LA MAIRIE DE SAINT-CLOUD
Pour se rendre compte des progrès que l'artiste a accomplis, des efforts par lesquels il a pris conscience des nécessités particulières au genre décoratif, des difficultés qu'il a eues à vaincre et des étapes par lesquelles il est peu à peu parvenu à la maîtrise, il est utile d'aller voir à la mairie de
Saint-Cloud le vaste panneau décoratif qui repre'sente l'allégorie de la Paix, et quatre panneaux plus petits qui représentent les quatre saisons.
Notons d'abord un trait qui est significatif. Le plus grand de ces panneaux, celui qui est placé derrière la table du conseil municipal et qui a exigé d'autant plus de travaux préparatoires et d'études que l'artiste n'était pas encore en posssession de la technique particulière à la peinture décorative ni du tour d'esprit qui permet à un artiste de concevoir d'un élan le sujet propre à recouvrir une grande surface murale, a été peint par l'artiste pour la mairie de Saint-Cloud sans qu'il en ait reçu commande ni qu'il eût espoir de recouvrer quelque indemnité.
Ainsi se vérifie une fois de plus que les peintres qui, à l'âge de la maturité, n'ont jamais fait de peinture décorative « parce qu'ils n'ont jamais reçu décommande »' n'avaient pas éprouvé vers ce genre particulier une impulsion irrésistible.
L'allégorie est datée de 1897. Une jeune femme recouverte de l'égide, tenant une épée dans la main
I, Les premières décorations de Maurice Denis ont aussi été faites « pour le plaisir ».
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droite, tend la main gauche à une figure fe'minine nue qui représente la Paix et dont la corne d'abondance déverse des fruits et des fleurs. Une autre Jeune femme nue debout se penche pour poser la tête sur les genoux de celle qui est assise. Le dessin en est encore assez académique, c'est-à dire plus conventionnel que vivant.
Au-dessous de ce groupe tout le premier plan se compose de personnages en costumes modernes. L'auteur a voulu styliser ces vêtements et en a par conséquent élagué beaucoup de détails. On reconnaît les corps de métier : le forgeron portant son marteau sur Tépaule, le vigneron portant sa corbeille de raisins bleus, le cultivateur portant une gerbe de blé; plus loin le statuaire auprès d'un buste de marbre, le physicien auprès d'une cornue, etc.. Les visages sont évidemment des portraits. On peut reconnaître tel ou tel. A droite des bateaux flottent sur la Seine. A gauche on aperçoit les coteaux de Saint-Cloud et la petite église dont le clocher se profile sur le ciel. Au centre un vaste marronnier roux étend sur presque toute la composition son immense feuillage. Ajoutez, pour équilibrer la composition du groupe central, un grand
vase décoratif posé auprès du marronnier et quantité d'autres personnages, notamment à notre gauche une figure du Temps à barbe blanche avec de grandes ailes ouvertes.
Dans une certaine mesure la gamme des tons est à peu près celle dont Besnard s'est servi si souvent avec bonheur : beaucoup de Jaunes, de bleus, de roux, de fauves, et de rouges. La composition n'est pas sans analogie avec la manière des académiques. Tous ces personnages sont juxtaposés beaucoup plus qu'ils ne sont reliés entre eux par une action commune. Cela est froid, peut-être même un peu scolaire, malgré des morceaux éclatants par lesquels des yeux perspicaces pouvaient pressentir la beauté libre et l'invention jaillissante des œuvres futures.
On éprouve devant cette immense composition une sensation qui n'est pas dénuée d'un je ne sais quoi qui ressemble à de l'oppression. Cependant il y a de la grandeur, une certaine puissance et de l'éclat. Cela forme une belle masse. On sent le décorateur qui prend conscience de ses moyens d'action et de persuasion.
L'abondance « des idées » fait sentir la pauvreté relative de l'idée. Tant de personnages et qui
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auraient pu être infiniment plus nombreux puisque c'est une énumération ne suppléent pas le choix décisif d'un certain nombre de personnages dont la présence fût caractéristique, dont le geste et toute l'attitude fussent significatifs, liés à l'action par toutes leurs qualités plastiques, par leurs mouvements, reliés à l'ensemble par une vaste arabesque enfermant dans sa courbe presque insaisissable tous les personnages et jusqu'aux moindres objets, emportant dans son rhytme tous les éléments dont se compose le tableau et entraînant la vision et l'imagination du spectateur vers une vérité plastique claire et importante.
Le Printemps, l'Été, l'Automne et THiver qui continuent la décoration de cette salle de délibération nous montrent ici des jeunes filles en robe blanche agitant des guirlandes dans l'un des jardins de Versailles; là, des jeunes femmes nues se baignant auprès d'une balustrade dans l'un des bassins du parc de Louis XIV; plus loin, auprès d'un autre bassin de Versailles, sont des personnages en costumes de chasse avec des casquettes à boutons d'or, avec des chevaux et des chiens. Au premier plan, des jeunes femmes en costume mo-
derne dont l'une se tourne vers le spectateur regardent une amazone achevai auprès de ses compagnons de chasse. Le ciel est très jaune. Beaucoup de feuilles fanées de marronniers tombent et jonchent l'eau.
Enfin THiver nous montre auprès du grand Trianon deux barques où sont des personnages de carnaval dont un Pierrot avec des lanternes vénitiennes jaunes posées sur le bord. La neige recouvre les dalles du perron et le sphinx de marbre. A travers la vitre on distingue l'éclat des lumières de la fête.
Dans chacun de ces panneaux il y a de beaux morceaux. Les vêtements de ces personnages de carnaval forment de belles taches, l'eau miroitante de « l'Automne » est admirable. Du soleil irisé s'y joue en reflets diaprés et les cygnes de « l'Été » sont d'une blancheur diaphane et délicieuse, d'un mouvement majestueux et lent.
Cependant on remarque aussi dans chacun de ces panneaux des trous * qui empêchent l'im-
I. Chez les grands classiques les vides jouent un rôle important et contribuent à la beauté.
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pression d'ensemble d'être harmonieuse. Certaines lignes parallèles ou anguleuses sont froides. Dans la plupart des personnages certaines raideurs ne s'harmonisent pas avec l'harmonieuse souplesse de la vie. Il y a enfin dans l'exécution de maints morceaux des sécheresses. L'ensemble a quelque chose de sommaire et d'étriqué.
Les « Saisons » de la mairie de Saint-Cloud témoignent des difficultés que Tartiste a eu à surmonter. Il est clair que ces panneaux ne sont pas sortis « du mur», mais bien plutôt de la toile posée sur le chevalet. Ces compositions ne se sont pas présentées à l'esprit du peintre en lignes courbes s'incurvant les unes sur les autres, mais bien plutôt en lignes sèches, parfois anguleuses, juxtaposées, et s'entrecroisant plutôt que sortant les unes des autres.
Du point de vue décoratif l'observation est capitale. On peut considérer la décoration de cette salle de mairie comme le point de départ d'un artiste qui se sentait impérieusement attiré vers la peinture décorative mais qui avait besoin d'en apprendre les secrets.