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dy croire. Il eût persévéré dans Terreur avec force. Il n'a jamais été loin du fagol.
D'ailleurs, il n'était pas son propre dieu. Dans tout ce qu'il voulait, en tout ce qu'il pensait, il ne taisait pas un dieu de lui-même : il était avide qu'on eût les mêmes dieux que lui, impatiemment.
Ni pessimiste, ni dupe. Il était un peu misanthrope, si l'on enlend par là qu'il jugeait les hommes sans indulgence. 11 avait la dent fort dure, surtout pour ses amis. Après tout, le misanthrope est celui qui aime le plus les hommes. Il ne se plaint d'eux, il n'est trompé que pour leur avoir trop fait crédit.
Péguy n'était pas sans amertume. Il avait fait une expérience ingrate du succès et de la vie. Il ne croyait guère au
désintéressement des hommes, ni à leur modestie, ni à leur bonne foi, Il les avait trouvés aigres, jaloux, pleins d'amourpropre. Ce que chacun pourtant perdait dans son estime, il ne laissait pas de le rendre à tous. Il était misanthrope par amour.
S'il a été injuste ou violent, le principe de ses erreurs fut toujours légitime : à une faiblesse près : il exigeait trop de ses amis. C'est pour les ennemis secrets et les demi-amis qu'il avait le plus de ménagements.
A la racine de son honneur, il y avait plus que l'honneur même : l'amour de la vérité mène assez loin dans la violence.
On est plus vrai en doutant de l'être, qu'en Tétant au service de Dieu.
11 a pu paraître à la lois ambigu et tyrannique. Tel que je le vois, moi qui, en tant d'années, ne l'ai presque jamais vu que seul à seul, il ne devait être à l'aise avec personne. Le drame de sa conscience l'obsédait. Il ena trop soulVert, pour ne pas faire souffrir les autres. 11 a blessé d'anciens amis qui ne le suivaient pas. Lui-mùme leur demandait de le suivre, sans savoir jusqu'où il irait, et jusqu'où il devait être suivi. Péguy a dû imposer sa volonté avant de bien mesurer ce qu'il voulait lui-même. Il s'assurait de soi en faisant violence aux autres. 11 exigeait d'eux une adhésion ])arfaite, qu'il ne se donnait peut-être pas.
Mais il a toujours été un esprit libre. Juste, par goût et passion de la liberté; et injuste, librement. Tout au plus, étaitil capable de contraindre, pour n'être pas contraint. C'est qu'il savait la guerre des hommes entre eux. Et soldat, il a toujours fait la guerre.
Péguy a vécu noble et libre. Il n'a jamais plié devant les partis, pas même devant le sien. Il n'a point donné de gages, même à ses partisans. Les « Cahiers » avaient toujours faim, et il cherchait partout pour eux un plat de lentilles : mais il n'a pas cédé, ne fût-ce qu'un instant, son droit d'aînesse, qui est le droit d'être libre.
A mesure qu'on est plus Français, on est moins partisan. On est moins docteur,
à mesure qu'on est plus libre. Et à mesure qu'on est plus homme de France, on est plus humain. On passe alors pour ingrat.
Avec l'esprit de parti, je crois qu'il s'est débarrassé de la morale, qui est aussi un parti. On n'a pas besoin de morale, quand on est tout conscience. On a bien assez de liens.
La morale est une superstition comme une autre. Les Allemands se vantent d'être les plus moraux des hommes. Rien ne compte que d'être libre. Rien n'est pur que la liberté intérieure. Rien n'est fécond comme le risque où la liberté nous engage. Et se rendre libre est la seule morale. Être libre à ses risques et périls, voilà un homme. On n'est point libre, si
on doit l'être au dam et aux dépens d'autrui. Quand on a une conscience. Les Allemands, qui sont moraux et sans conscience, ne peuvent même pas concevoir la vraie liberté. La plus haute liberté réside dans le sacrifice de soi, quand on s'immole à quelque grandeur véritable, qu'on préfère à tout intérêt. Il n'y a pas de liberté qui passe celle des héros et des saints, si ce n'est celle de l'artiste.
Péguy avait le sens de la sainteté, qui est si rare. Gomme il aimait les saints î Mais il lui fallait une sainteté militante. Il honorait la cellule, mais bien plus le combat. Jeanne d'Arc était donc sa
patronne, son modèle et son culte. Quelle sainte égale celle-là? Elle est la puissance et la bonté; le tranchant de l'épée nécessaire, le soc de la justice; et la douceur de femme qui, même vierge, est faite pour guérir, pour nourrir et pour donner du lait. Jeanne est vraiment la France : une énigme pour les Allemands. Et elle n'est pas plus le miracle que la France môme, qui est tout miracle.
