DIX-NEUF ANS
Et nous l'avons laissé là, pressés de repartir à cause de ce soleil qui montait toujours, nous retournant pour le voir, sous ses arbres merveilleux, sous ses grandes lleurs.
Le transport continuait sa route à travers l'océan Indien. En bas, dans l'hôpital flottant, il y avait encore des misères enfermées. Sur le pont, on ne voyait qu'insouciance, santé et jeunesse. Alentour, sur la mer, une vraie fête d'air pur et de soleil.
Par ces beaux temps d'alizés, les matelots, étendus à l'ombre des voiles, s'amusaient avec leurs perruches, à les faire courir. (Dans ce Singapour d'où ils venaient, on vend aux marins qui passent toute sorte de bêtes apprivoisées.)
Ils avaient tous choisi des bébés de perruches, ayant de petits airs enfantins sur leurs figures d'oiseau; pas encore de queue, mais déjà vertes, oh ! d'un vert admirable. Les papas et les mamans avaient été verts ; alors elles, toutes petites, avaient hérite inconsciemment de cette
Pêcheur d'Islande.
couleur-là, posées sur ces planches si propres du navire, elles ressemblaient à des feuilles très fraîches tombées d'un arbre des tropiques.
Quelquefois on les réunissait toutes; alors elles s'observaient entre elles drôlement; elles se mettaient à tourner le cou en tous sens, comme pour s'examiner sous différents aspects. Elles marchaient comme des boiteuses, avec des petits trémoussements comiques, partant tout d'un coup très vite, empressées, on ne sait pour quelle patrie; et il y en avait qui tombaient.
Et puis les guenons ap prenaient à faire des tours, et c'était un autre amusement.
Il y en avait de tendrement aimées, qui étaient embrassées avec transport, et qui se pelotonnaient tout
contre la poitrine dure de leurs maîtres en les regardant avec dec yeux de femme, moitié grotesques, moitié touchantes.
Au coup de trois heures, les fourriers apportèrent sur le pont deux sacs de toile, scellés de gros cachets en cire rouge, et marqués au nom de Sylvestre; c'était pour vendre à la criée, — comme le règlement l'exige pour les morts, — tous ses vêtements, tout ce qui lui avait appartenu au monde. Et les matelots, avec entrain, vinrent se grouper autour; à bord dun navire-hôpital, on en voit assez souvent, de ces ventes de sac, pour que cela n'émotionne plus. Et puis, sur ce bateau, on avait si peu connu Sylvestre.
Ses vareuses, ses chemises, ses maillots à raies bleues, furent palpés, retournés et puis enlevés à des prix quelconques, les acheteurs surfaisant pour s'amuser.
Vint le tour de la petite boite sacrée,
qu'on adjugea cinquante sous. On en avait retiré, pour remettre à la famille, les lettres et la médaille militaire; mais il y restait le cahier de chansons, le livre de Confucius, et le fil, les boutons, les aiguilles, toutes les petites choses disposées là parla prévoyance de grand'mère Yvonne pour réparer et recoudre.
Ensuite le fourrier, qui exhibait les objets à vendre, présenta deux petits bouddha, pris dans une pagode pour èlre
donnés à Gaud, et si drôles de tournure qu'il y eut un fou rire quand on les vit apparaître comme dernier lot. S'ils riaient, les marins, ce n'était pas par manque de cœur, mais par irréflexion seulement.
Pour finir, on vendit les sacs, et l'acheteur entreprit aussitô", de rayer le nom inscrit dessus pour mettre le sien à la place.
Un soigneux coup de balai fut donné après, afin de bien débarrasser ce pont si propre des poussières ou des débris de fil tombés de ce déballage.
Et les matelots retournèrent gaîment s'amuser avec leurs perruches et leurs singes.
Un jour de la première quinzaine de
Pécheur d'Islande.
juin, comme la vieille Yvonne rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu'on était venu la demander de la part du commissaire de l'inscription maritime.
C'était quelque chose concernant son petit-lils, bien sûr: mais cela ne lui tît pas du tout peur. Dans les familles des gens de mer, on a souvent atïaire à V Inscription ; elle donc, qui était fille, femme, mère et grand'mère de marin, connaissait ce bureau depuis tantôt soixante ans.
C'était au sujet de sa délégation, sans doute; ou peut-être un petit décompte de la Circi' à toucher au moyen de ■^n procure. Sachant ce qu'on doit à -M. le commissaiie. elle (il sa toilette, i)rit sa belle robe et une coiffe blan- . che, puis se mit en route sur les deux heures.
Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, ellcs'acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout (if même,
à la réflexion, à cause de ces tL-ux mois sans lettre.
Elle rencontra son vieux galant, assis à une porte, très tombé depuis les fi-oids de l'hiver.
— Eh bien?... Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous gêner, la belle!... (Encore ce costume en planches, qu'il avait dans l'idée.)
Le gai temps de juin souriait partout autour d'elle. Sur les hauteurs pierreuses, il n'y avait toujours que les ajoncs ras aux fleurs jaune d'or; mais dès qu'on passait dans les bas-fonds abrités contre le vent de la mer, on trouvait tout de suite la belle verdure neuve, les haies d'aubépine fleurie, l'herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait guère tout cela, elle, si vieille, sur qui s'étaient accumulées les saisons fugitives, courtes à présent comme des jours...
Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des rosiers, des œillets, des giroflées et, jusque sur les hautes toi-
tures de chaume et de mousse, mille petites fleurs qui attiraient les premiers papillons blancs.
Ce printemps était presque sans amour, dans ce pays d'Islandais, et les belles filles de race lière que l'on apercevait, rêveuses, sur les portes, semblaient darder très loin au delà des objets visibles leurs yeux bruns ou bleus. Les jeunes hommes, à qui allaient leurs mélancolies et leurs désirs, étaient à faire la grande pêche, là-bas, sur la mer hyperborée...
Mais c'était un printtmips tout de même, tiède, suave, troublant, avec de légers bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles.
I-^t tout cela, (juiestsansàme, continuait de sourire à cette vieille grand'mère qui marchait de son meilleur pas pour aller apprendre la mort (le son dernier petit -fils. Elle touchait à l'IuMirc IcrrihU-, où cette chose, qui s'était passée si loin sur la mer chinoise, aiiait lui être dite; elle faisait cette course sinistre que Sylvestre au moment de mourir avait devinée et qui lui avait arraché ses dernières larmes d'angoisses • sa bonne vieille grand'mère, mandée à Ylnseription de Paimpol pour apprendre qu'il était mort! — H l'avait vue très nettement passer, sur cette route, s'en allant bien vite, droite, avec son petit châle brun, son parapluie et sa grande coiffe. Et cette apparition l'avait fait se soulever et se tordre avec un déchirement affreux, tandis que l'énorme soleil rouge de l'Equateur, qui se couchait magnifiquement, entrait par le sabord de l'hôpital pour le regarder mourir.
Seulement, de là-bas, lui, dans sa vision dernière, s'était figuré sous un ciel de pluie cette promenade de i)auvre vieille, qui, au contraire, se faisait au gai printemps moqueur...
En approchant de Paimpol, elle se sen-
tait devenir plus inquiète, et pressait •encore sa marche.
La voilà dans la ville grise, dans les petites rues de granit où lombait ce soleil, donnant le bonjour à dautres vieilles, ses contemporaines, assises à leur fenêtre.
Intriguées de la voir, elles disaient :
— Où va-t-elle comme ça si vile, en robe du dimanche, un jour sur semaine?
M. le commissaire de l'inscription ne se trouvait pas chez lui. Un petit être très laid, d'une
quinzaine d'années, qui était son commis, se tenait assis à son bureau. Étant trop mal venu pour faire un pêcheur, il avait reçu de linstructionet passait ses jours sur cette même chaise, en fausses manches noires, grattant son papier.
Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il se leva pour prendre, dans un casier, des pièces timbrées.
Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire? Des certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin jauni par la mer, tout cela ayant comme une odeur de mort...
Il les étalait devant la pauvre vieille, qui commençait à trembler et à voir trouble. C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud écrivait pour elle à son petit fils, et qui étaient revenues là, non décachetées... El ça s"élait passé ainsi vingt ans auparavant, pour la mort de son fils Pierre : les lettres étaient revenues de la Chine chez M . le commissaire, qui les lui avait remises...
11 lisait maintenant d'une voix doctorale : « Moan, Jean-Marie- Sylvestre, inscrit à Paimpol, folio 213, numéro matricule 2091, décédé à bord du Bie/î-//oa le 14... ï
— Quoi?... Qu'est-ce qui lui est arrivé, mon bon Monsieur?...
— Décédé!... 11 est décédé, reprit-il Mon Dieu, il n'était sans doute pas
méchant, ce commis; s"il disait cela de celte manière brutale, c'était plutôt manque de jugement, inintelligence de petit être incomplet. Et, voyant qu'elle ne comprenait pas ce beau mot, il s'exprima en breton :
— Marw éo!...
— Marw éo.'... (11 est mort...)
Elle répéta après lui, avec son chevrotement de vieillesse, comme un pauvre écho fêlé redirait une phrase indifférente.
C'était bien ce qu'elle avait à moitié deviné, mais cela la faisait trembler seulement; à présent que c'était certain, ça n'avait pas l'air de la toucher. D'abord sa faculté de souffrir s'était vraiment un peu énioussée, à force d'âge, surtout depuis ce dernier hiver. La douleur ne venait plus tout de suite. Et puis quelque chose se chavirait pour le moment dans sa tête, et voilà qu'elle confondait cette mort avec d'autres : elle en avait tant perdu, de fils!... 11 lui fallut un instant pour bien entendre que celui-ci était son dernier, si chéri, celui à qui se rapportaient toutes ses prières, toute sa vie, toute son attente, toutes ses pensées, déjà obscurcies par l'approche sombre de ïenfance...
Pêcheur d'Islande.
