LE MINISTERE DE LA JUSTICE
Cette décoration se compose de trois grands panneaux : le poète, le peintre, le sculpteur, et de deux dessus de porte, l'architecte et le jardinier.
Ces peintures ont été exposées au salon de 1910 et elles ont obtenu un succès unanime. Elles étaient destinées à l'antichambre des appartements de réception du Ministère de la Justice. Cependant elles n'ont pas été marouflées sur les murs qu'elles doivent couvrir et elles reposent dans les réserves du service des Beaux-Arts comme si elles n'avaient pas été agréées par le ministre compétent.
Y a-t-il eu cette fois quelque désaccord entre les sujets représentés et la destination du lieu? Cette antichambre donne accès à de magnifiques salons de l'époque de Louis XIV mais elle n'a par elle-même rien de solennel. C'est une pièce de dimensions médiocres, éclairée par deux fenêtres qui, d'un côté, en occupent toute la longueur. A cause de l'élévation du plafond, la surface murale qui fait face à ces deux fenêtres est très grande. Les deux murs qui sur les autres faces limitent la pièce sont diminués de toute la largeur des portes d'accès. Au-dessus de ces portes sont des espaces rectangulaires qui se prêtent à une décoration peinte.
Le Garde des Sceaux aurait-il désiré que les
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sujets représentés dans cette antichambre eussent quelque rapport avec l'administration de la Justice? Il se peut.
M. Gaston La Touche a choisi des sujets d'intérêt général susceptibles de lui fournir l'occasion de faire la preuve de ses qualités plastiques. On sent qu'il a voulu se placer d'un point de vue plus général qu'il n'avait accoutumé de le faire. Il a voulu peindre « le poète », « le peintre », « le statuaire » et, dans ce dernier panneau notamment, il a eu l'ambition de faire surgir de belles formes qui fussent éloquentes par elles-mêmes. De ce point de vue, dans l'œuvre de M. Gaston La Touche, ces panneaux sont très importants. Pour la première composition, M. La Touche a imaginé dans un décor de parc, sous la voûte d'un pont de pierre, une barque glissant sur l'eau conduite à l'arrière par un faune et dans laquelle des amoureux se pressent l'un contre l'autre. Ce jeune homme enivré nous représente « le poète ». Des amours nus grimpent de la barque jusqu'au pont en s'accrochant aux lianes d'une vigne vierge d'un rouge assourdi.
Assis sur son échafaudage qui se profile sur le ciel et regardant les belles formes nues du modèle
qui pose devant lui, voici, en vêtement de travail, « le statuaire ». Et le troisième panneau nous représente « le peintre », dans un beau décor de nature, assis en face de son chevalet le pinceau à la main, et réfléchissant devant le paysage sur les diverses façons de le transcrire sur sa toile. Les dessus de porte représentant « l'architecte » et « le jardinier » sont moins importants.
Présentées l'une à côté de l'autre au salon de la Société nationale, ces peintures étaient magnifiques. D'une composition très décorative, c'est-à-dire subordonnée à un effet d'ensemble, offrant cependant de très beaux morceaux, par exemple, dans le panneau de la sculpture, le nu de la jeune femme, on y remarquait avec plaisir un je ne sais quoi qui ressemble au grossissement théâtral et détermine chez le spectateur un état d'esprit comparable à celui que suggère l'optique particulière de la scène. On sentait qu'elles avaient été exécutées rapidement, par grandes taches colorées, et que les personnages avaient été conçus par leur volume et par leur masse beaucoup plus que par leurs détails individuels. Enfin on sentait que les fonds de paysage ou les parties secondaires comme la voûte
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du pont, la barque ou l'échafaudage étaient traitées en décor pour encadrer les personnages. Cependant cette transposition de la réalité dans le domaine de la décoration ne distendait pas à l'excès le lien nécessaire que doit garder avec la nature toute œuvre d'art qui emprunte à la réalité ses motifs. Dans leur ensemble ces grands panneaux semblaient devoir s'adapter à merveille aux vastes dimensions d'un palais officiel.
Mais peut-être en choisissant ces sujets, M. Gaston La Touche avait-il volontairement fait abstraction de la destination générale du ministère de la Justice. On peut croire qu'ils eussent été mieux en harmonie avec la destination du palais de la direction des Beaux-Arts.
