‹ Pêcheurs d'IslandeChapitre 6 sur 12 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

... Dans l'air, une balle qui siffle !... Sylvestre s'arrête court, dressant l'oreille...

C'est sur une plaine infinie, d'un vert tendre et velouté de printemps. Le ciel est gris, pesant aux épaules.

Ils sont là six matelots armés, en reconnaissance au milieu des fraîches rizières, dans un sentier de boue...

... Encore!!... ce même bruit dans le silence de l'air! — Bruit aigre et ronflant, espèce de dzinn prolongé, donnant bien l'impression de la petite chose méchante et dure qui passe là tout droit, très vite, et dont la rencontre peut être mortelle.

Pour la première fois de sa vie. Sylvestre écoute cette musique-là. Ces balles qui vous arrivent sonnent autrement que celles que l'on tire soi-même : le coup de feu, parti de loin, est atténué, on ne l'entend plus; alors on distingue mieux ce petit bourdonnement de métal, qui file en traînée rapide, frôlant vos oreilles...

... Et dzinn encore, et dzinn I II en pleut maintenant, des balles. Tout près des marins, arrêtés net, elles s'enfoncent dans le sol inondé de la rizière, chacune avec un petit y?ac de grêle, sec et rapide, et un léger éclaboussement d'eau.

Eux se regardent, en souriant comme d'une farce drôlement jouée, et ils disent :

— Les Chinois! (Annamites, Tonkinois, Pavillons-Noirs, pour les matelots, tout cela c'est de la même famille chinoise.)

Et comment rendre ce qu'ils mettent de dédain, de vieille rancune moqueuse, d'entrain pour se battre, dans cette manière de les annoncer : « Les Chinois ! «

Deux ou trois balles sifflent encore, plus rasantes, celles-ci; on les voit ricocher, comme des sauterelles dans l'herbe. Cela n'a pas duré une minute, ce petit arrosage de plomb, et déjàpela cesse. Sur la grande plaine verte, le silence absolu revient, et nulle part on n'aperçoit rien qui bouge.

Ils sont tous les six encore debout, l'œil au guet, prenant le vent, ils cherchent d'où cela a pu venir.

De là-bas, sûrement, de ce bouquet de bambous, qui fait dans la plaine comme un îlot de plumes, et derrière lesquels apparaissent, à demi cachées, des toitures cornues. Alors ils y courent; dans la terre détrempée de la rizière, leurs pieds s'enfoncent ou glissent; Sylvestre, avec ses jambes plus longues et plus agiles, est celui qui court devant.

Rien ne siffle plus; on dirait qu'ils ont rêvé...

Et comme, dans tous les pays du monde, certaines choses sont toujours et éternellement les mêmes, — le gris des ciels couverts , la teinte fraîche des prairies au printemps, — on croirait voir les champs de France, avec des jeunes hommes courant là gaîment, pour tout autre jeu que celui de la mort.

Mais, à mesure qu'ils s'approchent, ces bambous montrent mieux la finesse exotique de leur feuillée. ces toits de village accentuent l'étrangeté de leur courbure, et des hommes jaunes, embusqués derrière, avancent, pour regarder, leurs figures plates contractées par la malice et la peur... Puis brusquement, ils sortent en jetant un cri, et se déploient en une longue ligne tremblante, mais décidée et dangereuse.

— Les Chinois! disent encore les matelots, avec leur môme brave sourire.

Mais c'est égal, ils trouvent cette fois qu'il y en a beaucoup, qu'il y en a trop. Et l'un d'eux, en se retournant, en aperçoit d'autres, qui arrivent par derrière, émergeant d'entre les herbages...

... Il fut très beau, dans cet instant, dans cette journée, le petit Sylvestre; sa vieille grand'mère eût été fière de le voir si guerrier!

Déjà transfiguré depuis quelques jours, bronzé, la voix changée, il était là comme dans un élément à lui. A une minute d'indécision suprême, les matelots, éraflés par les balles, avaient presque commencé ce mouvement de recul qui eût été leur mort à tous: mais Sylvestre avait continué d'avancer; ayant pris son fusil par le

Pécheur d'Islande.

canon, il tenait tète à tout un groupe, fauchant de droite et de gauclie, à grands coups de crosse qui assommaient. Et, grâce à lui, la partie avait changé de tournure : cette jianique. cet alYoleinent, ce je ne sais quoi, qui décide aveuglément de tout, dans ces petites batailles non dirigées était passé du côté des Chinois; c'étaient eux qui avaient commencé à reculer.

