‹ Pêcheurs d'IslandeChapitre 3 sur 12 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

... Il avait aussi cliangé d'aspect et de couleur, le soleil d'Islande, et il ouvrait cette nouvelle journée par un matin sinistre. Tout à fait dégagé de son voile, il avait pris de grands rayons, qui traversaient le ciel comme des jets, annonçant le mauvais temps prochain.

Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir. La brise soul'flait sur ce conciliabule de bateaux, comme éprouvant le besoin de l'éparpiller, d'en débarrasser la mer; et ils commençaient à se disperser, à fuir comme une armée en déroule, — rien que devant cette menace écrite en l'air, à laquelle on ne pouvait plus se tromper.

Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les hommes et les navires.

Les lames, encore petites, se mettaient à courir les unes après les autres, à se grouper; elles s'étaient marj^rées d'abord d'une écume blanche cfui s'étalait dessus en bavures; ensuite, avec un grésillement, il en sortait des fumées; on eût dit que ça cuisait, que ça brûlait; — et le bruit aigre de tout cela augmentait de minute en minute.

On ne pensait plus à la pèche, mais à la manœuvre seulement. Les lignes étaient depuis longtemps rentrées. Ils se hâtaient tous de s'en aller, — les uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter d'arriver à temps ; d'autres, préférant dépasser la pointe sud d'Islande, trouvant plus sûr de prendre le large et d'avoir devant eux de l'espace libre pour filer vent arrière. Ils se voyaient encore un peu les uns les autres; çà et là, dans les creux de lames, des voiles surgissaient, pauvres petites choses mouillées, fatiguées, fuyantes, — mais tenant debout tout de même comme ces jouets d'enfant en moelle de sureau que l'on couche en soufflant dessus, et qui toujours se redressent.

La grande panne de nuages, qui s'était condensée à l'horizon de l'ouest avec un aspect d'île, se défaisait maintenant parle haut, et les lambeaux couraient dans le ciel.

Elle semblait inépuisable, cette panne : le vent retendait, l'allongeait, l'élirait, en faisait sortir indéfiniment des rideaux obscurs, qu'il déployait dans le clair ciel jaune, devenu d'une lividité froide et profonde.

Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute chose.

Le croiseur était parti vers les abris d'Islande; les pêcheurs restaient seuls sur cette mer remuée qui prenait un air mauvais et une teinte affreuse. Ils se pressaient, pour leurs dispositions de gros temps.

Entre eux les distances augmentaient; ils allaient se perdre de vue.

Les lames, frisées en volutes, continuaient de se courir après, de se réunir, de s'agripper les unes les autres pour devenir toujours plus hautes, et, entre elles, les vides se creusaient.

En quelques heures, tout était labouré, bouleversé dans cette région la veille si calme, et, au lieu du silence d'avant on était assourdi de bruit. Changement à vue que toute cette agitation d'à présent, inconsciente, inutile, qui s'était faite si vite. Dans quel but tout cela?... Quel mystère de destruction aveugle!...

Les nuages achevaient de se déplier en l'air, venant toujours de l'ouest, se superposant, empressés, rapides, obscurcissant tout. Quelques déchirures jaunes restaient seules, par lesquelles le soleil envoyait d'en bas ses derniers rayons en gerbes. Et l'eau, verdâtre maintenant, était de plus en plus zébrée de baves blanches.

A midi, la Marie avait tout à fait pris son allure de mauvais temps; ses écoutilles fermées et ses voiles réduites, elle bondissait souple et légère; — au miheu du désarroi qui commençait, elle avait un air de jouer comme font les gros marsouins que les tempêtes amusent. N'ayant plus que la misaine elle fuyait devant le temps, suivant l'expression de marine qui désigne cette allure-là.

En haut, c'était devenu entièrement sombre, une voûte fermée, écrasante, — avec quelques charbonnages plus noirs étendus dessus en taches informes, cela

Pêcheur d'Islande.

semblait presque un dùnie immobile, et il fallait regarder bien pour comprendre que c'était au contraire en plein vertige de mouvement : grandes nappes grises, se dépéchant de passer, et sans cesse rejiiplacées par d'autres qui venaient du fond de l'horizon, tentures de ténèbres, se dévidant comme d'un rouleau sans fin...