Elle éprouvait une honte aussi à laisser paraître son désespoir devant ce petit monsieur qui lui faisait horreur : est-ce que c'était comme ça qu'on annonçait à une grand'mère la mort tio son petitfils!... Elle restait ilebout. devant ce bureau, raidie, torturant les ("ranges de son chàle Itrun avec ses pauvres vieilles mains gercées de laveuse.
Et comme elle se sentait loin de chez elle!... .Mon Dieu, tout ce trajet qu'il faudrait l'aire, et faire décemment, avant d'atteindre le i^îte de chaume où elle avait
ses oreilles; — et se hâtant, Se surmenant, comme une pauvre machine déjà très ancienne qu'on aurait remontée à toute vitesse pour la dernière fois, sans sinquiéter d'en briser les ressorts.
Au troisième kilomètre, elle allait toute c-oiu'bée en avant, épuisée; de temps à autre, son sabot heurtait quehpie pierre qui lui donnait dans la tète un grand choc douloureux. Et elle se dépéchait de se terrer chez elle, de peur de tomber et d'être rapportée...
hâte de s'enfermer — comme les bétes blessées qui se cachent au terrier pour mourir. C'est pour cela aussi qu'elle s'elTorçait de ne pas trop penser, de ne pas encore bien coni|)rendre, éi)Ouvantée surtout dune route si longue.
On lui remit un mandat pour aller toucher, comme héritière, les trente francs qui lui revenaient do la vente du sac de Sylvestre; puis les lettres, les certificats et la boite contenant la médaille militaire Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient ouverts, le promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses poches pour le mettre.
Dans Paimpol, elle passa tout d'une pièce et ne regardant personne, le corps un peu penché comme qui va tomber, 'intendant un bourdonnement de sang à
La vieille Yvonne qui est soûle! Elle était tombée, et les gamins lui couraient après. C'était juslementen entrant dans la commune de Ploubazlanec, où il y a beaucoup de maisons le long lie la route. Tout de môme elle avait eu la force de se relever et, clopin-clopant, se sauvait avec son bâton.
— La vieille
__ Yvonne qui est
soûle!
Et des petits effrontés venaient la regarder sous le nez en riant. Sa coiffe était tout de travers.
11 y en avait, de ces petits, qui n'étaient pas bien méchants dans le fond, — et ({uaud ils l'avaient vue de plus près (levant celte grimace de déses{)oir sénile, s'en retournaient tout attristés et saisis, n'osant plus rien dire.
Chez elle, la porte fermée, elle poussa un cri de détresse qui l'étouffait, et se laissa tomber dans un coin, la tôte au mur. Sa coiffe lui était descendue sur les yeux; elle la jeta par terre, — sa pauvre belle coiffe autrefois si ménagée. Sa dernière robe des dimanches était toute salie, et une mince (|ueue de cheveux, d'un blanc jaune, sortait de son serre-tête, complétant un désordre de pauvresse...
Pêcheur dislande.
Gaud, qui venait pour s'informer, la trouva le soir ainsi, toute décoiffée, laissant pendre les bras, la tète contre la pierre, avec une grimace et un hi hi hi! plaintif depetitenfant;el]e ne pouvait presque pas pleurer :
les trop vieilles grand'mères n'ont plus de larmes dans leurs yeux taris.
— Mon petit-fds qui est mort!
Et elle lui jeta sur les genoux les lettres, les papiers, la médaille.
Gaud parcourut d'un coup d'oeil, vit que c'était bien vrai, et se mit à genoux pour prier.
Elles restèrent là ensemble, presque muettes, les deux femmes, tant que dura ce crépuscule de juin — qui est très long en Bretagne et qui là-bas.
en Islande, ne finit plus. Dans la cheminée, le grillon qui porte bonheur leur faisait tout de même sa grêle musique. Et la lueur jaune du soir entrait par la lucarne, dans cette chaumière des Moan que la mer avait tous pris, qui étaient maintenant une famille éteinte...
A la fin, Gaud disait :
— Je viendrai, moi, ma bonne grand'mère, demeurer avec vous; j'apporterai mon lit qu'on m'a laissé, je vous garderai, je vous soignerai, vous ne serez pas toute seule...
Elle pleurait son petit ami Sylvestre, mais darLs son chagrin elle se sentait distraite involontairement par la pensée d'un autre : — celui qui était reparti pour la grande pèche.
Ce Yann, on allait lui faire savoir que Sylvestre était mort; justement les chasseurs devaient bientôt partir. Le pleurerait-il seulement?... Peut-être que oui, car il l'aimait bien... Et au milieu de ses propres larmes, elle se préoccupait de cela beaucoup, tantôt s'indignant contre ce garçon dur, tantôt s'attendrissant à son souvenir, à cause de cette douleur qu'il
Pécheur d'Islande.
allait avoir lui aussi et qui était comme un rapprochement entre eux lieux; — en somme, le cœur tout rempli de lui..
...Un soir pâle (laoùt, la lettre qui annonçait à Yann la mort de son frère finit par arriver à bord de la Marie sur la
mer dislandc; — c'était après une journée de dure manœuvre et de fatigue excessive, au moment où il allait descendre pour souper et dormir. Les yeux alourdis de sommeil, il lut cela en bas, dans le réduit
sombre, à la lueur jaune de la petite lampe; et, dans le premier moment, lui aussi resta insensible, étourdi, comme quelqu'un qui ne comprendrait pas bien. Très l'enfermé, par fierté, pour tout ce qui concernait son cceur, il cacha la Ici Ire dans sou tricot bleu, contre sa poitrine, comme les matelots font, sans rien dire.
Seulement il ne se sentait plus le courage de s'asseoir avec les autres pour manger la soupe; alors, dédaignant même de leur expliquer pour- (juoi, il se jeta sur sa couchette et, du même coup, s'endormit.
Bientôt il rêva de Sylvestre mort, de son enterrement qui passait...
Aux approches de minuit, — étant
dans cet état d'esprit particulier aux
marins qui ont conscience de l'heure
dans le sommeil cl qui sentent venir le
moment où on les fera lever pour le
quart, — il voyait cet enterrement encore.
Et il se disait :
— Je rêve; heureusement ils vont me réveiller mieux et ça s'évanouira.
Mais quand une rude main fut posée sur
lui, et qu'une voix se mit à dire : « Gaos!
— allons debout, la relève I « il entendit sur sa poitrine un léger froissement de papier — petite musique sinistre affirmant la réalité de la mort. — Ah!
oui, la lettre!... c'était vrai, donc ! — et déjà ce fut une impression plus poignante, plus - ^;w!^ cruelle, et, en se dressant vite, dans son réveil subit, il heurta contre les poutres son front large.
Puis il s'habilla et ouvrit l'écoutille pour aller là-haut prendre son poste de pêche...
Pêcheur d'Islande.
Quand Yann fut monté, il regarda tout auTour de lui, avec ses yeux qui venaient de dormir, le grand cercle l'amilier de la mer.
Cette nuit-là, c'était l'immensité présentée sous ses aspects les plus étonnamment simples, en teintes neutres, donnant seulement des impressions de profondeur.
Cet horizon, qui n'indiquait aucune région précise de la terre, ni même aucun âge géologique, avait dû être tant de fois pareil depuis l'origine des siècles, qu'en regardant il semblait vraiment qu'on ne vît rien, — rien que l'éternité des choses qui sont et qui ne peuvent sedispenserd'ê/re.
11 ne faisait même pas absolument nuit.
C'était éclairé faiblement, par un reste de lumière, qui ne venait de nulle part. Cela bruissait comme par habitude, rendant une plainte sans but. C'était gris, d'un gris trouble qui fuyait sous le regard. — La mer pendant son repos mystérieux et son sommeil, se dissimulait sous les teintes discrètes qui n'ont pas de nom.
11 y avait en haut des nuées diffuses; elles avaient pris des formes quelconques, parce que les choses ne peuvent guère n'en pas avoir dans l'obscurité, elles se confondaient presque pour n'être qu'un grand voile.
Mais, en un point de ce ciel, très bas, près des eaux elles faisaient une sorte de marbrure plus distincte, bien que très lointaine; un dessin mou, comme tracé par une main distraite; combinaison de ha-
sard, non destinée à être vue, et fugitive, prête à mourir. — Et cela seul, dans tout cet ensemble, paraissait signifier quelque chose ; on eût dit que la pensée mélancolique, insaisissable, de tout ce néant, était inscrite là; — et les yeux finissaient par s'y fixer, sans le vouloir.
Lui, Yann, à mesure que ses prunelles mobiles s'habituaient à l'obscurité du dehors, il regardait de plus en plus cette marbrure unique du ciel; elle avait forme de quelqu'un qui s'affaisse, avec deux bras
qui se tendent. Et à présent qu il avait commencé à voir là cette apparence, il lui semblait que ce fût une vraie ombre humaine, agrandie, rendue gigantesque à force de venir de loin.
Puis, dans son imagination où flottaient ensemble les rêves indicibles et les croyances primitives, cette ombre triste, effondrée au bout de ce ciel de ténèbres, se mêlait peu à peu au souvenir de son frère mort, comme une dernière manifestation de lui.
Il était coutumier de ces étranges associations d'images, comme il s'en forme surtout au commencement de la vie, dans la tète des enfants... Mais les mots, si vagues qu'ils soient, restent encore trop précis pour exprimer ces choses ; il faudrait cette langue incertaine qui se parle quel-
Pêcheur d'Islande.
qucfois dans les révos, et dont on ne retient au réveil que d'énigmatiques IVagments n'ayant plus de sens.