... C'était fuii maintenant, ils fuyaient. Et les six matelots, ayant rechargé leurs armes à tir rapide, les abattaient à leur aise; il y avait des flaques rouges dans

l'herbe, des corps effondrés, des crânes versant leur cervelle dans l'eau de la rizière.

Ils fuyaient tout courbés, rasant le sol, s'aplalissant comme des léopards. Et Sylvestre courait après, déjà blessé deux fois, un coup de lance à la cuisse, une entaille profonde dans le bras; mais ne sentant rien que l'ivresse de se battre, cette ivresse non raisonnée qui vient du sang vigoureux, celle qui donne aux simples le courage superbe, celle qui faisait les héros antiques.

Un, qu'il poursuivait, se retourna pour le mettre en joue, dans une inspiration de terreur désespérée. Sylvestre s'arrêta, souriant , méprisant , sublime , pour le laisser décharger son arme, puis se jeta un peu sur la gauche, voyant la direction du coup qui allait partir. Mais, dans le mouvement de détente, le canon de ce fusil dévia par hasard dans le môme sens. Alors, lui, sentit une commotion à la poitrine, et, comprenant bien ce que c'était»

par un éclair de pensée, même avant toute douleur, il détourna la tète vers les autres marins qui suivaient, pour essayer de leur dire, comme un vieux soldat, la phrase consacrée : « Je crois que j'ai mon compte! » Dans la grande aspiration qu'il fit. venant de courir, i)our prendre, avec sa bouche, de l'air plein ses poumons, il en sentit entrer aussi, par un trou à son sein droit, avec un petit bruit horrible, comme dans un soufflet crevé. En même temps, sa bouche s'emplit de sang, tandis qu'il lui venait au côté une douleur aiguë, qui s'exaspérait vite, vite, jusqu'à être ' '% quclquecho-

se d'atroce et d'indicible.

11 tourna surlui-mème deux ou trois fois, la tête perdue de vertige et cherchant à reprendre son souffle au milieu de lout ce liquide rouge dont la montée l'étouffait, — et puis, lourdement, dans la boue,-il s'abattit.

Environ quinze jours après, comme le ciel se faisait déjà plus sombre à l'approche, des pluies, et la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune. Sylvestre, qu'on avait rapporté à Hanoï, fut envoyé en rade d'Ha-Long et mis à bord d'un navirehôpital qui rentrait en France,

Il avait été longtemps promené sur divers brancards, avec des temps d'arrêt dans des ambulances. On avait fait ce qu'on avait pu; mais, dans ces conditions mauvaises , sa poitrine s'était remplie d'eau, du côté percé, et l'air entrait toujours, en gargouillant, par ce trou qui ne se fermait pas.

On lui avait donné la médaille militaire et il en avait eu un moment de joie.

Pêcheur d'Islande.

Mais il n'était plus le guerrier d'avant, à l'allure décidée, à la voix vibrante et brève. Non, tout cela était tombé devant la longue souffrance et la fièvre amollissante. Il était re-

devenu enfant, avec le mal du pays; il ne parlait presque plus, répondant à peine d'une petite voix douce, presque éteinte. Se sentir si malade, et être si loin, si loin; penser qu'il faudrait tant de jours et de jours avant d'arriver au pays, — vivrait-il seulement jusque-là, avec ses forces qui diminuaient?.. .

Cette notion d'effroyable éloignement était une chose qui l'obsédait sans cesse; qui l'oppressait à ses réveils, — quand, après les heures d'assoupissement, il retrouvait la sensation affreuse de ses plaies, la chaleur de sa fièvre et le petit bruit soufflant de sa poitrine crevée. Aussi il avait supplié qu'on l'embarquât, au risque de tout.

Il était très lourd à porter dans son cadre; alors, sans le vouloir, on lui donnait des secousses cruelles en le charroyant.

A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans l'un des petits lits de fer alignés à l'hôpital et il recommença en sens inverse sa longue promenade à travers les mers. Seulement, cette fois, au lieu de vivre comme un oiseau dans le plein vent des hunes, c'était dans les lourdeurs d'en bas, au milieu des exhalaisons de remèdes, de blessures et de misères.