Peut-être aussi, entraîné par son désir de donner l'essor à son imagination et de faire la preuve de sa virtuosité, n'a-t-il pas suffisamment pris conseil des dimensions relativement restreintes de l'antichambre qu'il était chargé de décorer. Si ces peintures étaient marouflées dans la pièce relativement petite pour laquelle elles ont été faites, peut-être, en effet, y aurait-il entre elles et les dimensions générales quelque désaccord. C'est une question qui ne
pourra être résolue que lorsqu'on aura procédé à une mise en place tout au moins provisoire. Jusqu'à cette confrontation de l'œuvre et des murs la question sera en suspens.
LA DÉCORATION POUR l'I'LYSÉE
Un désaccord de même nature s'est manifesté entre les pouvoirs publics et l'artiste au sujet du grand panneau décoratif que M. Henr}^ Marcel avait commandé à M. Gaston La Touche pour l'un des salons du palais de TÉlysée. Le sujet n'a pas paru en accord avec la destination.
Ce vaste panneau décoratif appartient aujourd'hui au musée du Luxembourg. On a peine à comprendre les raisons de l'ostracisme dont il fut frappé. Ce panneau représente, sur l'un des bassins de Versailles illuminé par les feux multicolores d'une « fête de nuit », sous un ciel nocturne où éclatent les fusées lumineuses d'un feu d'artifice, une barque sombre entourée d'un chapelet de lanternes vénitiennes jaunes et glissant silencieusement, comme les cygnes qui lui font cortège, vers une
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balustrade de marbre derrière laquelle s'érigent les grands arcades de verdure d'une architecture végétale. Un faune debout à l'arrière conduit la barque à la godille. Un autre faune assis à côté de lui joue de la flûte et, à l'avant, un jeune homme dont on n'aperçoit que le visage et l'épaule se penche amoureusement vers une jeune femme en robe gris bleuté, les épaules nues et qui souffre sans déplaisir cette adoration muette.
C'est une peinture de fête et elle est très belle. Par le décor classique de Versailles, elle s'apparente aux œuvres anciennes, par l'association du vêtement moderne de ce jeune homme et par le feu d'artifice elle se lie étroitement au souvenir actuel des fêtes récentes. C'est une vision de poète et une transposition heureuse dans le domaine poétique d'une sensation réelle que chacun a pu éprouver les soirs de fête publique devant les bassins de Louis XIV. Le lien entre le souvenir exact de la réalité et son interprétation lyrique est ici des plus étroits. Et c'est bien exécuté. L'eau grise et bleue toute diaprée de reflets jaunes est miroitante et clapotante. Le groupe d'enfants et de personnages, en plomb autrefois doré, qui occupe
le centre du bassin est figuré avec bonheur. On en devine le modelé. Les tons rompus des arcades végétales, du ciel gris et bleu, de la balustrade de marbre et des guirlandes lumineuses sont justes et chaleureux. La gamme des colorations est ardente et sobre. La variété des reflets nocturnes s'influençant les uns les autres est d'une extrême richesse. L'unité de la composition est éclatante. Son élégance, son éclat, l'intensité de vie partout répandue et l'atmosphère bleuâtre d'une enveloppe atmosphérique fine et juste, tout contribue à donner à cette peinture exactement le caractère et l'accent qu'on était en droit de lui demander.
Si bien placée qu'elle soit aujourd'hui au musée du Luxembourg, elle n'y est pas à sa place. Le transfert s'impose.
Peut-être même cette « Fête de nuit » qui date de 1906, est-elle le chef-d'œuvre de M. Gaston La Touche. La période qui s'étend de 1900 jusqu'à nos jours est la période la plus heureuse de l'évolution de ce beau talent.
C'est depuis 1900 en effet qu'ont été exécutés les ensembles décoratifs que nous venons de mentionner et depuis cette date encore qu'ont été peints le grand panneau du centre de l'escalier et le plafond de la salle à manger du paquebot France de la compagnie des Transatlantiques, la suite des panneaux représentant les Jardins de Versailles pour le palais de l'Alliance Française à Constantinople, les quatre petits panneaux représentant les quatre saisons avec quatre dessus de porte pour le salon de M. O. de Sailly à Paris, et cette suite de vastes panneaux décoratifs dispersés isolément en des maisons ou appartements privés dont on trouvera la liste à la suite de cette étude.