A contempler ce nuage, il s(Mitait vriiir une tristesse profonde, angoissée, pleine d'inconnu et de mystère, cpii lui glat^ait l'âme; l)eaucoup mieux (pie tout à l'heure, il compreiuiit maintenant que son pauvre petit l'rère ne rei)araitrait jamais, jamais plus; le chagrin, qui avait été long à percer l'enveloppe robuste et dure de son cœur, y entrait à présent jusqu'à pleins bords. 11 re- /
voyait la figure douce de Sylves- , ,
tre, ses bons yeux d'enfant; à l'idée de l'embrasser, quelque chose comme un voile tombait tout à ^ coup entreses pau pières, malgré lui, — et d'abord il ne s'expliquait pas bien ce que c'était, n ' a }■ a n t jamais pleuré dans sa vie d'homme. — Mais les larmes commençaient à couler lourdes, rapides, sur ses joues; et puis des sanglots vinrent soulever sa poitrine profonde.
Il continuait de pêcher très vite, sans perdre son temps ni rien dire, et les deux autres, qui l'écoutaient dans ce silence, se gardaient d'avoir l'air d'entendre, de peur de l'irriter, le sachant si renfermé et si fier.
... Dans son idée à lui, la mort finissait tout...
H lui arrivait bien, par respect, de s'associer à ces prières Cfu'on dit en famille pour les défunts; mais il ne croyait à aucune survivance des ûmes.
Dans leurs causeries entre marins, ils disaient tous cela, d'une manière brève et assurée, comme une chose bien connue de chacun; ce qui pourtant ii'em[)échait pas une vague appréhension des fantômes, une vague frayeur des cimetières, uneconfiance extrême dans les saints et les images qui protègent, ni surtout une vénération innée pour la terre bénite qui entoure les églises.
Ainsi Yann redoutait pour lui-même d'être pris par la mer, comme si cela anéantissait davantage, — et la pensée que vSylvestre était resté là-bas, dans cette terre lointaine d'en dessous, rendait son chagrin plus désespéré, plus sombre.
Avec son dédain tles autres, il pleura sans aucune contrainte ni honte, comme s'il eût été seul.
... Au dehors, le vide blanchissait lentement, bien (pi'il fût à peine deux heures; et en même temps il paraissait s'étendre, s'étendre, devenir plus démesuré, se creuser d'une manière plus effrayante. Avec cette espèce d'aube qui naissait, les yeux s'ouvraient davantage et l'es- |)rit plus éveillé concevait mieux l'immensité des lointains ; alors les limites de l'espace visible étaient encore reculées et fuyaient toujours.
C'était un éclairage très pâle, mais qui augmentait; il semblait que cela vînt par pelitsjets, légères; les choses éterl'air de s'illuminer par transparence, comme si des lampes à flamme blanche eussent été montées peu à peu, derrière les informes nuées grises; — montées discrètement, avec des précautions mystérieuses, de peur de troubler le morne re[)os de la mer.
Sous l'horizon, la grande lampe blanche, c'était le soleil, qui se traînait sans force, avant de faire au-dessus des eaux sa promenade lente et froide commencée dès l'extrême matin...
Ce jour-là, on ne voyait nulle part de tons roses d'aurore, tout restait blême et triste. Et, à bord de la Marie, un homme pleurait, le grand Yann...
Ces larmes de son frère sauvage, et cette plus grande mélancolie du dehors, c'était l'appareil de deuil employé pour le pauvrepelithérosobscur, surcesmersd'lsîandeoù il avait passé la moitié de sa vie...
par secousses nelles avaient
Pêcheur d'Islande.
Quand le plein jour vint, Yann essuya brusquement ses yeux avec la manche de son tricot de laine et ne pleura plus. Ce fut fini. 11 semblait complètement repris par le travail de la pêche, par le train monotone des choses réelles et présentes, comme ne pensant plus à rien.
Du reste, les lignes donnaient beaucoup et les bras avaient peine à suffire.
Autour des pêcheurs, dans les fonds immenses, c'était un nouveau changement à vue. Le grand déploiement d'infini, le grand spectacle du matin était terminé,etmaintenant les lointains paraissaient au contraire se rétrécir, se refermer sur eux. Comment donc avait-on cru voir tout à l'heure la mer si démesurée? L'horizon était à présent tout près, et il semblait même qu'on manquât d'espace. Le vide
se remplissait de voiles ténus qui flottaient, les uns plus vagues que des buées, d'autres aux contours presque visibles et comme frangés. Ils tombaient mollement, dans un grand silence, comme des mousselines blanches n'ayant pas de poids ; mais il en descendait de partout en même temps, aussi l'emprisonnement là dessous se faisait très vite, et cela oppressait, de voir ainsi s'encombrer l'air respirable.
C'était la première brume d'août qui se levait. En quelques minutes le suaire fut uniformément dense, impénétrable; autour de la Marie, on ne distinguait plus rien qu'une pâleur humide où se diffusait la lumière et où la mâture du navire semblait même se perdre.
— De ce coup, la voilà arrivée, la sale brume, dirent les hommes.
Ils connaissaient depuis longtemps cette inévitable compagne de la seconde
période de pêche; mais aussi cela annonçait la-fin de la saison d'Islande, l'époque où l'on fait route pour revenir en Bretagne. En fines gouttelettes brillantes, cela se déposait sur leur barbe; cela faisait luire d'humidité leur peau brunie. Ceux qui se regardaient d'un bout à l'autre du bateau se voyaient troubles comme des fantômes; par contre les objets très rapprochés apparaissaient plus crûment sous cette lumière fade et blanchâtre. On prenait garde de respirer la bouche ouverte; une sensation de
froid et de mouillé pénétrait les poitrines. En même temps, la pêche allait de plus en plus vite, et on ne causait plus, tant les lignes donnaient; à tout instant, on entendait tomber à bord de gros poissons, lancés sur les planches avec un bruit de fouet, après, ils se trémoussaient rageusement en claquant de la queue contre le bois du pont; tout était éclaboussé de l'eau de la mer et des fines écailles argentées qu'ils jetaient en se débattant. Le marin qui leur fendait le ventre avec son grand couteau, dans sa précipitation, s'entaillait les doigts, et son sang bien rouge se mêlait à la saumure.
Ils restèrent, cette fois, dix jours d'affilée pris dans la brume épaisse, sans
Pêcheur d'Islande.
rien voir. Lapè'che continuait d'être bonne et. avec tant d'activité, on ne s'ennuyait pas. De temps en temps, à intervalles réiîuliers, l'un d'eux soufllait dans une trompe de corne d'où sortait un bruit pareil au beuirlement d'une bète sauvage.
OueUpiefois. du dehors, du fond des brumes blanches, un autre beuglement lointain répondait à leur appel. Alors on veillait davantage. Si le crise rapprochait, toutes les oreilles se tendaient vers ce voisin inconnu, qu'on n'a[iercevrait sans doute jamais et dont la présence était pourtant un danger. On faisait des conjectures sur lui ; il devenait une occupation, une société et, par envie de le voir, les yeu.\ s'efforçaient à percer les impalpables mousselines blanches qui restaient tendues partout dans l'air.
Puis il s ' é 1 o i gnait, les beuglements de sa trom- *" pe mouraient dans le lointain sourd ; alors on se retrouvait seul dans le silence, au milieu de cet infini de vapeurs immobiles
Tout était imprégné d'eau; tout était ruisselant de sel et de saumure. Le froid devenait plus pénétrant; le soleil s'attardait davantage à traîner sous l'horizon; il y avait déjà de vraies nuits d'une ou deux heures, dont la tombée grise était sinistre et glaciale.
Chaque matin on sondait avec un plomb la hauteur des eaux, de peur que la Marie ne se fût trop rapprochée de l'île d'Islande. Mais toutes les //j7/ies du bord filées bout à bout n'arrivaient pas à loucher le lit de la mer : on était donc bien au large et en belle eau profonde.
La vie était saine et rude; ce froid plus piquant augmentait le bien-être du soir, l'impression de gîte bien chaud qu'on éprouvait dans la cabine en chêne massif, quand on y descendait pour souper ou pour dormir.
Dans le jour, ces hommes, qui étaient
plus cloîtrés que des moines, causaient peu entre eux. Chacun tenant sa ligne, restait pendant des heures et des heures à son même poste invariable, les bras seuls occupés au travail incessant de la pêche. Ils n'étaient séparés les uns des autres que de deux ou trois mètres, et ils finissaient par ne plus se voir.
Ce calme de la brume, cette obscurité blanche endormaient l'esprit. Tout en péchant, on se chantait pour soi-même ([uclque air du pays à demi-voix, de peur d'éloigner les poissons. Les pensées se faisaient plus lentes et plus rares; elles semblaient se distendre, s'allonger en durée afin d'arriver à remplir le temps sans y laisser des vides, des intervalles de non-être. On n'avait plus du tout l'idée aux femmes, parce qu'il faisait déjà froid; mais on rêvait à des choses incohérentes ou merveilleuses, comme dans le sommeil, et la trame de ces rêves était aussi peu serrée qu'un brouillard...
Ce brumeux mois d'août, il avait coutume de clore ainsi chaque année, d'une manière triste et tranquille, la saison d'Islande. Autrement c'était toujours la môme plénitude de vie physique, gonflant les poitrines et faisant aux marins des muscles durs.
Yann avait bien retrouvé tout de suite ses façons d'être habituelles, comme si son grand chagrin n'ei'it pas persisté : vigilant et alerte, prompt à la manœuvre et à la pêche, l'allure désinvolte comme qui n'a pas de soucis; du reste, communicatifàses heures seulement — qui étaient rares — et portant toujours la tête aussi haut avec son air à la fois indifférent et dominateur.
Le soir, au souper, dans le logis fruste que protégeait la Vierge de faïence, quand on était attablé, le grand couteau en main devant quelque bonne assiettée toute chaude,
Pêcheur d'Islande.
il lui arrivait, comme autrefois, de rire aux choses drôles que les autres disaient.
En lui-même, peut-être, s'occupait-il un peu de cette Gaud, que Sylvestre lui avait sans doute donnée pour femme dans ses dernières petites idées d'agonie. — et qui était devenue une pauvre fille à présent sans personne au monde... Peut-être bien surtout, le deuil de ce frère durait-il encore dans le fond de son cœur...