Les premiers jours, la joie d'être en route avait amené en lui un peu de mieux. Il pouvait se tenir soulevé sur son lit avec des oreillers, et de temps en temps il

demandait sa boîle. Sa boîte de matelot était le coffret de bois blanc, acheté à Paimpol, pour mettre ses choses précieuses; on y trouvait les lettres de la grand'mère Yvonne, celles d'Yann et de Gaud, un cahier oîi il avait copié des chansons du bord, et un livre de Confucius en chinois, pris au hasard d'un pillage sur lequel, au revers blanc des feuillets, il avait inscrit le journal naïf de sa campagne.

Pêcheur d'Islande.

Le mal pourtant ne s'amtMiorait pas et, dès la première semaine, les médecins pensèrent que la mort ne pouvait plus être évitée.

... Près de l'Equateur maintenant, dans l'excessive chaleur des orages. Le transport s'en allait , secouant ses lits , ses blessés et ses malades; s'en allait toujours vite sur une mer remuée, tourraeulée encore comme au renversement ties moussons.

Depuis le départ d'Ha-Long, il en était mort plus d'un, qu'il avait fallu jeter dans l'eau profonde, sur ce grand chemin de France ; beaucoup de ces petits lits s'étaient débarrassés déjà de leur pauvre contenu.

Et ce jour-là, dans rhoi)ilal mouvant, il faisait très sombre : on avait été obligé, à cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des sabords, et cela rendait plus horrible ("et élouffoir de malades.

11 allait plus mal,kii;c'étaitla lin. Couché toujours sur son côté percé, il le comprimait des deux mains, avec tout ce qui lui restait de force, pour immobiliser cette eau, cette décomposition liquide dans ce poumon droit, et tâcher de respirer seulement avec l'autre. Mais cet autre aussi, peu à peu, s'était pris par voisinage, et

^^f^èït

l'angoisse suprême était commencée.

Toute sorte de visions du pays hantaient

son cerveau mourant; dans l'obBCurilé

chaude, des figures aimées ou affreuses venaient se pencher sur lui; il était dans un perpétuel rêve d'halluciné, où passaient la Bretagne et l'Islande.

Le matin, il avait fait appeler le prêtre, et celui-ci, qui était un vieillard habitué à voir moiM'ir des matelots, avait été surpris de trouver, sous cette enveloppe si virile, la pureté d'un petit enfant.

11 tiemandait de l'air, de l'air; mais il n'y en avait nulle part : les manches à vent n'en donnaient plus; l'infirmier, qui l'éventait tout le tem[)s avec un éventail à Heurs chinoises, ne faisait que remuer sur lui des buées malsaines, des fadeurs déjà cent fois respirées, dont les poitrines ne voulaient plus.

Quelquefois, il lui prenait des rages désespérées pour sortir de ce lit, où il sentait si bien la mort venir; d'aller au plein vent là-haut, essaye)' de revivre... Oh! les autres, qui couraient dans les haubans, qui habitaient dans les liunes!... Mais tout son grand effort pour s'en aller n'aboutissait qu'à un soulèvement de sa tète et de son cou affaibli, — quelque chose comme ces mouvements incomplets que l'on fait pendant le sommeil. — Eh! non, il ne pouvait plus; il retombait dans

les mêmes creux de son lit défait, déjà englué là par la mort; et chaque fois après la fatigue d'iijie telle secousse, il perdait pour un instant conscience de tout.

Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien que ce fût encore dangereux, la mer n'étant pas assez calmée.

C'était le soir, vers six heures. Quand cet auvent de fer fut soulevé, il entra de la lumière seulement, de umièrc rouge. Le soleil

TéblouisBante

Pêcheur d'Islande.

couchant apparaissait à l'horizon avec

une extrême splendeur, dans la déchirure

d'un ciel sombre; sa lueur aveuglante se

promenait

au roulis, et ^ -

il éclairait {

cet hôpital

en vacillant.

comme une

torche que

l'on balance.

De l'air, non, il n'en vint point; le peu qu'il y en avait dehors était impuissant à entrer ici.

à chasser les senteurs de ,

la fièvre. :

linfini, sur __

équatoriale, r ce n'était ' «s qu'humidité

chaude, que lourdeur irrespirable. Pas d'air nulle part, pas même pour les mourants qui haletaient.

