présent, tant pis, il n'y avait plus qu'à offrir son bras aux filles. Les violons commençaient dehors leur musicpic, et gaîment on s'était mis en route.

D'abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans portée, comme on en conte pendant les fêtes de mariage aux jeunes filles que l'on connaît peu. Parmi ces couples de la noce, eux seuls étaient des étrangers l'un pour l'autre; ailleurs dans le cortège, ce n était que cousins et cousines, fiancés et fiancées. Des amants, il y en avait bien quelques i)aires aussi; car, dans ce pays de Paimpol, on va très loin en amour, à l'époque de la rentrée d'Islande: (Seulement on a le cœur honnête, et r»n s'épouse après.)

Mais le soir, pendant qu'on dansait, la causerie étant revenue entre eux deux sur ce grand passage de poissons, il lui avait

dit brusquement, la regardant dans les yeux en i)lein, cette chose inattendue :

— 11 n'y a (|ue vous dans Paimpol, — et même dans le monde, — pour m'avoir fait manquer cet appareillage; non, sûr que pour aucune autre, je ne me serais dérangé de ma pêche, mademoiselle Gaud...

Etonnée d'abord que ce pêcheur osât lui parler ainsi, à elle qui était venue à ce bal un peu comme une reine, et puis charmée délicieusement, elle avait fini par répondre :

— Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-même je préfère êtr(> avec vous qu'avec aucun autre.

C'avait été tout. Mais, à partir de ce moment jusqu'à la lin des danses, ils s'étaient mis à se parler d'une façon différente, à voix plus basse et plus douce...

On dansait à la viello, au violon, les mêmes couples presque toujours ensemble. Quand lui venai't la reprendre, après avoir par convenance dansé avec quelque autre, ils échangeaient un sourire d'amis cjui se retrouvent et continuaient leur conversation d'avant qui était très intime. Naïvement, Yann racontait sa vie de pêcheur, ser faLigues, ses salaires, les difficultés d'autrefois chez ses parents, quand il avait fallu élever les quatorze petits Gaos dont il était le frère aîné. — A présent ils étaient tirés de la peine, surtout à cause d'une épave que leur père avait rencontrée en Manche, et dont la vente leur avait rapporté dix mille francs, part faite à l'État; cela avait permis de construire un premier étage au-dessus de leur maison, — laquelle était à la pointe du pays de Ploubazlanec, tout au bout des terres, au hameau de Pors-Even, dominant la Manche, avec une vue très belle.

— C'était dur, disait -il, ce métier d'Islande : partir comme ça dès le mois de février, pour un tel pays, où il fait si froid et si sombre, avec une mer si mauvaise...

... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait comme chose d'hier, la repassait lentement dans sa mémoire, en regardant la nuit de mai tomber sur Paimpol. S'il n'avait pas eu des idées de mariage, pourquoi lui aurait-il appris tous ces détails d'existence, cju'elle avait écoutés un peu comme fiancée; il n'avait pourtant pas l'air d'un garçon banal aimant à communiquer ses affaires à tout le monde...

Pêcheur d'Islande.

-^ ... Le métier est assez bon tout de même, avait-il dit, et pour moi je n'en changerais toujours pas. Des années, cest huit cents francs; d'autres fois douze cents, que l'on me donne au retour et que je porte à notre mère.

— Oue vous portez à votre mère, monsieur Yann?

— Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c'est l'habitude comme ça, mademoiselle Gaud. (11 disait cela comme une chose

bien due et toute natu- !

relie.) Ainsi, moi, vous ne croiriez pas, je n'ai presque jamais d'argent. Le d i m a n c h e , c'est notre mère qui m'en donne un peu quand je viens à Paimpol. Pour tout c'est la même chose. Amsi cette année notre père m'a fait faire ces habits

neufs que je porte, sans quoi je n'aurais jamais voulu venir aux noces : oh ! non sûr, je ne serais pas venu vous donner le bras avec mes habits de l'an dernier...