Mais ce cœur d'Yann était une région vierge, difficile à gou- ' verner, peu connue, où se passaient des choses qui ne se révélaient pas au dehors. m^
Un matin, vers trois heures, tandis qu'ils rêvaient tranquillement sous leur suaire de ' brume, ils . /
entendirent comme des
bruits de voix dont le timbre leur sembla étrange et non connu deux. Ils se regardèrent les uns les autres, ceux qui étaient sur le pont, s"interrogeant d'un coup d'œil :
— Qui est-ce qui a parlé?
Non, personne; personne n'avait rien dit.
Et, en effet, cela avait bien eu l'air de sortir du vide extérieur.
Alors, celui qui était chargé de la trompe, et qui l'avait négligée depuis la veille, se précipita dessus, en se gonllant de tout son souffle pour pousser le long beuglement d'alarme.
Cela seul faisait déjà frissonner, dans ce silence. Et puis, comme si, au contraire, une apparition eût été évoquée par ce son vibrant de cornemuse, une grande chose imprévue s'était dessinée en grisaille, s'était dressée menaçante, très haut tout près d'eux : des mâts, des vergues, des coi'dages, uu dessin de navire
qui s'était fait en l'air, partout à la fois et d'un même coup, comme ces fantasmagories pour effrayer qui, d'un seul jet de lumière, sont créées sur des voiles tendus. Et d'autres hommes apparaissaient là, à les toucher, penchés sur le rebord, les regardant avec des yeux très ouverts dans un réveil de surprise et d'épouvante...
Ils se jetèrent sur des avirons, des mâts de rechange, des gaffes — tout ce qui se
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trouva dans la drôme de long et de solide — et les pointèrent en dehors pour tenir à distance cette chose et ces visiteurs qui leur arrivaient. Et les autres aussi, effarés, allongeaient vers eux d'énormes bâtons pour les repousser.
Mais il n'y eut qu'un craquement très léger dans les vergues, au-dessus de leurs têtes, et les mâtures, un instant accrochées, se dégagèrent aussitôt sans aucune avarie; le choc, très doux par ce calme, était tout à fait amorti ; il avait été si faible môme, que vraiment il semblait que cet autre navire n'eût pas de masse et qu'il fût une chose molle, presque sans poids...
Alors, le saisissement passé, les hommes se mirent à rire; ils se reconnaissaient entre eux :
— Ohé ! de la Marie.
— Eh! Gaos, Laumec, Guermeur!
L'apparition, c'était la Reine-Berlhe, capitaine Larvoër, aussi de Paimpol; ces
matelots étaient des villages dalonloui' ; ce gi-ami-là. tout en barbe noire, montrant ses dents dans son rire, c'était Kerjégou, un de Ploudaniel; et les autres venaient de Plounès ou de Plounérin.
— Aussi, pourtiuoi ne sonnie/.-vous [)as de votre trompe, bande de sauvages?
demandait Larvoër de la Reine-Berlhe.
— Eh bien, et vous donc, bande de pirates et décumeurs, mauvaise poison de la mer?...
— Oh! nous... c'est différent : ça nous est
défendu de faire du bruit. (U avait répondu cela avec un air de sous-cntendre quelque mystère noir; avec un sourire drôle, qui, parla suite, revint souvent en tête à ceux de la Marie et leiii' donna à penser beaucoup.)
VA puis comme sil en eût dit trop long, il finit par cette plaisanterie :
— Notre corne à nous, c'est celui-là, en soufllant dedans, qui nous l'a crevée,
Kt il montrait un matelot à figure de triton, qui était tout en cou et tout en poitrine, trop large, bas sur iand)es, avec je ne sais quoi de grotesque et d'inquiétant dans sa puissance difforme.
Et pendant qu'on se regardait là, attendant que quelque brise ou quelque courant d'en dessous voulût bien emmener l'un plus vitfr que l'autre, séparer les
navires, on engagea une causerie. Tous ai)pusés en bâbord, se tenant-en respect au bout de leurs longs morceaux de bois, comme eussent l'ait des assiégés avec des pi(|ues, ils parlèrent des choses du pays, lies dernières lettres reçues par les « chasseurs », des vieux [)arents et des femmes.
— Moi, disait Kerjégou, la mienne me marque ([u'elle vient d'avoir son i)etit que nous attendions; ga va nous en faire la douzaine tout à l'heure.
Un autre avait eu deux jumeaux, et un
troisième annoncait le mariagcde la belle Jeannie Carot'f — une fille très connue des Islandais — avec certain vieux richard infirme, de la commune de Ploui'ivo.
Ils se voyaient comme à travers des gazes blanches, et il semblait
que cela changeâtaussi le son des voix qui avait quelque chose d'étouffé et de lointain.
Cependant Yann ne pouvait détacher ses yeux d'un de ces pécheurs, un petit homme déjà vieillot qu'il était sûr de n'avoir jamais vu nulle part et qui pourtant lui avait dit tout de suite : « Bonjour, mon grand Yann! » avec un air d'Intime connaissance; il avait la laideur irritante des singes avec leur clignotement de malice dans ses yeux perçants.
— Moi, disait encore Larvoër, de la Reine-Bertlie, on m'a marqué la mort du petit-fils de la vieille Yvonne Moan, de Ploubazlanec, f(ui faisait son service à l'État, comme vous savez, sur l'escadre de Chine; un bien grand dommage!
Entendant cela, les autres de la Marie se tournèrent vers Yann pour savoir s'il avait déjà connaissance de ce malheur.
— Oui, dit-il d'une voix basse, l'air indif-
Pêcheur d'Islande.
férent et hautain, c'était sur la dernière lettre que mon père m'a envoyée.
Ils le regardaient tous, dans la curiosité qu'ils avaient de son chagrin, et cela l'irritait.
Leurs propos se croisaient à la hâte, au travers du brouillard pâle, pendant que fuyaient les minutes de leur bizarre entrevue.
— Ma femme me marque en même temps, continuait Larvoër, que la fille de M. Mével a quitté la ville pour demeurer à Ploubazlanec et soigner la vieille Moan, sa grand'tante: elle s'est mise à travailler à présent, en journée chez le monde, pour gagner sa vie. D'ailleurs, j'avais toujours eu dans l'idée, moi, que c'était une brave fille, et une courageuse, malgré ses airs de de- , moiselle et ses falbalas.
Alors, de nouveau, on regarda Yann, ce qui acheva de lui déplaire, et une couleur rouge lui monta aux joues sous son liàle doré.
Par cette appréciation sur Gaud fut clos l'entretien avec ces gens de la Reine-Berlhe qu'aucun être vivant ne devait plus jamais revoir. Depuis un instant, leurs figures semblaient déjà plus effacées, car leur navire était moins près, et, tout à coup, ceux de la Marie ne trouvèrent plus rien à pousser, plus rien au bout de leurs longs morceaux de bois; tous leurs « espars», avirons, mâts ou vergues, s'agitèrent en cherchant dans le vide, puis retoml)èrent les uns après les autres lourdement dans la mer, comme de grands bras morts. On rentra donc ces défenses inutiles : la Reine-Berlhe, replongée dans la brume profonde, avait disparu brusquement tout d'une pièce, comme s'efface l'image d'un transparent derrière lequel la lampe a été soufflée. Ils essayèrent de la héler, mais rien ne répondit à leurs cris, — qu'une espèce de clameur moqueuse à plusieurs voix, terminée en un gémissement qui les fît se regarder avec surprise...
Cette Reine-Berthe ne revint point avec les autres Islandais et, comme ceux du Samuel- Azénide avaient rencontré d'ans un fiord une épave non douteuse (son couronnement d'arrière avec un morceau de sa quille), on ne l'attendit plus; dès le mois d'octobre, les noms de tous ses marins furent inscrits dans l'église sur des plaques noires.
Or, depuis cette dernière apparition dont les gens de la Marie avaient bien retenu la date, jusqu'à réi)oque du retour, il n'y avait eu aucun mauvais temps dangereux sur la mer d'Islande, tandis que, au contraire trois semaines auparavant, une bourrasque d'ouest avait emporté plusieurs marins et deux navires.
On se rappela alors le sourire de Larvoër et, en rapprochant toutesces choses, on fit beaucoup de conjonctures; Yann revit plus d'une fois, la nuit, le marin au clignotement de singe, et quelques-unsde la Marie se demandèrent craintivement si, ce matin-là, ils n'avaient point causé avec des trépassés.
L'été s'avança et, à la fin d'août, en même temps que les premiers brouillards du matin, on vit les Islandais revenir.
Depuis trois mois déjà, les deux abandonnées habitaient ensemble, à Ploubazlanec, la chaumière des Moan; Gaud avait pris place de fille dans ce pauvre nid de marins morts. Elle avait envoyé là tout ce qu'on lui avait laissé après la vente de la maison de son père : son beau lit à la mode des villes et ses belles jupes de différentes couleurs. Elle avait fait elle-mêmesa nouvelle robe noire d'une façon plus simple et portait, comme la vieille Yvonne, une coiffe de deuil en mousseline épaisse ornée seulement de plis,
Pêcheur dislande.
Tous les jours, elle travaillait à des ouvrages de couture chez les gens riches de la ville et rentrait à la nuit, sans être distraite en chemin par aucun amoureux, restée un peu hautaine, et encore entourée d'un respect de demoiselle; en lui disant bonsoir, les garçons mettaient Comme autrefois, la main à leur chapeau.
Par les beaux crépuscules d'été, elle s'en revenait de Paimpol, tout le long de cette route de falaise, aspirant le grand air marin qui repose. Les travaux d'aiguille n'avaient pas eu le temps de la déformer — comme d'autres, qui vivent toujours penchées de côté sur leur ouvrage — et, en regardant la mer, elle redressait la belle taille souple quelle tenait de race; en regardant la mer, en regardant le large, tout au fond duquel était Vann...
