LA SOURCE DE L’ART DE BERRUGUETE EST A NAPLES
Le problème le plus intéressant au sujet de Pedro Berruguete est celui de l’origine de son art: incontestablement ce Castillan était formé selon le style flamand, déjà fort en honneur dans sa patrie. Mais d’où tenait-il ces fortes oppositions de lumière et d’ombre, ce relief, ce volume qu’il donnait à ses figures, relief qu’on ne trouve pas chez Giusto et qu’il ne peut avoir appris de lui. Ni l’art italien d’alors, ni l’art catalan ne peut lui avoir servi de modèle. Allons plus loin : à cette époque, même aux Pays-Bas, depuis la domination de Rogier van der Weyden, on ne peignait plus ainsi: ce n’est qu’après le départ de
(i) Ces deux pointes se retrouvent chez le Salomon de Paredes de Nava, mais ici elles se rattachent à un capuchon que Salomon porte sous sa couronne.
Joos van Wassenhove et après que Hughe van der Goes eut quitté Gand pour Rouge-Cloître que ce dernier renoua sur ce point la tradition de Johannes van Eyck: voir son chanoine Bonde à Holyrood et son donateur accompagné de saint Jean-Baptiste à Baltimore.
En effet, cette manière de rendre la forme par le relief et non par la ligne est indubitablement d’origine eyckienne: pensons à l’homme au turban de la National Gallery, au couple Arnulfini, etc.; mais la tradition avait été abandonnée dans son pays d’origine, où donc restait-elle vivante?
Ce n’est pas vers la Flandre mais vers l’Italie que le jeune Pedro Berruguete s’est mis en route. Tout naturellement l’Espagnol s’embarquant à V alence ou à Barcelone y abordait par Naples où régnait alors la maison d Aragon. Or, à Naples la personnalité dominante dans la peinture était Colantonio , Napolitain tout imprégné d’art flamand, au point de réussir des pastiches et des copies indiscernables. Il prenait pour modèles surtout Johannes van Eyc\ de qui le roi de Sicile possédait, à Naples, des œuvres importantes, et, avant cela, le Maître de l’ Annonciation d’Aix qui semble avoir été son initiateur sous le règne du roi René d’Anjou (1438-1442) et qui lui-même perpétua et transmit le style eyckien en Provence. Je suis convaincu que c’est à Naples, et sous la direction de Colantonio que Pedro Berruguete acquit sa manière. La planche XV montre deux spécimens de l’œuvre de Colantonio, deux morceaux du rétable de saint Vincent Ferrier dans l’église de San Pietro Martire à Naples: saint Vincent Ferrier en prière dans sa cellule , où la lumière joue avec l’ombre, qui rappelle le saint Jérôme perdu de Johannes van Eyck mais aussi les livres et accessoires du triptyque d’Aix, et le panneau du Miracle de la Tempête qui montre l’influence directe d’œuvres des frères van Eyck: dans ce dernier tableau on retrouve le rendu atmosphérique et l’ensemble de la conception du paysage de Hnbrecht van Eyc\.
Or, Pietro Summonte, la plus sûre des autorités, nous fournit un autre renseignement important: il nous apprend que Colantonio eut aussi pour élève Antonello de Messine.
PI. XVI. — a) Antonio da Messina. L’Annonciation de Palazzolo Acreide (Musée de Syracuse).
b) Pedro Berrlguete. L’Annonciation (Chartreuse de Miraflores).
Le séjour de ce dernier à Naples, l’enseignement de Colantonio et l’admiration qu’il éprouvait pour la peinture de Johannes van Eyck nous expliquent le caractère flamand de certaines de ses œuvres à partir du Christ bénissant de 1465 jusqu’en 1474. C’est sans doute aussi à l’exemple de Johannes que, dans ses portraits, il adopta la pose de trois quarts, alors inusitée en Italie, le fort éclairage latéral et le vigoureux relief en ronde bosse.
La comparaison que nous allons faire maintenant confirme à la fois l’allégation de Summonte et notre hypothèse quant à la source de l’art de Berruguete.
On connaît la belle et mutilée Annonciation commandée à Antonello le 23 août 1474 par Juliano Manjuni pour l’église de Palazzolo Acreide (maintenant au musée de Syracuse) O. Rapprochons-en une Annonciation peu connue de Berruguete à la Chartreuse de Miraflores (pl. XVI).
Ces deux compositions d’un même sujet présentent des analogies qui ne peuvent être l’effet du hasard: dans l’une comme dans l’autre, derrière la salle où l’ange Gabriel transmet à Marie le message divin, se voit une seconde salle, vide, éclairée à contre-jour, soit par une, soit par deux fenêtres dans le mur du fond (fenêtres dont, dans les deux tableaux, le seuil vient à hauteur du front de l’ange et à travers lesquelles on aperçoit un paysage).
Ce plan architectural est exceptionnel pour une Annonciation : la coïncidence nous force à admettre soit que Pedro Berruguete a connu le tableau d’Antonello (peint en 1474, mais en Sicile, non à Naples, et rien ne fait supposer qu’entre 1474 et 1476 Berruguete ait visité la Sicile) — soit que les deux peintres se soient l’un çt l’autre inspirés d’un modèle commun. Le prototype supposé ne remonte pas à l’Annonciation d’Aix qui, au point de vue du site architectural, relève d’une autre tradition iconographique. Etait-ce une peinture inconnue de Colantonio ? Je ne puis m’empêcher de penser ici à une importante
(1) Il y a beaucoup à dire au sujet de cette Annonciation dont certains éléments ne semblent pas avoir été mis en relief.
œuvre perdue de Johannes van Eyck, le triptyque de Giovanni Battista Lomellino vanté par Facius, œuvre qui se trouvait chez le Roi à Naples et sans doute celle-là même pour laquelle Antonello manifestait une si vive admiration.
L’architecture est bien d’origine eyckienne: son plan se trouve en o-erme dans l’Annonciadon du rétable de Gand:
Dans la partie centrale de cette dernière, la fenêtre s’ouvre directement vers la rue, mais dans chacun des deux panneaux extrêmes, derrière Gabriel et derrière la Vierge, on aperçoit une seconde salle, vide, prenant jour par le fond.
Ajoutons, comme rappel du rétable de Gand, la pose assez rare des , mains de la Vierge croisées sur la poitrine chez Antonello comme chez Johannes et même appelons l’attention sur un autre trait de ressemblance entre le triptyque Lomellino et le rétable de Gand: Facius signale particulièrement sur la face extérieure des volets (*), un rayon de soleil qui semble venir d’une fente: un semblable effet se remarque déjà à Gand derrière la Vierge.
La comparaison que nous venons de faire achève de prouver que Pedro Berruguete s’est formé à Naples sous Colantonio , seul lien qui le relie à Antonello. Il a ainsi été initié à la tradition eyckienne: chapitre important pour l’histoire de la diffusion de l’art eyckien pur dans les pays où celui-ci n’a pas été éclipsé par l’intervention de Rogier. Le nom de Berruguete , disciple de Colantonio , est à ajouter à oeux de Conrad Witz, du Maître d’Aix, du Maître du Cuer d’amours espris (Barthélemy d’Eycf{ ?).
La portée de cette constatation dépasse l’intérêt propre des portraits d’Urbin.
(i) Comme, d’après Facius, ce rayon se voyait entre les donateurs, on peut en conclure que ceux-ci ne se détachaient pas sur un fond muet, mais étaient représentés dans un intérieur, comme les époux Arnulfini.