Elle fuyait devant le temps, la Marie, fuyait, toujours plus vile; et le temps fuyait, aussi — devant je ne sais quoi de mystérieux et de terrible. La brise, la mer, la Marie, les nuages, tout était pris d'un même aiïolement de fuite et de vitesse dans le même sens. Ce qui détalait le plus vite, c'était le vent ; puis les grosses levées de houle, plus lourdes, plus lentes, courant après lui; puis la Marie entraînée dans ce mouvement de tout. Les lames la poursuivaient, avec leurs crêtes blè^iies qui se roulaient dans une perpétuelle chute, et elle, — toujours rattrapée, toujours dépassée, — leur échappait tout de même, au moyen d'un sillage habile qu'elle se faisait derrière, d'un remous où leur fureur se brisait.

Et dans cette allure de fuite, ce qu'on éprouvait surtout, c'était une illusion de légèreté; sans aucune peine ni effort, on se sentait bondir. Quand la Marie montait sur ces lames, c'était sans secousse comme si le vent l'eût enlevée; et sa redescente après était comme une glissade, faisant éprouver ce tressaillement du ventre qu'on a dans les chutes simulées des « chars russes » ou dans celles imaginaires des rêves. Elle glissait comme à reculons, la montagne fuyante se dérobant sous elle pour continuer de courir, et alors elle était replongée dans un de ces grands creux qui couraient aussi ; sans se meurtrir, elle en touchait le fond horrible, dans un éclaboussement d'eau qui ne la mouillait même pas, mais qui fuyait comme tout le reste; qui fuyait et s'évanouissait en avant comme de la fumée, comme rien...

Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et après chaque lame passée, on regardait derrière soi arriver l'autre; l'autre encore plus grande, qui se dressait toute verte par transparence; qui se dépêchait d'approcher, avec les contournements furieux, des volutes prêtes à se refermer, un air de dire : « Attends que je t'attrape, et je t'engouffre... »

... Mais non : elle vous soulevait seulement, comme d'un haussement d'épaule on enlèverait une plume; et, presque doucement, on la sentait passer sous soi, avec son écume bruissante, son fracas de cascade.

Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait toujours. Ces lames se succédaient, plus énormes, en longues chaînes de montagnes dont les vallées comment^aient à faire peur. Et toute cette folie de mouvement s'accélérait, sous un ciel de jjIus en plus sombre, au milieu d'un bruit \)\us, immense.

C'était bien du très gros temps, et il fallait veiller. Mais, tant qu'on a devant soi de l'espace libre, de l'espace pour courir! Et puis, justement la Marie, cette année-là, avait passé sa saison dans la partie la plus occidentale des pêcheries d'Islande; alors toute cette fuite dans l'Est était autant de bonne route faite pour le retour.

Yann et Sylvestre étaient à la barre, attachés par la ceinture. Ils chantaient encore la chanson de Jean-François de Nantes; grisés de mouvement et de vitesse ils chantaient à pleine voix, riant de ne plus s'entendre au milieu de tout ce déchaînement de bruits, s'amusant à tourner la tête pour chanter contre le vent et perdre haleine..

— Eh ben! les enfants, ça sent-il le renfermé, là-haut? leur demandait Guermeur, passant sa figure barbue par l'écoutille entre-bâillée, comme un diable prêta sortir de sa boîte.

Oh! non, ça ne sentait pas le renfermé, pour sur.

Ils n'avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est maniable, ayant confiance dans la solidité de leur bateau, dans la force de leurs bras. Et aussi dans la protection de cette Vierge de faïence qui, depuis quarante années de voyages en Islande, avait dansé tant de fois c^tte mauvaise danse-là toujours souriante entre ses bouquets de fausses fleurs...

Jean-François de Nantes; Jean-Fran(,-ois, Jean-François!

En général, on ne voyait pas loin autour de soi; à quelques centaines de mètres, tout paraissait finir en espèces d'épouvantes vagues, en crêtes blêmes qui se

Pêcheur d'Islande.

hérissaient, fermant la vue. On se croyait toujours au milieu d'une scène restreinte, bien que perpétuellement changeante; et, d'ailleurs, les choses étaient noyées dans cette sorte de fumée d'eau, qui fuyait en nuage, avec une extrême vitesse, sur toute la surface de la mer.