Cette même route menait chez lui. En continuant un peu, vers certaine région plus pierreuse et plus balayée par le vent, on serait arrivé à ce hameau de Pors- Even où les arbres, couverts de mousses grises, croissent tout petits entre les pierres et se couchent dans le sens des rafales d'ouest. Elle n'y retournerait sans doute jamais, dans ce Pors-Even, bien qu'il fût à moins dune lieue; mais, une fois dans sa vie, elle y était allée et cela avait sufli pour laisser un charme sur tout son chemin ; Yann , d'ailleurs , devait souvent y passer et, de sa porte, elle pourrait le suivre allant ou venant sur la lande rase, entre les ajoncs courts. Donc elle aimait toute cette région de Ploubazlanec; elle était presque heureuse que le sort l'eût rejetée là : en aucun autre lieu du pays elle n'eût pu se faire à vivre.
A cette saison de fin d'août, il y a comme un alanguissement de pays chaud qui remonte du midi vers le nord; il y a des soirées lumineuses, des reflets du grand soleil d'ailleurs qui viennent traîner jusque sur la mer bretonne. Très souvent, l'air est limpide et calme, sans aucun nuage nulle part.
Aux heures où Gaud s'en revenait, les choses se fondaient déjà ensemble pour la nuit, commençaient à se réunir et à former des silhouettes. Çà et là, un bouquet d'ajoncs se dressait sur une hauteur entre deux pierres, comme un panache ébourifïé; un groupe d'arbres tordus formait un amas sombre dans un creux, ou bien, ailleurs, quelque hameau à toit de paille dessinait au-dessus de la lande une
petite découpure bossue. Aux carrefours les vieux christs qui gardaient la campagne étendaient leurs bras noirs sur les calvaires, comme de vrais hommes suppliciés, et, dans le lointain, la Manche se détachait en clair, en grand miroir jaune sur un ciel qui était déjà obscurci par le bas, déjà ténébreux vers l'horizon. Et dans ce pays, même ce calme, même ces beaux temps, étaient mélancoliques; il restait, malgré tout, une inquiétude planant sur les choses; une anxiété venue de la mer à qui tant d'existences étaient confiées et dont rélernelle menace n'était qu'endormie.
Gaud, qui songeait en chemin, ne trouvait jamais assez longue sa course de retour au grand air. On sentait l'odeur salée des grèves, et l'odeur douce de certaines fleurs qui croissent sur les falaises entre les épines maigres Sans la grand'mère Yvonne qui l'attendait au logis, volontiers elle se serait attardée dansées sentiers d'ajoncs, à la manière de ces belles demoiselles qui aiment à rêver, les soirs d'été, dans les i)arcs.
En traversant ce pays, il lui revenait bien aussi quelques souvenirs de sa petite enfance; mais comme ils étaient effacés à présent, reculés, amoindris par son amour! Malgré tout, elle voulait considérer ce Yann comme une sorte de fiancé, — un fiancé fuyant, dédaigneux, sauvage, qu'elle n'aurait jamais; mais à qui elle s'obstinerait à restei- fidèle en esprit, sans plus confier cela à personne. Pour le moment, elle aimait à le savoir en Islande; là, au moins, la mer le lui gardait dans ses cloîtres profonds et il ne pouvait se donner à aucune autre.
11 est vrai qu'un de ces jours il allait revenir, mais elle envisageait aussi ce retour avec plus de calme qu'autrefois.
Par instinct, elle comprenait que sa pauvreté ne serait pas un motif pour être plus dédaignée, — car il n'était pas un garçon comme les autres. — Et puis cette mort du petit Sylvestre était une chose qui les rapprochait décidément. A son arrivée, il ne pourrait manquer de venir sous hiur toit pour voir la grand'mère de son ami : et elle avait décidé qu'elle serait là pour cette visite, il ne lui semblait pas que ce fût manquer de dignité; sans paraître se souvenir de rien, elle lui parlerait comme à quelqu'un que l'on connaît depuis longtemps; elle lui parlerait même avec affec-
Pêcheur dislande.
tion comme à un frère de Sylvestre, en tâchanl d'avoir l'air naturel Et qui sait? il ne serait peut-être pas impossible de prendre auprès de lui une place de sœur, à présent qu'elle allait être si seule au monde; de se reposer sur son amitié; de la lui demander comme un soutien, en s'expliquant assez pour qu'il ne crût plus à aucune arrière-pensée de mariage. Elle le jugeait sauvage seulement, entêté dans ses idées d'indépendance, mais doux, franc, et capable de bien comprendre les choses bonnes qui viennent tout droit du cœur.
Qu'allaitil éprouver, en la retrouvant là, pauvre, dans cette chaumière presque en ruine?... Bien pauvre, oh! oui, car la grand'mère iM o a n , n'étant plus assez forte pouralleren journée aux lessives, n'avait plus
rien que sa pension de veuve, il est vrai, elle mangeait bien peu maintenant, et toutes deux pouvaient encore s'arranger pour vivre sans demander rien à personne...
La nuit était toujours tombée quand elle arrivait au logis; avant d'entrer, il fallait descendre un peu, sur des roches usées, la chaumière se trouvant en contre-bas de ce chemin de Ploubazlanec, dans la partie de terrain qui s'incline vers la grève. Elle était presque cachée sous son épais toit de paille brune, tout gondolé, qui ressemblait au dos de quelque énorme bête morte effondrée sous ses poils durs. Ses murailles avaient la couleur sombre et la rudesse des rochers, avec des mousses et du cochléaria formant de. petites touffes vertes. On montait les trois marches gondolées du seuil, et on ouvrait le loquet intérieur de la porte au moyen d'un bout de corde de navire qui sortait par un trou. En entrant, on voyait d'abord en face
de soi la lucarne, percée comme dans l'épaisseur dun rempart, et donnant sur la mer d'où venait une dernière clarté jaune pâle. Dans la grande cheminée flambaient des brindilles odorantes de pin et de hêtre, que la vieille Yvonne ramassait dans ses promenades le long des chemins; elle-même était là assise, surveillant leur petit souper; dans son intérieur, elle portait un serre-tête seulement, pour ménager ses coiffes; son profil, encore joli, se découpait sur la lueur rouge de
son feu. Elle levait vers Gaud ses yeux jadis bruns, qui avaient pris une couleur passée, tournée au bleuâtre, et qui étaient troublés, incertains, égarés de vieillesse. Elle disait toutes les fois la même chose :
— Ah! mon Dieu, ma bonne fille, comme tu rentres tard ce soir...
— Mais non, grand'mère, répondait doucement Gaud qui y était habituée.
Il est la même heure que les autres jours.
— Ah !... me semblait à moi, ma fille, me semblait qu'il était plus tard que de coutume.
Elles soupaient sur une table devenue presque informa a force d'être usée, mais encore épaisse comme le tronc d'un chêne. Et le grillon ne manquait jamais de leur recommencer sa petite musique à son d'argent.
Un des côtés de la chaumière était occupé par des boiseries grossièrement sculptées et aujourd'hui toutes vermoulues; en s'ou-
Pêcheur d'Islande.
vrant, elles donnaient accès dans des étagères où plusieurs géuèrationsde pêcheurs avaient été conçues, avaient dormi, et où les mères vieillies étaient mortes.
Aux solives noires du toit s'accrochaient des ustensiles de ménage très anciens, des paquets dherbes, des cuillers de bois, du larti lunié; aussi de vieux filets, qui dormaient là depuis le naufrage des derniers filsMoan,et , dont les rats venaient la nuit couper les mailles.
Le lit de j Gaud, installé dans un
angle avec ses rideaux de mousseline blanche, faisait leffet d'une chose élégante et fraîche, apportée dans une hutte de Celte. Il y avait une photographie de Sylvestre en matelot, dans un cadre, accrochée au granit du mur. Sa grandmèrc y avait
attaché sa médaille militaire, avec'ijne de ces paires d'ancres en drap rouge que les marins portent sur la manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait aussi acheté à Paimpol une de ces couronnes funéraires en perles noires et blanclies dont on entoure, en Bretagne, les portraits des défunts. C'était là son petit mausolée, tout ce qu'il avait [)our consacrer sa mémoire, dans son pays breton...
Les soirs d'été, elles ne veillaient pas, par économie de lumière; quand le temps était beau, elles s'asseyaient un moment sur un banc de pierre, (levant la maison, et regardaient le nioiule (jui passait dans le chemin un peu au-dessus de leur tète.
ilusuite la vieille Yvonne se couchait
dans son étagère darmoire, et Gaud,
dans son lit de demoiselle; là, elle
s'endormait assez vite, ayant beaucoup
travaillé, beaucouj) marché, et songeant
au retour des Islandais en lille sage,
résolue, sans un trouble trop grand...
Mais un jour, à Paimpol, entendant dire que la Marie venait d'arriver, elle se sentit prise d'une espèce de fièvre. Tout son calme d'attente l'avait abandonnée; ayant
bruscjué la fin de son ouvrage, sans savoir pourquoi, elle se mit en route plus tôt que de coutume, — et, dans le
chemin, comme elle se h A t a i t , elle le reconnut de loin qui venait à rencontre d'elle.
Ses jambes trçmbiaient et elle les sentait fléchir. Il était déjà tout près, se dessinant à vingt pas à peine, avec sa taille superbe, ses cheveux bouclés sous son bonnet de pécheur. Elle se trouvait prise si au dépourvu par cette rencontre, que vrai-
Pécheur dislande.
ment elle avait peur de chanceler, et qu'il s'en aperçût; elle en serait morte de honte à présent... Et puis elle se croyait mal coiffée, avec un air fatigué pour avoir fait son ouvrage trop vite ; elle eût donné je ne sais quoi pour être cachée dans les touffes d'ajoncs, disparue dans quelque trou de fouine. Du reste, lui aussi avait eu un mouvement de recul, comme pour essayer de changer de route. Mais c'était trop tard : ils se croisèrent dans l'étroit chemin.
