Tel est le cas de M. Maurice Denis, par exemple
2. Ainsi en a-t-il été, jadis, pour Delacroix et, de nos jours, pour Besnard, pour Henri Martin, pour Baudouin ou pour Vuillard. Dès qu'ils sont parvenus à prendre possession de leurs moyens décoratifs, ils ont cessé de pouvoir s'exprimer d'une manière complète dans le tableau de chevalet.
3. De cette double tendance procèdent les « panneaux décoratifs » qui tiennent de l'un et de l'autre genre, exécutés pour la plus grande part à la manière des « décorations », et n'étant cependant attachés à aucun emplacement nécessaire.
Quand il travaille devant une petite toile, il ne lui est pas inutile d'être extraordinairement volontaire, obstiné, et en possession d'une maîtrise de soi-même extraordinaire. Pour qu'il puisse encore s'astreindre aux conditions de la réussite dans un genre qui, dans une certaine mesure, bride l'élan du peintre et l'enferme en des règles essentielles qui délimitent le genre, il n'est pas superflu que l'artiste ait été doué par la nature d'une souplesse d'esprit et d'une virtuosité de main exceptionnelles.
Encore pourrait-on distinguer entre les tableaux conçus et exécutés avant que le peintre se soit mesuré avec les grandes surfaces murales et ceux, plus récents, où le sentiment décoratif et par conséquent la symbolique des couleurs attribue sur le sujet lui-même une prédominance à la distribution simplifiée des taches.
De l'une ou de l'autre époque les tableaux de chevalet de M. Gaston La Touche sont toujours personnels, parfaitement bien composés et très souvent spirituels. M. La Touche est un poète. Il découvre la beauté picturale de tout ce qui se présente à ses yeux. Il a par conséquent trouvé des mo-
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tifs de tableaux à peu près devant tous les spectacles qui se sont offerts à ses yeux. A son exposition d'ensemble de 1 908 ' les trois cents tableaux embrassaient à peu près l'universalité des sujets possibles : figures, paysages, intérieurs, sites urbains ou études de ciel, Venise et l'Italie, Paris et la Bretagne, les « Cathédrales » et les « Fantaisies », les « Singeries » et les scènes de la vie mondaine, les intimités et le théâtre, les portraits et les études de nu.
D'entre ces sujets si nombreux il en est quelquesuns que l'artiste a su s'approprier plus particulièrement.
Bosquets, fontaines, terrasses, grandes cascades et bassins, tant de tableaux consacrés à la gloire de Versailles auraient jadis mérité à M. Gaston La Touche, le titre de « Peintre du Roi ». Les pelouses, les statues, les jets d'eau et les charmilles n'ont pas eu d'interprète plus brillant ni mieux inspiré. C'est d'une poussière d'eau mêlée de poussière d'or que se composent les fusées liquides qui font panache et qui se volatilisent pour retom-
I. Dans la galerie Georges Petit. Le catalogue était enrichi d'un poème de M. Edmond Rostand célébrant l'œuvre de M. La Touche.
ber, impalpables, sur les bassins. La surface du miroir d'eau, les verdures, les cygnes indolents ou les nymphes demi-nues qui l'entourent, les sculptures qui s'y reflètent, tout palpite, tout miroite en ces toiles chatoyantes, tout s'imprègne de douceur lumineuse et de soleil.
Une autre partie de l'œuvre de M. La Touche s'apparente aux petits sujets parfois un peu licencieux qui furent à la mode au xvin^ siècle : Jeunes femmes demi-nues, de'cors de chambres à coucher, vastes lits bouleversés, intérieurs intimes et chauds que l'on sent comane enfiévrés d'une atmosphère sensuelle, fenêtres ouvertes, persiennes closes, rayons de soleil qui se glissent entre les lames de bois, et mettent comme un poudroiement sur les boiseries rehaussées d'or, sur les commodes rebondies, les consoles précieuses et les bouquets qui se meurent dans cette atmosphère lourde, dîners d'orgie dont les convives sont des faunes diaboliques. Enivrements de tous les sens, langueur, lassitude heureuse, voilà ce que suggèrent une partie des œuvres de M. La Touche.
Même quand il ne fait que peindre de part et
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d'autre d'une chaise longue deux personnages dont l'un fait à l'autre la lecture, on sent que ce sont des amants qui prennent un peu de repos. Leur jeunesse, leur attitude, leur nonchalance alanguie, et tout ce décor charmeur de meubles et de bibelots, s'accordent avec un je ne sais quoi d'intime et de sensuel. Le passé touche au présent. Il semble que, dans ces chambres, sommeillent des souvenirs tendres et confidentiels. Regardez cette jeune femme assise près de son lit, les épaules et les bras nus; bien que le peintre lui ait mis un livre ouvert dans la main, qui ne devine qu'elle est amoureuse?
Dans les « tableaux de théâtre », certains coins de scène sont éclairés par-dessous par une rampe électrique. Les personnages en habit noir, les danseuses ou les actrices semblent comme baignés dans cette lumière artificielle qui, venant de partout, détruit les ombres et change tous les rapports de tons.