Pour elle, accoutumée à voir des Parisiens, ils n'étaient peut-être pas très élégants, ces habits neufs d'Yann, cette veste très courte, ouverte sur un gilet d'une forme un peu ancienne; mais le torse qui se moulait dessous était irréprochablement beau, et alors le danseur avait grand air tout de même.

En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois qu'il avait dit quelque chose, pour voir ce qu'elle en pensait. Et comme son regard restait bon et honnête, tandis qu'il racontait tout cela pour qu'elle fût bien prévenue qu'il n'était pas riche!

Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en face; répondant très peu de chose, mais écoutant avec toute son âme, toujours plus étonnée et attirée vers lui. Quel mélange il était, de rudesse sauvage et d'enfantillage câlin ! Sa voix grave,

qui avec d'autres était brusque et décidée, devenait, quand il lui parlait, de plus en plus fraîche et caressante; pour elle seule, il savait la faire vibrer avec une extrême douceur, comme une musique voilée d'instruments à cordes.

Et quelle chose singulière et inattendue, ce grand garçon avec ses allures désinvoltes, son aspect terrible, toujours traité chez lui en petit enfant et trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les

VOJ::::'s»

aventures, tous les dangers, et conservant pour ses parents cette soumission respectueuse, absolue.

Elle le comparait avec d'autres, avec trois ou quatre freluquets de Paris, commis, écrivassiers ou je ne sais quoi, qui l'avaient poursuivie de leurs adorations, pour son argent. Et celui-ci lui semblait être ce qu'elle avait connu de meilleur, en même temps qu'il était le plus beau.

Pour se mettre davantage à sa portée, elle avait raconté que, chez elle aussi, on ne s'était pas toujours trouvé à l'aise comme à présent; que son père avait commencé par être pêcheur d'Islande, et gardait beaucoup d'estime pour les Islandais ; qu'elle-même se rappelait avoir couru pieds nus, étant toute petite, — sur la grève, — après la mort de sa pauvre mère...

... Oh! cette nuit de bal, la nuit délicieuse, décisive et unique dans sa vie, — elle était déjà presque lointaine, puisqu'elle datait de décembre et qu'on était

Pêcheur d'Islande.

en mai. Tous les beaux danseurs d'alors péchaient à présent là-bas, épars sur la nier d'Islande — y voyaid clair, au pâle soleil, dans leur solitude immense, tandis que l'obscurité se faisait tranquillement sur la terre bretonne.

Gaud restait à sa fenêtre. La place de Paimpol, presque fermée de tous côtés par des maisons antiques, devenait de plus en plus triste avec la nuit; on n'entendait guère de bruit nulle part. Au-dessus des maisons, le vide encore lumineux du ciel semblait se creuser, s'élever, se séparer davantage des choses terrestres, — qui maintenant, à cette heure crépusculaire, se tenaient toutes en une seule découpure noire de pignons et de vieux toits. De temps en temps une porte se fermait, ou une fenêtre; quelque ancien marin, à la démarche roulante, sortait d'un cabaret, s'en allait par les petites rues sombres: ou bien quelques tilles attardées rentraient de la promenade avec des bouquets de Heurs de mai. Une, qui connaissait Gaud, en lui disant bonsoir, leva bien haut vers elle au bout de son bras une gerbe d'aubépine comme pour la lui faire sentir; on voyait encore un peu dans l'obscurité transparente ces légères touffes de fleurettes blanches. Il y avait du reste une autre odeur douce qui était montée des jardins et des cours, celle des chèvrefeuiUes fleuris sur le granit des murs, — et aussi une vague senteur de) goémon, venue du port. Les dernières "chauvessouris glissaient dans l'air, d'un vol silencieux, comme les bêtes des rêves.

Gaud avait passé bien des soirées à cette fenêtre, regardant cette place mélancolique, songeant aux Islandais qui étaient partis, et toujours à ce même bal...

... Il faisait très chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de têtes de valseurs commençaient à tourner. Elle se le rappelait, lui, dansant avec d'autres, des filles ou des femmes dont il avait dû être plus ou moins l'amant; elle se rappelait sa condescendance dédaigneuse pour répondre à leurs appels... Comme il était différent avec celles-là!...