Lui, pour ne pas la frôler, se rangea contre le talus, d'un bond de côté comme un cheval ombrageux qui se dérobe, en la regardant d'une manière furtive et sauvage.
Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait levé les yeux, lui jetant malgré elle même une prière et une angoisse. Et, dans ce croisement involontaire de leurs regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses prunelles gris de lin avaient paru s'élargir, s'éclairer de quelque grande flamme de pensée, lancer une vraie lueur bleuâtre, tandis que sa figure était devenue toute rose jusqu'aux tempes, jusque sous les tresses blondes.
Il avait dit en touchant son bonnet :
— Bonjour, mademoiselle Gaud!
— Bonjour, monsieur Yann, réponditelle.
Et ce fut tout ; il était passé. Elle continua sa roule, encore ^ tremblante, ^' mais sentant peu à peu à mesure qu'il
s'éloignait, ,.rP"z?ZTh-
le sang reprendre son cours et la force revenir...
Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, la tête entre ses mains, qui pleurait, qui faisait son hi hihi! de petit enfant, toute dépeignée, sa queue de cheveux tombée de son serre-tête
comme un maigre écheveau de chanvre gris :
— Ah! ma bonne Gaud, — c'est le fils Gaos que j'ai rencontré du côté de Plouherzel, comme je m'en retournais de
ramasser mon bois; — alors nous avons parlé de mon pauvre petit, lu penses bien. Ils sont arrivés ce malin de l'Islande et, dès ce midi, il était venu pour me faire une visite pendant que jetais dehors. Pauvre garçon, il avait les larmes aux yeux lui
aussi... Jusqu'à ma porte, qu'il a voulu me raccompagner, ma bonne Gaud, pour me porter mon petit fagot...
Elle écoutait cela, debout, et son cœur se serrait à mesure : ainsi, cette visite de Yann, sur laquelle elle avait tant compté pour lui dire tant de choses, était déjà faite, et ne se renouvellerait sans doute plus; c'était fini...
Pêcheur d'Islande.
Alors la chaumière lui sembla plus désolée, la misère plus dure, le moude plus vide, — et elle baissa la tète avec uue envie de mourir.
L'hiver vint peu à peu, s'étendit comme un linceul qu'on laisserait très lentement tomber. Les journées grises passèrent après les journées grises, mais Yann ne reparut plus, — et les deu.K femmes vivaient bien abandonnées.
Avec le froid, Içur existence était plus coûteuse et plus dih-e.
Et puis la vieille Yvonne devenait difficile à soigner. Sa pauvre tète s'en allait; elle se fâchait nu^inlenant, disait des méchancetés et des injures; une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les enfants, à propos de rien.
Pauvre vieille!... elle était encore si douce dans ses bons jours clairs, que Gaud ne cessait de la respecter ni de la chérir. Avoir toujours été bonne, et finir par être mauvaise; étaler, à l'heure de la lin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute une science de mots grossiers qu'on avait cachée, quelle dérision de l'àme et quel mystère moqueur!
Elle commençait à chanter aussi, et cela faisait encore plus de mal à entendre qvie ses colères; c'était, au hasard des choses qui lui revenaient en tète, des oremus de messe, ou bien des couplets très vilains qu'elle avait entendus jadis sur le port, répétés par des matelots. Il lui arrivait d entonner les Fillelles de Paimpol; ou bien, en balançant la tète et battant la mesure avec son pied, elle prenait :
Mon tnari vient de partir;
Pour la pèclie d'Islande, mon mari vient de partir,
Il m'a laissé sans le sou,
Mais... Irala, Irala la lou...
J'en f;agne!
J'en gagne!...
Chaque fois, cela s'arrêtait tout court, en même temps que ses yeux s'ouvraient bien grands dans le vague en perdant toute expression de vie, — comme ces flan[imes déjà mourantes qui s'agrandissent subitement pour s'éteindre. Et après, elle baissait la tète, restait longtemps caduque, en laissant pendre la mûchoire d en basa la manière des morts.
Elle n'était plus bien propre non plus, et c'était un autre genre d'épreuve sur lequel Gaud n'avait pas compté.
Vn jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son i)etil-lils.
— Sylvestre? Sylvestre?... disait-elle à Gaud, en ayant l'air de chercher qui ce pouvait bien être ; ah dame! ma bonne, tu comprends, j'en ai eu tant quand j'étais jeune, des garçons, des lilles, des filles et des garçons qu'à cette heure, ma foi!...
Et, en disant cela, elle lançait en l'air ses pauvres mains ridées, avec un geste d'insouciance presque libertine...
Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et en citant mille petites choses qu'il avait faites ou qu'il avait dites, toute la journée elle le pleura.
Oh! ces veillées d'hiver, quand les branchages manquaient pour faire du feu!
Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre menu, achever avant de dormir les ouvrages rapportés chaque soir de Paimpol.
La grand'mère Yvonne, assise dans la cheminée, restait tranquille, les pieds contre les dernières braises, les mains ramassées sous son tablier. Mais au commencement de la soirée, il fallait toujours tenir des conversations avec elle.
— Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ça donc? Dans mon temps à moi, j'en ai pourtant connu de ton âge qui savaient causer. Me semble que nous n'aurions pas lair si triste, là, toutes les deux, si tu voulais parler un peu.
Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques cju'elle avait apprises en ville, ou disait les noms des gens qu'elle avait rencontrés en chemin, parlait de choses qui lui étaient l)ien indifférentes à ellemême comme, du reste, tout au monde à présent, puis s'arrêtait au milieu de ses histoires quand elle voyait la pauvre vieille endormie.
R-ien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la fraîche jeunesse appelait la jeunesse. Sa beauté allait se consumer, solitaire et stérile...
Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le bruit des lamess'entendaitlàcommedans un navire, en l'écoutant elle y mêlait le souvenir toujours présent et douloureux de Yann, dont ces choses étaient le domaine; durant les grandes nuits d'épouvante, où tout était
Pêcheur d'Islande.
déchaîné et hurlant dans le noir du dehors, elle songeait avec plus d'angoisse à lui.
Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mère qui dormait, elle avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant aux marins ses ancêtres, qui avaient vécu dans ces étagères d'armoires, qui avaient péri au large pendant de semblables nuits, et dont les âmes pouvaient revenir; elle ne se sentait pas protégée contre la visite de ces morts par la présence de cette si vieille femme qui était déjà presque des leurs...
Tout à coup elle frémissait de la tète aux pieds, en entendant partir du coin de la cheminée un petit filet de voix cassée flùté, comme étouffé sous terre. D'un ton guilleret qui donnait froid à l'âme, la voix chantait :
Pour la pêche d'Islande, mon mari vient de partir; 11 m'a laissée sans le sou.
Mais... trala, trala, la lou...
Et alors elle subissait ce genre particulier de frayeur que cause la compagnie des folles.
La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de fontaine; on l'entendait presque sans répit ruisseler dehors sur les murs. Dans le vieux toit de mousse, il y avait des gouttières qui, toujours aux mêmes endroits, infatigables, monotones, faisaient le même tintement triste; elles détrempaie«t par places le sol du logis, qui était de roches et de terre battue avec des graviers et des coquilles.
On sentait l'eau partout autour de soi, elle vous enveloppaitde ses masses froides, infinies : une eau tourmentée, fouettante, s'émiettant dans l'air, épaississant l'obscurité, et isolant encore davantage les unes des autres les chaumières éparses da pays de Ploubazlanec.
Les soirées de dimanche étaient pour Gaud les plus sinistres, à cause d'une certaine gaîté qu'elles apportaient ailleurs : c'étaient des espèces de soirées joyeuses, même dans ces petits hameaux perdus de la côte; il y avait toujours, ici ou là, quelque chaumière fermée, battue parla pluienoire,d'oùpartaient des chants lourds. Au dedans, des tables alignées pour les buveurs ; des marins se séchant à des flambées fumeuses; les vieux se contentant avec de l'eau-de-vie, les jeunes
courtisant des filles, tous allant jusqu'à l'ivresse, et chantant pour s'étourdir. Et, près d'eux, la mer, leur tombeau de demain, chantait aussi, emplissant la nuit de sa voix immense...
Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient de ces cabarets-là ou revenaient de Paimpol, passaient dans le chemin, près de la porte des Moan; c'étaient ceux qui habitaient à l'extrémité des terres, vers Pors-Even. Ils passaient très tard, échappés des bras des filles, insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des ondées. Gaud tendait l'oreille à leurs chansons et à leurs cris — très vite noyés dans le bruit des bourrasques ou de la houle — cherchant à démêler la voix de Yann, se sentant trembler ensuite quand elle s'imaginait l'avoir reconnue.
N'être pas revenu les voir, c'était mal de la part de ce Yann; et mener une vie joyeuse, si près de la mort de Sylvestre,
— tout cela ne lui ressemblait pas! Non, elle ne le comprenait plus décidément, — et, malgré tout, ne pouvait se détacher de lui, ni croire qu'il lût sans cœur.
Le fait est que, depuis son retour, sa vie était bien dissipée.
D'abord il y avait eu la tournée habituelle d'octobre dans le golfe de Gascogne,
— et c'est toujours pour ces Islandais une. période de plaisir, un moment où ils ont dans leur bourse un peu d'argent à dépenser sans souci (de petites avances pour s'amuser, que les capitaines donnent sur les grandes parts de pêche, payables seulement en hiver).
On était allé, comme tous les ans, chercher du sèl dans les îles, et lui s'était repris d'amour, à Saint-Martin-de-Ré.pour certaine fille brune, sa maîtresse du précédent automne. Ensemble ils s'étaient promenés, au dernier gai soleil, dans les vignes rousses toutes remplies du chant des alouettes, tout embaumées par les raisins mûrs, les œillets des sables et les senteurs marines des plages ; ensemble ils avaient chanté et dansé des rondes à ces veillées de vendange où l'on se grise, d'une ivresse amoureuse et légère, en buvant le vin doux.
