LES TABLEAUX DE CHEVALET
Dans l'œuvre de M. Gaston La Touche les tableaux de chevalet sont de beaucoup les plus nombreux. Ceux que je préfère sont ceux où je retrouve les grandes qualités du coloriste subordonnées à la mise en œuvre d'un sujet choisi avec goût.
Beaucoup d'entre eux, à propos d'un motif amusant ou d'une observation spirituelle, procèdent d'une vision à proprement parler picturale. Ils ont toutes les qualités qui sont propres au tableau de
I. Une réplique du même motif avec des variantes assez importantes orne la salle à manger du château de M. Bunau- Varilla à Orsay.
GASTON LA TOUCHE
chevalet. Ce genre implique le choix d'un sujet en accord avec les dimensions restreintes de la toile, et formant un ensemble complet et significatif. Savoir composer un tableau de chevalet'implique des qualités très différentes de celles qui permettent de concevoir une fresque ou un panneau décoratif. Même agrandi « aux dimensions », un tableau de chevalet ne peut jamais donner l'illusion d'une peinture murale, et réciproquement une peinture murale réduite aux dimensions d'un tableau de chevalat doit garder son caractère. Elle doit dire avec évidence qu'elle n'est qu'une réduction d'une œuvre plus vaste, ou une esquisse — quelque poussée qu'elle ait pu être — destinée à être exécutée en d'autres dimensions et pour un espace déterminé. Chaque genre a ses qualités propres. Le raccourci et le grossissement théâtral, l'optique particulière aux oeuvres qui doivent être vues de loin et d'un coup d'oeil, sont en désaccord fondamental avec la notion même du tableau de chevalet qui, par nature, doit être vu de près, familièrement, se prêter à un examen minutieux et pour ainsi dire quotidien, et qui doit plaire enfin par des qualités de couleur et de sen-
timent toutes pénétrées d'un je ne sais quoi d'intime et de discret.
Si beaux que puissent être les tableaux d'un décorateur-né, il est rare qu'ils ne donnent pas l'impression d'une esquisse extrêmement poussée, d'une composition qui serait encore plus belle si le peintre avait pu disposer de plus d'espace, ou, du moins, s'il avait pu intégrer définitivement son œuvre dans une surface murale dont les limites naturelles formeraient à son œuvre le cadre relativement imprécis dont elle a besoin pour irradier sur toute une foule. Devant le « Pauvre pêcheur» de Puvis de Chavannes, la moulure de bois doré me paraît arbitraire et gênante. Par une tendance invincible de mon esprit, quand je veux imaginer de ce tableau une présentation parfaite, je me le représente entouré d'une bordure à teintes plates analogue à celle qui entoure la Sainte- Geneviève du Panthéon et maroutié sur un mur devant lequel on puisse prendre son recul sans que rien ne lutte avec lui pour distraire le regard. L'enfermer dans un cadre doré et le transporter dans un salon encombré de tentures, de meubles, de bibelots et d'objets d'usage familier
GASTON LA TOUCHE
me paraît contraire à sa nature et à sa destination.
Le propre du tableau de chevalet au contraire est de s'enfermer dans un cadre arbitraire, de faire bon voisinage avec des quantite's d'objets de toutes espèces, autres tableaux, meubles ou tentures, et de prendre sa part de notre vie quotidienne, parfaitement à sa place dans nos appartements domestiques où le recul n'est guère possible. Le tableau de chevalet doit être un objet familier, un ami de tous les jours. Il peut avoir de la grandeur, il peut même être sublime^ mais son caractère propre est de s'adresser aux hommes individuellement. Si sobre qu'elle soit, la décoration doit être éloquente. Elle s'adresse à une assemble'e^
Ces différences essentielles de caractère et de destination impliquent des différences foncières dans l'exécution. Dans la Décoration, la conception du sujet et la distribution même des taches de cou-