Il était un charmant danseur, droit comme un chêne de futaie, et tournant avec une grâce à la fois légère et noble, la tête rejetée en arrière. Ses cheveux bruns, qui étaient en boucles, retombaient un peu sur son front et remuaient au vent des danses; Gaud, qui était assez grande.

en sentait le frôlement sur sa coiffe, (luand il se penchait vers elle pour mieux la tenir pendant les valses ra{)ides.

De temps en tem|)s, il lui montrait d'un signe sa petite sœur Marie et Sylvestre, les deux fiancés, qui dansaient ensemble. 11 riait, d'un air très bon, en les voyant tous deux si jeunes, si réservés l'un près de l'autre, se faisant des révérences, prenant des figures timides pour se dire bien bas des choses sans doute très aimables. Il n'aurait pas permis qu'il en tut autrement, bien sûr; mais c'est égal, il s'amusait, lui, coureur et entreprenant qu'il était devenu, de les trouver si naïfs; il échangeait alors avec Gaud des sourires d'intelligence intime qui disaient : « Comme ils sont gentils et drôles à regarder, nos deux petits frères !... »

On s'embrassait beaucoup à la fin de la nuit : baisers de cousins, baisers de fiancés, baisers d'amants, qui conservaient malgré tout un bon air franc et honnête, là, à pleine bouche, et devant tout le monde. Lui ne l'avait pas embrassée, bien entendu; on ne se permettait pas cela avec la fille de M. Mével; peut-être seulement la serrait-il un peu plus contre sa poitrine, pendant ces valses de la fin, et elle, confiante, ne résistait pas, s'appuyait au contraire, s'étant donnée de toute son âme. Dans ce vertige subit, profond, délicieux, qui l'entraînait tout entière vers lui, ses sens de vingt ans étaient bien pour quelque chose, mais c'était son cœur qui avait commencé le mouvement.

— Avez-vous vu cette effrontée, comme elle le regarde? disaient deux ou trois belles filles, aux yeux chastement baissés sous des cils blonds ou noirs, et qui avaient parmi les danseurs un amant pour le moins ou bien deux. En effet elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette excuse, c'est qu'il était le premier, l'unique des jeunes hommes à qui elle eût jamais fait attention dans sa vie.

En se quittant le matin, quand tout le monde était parti à la débandade, au petit jour glacé, ils s'étaient dit adieu d'une façon à part, comme deux promis qui vont se retrouver le lendemain. Et alors, pour rentrer, elle avait traversé cette même place avec son père, nullement fatiguée, se sentant alerte et joyeuse, ravie de respirer, aimant cette brume gelée du dehors et cette aube triste, trouvant tout exquis et tout suave.

... La nuit de mai était tombée depuis longtemps; les fenêtres s'étaient toutes peu à peu fermées^^aj^ec de petits grincements de leurs(ferTuresJ)Gaud restait toujours là, laissant la sienne ouverte. Les rares derniers passants, qui distinguaient dans le noir la forme blanche de sa coiffe, devaient dire : « Voilà une fille, qui, pour sûr, rêve à son galant. » Et c'était vrai, qu'elle y rêvait, — avec une envie de pleurer par exemple; ses petites dents blanches mordaient ses lèvres, défaisaient constamment ce pli qui soulignait en bas le contour de sa bouche fraîche. Et ses yeux restaient fixes dans l'obscurité, ne regardant rien des choses réelles...

... Mais, après ce bal, pourquoi n'étaitil pas revenu? Quel changement en lui?

Rencontré par hasard, il avait l'air de la fuir, en détournant ses yeux dont les mouvements étaient toujours si rapides.

Souvent elle en avait causé avec Sylvestre, qui ne comprenait pas non plus :

— C'est pourtant bien avec celui-là que tu devrais te marier, Gaud, disait-il, si ton père le permettait, car tu n'en trouverais pas dans le pays un autre qui le vaille. D'abord je te dirai qu'il est très sage, sans en avoir l'air; c'est fort rare quand il se grise. 11 fait bien un peu son têtu quelquefois, mais dans le fond il est tout à fait doux. Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un marin! à chaque saison de pêche les capitaines se disputent pour l'avoir...