Ensuite, la Marie ayant poussé jusqu'à Bordeaux, il avait retrouvé, dans un grand estaminet tout en dorures, la belle chanteuse à la montre, et s'était négligemment laissé adorer pendanthuit nouveaux jours.
Pêcheur d'Islande.
Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait assisté à plusieurs mariages de ses amis, comme garçon d'honneur, tout le temps dans ses beaux habits de fêle, et souvent ivre après minuit, sur la Jin des bals. Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, que les filles s'enqu'essaient de raconter à Gaud. en exagérant.
Trois ou quatre fois, elle l'avait vu de loin venir eu face d'elle sur ce chemin de Ploubazlaiiec, mais toujours à temps pour l'éviter; lui aussi du reste, dans ces cas-là, prenait à travers la lande. Comme par une entente muette, maintenant ils se fuyaient.
A Paimpol. il y a une grosse femme appelée madame Tress o 1 e u r ; dans une des ruesqui mènent au port, elle fient un cabaret fameux parmi les Islandais, où des capitaines et des armateurs viennent enrôler des matelots, laireleur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux.
Autrefois belle, encore galante avec les pécheurs, elle a des moustaches à présent, une carrure d'hommeetla réplique hardie.
Un air de cantinière, sous une grande coiffure blanche de nonnain; en elle, un je ne sais quoi de religieux, qui persiste quand même parce qu'elle est Bretonne.
Dans sa tète, les noms de tous les marins du pays tiennent comme sur un registre; elle connaît les bons, les mauvais, sait au plus juste ce qu'ils gagnent et ce qu'ils valent.
Un jour de janvier, Gaud, ayant été mandée pour lui faire une robe, vint travailler là, dans une chambre, derrière la salle aux buveurs...
Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte auxmassifs piliers de granit, qui est en retrait sous le premier étage de la maison, à la mode ancienne; quand on l'ouvre, il y a presque toujours quelque rafale engoufîrée dans la rue, qui la pousse,
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et les arrivants font des entrées brusques, comme lancés par une lame de houle. La salle est basse et profonde, passée à la chaux blanche et ornée de cadres dorés où se voient des navires, des abordages, des naufrages. Dans un angle, une Vierge en faïence est posée sur une console, entre des bouquets artificiels.
Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de matelots, ont vu s'épanouir bien des gaités lourdes et sauvages, — depuis les temps reculés de Paimpol, en passant par l'époque agitée des corsaires, jusqu'à ces Islandais de nos jours très peu difléronts de leurs ancêtres. Et bien des existences d'hommes ont été jouées, engagées là, entre deux ivresses, sur ces tables de chêne.
Gaud, tout en cousant cette robe, avait l'oreille à uneconversationsurles choses d'Islande, qui se tenait derrière la cloison entre madame Tressoleur et deux reIrdiU's assis à boire.
Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau tout neuf, qu'on était en train de gréer dans le port : jamais elle ne serait parée, cette Léopoldine, à faire la campagne prochaine.
— Eh! mais si, ripostait l'hôtesse, bien sûr qu'elle sera parée! — Puisque je vous dis, moi, qu'elle a pris équipage hier : tous ceux de l'ancienne Marie, de Guermeur, (ju'on va vendre pour la démolir; cinq jeunes personnes, qui sont venues s'engager là. devant moi, — à cette table, — signer avec ma plume, — ainsi ! — Et des beVhommes, je vous jure : Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le fils Keraez, de Tréguier; — et le grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut bien trois!
La Léopoldine \... Le nom, à peine entendu, de ce bateau qui allait emporter Yann, s'était fixé d'un seul coup dans la mémoire de Gaud, comme si on l'y eût martelé pour le rendre plus ineffaçable. Le soir, revenue à Ploubazlanec, in^-
Pêcheur d'Islande.
tallée à finir son ouvrage à la lumière de sa petite lampe, elle retrouvait dans sa tête ce mot-là toujours, dont la seule consonance l'impressionnait comme unechose triste. Les noms des personnes et ceux des navires ont une physionomie par euxmêmes, presque un sens. Et ce Léopoîdine, mot nouveau, inusité, la poursuivait avec une persistance qui n'était pas naturelle, devenait une sorte d'obsession sinistre.
Non, elle s'était attendue à voir Yann repartir encore sur la Marie qu'elle '^ avait visitée jadis, qu'elle connaissait, et dont la Vierge avait protégé pendant de longues années les dangereux voyages; et voici que ce changement, cette Léopoîdine , augmentait son angoisse.
Mais, bientôt, elle en vint à se dire que pourtant cela ne la regardait plus, que rien de ce qui le concernait, lui, ne devait plus la toucher jamais. Et, en effet, qu'est-ce que cela pouvait lui faire, qu'il fût ici ou ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour?... Se sentirait elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en Islande; lorsque l'été serait revenu, tiède, sur les chaumières désertées, sur les femmes solitaires et inquiètes; — ou bien quand un nouvel automne commencerait encore, ramenant une fois de plus les pêcheurs?. . Tout cela pour elle était indifférent, semblable, également sans joie et sans espoir. 11 n'y avait plus aucun lien entre eux deux, aucun motif de rapprochement, puisque même il oubliait le pauvre petit Sylvestre: — donc il fallait bien comprendre que c'en était fait pour toujours de ce seul rêve, de ce seul désir de sa vie; elle devait se détacher
de Yann, de toutes les choses qui avaient trait à son existence, même de ce nom d'Islande qui vibrait encore avec un charme si douloureux à cause de lui; chasser absolument ces pensées, tout balayer; se dire que c'était fini, fini à jamais... Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, qui avait encore besoin d'elle, mais qui ne tarderait pas à mourir. Et alors, après, à quoi bon vivre, à quoi bon travailler, et pour quoi faire?...
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Le vent d'ouest s'était encore levé dehors; les gouttières du toit avaient recommencé, sur ce grand gémissement lointain, leur bruit tranquille et léger de grelot de poupée. Et ses larmes aus-si se mirent à couler, larmes d'orpheline et d'abandonnée, passant sur ses lèvres avec un petit goût amer, descendant silencieusement sur son ouvrage, comme ces pluies d'été qu'aucune brise n'amène, et qui tombent tout à coup, pressées et pesantes, de nuages trop remplis; alors n'y voyant plus, se sentant brisée, prise de vertige devant le vide de sa vie, elle replia le corsage ample de cette dame Tressoleur et essaya de se coucher.
Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en s'étendant : il devenait chaque jour plus humide et plus froid, —
Pcchcur d'Islande.
oinsi que toutes les choses de celte cliauniière. — Cependant, comme elle était très jeune, tout en continuant de pleurer, elle tinit par se réchaulïer et s'eiwlormir.
XYI
Des semaines sombres avaient passé encore, et on était déjà aux premiers jours de février, par un assez beau temps doux-
Yann sortait de chez l'armateur, venant de toucher sa part de pèche du dernier été, quinze cents francs, qu'il emportait pour les remettre à sa mère, suivant la coutume de famille I/année avait été bonne, et il s'en retournait content.
Près de Ploui)az lanec, il vit un rassemblement au bord de la route : une vieille, qui gesticulait avec son bâton, et autour d'elle des irainins ameutés qui riaient... La grand'mère Moan!... La bonne grand' mère que Sylvestre adorait, toute traînée et déchirée, tlevenuc maintenant une de ces vieilles pauvresses imbéciles qui font des atlroupcnienls sur les chemins!... Cela lui causa une peine affreuse.
Ces gamins de Ploubazlanec lui avaient tué son chat, et elle les menaçait de son bâton, très en colère et en désespoir :
— Ah! s'il avait été ici, lui, mon pauvre garçon, vous n'auriez pas osé, bien sûr, mes vilains drôles!...
Elle était tombée, paraîl-il, en courant après eux pour les battre; sa coiffe était de côté, sa robe pleine de boue, et ils disaient encore qu'elle était grise (comme cela arrive bien en Bretagne à quelques pauvres vieux qui ont eu des malheurs).
Yann savait, lui, que ce n'était pas vrai, et qu'elle était une vieille respectable ne buvartt jamais que de l'eau.
— Yous n'avez pas honte? dit-il aux gamins, très en colère lui aussi, avec sa voix et son ton qui imposaient.
Et, en un clin d'œil, tous les petits s6 sauvèrent, penauds et confus, devant le grand Gaos.
Gaud, qui justement revenait de Paimpol, rapportant de l'ouvrage pour la veillée, avait aperçu cela de loin, reconnu sa grand'mère dans ce groupe. Effrayée, elle arriva en courant pour savoir ce que c'était, ce qu'elle avait eu, ce qu'on avait pu lui faire, — et comprit, voyant leur chat qu'on avait tué.
Elle leva ses yeux francs vers Yann, qui ne détourna pas les siens; ils ne songeaient plus à se fuir celte fois; devenus seulement très roses tous deux, lui aussi vite qu'elle, d'une môme montée de sang à leurs joues, ils se regardaient, avec un peu d'effarement de se trouver si près; mais sans haine, presque avec dou ceur, réunis qu'ils étaient dans une commune pensée de pitié et deprolection.
Il y avait longtemps que les enfants de l'école lui en voulaient, à ce pauvre matou défunt, parce qu'il avait la figure noire, un air de diable; mais celait un liés bon chat, et, quand on le regardait de près, on lui trouvait au contraire la mine tranquille et câline. Ils l'avaient tué avec des cailloux et son œil pendait. La pauvre vieille, en marmottant toujours des menaces, s'en allait tout émue, toute branlante, emportant par la queue, comme un lapin, ce chat mort. — Ah! mon pauvre garçon, mon pauvre garçon... s'il était encore de ce monde on n'aurait pasosé me faire ça, non,biensûr!... 11 lui était sorti des espèces de larmes qui coulaient dans ses rides; et ses mains, à grosses veines bleues, tremblaient.
