PEDRO BERRUGUETE EN CASTILLE
Ce fut vraisemblablement la mort du duc d’Urbin en 1482 qui mit fin à l’activité de Berruguete en cette ville et à son séjour en Italie, car précisément dès l’année suivante les documents nous le montrent occupé à Tolède.
A partir de ce moment nous pourrons le suivre jusqu’à sa mort dans des documents d’archives et dans des œuvres.
En 1483 il entreprit avec le peintre Antonio (probablement Antonio del Rincon) la décoration murale de l’ancienne sacristie de la cathédrale de Tolède.
Une interruption de ce travail lui permit de retourner en sa ville natale de Paredes de Nava (en vieille Castille, à l’ouest de Palencia) où son épouse Elvira Gonzales, fille d’Alonzo, mit au monde en 1488 un fils, Alonzo, destiné à devenir, lui aussi, un peintre notable.
La même année 1488, retourné à Tolède, il est chargé de terminer seul les fresques, en peignant les compartiments restants de la zone inférieure.
En 1495, cette fois ensemble avec Juan Gonzalez Becerril, il reçoit
PI. XIII.— </) Joos van Wassknhovk, dit Giisro i)\ Giwvro. Communion îles Apôtres, détail lUrhin).
b) Pilko dki. la Fkanclsca. Fcilerigo ila Montefeltro. comte iTUrbin. (Florence, Ufir/.i).
r) P il ko dlli \ Fkanclsca ci Pldko Hkkki (.il il. La main, detail du tableau de la /liera ( Milan I.
PI. XIV. — Pedro Rerrucuete (Piktro^Spagnuolo). Le duc d’Urbin et sa suite écoutant une conférence ( Windsor i-.
la commande de la décoration du cloître de la même cathédrale. Malheureusement toutes ces peintures murales de Tolède ont disparu, les unes par suite de l’humidité, les autres détruites par des changements architecturaux.
En 1497, toujours pour la cathédrale de Tolède, il décore la sacristie extérieure (aujourd’hui le vestiaire).
Nous le retrouvons à Avila, où le couvent dominicain de Santo Tomàs el Real était la résidence principale du Cardinal Torquemada et du tribunal de l’Inquisition. Il y peint (avant 1497?) le rétable de saint Thomas d’Aquin pour l’église de ce couvent, où seule la prédelle se trouve encore: elle montre les Evangélistes et les Docteurs de l’Eglise, assis dans des loges, devant des draps d’honneur et encadrés de colonnettes comme à Urbin (v. pl. IX B et X B). Dix panneaux provenant de ce rétable sont actuellement au Prado: ils représentent des scènes de la vie et des miracles des divers saints dominicains.
En 1499, Berruguete commence la peinture du vaste rétable de VAltar mayor de la cathédrale d’Avila: Scènes de la Vie du Christ: en haut la Passion, en bas les scènes de l’Enfance et, sous ces dernières, une prédelle avec les Evangélistes et les Docteurs cette fois représentés en pied. Ce rétable était inachevé à la mort de Pedro Berruguete en 1503.
Il fut continué en 1507 par Santos Cruz et en 1508 confié à Juan de Borgona qui le termina.
Outre les tableaux d’Avila et du Prado, les principales œuvres de Pedro Berruguete conservées en Espagne sont :
i° Le grand rétable de sainte Lucie, dans l’église de Paredes de Nava, berceau de la famille Berruguete. Ce rétable comporte une prédelle représentant les huit rois de Juda et d’Israël, à mi-corps, derrière un parapet, mais où les fonds des loges s’ouvrent sur un paysage;
20 Le rétable du village voisin de Becerril (que je n’ai malheureusement vu ni en original, ni en reproduction) ;
3° Des panneaux de rétable de provenance inconnue, dans la collection Ruiz, à Madrid ;
4° Quelques autres tableaux isolés parmi lesquels je range l’intéressante Annonciation de la Chartreuse de Miraflores que nous examinerons tantôt.
Ce sont surtout les prédelles, par exemple, celle de la collection Ruiz, qui prêtent à la comparaison avec les effigies d’Urbin.
Pour le reste, certaines de ses peintures montrent qu’après les tableaux d’Urbin, son style s’est davantage italianisé, tandis que, d’autre part, sans doute par suite de ses longs travaux de peinture murale, il s’est laissé aller souvent à une facture plus sommaire, encouragé par l’abondance des commandes; il faut tenir compte aussi du dhangement de milieu et d’un entourage moins exigeant et moins connaisseur que celui de la cour de Federigc da Montefeltro.
Pour montrer les analogies avec les effigies d’Urbin, qui persistent chez lui jusqu’à la fin de sa carrière, nous reproduisons ici sur la planche IX YHippocrate d’Urbin, à côté du saint Jérôme du couvent de Santo Tomàs el Real, à Avila: l’un comme l’autre est assis dans une loge dont le parapet cache ses jambes à partir du genou et se détache sur un drap d’honneur, là pendu sur une cloison, ici tendu sous l’arc surbaissé de la loge, supporté par des colonnettes qui reposent sur le parapet. Comparez aussi les lèvres légèrement écartées laissant apercevoir les dents, la facture de la barbe, etc. L’évangéliste saint Mathieu du même rétable (pl. X B) a, certes, plus de liberté d’allure que les figures d’Urbin: l’auteur n’est plus lié par un plan préétabli et des modèles de Giusto. On remarque que l’auteur continue à s’intéresser à la structure des mains.
Dans le Salomon de la collection Ruiz, à Madrid (pl. X A), sur lequel M. Allende Salazar a appelé l’attention, la ressemblance avec le même sujet à Urbin (pl. IV B) est encore plus étroite, allant jusqu’à des particularités de costume: notons non seulement la forme du bonnet couronné surmontant un turban ou bourrelet et celle du long
sceptre grêle, mais surtout l’étrange collerette descendant en deux pointes aiguës sur la poitrine, pointes auxquelles pendent, à Urbin, deux gemmes; à Madrid, deux floches 0). La coïncidence fortuite est inconcevable. Pedro Berruguete avait donc emporté d’Urbin un dessin du Salomon de Giusto da Guanto comme ce dernier, partant pour l’Italie avait emporté non seulement le dessin d’une des femmes de son propre triptyque de Maedh, mais aussi une copie du juge peint par Dieric Bouts dans son Martyre de saint Erasme.
M. Allende Salazar a donc tort d’y voir une preuve que le Salomon original d’Urbin était lui-même de la main de Pietro Spagnuolo. Mais la comparaison suffirait à elle seule à établir l’identité de celui-ci avec Berruguete.