Il avait du bizarre, du baroque môme, et n'était pas sans complaisance pour sa bizarrerie, (tétait son coin de vanité. Qui n'a de ces restes puérils? La forte volonté
a cette faiblesse : elle se met dans les riens.
Son écriture était rare et singulière :
droite, haute, étroite et pourtant ronde,
la plus régulière que je sache : toutes les
lettres du même point, les jambages
réduits et tronqués comme si la ligne
tenait entre deux filets de plomb. Chaque
mot séparé de l'autre par un large espace,
mais toutes les lettres du même mot liées
entre elles. Trois mots dans une ligne, dix lignes dans une page : le blanc régnait
sur le texte. Et le texte même semblait du blanc sur du blanc : dans ses lettres, ni pleins ni déliés ; on eût dit qu'il ne se servait ni de plume ni d'encre. Son manuscrit semblait tracé à la pointe d'une aiguille surune feuille de métal. Écritureappliquée, ambitieuse, volontaire, de style ancien, où
ilyavaitde rEncyclopédie el du xv' siècle. Rue de la Sorbonno, sa boutique était une vedette, un cul-de-sac et un passage. Un poste d'écoute, pour veiller sur la maison de Sorbon, pour la défendre ou la rappeler à l'ordre, selon les cas. Un passage, pour courir à toute guerre juste, et s'élever aux actions les plus nobles. Un cul-de-sac, quand aWa était pleine de gens, tous si loin de Péguy, la plupart si petits, et plus d'un même si plein de soi, si vipère, si bien fait pour entrer dans un parti, qu'un ennemi généreux eût mieux valu peut-être. Ils se font à présent un pavillon de Péguy : il n'est plus là : ils l'ont échappé belle.
Il se fût peu à peu décharné. Il était sans volupté.
Il abusait du raisonnement contre la raison. Et il n'avait d'entier plaisir que de rintelligence. Gomme il arrive souvent, ceux qui ne vivent que par l'esprit prennent la raison en grippe et se méfient de la science. Par le même effet, ceux qui vivent de passion, et qui ont mené toute leur vie passionnément, donnent plus à la raison que les autres. Du moins en politique. Ainsi Stendhal. Il se fait de la sorte une compensation, au sens mathématique. Il n'y a rien de si français.
L'homme de France, quelle que soit sa puissance ou ses excès, tend toujours à l'équi-
libre: il eslartislo. Plusieurs ont niîinqué le plus haut rang dans Fart et le génie, pour n'avoir pas pu compenser les excès de leur nature, sans pouvoir d'ailleurs se résoudre à n'en pas chercher la compensation. Voilà pour([uoi l*ascal reste au-dessus de tous. On le sent capable de ne rien sacrifier de ses grandeurs, et de les compenser toutes.
Au contraire, la force de la suprême compensation fait défaut à Chateaubriand, à Victor Hugo et presque à tous ceux qu'on appelle romantiques. Cette notion elVace toute distinction formelle entre le classique et le romantique. Les distinguo qu'on en propose sont d'une vanité bien sotte et toujours de parti. Manie de classer propre aux docteurs.
On ne trompe pas Péguy sur le bon ouvrier. Il jugeait admirablement les gens de métier, et les gens d'études, les petits bourgeois, et les riches de profession, les politiques et les professeurs.
Il n'avait pas les mêmes lumières sur les princes et les artistes. Du moins, s'il n'entendait rien à la musique, il ne s'en cachait pas.
Le bon ouvrier à forte conscience fut toujours, pour Péguy, celui qui est capable de souffrir pour une belle cause. Un ouvrier sans bravoure et sans justice, on peut en faire un pape socialiste à
Berlin: il n'est pas d'ici, il n'est pas de Paris : il est sans honneur.
L'amour de la sainteté et un goût de la liberté poussé jusqu'à l'humeur farouche ont fait l'amitié de Gaërdal avec Péguy. Du caractère que je lui savais, je me suis longtemps étonné qu'il put voir tant de monde et qu'il fût si répandu. Mais il était dans l'action jusqu'au cou. D'ailleurs, il ne se donnait pas : il s'est prêté. Beaucoup l'ont cru tout à tous; et plusieurs lui en ont voulu, quand ils ont senti jusqu'où ils s'étaient trompés : il les avait trompés, à les entendre. Il y aurait fort à dire.
Péguy n'a pas cessé de se rendre plus humain : c'est être déplus en plus français.
Le seul progrès, pour un homme de France, est de quitter son parti, s'il en a un, pour se ranger uniquement au parti de la France, qui les enferme tous.