La permission de son père, elle était bien sûre de l'obtenir, car jamais elle n'avait été contrariée dans ses volontés. Cela lui était donc bien égal qu'il ne fût pas riche. D'abord, un marin comme ça, il suffirait d'un peu d'argent d'avance j)our lui faire suivre six mois les cours de icabotage^^et il deviendrait un capitaine à qui tous les armateurs voudraient confier des navires.

Cela lui était égal aussi qu'il fût un peu un géant; être trop fort, ça peut devenir un défaut chez une femme, mais pour un homme cela ne nuit pas du tout à la beauté.

Par ailleurs elle s'était informée, sans en avoir l'air, auprès des filles du pays ^ui savaient toutes les histoires d'amour : on ne lui connaissait point d'engagements ; sans paraître tenir à l'une plus qu'à l'autre, il allait de droite et de gauche, à Lézar-

drieux aussi bien qu'à Paimpol, auprès des belles qui avaient envie de lui.

Un soir de dimanche, très tard, elle l'avait vu passer sous ses fenêtres, reconduisant et serrant de près une certaine Jeannie Caroff, qui était jolie assurément, mais dont la réputation était fort mauvaise. Cela, par exemple, lui avait fait un mal cruel.

On lui avait assuré aussi qu'il était très emporté; qu'étant gris, un soir, dans un certain café de Paimpol où les Islandais font leurs fêtes, il avait lancé une grosse table en marbre au travers d'une porte qu'on ne voulait pas lui ouvrir...

Tout cela, elle le lui pardonnait : on sait bien comment sont les marins, quelquefois, quand ça les prend... Mais, s'il avait le cœur bon, pourquoi était-il venu la chercher, elle qui ne songeait à rien, pour la quitter après; quel besoin avait-il eu de la regarder toute une nuit, avec ce beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette voix douce pour lui faire des confidences comme à une fiancée? A présent elle était incapable de s'attacher à un autre et de changer. Dans ce même pays, autrefois, quand elle était tout à fait une enfant, on avait coutume de lui dire pour la gronder qu'elle était une mauvaise petite, entêtée dans ses idées comme aucune autre; cela lui était resté. Belle demoiselle à présent, un peu sérieuse et hautaine d'allures, que personne n'avait façonnée, elle demeurait dans le fond toute pareille.

Après ce bal, l'hiver dernier s'était passé dans cette attente de le revoir, et il n'était même pas venu lui dire adieu avant le départ d'Islande. Maintenant qu'il n'était plus là, rien n'existait pour elle; le temps ralenti semblait se traîner — jusqu'à ce retour d'automne pour lequel elle avait formé ses projets d'en avoir le cœur net et d'en finir...

. . . Onze heures à l'horloge de la mairie, — avec cette sonorité particulière que les cloches prennent pendant les nuits tranquilles des printemps.

A Paimpol, onze heures, c'est très tard; alors Gaud ferma sa fenêtre et alluma sa lampe pour se coucher...

Chez ce Yann, peut-être bien était-ce seulement de la sauvagerie; ou, comme lui aussi était fier, était-ce la peur d'être refusé, la croyant trop riche?... Elle avait déjà voulu le lui demander elle-même tout simplement; mais c'était Sylvestre qui

Pêcheur d'Islande.

avait trouvé que ça ne pouvait pas se faire, que ce ne serait pas très bien pour une jeune lille de paraître si hardie. l)ans Paiuipol, on critiquait déjà son air et sa toilette...

... Liie enlevait ses vêtements avec la lenteur distraite d'une lille qui rêve : d'abord sa coilVe de mousseline, puis sa robe élégante, ajustée à la mode des villes, qu'elle jeta au hasard sur une chaise.

Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les gens, par sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois libre, devint plus parfaite; n'étant plus comprimée, ni trop amincie par le l)as, elle reprit ses lignes naturelles , qui ; '

étaient pleines et douces comme celle des statues en marbre; ses mouvements en changeaient les aspects, et chacune de ses poses était e.xquise à regarder.

La petite lampe, qui brûlait seule à celte heure avancée, éclairait avec un peu de mystère ses épaules et sa poitrine, sa forme admirable qu'aucun œil n'avait jamais regardée et qui allait sans doute être perdue pour tous, se dessécher sans être jamais vue, puisque ce Vann ne la voulait pas pour lui...

Elle se savait jolie de figure, mais elle était bien inconsciente de la beauté de son corps. Du reste, dans cette région de la Bretagne, chez les filles des pêcheu rs islandais, c'est presque de race, cette beauté-là; on ne la remarque plus guère, et même les moins sagesd'entre elles, au lieu d'en faire parade, auraient une pudeur à la laisser voir. Non, ce sont les raffinés des villes qui attachent tant d'importance à ces choses pour les mouler ou les peindre...

Elle se mit à défaire les espèces de colimaçons en cheveu.xqni étaienlenroulés au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tombèrent sur son dos comme dcu.K serpents très lourds. Elle les retroussa en couronne sur le haut de sa tète, — ce qui était commode pour dormir; — alors, avec son profil droit, elle ressemblait à une vierge romaine.

Cependant ses bras restaient relevés, et, en mordant toujours sa lèvre, elle continuait de remuer dans ses doigts les tresses blondes, — comme un enfant qui tournuMite un jouet quelconque en pensant à autre chose; après, les laissant encore retomber, elle se mit très vite à les défaire pour s'amuser, pour les étendre; bientôt elle en fut couverte jusqu'aux reins, ayant l'air de quelque druidesse de forêt.

Et puis, le sommeil étant venu tout de même, malgré l'amour et malgré l'envie de pleurer, elle se jeta bruscpicmeut dans son lit, en se cachant la figure dans cette masse soyeuse de ses cheveux, qui était déployée à présent comme un voile...

Dans sa chaumière de Ploubazlanec, la grand'mère Moan, qui était, elle, sur l'autre versant plus noir de la vie, avait fini aussi par s'endormir, du sommeil glacé des vieillards, en songeant à son petit-fils et à la mort.

Et, à cette même heure, à bord de la Marie, — sur la mer Boréale cpù était ce soir-là très remuante — Yann et Sylvestre, les deux désirés, se chantaient des chansons, tout en faisant gaîment leur pêche à la lumière sans fin du jour...

Environ un mois plus tard. — En juin.

Autour de l'Islande, il fait cette sorte de temps rare que les matelots appellent le calme blanc; c'est-à-dire cpie rien ne bougeait dans l'air, comme si toutes les brises étaient épuisées, finies.

Le ciel s'était couvert d'un grand voile blanchâtre, qui s'assombrissait par le bas, vers l'horizon, passait aux gris plombés, aux nuances t(;rnes de l'étain. Et là-dessous, les eaux inertes jetaient un éclat pâle, qui fatiguait les yeux et qui donnait froid.

Cette fois-là, c'étaient des moires, rien que des moires changeantes qui jouaient

sur la mer; des cernes très légers, comme on en ferait en soufflant contz'e un miroir. Toute l'étendue luisante semblait couverte d'un réseau de dessins vagues qui s'enlaçaient et se déformaient; très vite effacés, très fugitifs.

Éternel soir ou éternel matin, il était impossible de dire : un soleil qui n'indiquait plus aucune heure, restait là toujours, pour présider à ce resplendissement de choses mortes, il n'était lui-même qu'un autre cerne, presque sans contours, agrandi jusqu'à l'immense par un halo trouble.