Mais, de temps à autre, une éclaircie se faisait vers le nord-ouest d"où une saule de vent pouvait venir : alors une lueur frisante arrivait de l'horizon; un rellet traînant, faisant parai- ^'" '"'"'' "

tre plus ■' sombre le dôme de ce ciel, se répandait sur les crêtes

blanches agitées. Et cette éclaircie était triste à regar- «=?

d e r ; ces

lointains entrevus, ces échappées ser- • :^j=£S--

raient le cœur davantage en donnant trop f;; bien à comprendre que

c'était le même chaos partout, la môme fureur — jusque derrière ces grands horizons vides et infiniment au delà : l'épouvante n'avait pas de limites, et on était seul au milieu 1

Une clameur géante sortait des choses comme un prélude d'apocalypse jetant l'effroi des fins de monde. Et on y distmguait des milliers de voix : d'en haut, il en venait de sifflantes ou de profondes, qui semblaient presque lointaines à force d'être immenses : cela c'était le vent, la grande âme de ce désordre, la puissance invisible menant tout. 11 faisait peur, mais il y avait d'autres bruits, plus rapprochés, plus matériels, plus menaçants dedétruire, que rendait l'eau tourmentée, grésillant comme sur des braises...

Toujours cela grossissait.

Et, malgré leur allure de fuite, la mer commençait à les couvrir, à les manger comme ils disaient : d'abord des embruns

fouettant de l'arrière, puis de l'eau à paquets, lancée avec une force à tout briser. Les lames se faisaient toujours plus hautes, plus follement hautes, et pourtant elles étaient déchiquetées à mesure, on en voyait de grands lambeaux verdàtres, qui étaient de l'eau retombante que le vent jetait partout. 11 en tombait de lourdes masses sur le pont, avec un bruit claquant, et alors la Marie vibrait tout entière comme de douleur. Main-

tenant on ne distinguait plus rien, à cause de toute cette bave blanche, éparpillée; quand les rafales gémissaient plus fort, on la voyait courir en tourbillons plus épais — comme, en été, la poussière des routes. Une grosse pluie, qui était venue, passait aussi tout en biais, horizontale, et ces choses ensemble sifflaient, cinglaient, blessaient comme des lanières.

Ils restaient tous deux à la barre, attachés et se tenant ferme, vêtus de leurs 'fiirages, qui étaient durs et luisants comme des peaux de requins; ils les avaient bien serrés au cou, par des ficelles goudronnées, bien serrés aux poignets et aux chevilles pour ne pas laisser d'eau passer, et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos quand cela tombait plus dru, en s'arcboutant bien pour ne pas être renversés. Ln peau des joues leur cuisait et ils avaient la respiration à toute minute

Pêcheur d'Islande.

coupée. ApiTS chaque grande masse d'eau tombée, ils se regardaient — en souriant, à cause de tout ce sel amassé dans leur barbe.

A la longue, pourlant. cela devenait une exlrtMne laligue, celte fureur, qui ne s'apaisait pas, qui restait toujours à son nithne paroxysme exaspéré. Les rages des hommes, celles des bétes s'épuisent et tombe-nt vite; — il faut subir longtemps, longtemps celles des choses inertes qui sont sans cause et sans but, mystérieuses comme la vie et comme la mort.

Jean-François de Nantes; Jean-Francois, Jean François!

A travers leurs lèvres devenues blanches, le refrain de la vieille chanson passait encore, mais comme une chose aphone, reprise de temps à autre inconsciemment. L'excès de mouvement et de bruit les avait rendus ivres, ils avaient beau être jeunes, leurs sourires grimaçaient sur leurs dents enlre-choquées par un tremblement de froid; leurs yeux, à demi fermés sous les paupières bridées qui battaient, restaient fixes dans une atonie farouche. Rivés à leur barre comme deux arcs-boutanls de marbre, ils faisaient, avec leurs mains crispées et bleuies, les efforts qu'il fallait, presque sans penser,

par simple habitude des muscles. Les cheveux ruisselants. In bouche contractée, ils étaient devenus étranges, et en eux

reparaissait tout un fond de sauvagerie primitive.

Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement d'être encore là, à ct)té l'un de l'autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois que se dressait, derrière, la montagne d'eau nouvelle, surplombante, bruissante, horrible, heurtant leur bateau avec un grand fracas sourd, une de leurs mains s'agitait pour un signe de croix involontaire. Ils ne songeaient plus à rien, ni à Gaud, ni à aucune femme, ni à aucun mariage. Cela durait depuis trop longtemps, ils n'avaient plus de pensées; leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid, obscurcissait tout dans leur tète. Ils n'étaient plus que deux piliers de chair raidie qui maintenaient cette barre; que deux bétes vigoureuses cramponnées là par instinct pour ne pas mourir.