Gaud l'avait recoiffée au milieu, tâchait de la consoler avec des paroles douces de petite fdle. Et Yann s'indignait; si c'était possible, que des enfants fussent si méchants! Faire une chose pareille à une pauvre vieille femme ! Les larmes lui en venaient presque, à lui aussi. — Non point
Pêcheur d'Islande.
pour ce malou, il va sans dire ; les jeunes hommes, rudes comme lui, s'ils aiment bien à jouer avec les bêtes, n'ont guère de sensiblerie pour elles; mais son cœur se fendait, à marcher là derrière cette grand'mère en enfance, emportant son pauvre chat par la queue. 11 pensait à Sylvestre, qui l'avait tant aimée; au chagrin horrible qu'il aurait eu, si on lui avait prédit qu'elle finirait ainsi, en dérision et en misère.
Et Gaud s'excusait, comme étant chargée de sa tenue :
— C'est qu'elle sera tombée, pour être si sale, disait-elle tout bas; sa robe n'est plus bien neuve, c'est vrai, car nous ne
sommes pas ^n
riches, monsieur Yann; mais je l'avais encore raccommodée hier, et ce matin quand je suis partie, je suis sûre qu'elle était propre et en ordre.
Il la regarda alors longuement, beaucoup plus touché peut-être par cette petite explication toute simple qu'il ne l'eût
été par d'habiles phrases, des reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l'un près de l'autre, se rapprochant de la chaumière des Moan. — Pour jolie, elle l'avait toujours été comme personne, il le savait fort bien, mais il lui parut qu'elle l'était encore davantage depuis sa pauvreté et son deuil. Son air était devenu plus sérieux, ses yeux gris de lin avaient l'expression plus réservée et semblaient malgré cela vous pénétrer plus avant, jusqu'au fond de l'âme. Sa taille aussi avait achevé de se former. Vingt-trois ans bientôt; elle était dans tout son épanouissement de beauté.
Et puis elle avait à présent la tenue d'une fille de pêcheur, sa robe noire sans ornements et une coiffe tout unie ; son air de
demoiselle, on ne savait plus bien d'où il lui venait] c'était quelque chose de caché en elle-même et d'involontaire dont on ne pouvait plus lui faire reproche; peut-être seulement son corsage, un peu plus ajusté que celui des autres, par habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde et le haut de ses bras... Mais non, cela résidait plutôt dans sa voix tranquille et dans son regard.
Décidément il les accompagnait, — jusque chez elles sans doute.
Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce chat, et cela devenait presque un peu drôle, maintenant, de les voir ainsi passer en cortège; il y avait sur les portes des bonnes gens qui souriaient. La vieille Yvonne au milieu, portant la bête ; Gaud à sa droite, troublée et toujours très rose; le grand Yann à sa gauche, tête haute, et pensif.
Cependant la pauvre vieille s'était presque subitement apaisée en route; d'elle-même, elle s'était recoiffée et, sans plus rien dire, elle commençait à les observer alternativement l'un et l'autre, du coin de son œil qui était redevenu clair.
Gaud ne parlait pas de peur de donner à Yann une occasion de prendre congé; elle eût voulu rester sur ce bon regard
Pêcheur d'Islande.
doux qu'elle avait reçu de lui, marcher les yeux fermés pour ne plus voir rien autre chose, marcher ainsi bien longtemps à ses côtés dans un rêve qu'elle faisait, au lieu d'arriver si vite à leur logis vide et somlire où tout allait s'évanouir.
A la porte, il y eut une île ces minutes d'indécision pendant lesquelles il semble que le cœur cesse de battre. La grand' mère entra sans se retourner; puis Gaud, hésitante, et Yann, par derrière, entra aussi...
Il était chez elles, pour la première fois
blanc, le beau lit de demoiselle, et involontairement les yeux de Yann revenaient là...
11 ne disait rien... Pourquoi ne s'en allait-il pas?... La vieille grand'mère, qui était encore si fine à ses moments lucides, faisait semblant de ne pas prendre garde à lui. Donc ils restaient debout devant l'un l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme pour quelque interrogation suprême.
Mais les instants passaient et, à chaque seconde écoulée, le silence semblait entre
eux se figer davantage.
Et ils se regard a i e n I to uj ours plus profondément, commedans Tatte n te solennelle de quelque chose d'in o u 'i qui tardait à venir
desa vie;sansbut, probablement; qu'est-ce qu'ilpouvait vouloir?... En passant leseuil, il avait touché son chapeau, et puis, ses yeux ayant rencontré d'abord le portrait de Sylvestre dans sa petite couronne mortuaire en perles noires, il s'en était approché lentement comme d'une tombe.
Gaud était restée debout, appuyée des mains à leur table. 11 regardait maintenant tout autour de lui, et elle le suivait dans cette sorte de revue silencieuse qu'il passait de leur pauvreté. Bien pauvre, en effet, malgré son air rangé et honnête, le logis de ces deux abandonnées qui s'étaient réunies. Peut-être, au moins, éprouveraitil pour elle un peu de bonne pitié, en la voyant redescendue à cette même misère, à ce granit fruste et à ce chaume. Il n'y avait plus de la richesse passée, que le lit
— Gaud, demanda- 1il à demivoix grave, si vous voulez toujours...
Qu' allait il dire?... On devinait quelque grande décision, brusque comme étaient les siennes, prise là tout à coup, et osant à peine être formulée...
— Si vous voulez toujours... La pêche s'est bien vendue cette année, et j'ai un peu d'argent devant moi...
Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle bien entendu? Elle était anéantie devant l'immensité de ce qu'elle croyait comprendre.
Et la vieille Yvonne, de son coin là-bas, dressait l'oreille, sentant du bonheur approcher...
— Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si vous vouliez toujours...
... Et puis il alitendit sa réponse, qui ne vint pas... Qui donc pouvait l'empêcher
Pêcheur d'Islande.
de prononcer ce oui! Il s'élonnaii. ii avait peur, et elle s'en apercevait bien. Appuyée des deux mains à la table, devenue toute blanche, avec des yeux qui se voilaient, elle était sans voix, ressemblait à une mourante très jolie...
— Eh bien, Gaud, réponds donc ! dit la vieille grand'mère qui s'était levée pour venir à eux. Voyezvous, ça la surprend, monsieur Yann ; il faut l'excuser ; elle va réfléchir et vous répondre tout à l'heure... Asseyezvous, monsieur Yann, et prenez un verre de cidre avec nous...
Mais non, elle ne pouvait pas répondre, Gaud; aucun mot ne lui venait plus, dans son extase... C'était donc vrai qu'il était bon, qu'il avait du cœur. Elle le retrouvait là, son vrai Yann, tel qu'elle n'avait jamais cessé de le voir en elle-même, malgré sa dureté, malgré son refus sauvage, malgré tout. 11 l'avait dédaignée longtemps, il l'acceptait aujourd'hui, — et aujourd'hui qu'elle était pauvre; c'était son idée à lui sans doute, il avait eu quelque motif qu'elle saurait plus tard; en ce moment, elle ne songeait pas du tout à lui en demander compte, non plus qu'à lui reprocher son chagrin de deux années... Tout cela, d'ailleurs, était si oublié, tout cela venait d'être emporté si loin, en une seconde, par le tourbillon délicieuxqui passait sur sa vie!... Toujours muette, elle lui disait son adora-
tion rien qu'avec les yeux, tout noyés, qui le regardaient à une extrême profondeur, tandis qu'une grosse pluie de larmes commençait à descendre le long de ses joues...
— Allons, Dieu vous bénisse! mes enfants, dit la grand'mère Moan. Et moi, je lui dois un grand merci, car je suis encore contente "d'être devenue si vieille, pour avoir vu ça avant de mourir.
Ils restaient toujours là, l'un devant l'autre, se tenant les mains et ne trouvant pas de mots pour se parler ; ne connaissant aucune parole qui fût assez douce, aucune phrase ayant le sens qu'il fallait, aucune
Pêcheur d'Islande.
qui leur semblât digne de rompre leur délicieux silence.
— Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c'est qu'ils ne se disent rien!... Ah! mon Dieu, les drôles de petitsenfants que j'ai là par exemple !... Allons, Gaud, dis-lui donc quelque chose, ma fille .. De mon temps à moi, me semble qu'on s'embrassait, quand on s'était promis...
Yann ôta son chapeau, comme saisi tout à coup d'un grand respect inconnu, avant de se pencher pour embrasser Gaud, — et il lui sembla que c'était le jircmier vrai baiser qu'il eût jamais donné de sa vie.
Elle aussi lembrassa, appuyant de tout son canii'ses lèvres rraîclu's. inhabiles aux raflintMU(Mits des caresses, sur cette joue de son liancé que la mer avait dorée. Dans les pierres du mur. le grillon leur chantait le bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le pauvre petit portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, du milieu de sa couronne noire. Et tout paraissait s'être subitement vivifié et rajeuni dans la chaumière morte. Le silence s'était rempli de musiques inouïes;
même le crépuscule pâle d'hiver, qui entrait par la lucarne, était devenu comme une belle lueur enchantée...
— Alors, c'est au retour d'Islande que vous allez faire ça, mes bons enfants?
Gaud baissa la tête. L'Islande, la Léopoldine, — c'est vrai, elle avait déjà oublié ces épouvantes dressées sur la route — Au retour dislande!... comme ce serait long, encore tout cet été d'attente craintive. El Yann, battant le sol du bout de son pied, à petits coups rapides, devenu fort pressé lui aussi, comptait en lui-même très vile, pour voir si, en se dépêchant bien, on n'aurait pas le temps de se marier avant ce départ : tant de jours pour réunir les papiers, tant de jours pour publier les bans à l'église; oui, cela ne mènerait jamais qu'au 20 ou 25 du mois pour les noces, et, si rien n'entravait, on aurait donc encore une grande semaine à rester ensemble après.
— Je m'en vais toujours commencer par prévenir notre père, dit-il, avec autant de liàte que si les minutes mêmes de leur vie étaient maintenant mesurées et précieuses ...