Yann et Sylvestre, en péchant à côté l'un de l'autre, chantaient : Jean-François de Nantes, la chanson qui ne finit plus, — s'amusant de sa monotonie même et se regardant du coin de l'œil pour rire de l'espèce de drôlerie enfantine avec laquelle ils reprenaient perpétuellement les couplets, en tâchant d'y mettre un entrain nouveau à chaque fois. Leurs joues étaient roses sous la grande fraîcheur salée; cet air qu'ils respiraient était vivifiant cl vierge; ils en prenaient plein leur poitrine, à la source même de toute vigueur et de toute existence.

Et pourtant, autour d'eux, c'étaient des aspects de non-vie, de monde fini ou pas encore créé; la lumière n'avait aucune chaleur; les choses se tenaient immobiles et comme refroidies à jamais, sous le regard de cette espèce de grand œil spectral qui était le soleil.

La Marie projetait sur l'étendue une ombre qui était très longue comme le soir, et qui paraissait verte, au milieu de ces surfaces polies reflétant les blancheurs du ciel ; alors, dans toute celte partie ombrée qui ne miroitait pas, on pouvait distinguer par transparence ce qui se passait sous l'eau : des poissons innombrables, des myriades et des myriades, tous pareils, glissant doucement dans la même direction, comme ayant un but dans leur perpétuel voyage. C'étaient les morues cjui exécutaient leurs évolutions d'ensemble, toutes en long dans le même sens, bien parallèles, faisant un effet de hachures grises, et sans cesse agitées d'un tremblement rapide, qui donnait un air de fluidité à cet amas de vies silencieuses. Quelquefois, avec un coup de queue brusque, toutes se retournaient en même temps, montrant le brillant de leur ventre argenté ; et puis le même coup de queue, le même

retournement, se propageait dans le banc tout entier par ondulations lentes, comme si des milliers de lames de métal eussent jeté, entre deux eaux, chacune un petit éclair.

Le soleil, déjà très bas, s'abaissait encore; donc c'était le soir décidément. A mesure qu'il descendait dans les zones couleur de plomb qui avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se dessinait plus net, plus réel. On pouvait le fixer avec les yeux, comme on fait pour la lune.

Il éclairait pourtant; mais on eût dit qu'il n'était pas du tout loin dans l'espace; il semblait qu'en allant, avec un navire, seulement jusqu'au bout de l'horizon, on eût rencontré là ce gros ballon triste, flottant dans l'air à quelques mètres audessus des eaux.

La pêche allait assez vile; en regardant dans l'eau reposée, on voyait très bien la chose se faire : les morues venir mordre, d'un mouvement glouton; ensuite se secouer un peu, se sentant piquées, comme pour mieux se faire accrocher le museau. Et, de minute en minute, vite, à deux mains, les pêcheurs rentraient leur ligne,

— rejetant la bête à qui devait l'éventrer et l'aplatir.

La flottille des Paimpolais était éparse sur ce miroir tranquille, animant ce désert. Çà et là, paraissaient les petites voiles lointaines, déployées pour la forme puisque rien ne soufflait, et très blanches, se découpant en clair sur les grisailles des horizons.

Ce jour-là, c'avait l'air d'un métier si calme, si facile, celui de pêcheur d'Islande ;

— un métier de demoiselle...

Jean-François de Nantes; Jean-François.

Jean-François!

Ils chantaient, les deux grands enfants.

Et Yann s'occupait bien peu d'être si beau et d'avoir la mine si noble. D'ailleurs, enfant seulement avec Sylvestre, ne chantant et ne jouant jamais qu'avec celui-là ; renfermé au contraire avec les autres, et plutôt fier et sombre; — très doux pourtant quand on avait besoin de lui; toujours bon et serviable quand on ne l'irritait pas.

Eux chantaient cette chanson-là; les

Pêcheur d'Islande."

deux autres, à quelques pas plus loin, chantaient autre ctiose, une autre mélopée faite aussi de somnolence, de santé et de vague mélancolie.

On ne s'ennuyait pas et le temps passait.