...C'était en Bretagne, après la mi-septembre, par une journée déjà fraîche. Gaud cheminait toute seule sur la lande de Ploubazlanec, dans la direction de Pors-Kvcn.

Depuis près d'im mois, les navires islandais étaient rentrés, — moins deux i qui avaient disparu dans ce coup de vent de juin.

Mais la Marie ayant tenu bon, Yann et tous ceux du bord étaient au pays tranquillement.

Gaud se sentait très troublée, à l'idée qu'elle se rendait chez ce Yann.

Une seule fois elle l'avait vu depuis le retour d'Islande; c'était quand on était allé, tous ensemble, conduire le pauvre petit

Pêcheur d'Islande.

Sylvestre , à son départ pour le service. .Oii l'avait accompagnéjusqirà la diligence, lui, pleurant un peu, sa vieille grand'mère pleurant beaucoup, et il était parti pour rejoindre le quartier de Brest.) Yann, qui était venu aussi pour 'k . embrasser f---^^ son petit ami, avait fait mine de détourner les yeux quand elle lavait regardé, et comme ^ '■ °-^ ^^^-^ il y avait beau- - ~^f^

coup de mon- C ^"-^

de autour de '- \^-- .-

cette voiture, ' ^j;--^^ ^^^ — d'autres ';'~^' ,": - ^ inscrits qui ' " -^ ^

S en allaient, ^ ' des parents

assemblés pour leur dire adieu — il n"y avait pas eu moyen de se parler.

Alors elle avait pris à la fin une grande résolution, et, un peu craintive, s"en allait chez les Gaos.

Son père avait eu jadis des intérêts communs avec celui d"Yann (de ces affaires compliquées qui, entre pêcheurs comme entre paysans, n"en finissent plus) et lui redevait une centaine de francs pour la vente d'une barque qui venait de se faireà/apor/.

— Vous devriez, avait-elle dit, me laisser lui porter cet argent, mon père: d'abord je serais contente de voir Marie Gaos; puis je ne suis jamais allée si loin en Ploubazlanec, et cela m'amuserait de faire celle grande course.

Au fond elle avait une curiosité anxieuse

Elle lui pardonnerait donc ses manières d'être, et, retrouvant toujours dans sa mémoire son beau sourire franc de la

nuit du bal, elle se reprenait à espérer. Si elle le rencontrait là, au logis, elle ne lui dirait rien, bien sûr; son intention n'était point de se montrer si osée. Mais lui, la revoyant de près, parlerait peutêtre...

Elle marchait depuis une heure, alerte, agitée, respirant la brise saine du large.

11 y avait de grands calvaires plantés aux carrefours des chemins.

De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de marins qui sont toute l'année battus par le vent, et dont la couleur est celle des rochers. Dans l'un,

de cette famille d'Yann, où elle entrerait où le sentier se rétrécissait tout à coup

peut-être un jour, de cette maison, de ce village.

Dans une dernière causerie. Sylvestre, avant de partir, lui avait expliqué à sa manière la sauvagerie de son ami :

— Vois lu, Gaud, c'est parce qu'il est comme cela; il ne veut se marier avec personne, par idée à lui ; il n'aime bien que la

entre des murs sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des huttes celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire : « Au cidre chinois, » et on avait peint deux magots en robe verte et rose, avec des queues, buvant du cidre. Sans doute une fantaisie de quelque ancien matelot revenu de là-bas... En

mer, et même un jour, par plaisanterie, il passant, elle regardait tout: les gens qui nous a dit lui avoir promis le mariage. sont très préoccupes par le but de leur

Pêcheur d'Islande.

voyage s'amusent toujours [ilu^ ijue les autres aux mille ilétails de la route.

Le petit village était loin derrière elle maintenant, et, à mesure qu'elle s'avançait sur ce dernier promontoire de la terre bretonne, les arbres se faisaient plus rares autour d'elle, la campagne plustriste.

Le terrain était ondulé, rocheux, et, de toutes les hauteurs, on voyait la grande mer. Plus d'arbres du tout à présent; rien que la lande rase, aux ajoncs verts, et, çà et là, les divins cruciliés découpant sur le ciel leurs grands bras en croix, donnant à tout ce pays l'air dun immense lieu de justice.