Sous Meaux, à la boucle de la Marne, sertie de si purs coteaux, je veux visiter Péguy une fois encore, et les champs où il est mort, face à l'ennemi, et le premier jour de la sublime bataille. La victoire commence ici. Elle est toute ici. Péguy et ses hommes sont les assises de lu France nouvelle : la victorieuse est née de ces victorieux. Qui pourra jamais vous aimer assez, héros innombrables, martyrs de rOurcq, saints de la Marne ? Vous avez confessé notre foi. Pour nous, vous
avez payé. Et nous vivons par vous.
Je revois le faubourg d'Orléans où il est né, et le pays de Loire où il a grandi. Il aimait la Beauce entre toutes les provinces, à cause du blé, de la plaine et de Notre-Dame, la plus pure des cathédrales, sur le plateau de Chartres, partout à rhorizon. Gomme il aimait la Beauce, il admirait la Brie. Ces deux terres sont bien les siennes, désormais : sorti de l'une, il est rentré dans l'autre. Là, il dort, en grand laborieux.
Laborieux, laboureur.
Terres admirables, et qui se répondent, en effet, comme la strophe et l'antistrophe
de la même ode. Entre les deux, il y a le dire du héros, la plus haute volée de la cité et de l'homme : Paris.
Brie et Beauce, mêmes labours, mêmes meules- Ici et là, des coteaux; mais plus lointains en Beauce; plus proches et plus fréquents en Brie. Plus de vin en Beauce, et plus de lait en Brie. La divine lumière de France, ce sourire de l'esprit, est plus douce en allant vers la Loire, plus spirituelle vers la Marne. L'air, l'horizon, les eaux, tout est plus lent et plus large aux bords de la Loire; tout est plus vif et plus aigu au nord de Paris. Mais c'est le même bonheur, la même cadence, puissante sans effort, profonde sans y toucher, délicate et exquise. Aux bords de la Loire, la France est une jeune femme
qui jouit de son amour. Entre la Seine et l'Aisne, c'est une jeune fille amoureuse et passionnée, qui sourit. Là, elle baise un doux enfant, blond comme elle. Ici, elle baise un amant, et elle enveloppe son émotion d'un demi-rire qui les ravit tous deux. Les petites villes d'Italie sont les plus belles. Mais les villages de France sont les plus beaux.
Péguy, je pense à vous, pensant aux paysans de France. Vous êtes mort pour ces horizons, pour ces labours et pour tous ces pays-là. Devant les casses même, vous étiez fhomme de la terre. L'artiste
peint le sillon, et l'homme de la terre le trace pas à pas.
11 a donné sa vie pour la victoire, et ne Ta pas goûtée; voilà qui est digne de lui encore, et de sa fatalité.
Souvent, quand nous parlions de nos destins, l'un et l'autre, il répétait un mot que j'ai dil, il y a longtemps : « Nous sommes posthumes à nous-mêmes. N'attendons rien, car nous n'aurons rien.
Nous ne sommes pas de ceux qui recueillent. » 11 souriait ; et il essuyait les verres de son binocle : il avait alors la mine d'un bon prêtre, qui interrompt sa lecture. Il était sur de finir pauvre et de n'avoir jamais ce que le monde appelle la fortune ou le succès.
Le jour de Villeroy copte la cloche : la grandeur de la France l'a mise en branle ; mais elle ne touche pas encore le bord de la victoire. Belles victimes, vous nous êtes plus chères de n'avoir connu du triomphe que la pourpre de votre sang-
Elles nous hantent; et elles gardent nos lignes. Elles portent ces ravissants peupliers, qui font les routes de l'Ouest si chantantes et si juvéniles : peuplier, le plus libre des arbres. Péguy étreint des jambes et des bras, de tout luimême, la terre maternelle. Brie et Beauce, le deux mamelles de Paris. Lui, le Beauceron, qui a tant aimé et tant exalté
Paris, il devait naître et mourir entre les deux seins paysans qui nourrissent la Ville. Si c'est là mourir. Car ni il ne dort, ni il n'est mort, je vous le dis : il vit. 0 privilège admirable de n'avoir pas perdu loccasion d'accomplir une immortelle vie.
Cher Péguy, je ne te pleure pas.
Il n'y a point de tertre qui puisse me dérober ton visage volontaire, frère mineur et soldat, ni ta bonté d'homme, ni ton front brave et tes braves yeux.
Voici que nous nous tutoyons pour la première fois. L'amitié virile est trop
profonde pour n'être pas souvent réservée. Ceux qui furent enfants dans la même maison, perdent seuls cet air distant, qui est la pudeur de l'affection. Vous étiez mon cadet de deux ou trois ans, je crois ; mais nous ne nous sommes bien connus qu'après la trentième année.