En bas. dans la cabine, il y avait toujours du feu, couvant au fond du fourneau de fer, et le couvercle de Técontille était maintenu fermé pour procurer des illusions lie nuit à ceux qui avaient besoin de sommeil. 11 leur fallait très peu d'air pour dormir, et les gens moins robustes, élevés dans les villes, en eussent désiré davantage. Mais, quand la poitrine profonde s'est gonflée tout le jour à mémo l'atmosphère infinie , elle s'endort elle aussi, après, et ne remue presque plus: alors on peut se tapir dans n'importe quel petit trou comme font les bêtes.

On se couchait après le quart, par fantaisie, à des moments quelconques, les heures n'important plus dans cette clarté continuelle. Kt c'étaient toujours de bons sommes, sans agitations, sans rêves, qui reposaient de tout.

Quand par hasard l'idée était aux femmes, cela par exemple agitait les dormeurs : en se disant que dans six semaines la pèche allait finir, et qu'ils en posséderaient bientôt des nouvelles, ou des anciennes déjà aimées, ils rouvraient tout grands leurs yeux.

Mais cela venait rarement ; ou bien alors on y songeait plutôt à la manière honnête : on se rappelait les épouses , les fiancées, les sœurs, les parentes... Avec l'habitude de la continence, les sens aussi s'endorment — pendant des périodes bien longues...

Jean-François de Nantes; Jean-François, Jean-François!

... Ils regardaient à présent, au fond de leur horizon gris, quelque chose d'imperceptible. Une petite fumée, montant des eaux comme une queue microsco pique, d'un autre gris, un tout petit peu plus foncé que celui du ciel. Avec leurs yeux exercés à sonder les profondeurs, ils l'avaient vite aperçue :

— Un vapeur, là-bas!

— J'ai idée, dit le capitaine en regardant bien, j'ai idée que c'est un vapeur de l'État, — le croiseur qui vient faire sa ronde...

Cette vague fumée apportaitaux pécheurs des nouvelles de France et, entre autres, certaine lettre de vieille grand'mère, écrite [lar une main de belle jeune fille.

Il se rapprocha lentement; bientôt on vit sa cocpie noire, — c'était bien le croiseur, qui venait faire un tour dans ces fiords de l'ouest.

En même temps, une légère brise qui s'était levée, piquante à respirer, commençait à marbrer i)ar endroits la surface des eaux mortes ; elle traçait sur le luisant miroir des dessins d'un bleu vert, qui s'allongeaient en traînées, s'étendaient comme des éventails, ou se ramifiaient en forme de" madrépores; cela se faisait très vite avec un bruissement , c'était comme un signe de réveil présageant la fin de celte torpeur immense. Et le ciel, débarrassé de son voile, devenait clair; les vapeurs, retombées sur l'horizon, s'y tassaient en amoncellements d'ouates grises, formant comme des murailles molles autour de la mer. Les deux glaces sans fin entre lesquelles les pêcheurs étaient — celle d'en haut et celle d'en bas — reprenaient leur transparence profonde, comme si on eût essuyé les buées qui les avaient ternies. Le temps changeait, mais d'une façon rapide qui n'était pas bonne.

iÉt, d(^ dilTérents points de la mer, de différents côtés de l'étendue , arrivaient des navires pêcheurs : tous ceux de France qui rôdaient dans ces parages, des Bretons, des Normands, des Boulonnais ou des Dunkerquois. Comme des oiseaux qui rallient à un rappel, ils se rassemblaient à la suite de ce croiseur ; il en sortait même des coins vides de l'horizon , et leurs petites ailes grisâtres apparaissaient partout. Ils peuplaient tout à fait le pâle désert. ^

Plus de lente dérive, ils avaient tendu leurs voiles à la fraîche brise nouvelle et se donnaient de la vitesse pour s'approcher.