Dans la série des singes il y a de la fantaisie, du caprice, de l'ironie et parfois aussi de l'observation satirique. Ici un jeune chimpanzé, accroupi audessus d'une console dorée, sur un marbre joli et
miroitant, à côté d'une coupe de cristal, souffle par un fétu de paille une bulle de savon diaprée comme un arc-en-ciel. Plus loin ce sont, dans un intérieur, deux jeunes gens fleuretant à gauche d'un canapé de l'extrémité duquel un singe, jaloux, tire par le volant la robe de la jeune femme. Ailleurs, c'est une bacchanale de jeunes faunes dans le décor de Versailles,
Tels sont les sujets qui ont fixé dans la mémoire du public et des amateurs le nom de Gaston La Touche. Il n'est guère de visiteurs du Salon qui n'aient présentes à l'esprit ces fantaisies spirituelles, ces Versailles et surtout ces carrosses écarlates et ces grandes berlines vert et or.
Les artistes se souviennent aussi des tableaux plus anciens : intérieurs de cathédrale avec de grands vitraux bleus, des prêtres en chasubles d'or et des Bretonnes toutes blanches portant une forêt de cierges; douce première communiante qui suit des yeux sa prière portée au ciel par les anges; intimités familiales des jeunes mères qui pressent contre leur poitrine leurs bébés frais et roses.
L'art de composer, l'habile de la technique et la virtuosité de l'exécution donnent à ces tableaux de
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chevalet un charme particulier. On a pu dire de quelques-uns d'entre eux qu'il n'avaient pour sujet qu'une anecdote dont l'intérêt s'épuise en un instant. Il se peut. Mais ces petits tableaux sont joliment peints. Ils sont d'un gracieux chatoiement et de tonalités riches et délicates. Ils témoignent d'une grande sensibilité visuelle. Voilà ce dont on ne se lasse pas.
LES ÉTAPES DE l'ÉVOLUTION
Ce n'est qu'après maintes recherches et beaucoup d'essais infructueux que l'artiste est parvenu à cette aisance dans la conception et dans l'exécution qui émerveillent beaucoup de ses admirateurs. Peu de peintres ont travaillé avec plus d'acharnement à se satisfaire. Bien peu se sont montrés aussi sévères vis-à-vis d'eux-mêmes.
La conquête de sa personnalité a été longue et difficile. Il a beaucoup travaillé. Il n'a pas suivi les cours de l'Ecole des Beaux-Arts. Quand il avait environ vingt-cinq ans des camarades le conduisirent à la Nouvelle Athènes où se réunissaient
Manet, Degas, Desboutin, Duranty et Zola. Il raconte volontiers qu'il servit de modèle pour l'un des personnages place's adroite du comptoir dans le fameux tableau de Manet : « le Bar aux Folies-Bergère. » Quand parut VAssoî7i)7ioir, en 1879, il fit un portrait de Zola et il exécuta pour illustrer ce livre quinze pointes sèches d'un réalisme truculent, peut-être même brutal. Rien ne faisait prévoir le peintre des plaisirs mondains ni le coloriste des jardins ensoleillés S
En 1875 il débuta au Salon dans la section des eaux-fortes et à la sculpture avec un médaillon de Got. De 1881 à 1884 il peignit en réaliste des paysages tristes et des scènes d'ouvriers mineurs. Ces peintures furent refusées. Elles ont été pour la plupart détruites par l'artiste. En 1882 il fut reçu pour la première fois à la section de peinture. Son tableau représentait, sur son balcon, « la Dame du cinquième ».
A partir de cette date, l'artiste ne fut jamais plus
I. L'artiste a gardé, en souvenir de ses débuts, une aquarelle, datée de 1869, représentant une femme de ménage en jupe bleue et corsage brun se détachant sur un rideau bleu. C'est copié directement sur nature et d'une vision assez pauvre.
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refusé. Cependant, devenu plus tard plus se'vèrc pour lui-même que ne le fut le jury, il brûla un grand nombre des tableaux ' dont la composition ou la couleur ne lui donnaient pas satisfaction. Détruite « la Dame du cinquième » du Salon de 1882; de'truite encore « La Grève à Anzin » de 1 889 ; détruite encore « la Révolte » qui représentait autour d'un drapeau rouge une violente scène d'émeute ; détruite encore l'apothéose de Watteau de 1894, premier essai décoratif et qui avait coûté à l'artiste de très grands efforts.
Rien ne peut faire plus d'honneur à un peintre, rien ne prouve plus évidemment sa conscience artistique et son désir de perfection que ces sacrifices répétés de tableaux qui — à tort peut-être — lui paraissaient insuffisants.
De cette période d'essais — qui fut particulièrement longue puisqu'elle dura à peu près vingt ans — il ne demeure qu'un petit nombre d'œuvres. Les unes ont été conservées en des collections particulières ; les autres, achetées par l'État, sont accrochées en des musées de province. On en trou-
I. Reconnaissons que beaucoup de ces tableaux avaient noirci. Ils n'étaient par conséquent pas bien peints.
vera la liste approximative à la fin de cette étude. Ce sont des tableaux sombres, sujets le plus souvent dramatiques comme « l'Enterrement d'un enfant en Normandie' » ou « le Vœu d'une femme- » qui représente une femme en deuil devant un seuil de chapelle jonché de fleurs funéraires, et quelquefois sujets presque anecdotiques comme « Napoléon III à Wilhelmshohe^ »
La Touche peignit aussi quelques tableaux religieux comme Noël^ou Première communion'^ et quantité de jardins ou de scènes réalistes. « La légendedu Point d'Argentan » — de 1884 — qui lui valut une troisième médaille était encore très sombre. Ce tableau représentait la Vierge terminant l'ouvrage de la dentellière endormie.
Le premier tableau où apparaisse un peu de soleil venant par la fenêtre illuminer un intérieur de pauvres gens s'appelait « l'Accouchée ». La jeune mère dort dans son lit, le berceau auprès