A un carrefour, gardé par un de ^ces christs énormes, elle hésita entre deux chemins qui fuyaient entre des talus d'épines.

Une petite fdle qui arrivait se trouva à point pour la tirer d'embarras :

— Bonjour, mademoiselle Gaud!

C'était une petite Gaos, une petite sœur

d'Yann. Après l'avoir embrassée, elle lui demanda si ses parents étaient à la maison.

— Papa et maman, oui. Il n'y a que mon frère Yann, dit la petite sans aucune malice, qui est allé à Loguivy; mais je pense qu'il ne sera pas tard dehors.

Il n'était pas là. lui! Encore ce mauvais sort qui l'éloignait d'elle partout et toujours. Remettre sa visite à une autre fois, elle y pensa bien. Mais cette petite qui l'avait vue en route, qui pourrait parler... Que penserait-on de cela à Pors-Even?

Alors elle décida de poursuivre, en musant le plus possible, afin de lui donner le temps de rentrer.

A mesure qu'elle approchait de ce village d'Yann, de cette pointe perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus désolées. Ce grand air de mer qui faisait les hommes plus forts, faisait aussi les plantes plus basses, courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans le sentier, il y avait des goémons qui traînaient par terre, feuillages d'ailleurs, indiquant qu'un autre monde était voisin. Ils répandaient dans l'air leur odeur saline.

Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu'on voyait à longue distance dans ce pays nu, se dessinant, comme agrandis, sur la ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes ou pécheurs, ils avaient toujours l'air de guetter au loin, de veiller sur le large; en la croisant, ils

lui disaient bonjour. Des figures brunies, très mâles et décidées, sous un bonnet de marin.

L'heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire poui* allonger sa route ; ces gens s'étonnaient de la voir marcher si lentement.

Ce Yann, ijue faisait-il à Loguivy? Il courtisait les lilles peut-être...

Ah! si elle avait su comme il s'en souciait peu, des belles. De temps en temps, si l'envie lui en i)renait de quelqu'une, il n'avait en général qu'à se présenter. Les fillettes de Paiinpol, comme dit la vieille chanson islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne résistent guère à un garçon aussi beau. Non, tout simplement, il était allé faire une commande à certain vannier de ce village, qui avait seul dans le pays la bonne manière pour tresser les casiers à prendre les homards. Sa tête était très libre d'amour en ce moment.

Elle arriva à une chapelle, qu'on apercevait de loin sur une hauteur. C'était une chapelle toute grise, très petite et très vieille ; au milieu de l'aridité d'alentour, un bouquet d'arbres, gris aussi et déjà sans feuilles, lui faisait des cheveux, des cheveux jetés tous du même côté, commepar une main qu'on y aurait passée.

Et cette main était celle aussi qui fait sombrer les barques des pêcheurs, main éternelle des vents d'ouest qui couche,, dans le sens des lames et de la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient poussé de travers et échevelés, les vieux arbres, courbant le dos sous l'effort séculaire de cette main-là.

Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c'était la chapelle de Pors- Even; alors elle s'y arrêta, pour gagner encore du temps.

Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des croix. Et tout était de la même couleur, la chapelle, les arbres et les tombes; le lieu tout entier semblait uniformément hàlé, rongé par le vent de la mer; un même lichen grisâtre, avec ses taches d'un jaune pâle de soufre, couvrait les pierres, les branches noueuses, et les saints en granit qui se tenaient dans les niches du mur.

Sur une de ces croix de bois, un nom était écrit en grosses lettres : Gaos. — Gaos, Joël, quatre-vingts ans.

Ah ! oui, le grand-père ; elle savait cela.

Pêcheur d'Islande.

La mer n'en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste, plusieurs des parents d'Yann devaient dormir dans cet enclos, c'était naturel, et elle aurait dû s'y attendre; pourtant ce nom lu sur cette tombe lui faisait une impression pénible.

Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une prière sous ce porche anti(iue, tout petit, usé, badigeonné de :^^;

chaux blanche Mais là elle s'arrêta, avec un plus fort serrement de cœur.

Gaos l encore ce nom , gravé sur une des plaques funéraires comme on en met pour garder le souvenir de ceux qui meurent au large. ' " ~

Elle se mit à lire celte inscription ;

En mémoire de

Page 1