L'Islande, assez lointaine, était apparue aussi, avec un air de vouloir s'approcher comme eux; elle montrait de plus en plus nettement ses grandes montagnes de pierres nues, — qui n'ont jamais été éclairées que par côté , par en dessous et comme à regret. Elle se continuait môme par une autre Islande de couleur semblable qui s'accentuait peu à peu; — mais qui était chimérique, celle-ci, et dont les montagnes plus gigantesques n'étaient qu'une condensation de vapeurs. Et le

Pêcheur d'Islande.

soleil, toujours bas et traînant, incapable de monter au-dessus des choses, se voyait à travers cette illusion d'île, tellement, qu'il paraissait posé devant et que c'était pour les yeux un aspect incompréhensible. Il n'avait plus de halo, et son disque rond ayant repris des contours très accusés, il semblait plutôt quelque pauvre planète jaune, mourante, qui se serait arrêtée là, indécise, au milieu d'un chaos..,

Le croiseur, qui avait stoppé, était entouré maintenant de la pléiade des Islandais. De tous ces navires se détachaient des barques, en coquille de noix, lui amenant à bord des hommes rudes aux longues barbes, dans des accoutrements assez sauvages.

Ils avaient tous quelque chose à de mander, un peu comme les enfants, des remèdes pour des petites blessures, des réparations, des vivres, des lettres.

D'autres venaient de la part de leurs capitaines se faire mettre aux fers, pour quelque mutinerie à expier; ayant tous été au service de l'État, ils trouvaient la chose bien naturelle. Et quand le fauxpont étroit du croiseur fut encombré par quatre ou cinq de ces grands garçons étendus la boucle au pied, le vieux maître qui les avait cadenassés leur dit : « Couche-toi de travers, donc, mes fds, qu'on puisse passer, » ce qu'ils firent docilement, avec un sourire.

Il y avait beaucoup de lettres cette fois, pour ces Islandais. Entre autres, deux pour la Marie, capitaine Guermeur, l'une à monsieur Gaos, Yann, la seconde à monsieur

Moan, Sylvestre {ceWe-ci arrivée par le Danemark à Reickavick, où le croiseur l'avait prise).

Le vaguemestre, puisant dans son sac en toile à voile, leur faisait la distribution, ayant quelque peine souvent à lire les adi'esses qui n'étaient pas toutes mises par des mains très habiles.

OEt le commandant disait :

— Dépêchez-vous , dépêchez-vous, le baromètre baisse.

Il s'ennuyait un peu de voir toutes ces

petites coquilles de noix amenées à la mer, et tant de pêcheurs assemblés dans cette région peu sûre.

Yann et Sylvestre avaient l'habitude de lire leurs lettres ensemble.

Cette fois, ce fut au soleil de minuit, qui les éclairait du haut de l'horizon toujours avec son même aspect d'astre mort.

Assis tous deux à l'écart, dans un coin du pont, les bras enlacés et se tenant par les épaules, ils lisaient très lentement, comme pour se mieux pénétrer des choses du pays qui leur étaient dites.

— Dans la lettre d'Yann, Sylvestre trouva des nouvelles de Marie Gaos, sa petite fiancée; dans celle de Sylvestre, Yann lut les histoires drôles de la vieille grand'mère Yvonne, qui n'avait pas sa pareille

Pêcheur d'Islande.

pour amuser les absents; et puis le dernier alinéa qui le concernait : « Le bonjour de ma part au Ris Gaos ».

Et. les lettres finies de lire, Sylvestre Unaidement montrait la sienne à son grand ami. pour essayer de lui faire apprécier la main qui l'avait tracée :

— Regarde, c'est une très belle écriture. n'est-ce pas. Yann?

Mais Yann qui savait très bien quelle élait cette main de jeune lille. détourna la tète en secouant ses épaules, comme pour dire qu'on l'ennuyait à la lin avec cette Gaud.

Alors Sylvestre replia soigneusement le

pauvre petit papier dédaigné, le remit dans son enveloppe et le serra dans son tricot contre sa poitrine, se disant tout triste :

— Bien sûr, ils ne se marieront jamais... Mais qu'est-ce qu'il peut avoir comme ça contre elle?...

... -Minuit sonne à la cloche du croiseur. Et ils restaient toujours là. assis, songeant au pays, aux absenis. à mille choses, dans un rêve...

A ce moment, l'éternel soleil, qui avait un peu trempé son bord dans les eaux, recommença à monter lentement.

Et ce fut le matin...

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