... Une dernière vision l'agita beaucoup : sa vieille grand'mère , passant sur un chemin, très vite, avec une expression d'anxiété déchirante; la pluie tombait sur elle, de nuages bas et funèbres; elle se rendait à Poimpol, mandée au bureau de la marine pouryêtre informée qu'il était mort.

lise débattait maintenant; il râlait. On épongeait aux coins de sa bouche de l'eau et du sang, qui étaient remontés de sa poitrine, à flots, pendant ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique l'éclairait toujours; au couchant, on eût dit lincendie de tout un monde , avec du sang plein les nuages; par le trou de ce sabord ouvert entrait une large bande de feu rouge, qui venait finir sur le lit de Sylvestre, faire un nimbe autour de lui.

... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, là-bas. en Bretagne, où midi allait sonner. 11 était bien le même soleil, et au même instant précis de sa durée sans fin; là, pourtant, il avait une couleur très différente; se tenant plus haut dans un ciel bleuâtre; il éclairait d'une douce lumière blanche la grand'-mèrc Yvonne, qui tra-

vaillait à coudre, assise sur sa porte. En Islande, où c'était le matin, il paraissait aussi, à cette même minute de mort,

Pâli davantage, on eût dit qu'il ne parvenait à être vu là que par une sorte de tour de force d'obliquité. 11 rayonnait tristement, dans un fiord où dérivait la Marie, et son ciel était cette fois d'une de ces puretés hyperboréennes qui éveillent des idées de planètes refroidies n'ayant plus d'atmosphère. Avec une netteté glacée, il accentuait les détails de ce chaos de pierres qui est l'Islande : tout ce pays, vu de la Marie, semblait plaqué sur un même plan etse tenir debout. Yann, qui était là, éclairé un peu étrangementlui aussi, péchait comme d'habitude, au milieu de ces aspects lunaires. ... Au moment où cette traînée de feu rouge, qui entrait par ce sabord de navire, s'éteignit, où le soleil équatorial disparut tout à fait dans les eaux dorées, on vit les yeux du petit fils mourant se chavirer, se retourner vers le front comme pour disparaître dans la tête. Alors on abaissa dessus les paupières avec leurs longs cils — et Sylvestre redevint très beau et calme, comme un marbre couché...

...Aussi bien, je ne puis m'empécher de conter cet enterrement de Sylvestre que

Pêcheur d'Islande.

je conduisis moi-mémelà-bas,dans l'île de Singapour. On en avait assez jeté d'autres dans la nier de Chine pendant les premiers jours de la traversée; comme cette terre malaise était là tout près, on s'était décidé à le garder (inelques heures de plus pour l'y mettre.

C'était le matin, de très bonne heure, à cause du terrible soleil. Dans le canot qui l'emporta, son corps était recouvert du pavillon lie France. La grande ville étrange dormait encore quand nous accostâmes la terre. Un petit fourgon, envoyé par le consul, attendait sur le quai; nous y mîmes Sylvestre et la croix de bois qu'on lui avait faite à bord: la peinture en était encore fraîche, car il avait fallu se hâter, et les lettres blanchcsde son nom coulaient sur le fond noir.

Nous traversâmes cette Babel au soleil levant. Et puis ce fut une émotion, de retrouver là, à deux pas de l'immonde grouillement chinois, le calme d'une église Iranraise. Sous cette haute nef blanche, où j'étais seul avec mes matelots, le Dies irœ chanté par un prêtre missionnaire résonnait comme une douce incantalion magicjue. Parles portes ouvertes on voyait des choses qui ressemblaient à des jardins enchantés, des verdures admirables, des palmes immenses; le vent secouait les grands arbres en fleurs, et c'était une pluie de pétales d'un rouge de carmin qui tombaient jusque dans l'église.

Après, nous sommes allés au cimetière très loin.. Notre petit cortège de matelots était bien modeste, le cercueil toujours recouvert du pavillon de France. 11 nous fallut traverser des quartiers chinois, un fourmillement de monde jaune; puis des faubourgs malais, in diens, où toute sorte de figures d'Asie nous regardaient passer avec des yeux étonnés.

Ensuite, la campagiie, déjà chaude ; des chemins ombreuxoù volaient d'admirables jjapillons aux ailes de velours bleu. Un grand luxe de fleurs, de palmiers; toutes les splendeurs de la sève équatoriale.

Enfin, le cimetière : des tombes mandarines, av^c des inscriptions multicolores, des dragons et des monstres; d'étonnants feuillages, des plantes inconnues. L'endroit où nous l'avons mis ressemble à un coin des jardins d'Indra. Sur sa terre, nous avons planté cette petite croix de bois

qu'on lui avait faite à la hâte pendant la nuit :

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