C'est toi qui vis. Et pourtant je te cherche. Tu nous manques. Tu fais grandement défaut à ton pays.
Après le triomphe, tu fusses rentré dans l'ombre. Et ceux qui se font ventre de tout, eussent pris ta gloire à leur compte, comme ils font aujourd'hui.
On t'eût donné une croix, et on t'eût renvoyé à la tienne. On t'eût laissé regagner ta cellule de pierre, ta petite cha-
pelle de grand orgueil et de parfaite modestie.
Mais quoi ? Plus que jamais, tu eusses paru la conscience de ces sages et de ces habiles qui en ont si peu. Il fallait que tu fusses là, témoin familier et sévère. La France en était plus forte. Le monde en était plus vrai, plus solide et meilleur.
Cependant, j'ai tort de lamenter ton absence. Tu es présent : et c'est pour toujours l'être, que tu es mort. Tu as donné l'exemple de réternelle présence.
Tu ne peux que grandir : quel autre moyen de vivre? ou quelle autre raison ? Tu aurais ajouté dix volumes à tes Mystères : tu les as tous accomplis. Ta cathédrale à
la Bonne Lorraine est bien plus belle, depuis qu'à ta mesure tu es mort comme elle. Et comme elle a vécu quelques mois, tu as su vivre quelques jours.
Tu ne mourras pas. Il est un don d'immortalité dans une mort comme la tienne. Elle décerne la même couronne à ton œuvre et à ta vie.
On te verra toujours patient, toujours acharné, saint de besogne, passionné pour tout ce qui vaut la peine de vivre ; voué à tout ce qui fait croire, faiseur d'hommes , instituteur de bonne doctrine , humble et simple d'aspect, homme de souci, piéton sans fanfare, grand par l'esprit, plus grand par la qualité de l'âme. Ton caractère ne craint rien du temps. Tu es fondé sur la bonne terre
de France, plus que sur le marbre et le granit.
Tu es sauvé. Sur ton corps sacrifié, la mort a mis le sceau de la vie éternelle : tu Tas, comme tu Tas méritée, et comme tu y croyais.
Ton Dieu n'est pas trompeur. Il est pour toi comme tu fus pour lui.
Tu as toujours été dans la milice. Tu es à présent dans le triomphe. Adieu, Péguy.
Vois comme tu nous es proche. Nous ne pouvons nous séparer de toi.
Tu es le seul vivant en qui j'ai trouvé une grande âme : le seul, dis-je, entre les scribes et les docteurs. Car j'en sais d'autres, j'en vois de toutes parts, qui chantent etqui brûlent, qui furent marins, soldats ou paysans. Pour te peindre avec eux, pour les peindre avec toi, il ne faut ni or, ni azur, ni traits éblouissants : il ne faut que de ton sang.
Nous en sommes comme arrosés par tout l'amour qui nous unit à vous.
Tu aimais la gloire passionnément : lu l'as plus pure que toute gloire humaine. Ta grandeur est celle de la nation grande entre toutes.
On ne te séparera plus de la Marne et de la bataille la plus sainte de tous les temps. Tu as été part glorieuse dans la victoire du cœur et de l'esprit.
Et quand j'ai cherché à célébrer, moi prêtre, l'office de la bataille sublime, c'est toi qui m'es venu devant les yeux : c'est à toi que j'ai naturellement élevé l'action de grâces. Si quelque Dieu a béni les oriflammes de la patrie, sa bénédiction a cherché ces étendards, parce
qu'ils étaient les vôtres, et dressés par des mains pareilles à tes mains.
Dors bien, Péguy, avec tes frères. Dors vivant dans ton sacrifice. Pour moi, je t'envie.
Tant qu'il y aura une France, elle te rendra la vie que tu lui as donnée. Elle te serre sur son cœur. Elle t'aime comme un de ses fils les plus vrais et le plus dignes d'elle. Et la France, ici, est Notre-Dame du genre humain, celle qui porte son Dieu, qui souffre et qui parle pour lui.
7 Juin 1915.
Tombe dans les épis! Tombe dans les labours! Tu vis toujours, Pégujj ; tu gardes le village; Tu mènes la charrue et guides Tatfelage,
l'A tu fais de ton sang le pain de chaque jour-
Entre le cimetière el iccole du bourg, Meule du corps viril au chemin de halagc, Tu bornes la contrée à l'empan du courage Et marques désormais la route de Strasbourg.
Tu rêvais d'un baiser sans réserve et sans tache : La mort te l'a donné si pur qu'elle te cache Dans cette chaste pourpre et ce vierge sommeil.
Je ne puis pas te plaindre el plutôt je t'envie. Ta mort est comme Reims une flamme au soleil. Et mourir en montant est plus beau que la vir.