LES AFFICHES
Parlons d'abord des affiches. Pour se rendre compte de leur importance, il faut les comparer aux réclames industrielles qui couvraient les murs à la fin du second empire, et qui étaient aussi dénuées d'esprit, de goût, de sens artiste et de style que l'immense majorité des affiches qui, aujourd'hui encore, s'étalent sur les murs. Insignifiance, fadeur ou grossièreté, combien y a-t-il d'affiches qui échappent à l'un ou à Tautre de ces reproches? En 1867, pour la première fois, apparaissaient sur les murailles de Paris, sous notre ciel trop souvent pluvieux, parmi d'innombrables papiers coloriés, des taches de couleur éclatantes et pourtant délicates, capables de lutter avec n'importe quel voi-
— 'iiS —
JULES CHERET
sinage, attirant l'attention par des moyens picturaux, la retenant et même Taccaparant impérieusement, sans brutalité', sans grossièreté, avec élégance et avec esprit.
Par les moyens les plus simples \ en ne se servant que des trois couleurs essentielles : le rouge, le jaune et le bleu, Jules Chéret faisait chanter sur les murs des accords de tons dont il était l'inven-
I. Tout est en accord : la sobriété du motif, la simplicité du procédé, la richesse du résultat. Le procédé de M. Jules Chéret peut se décrire en quelques mots : un croquis sur papier que l'artiste décalque sur chacune des pierres lithographiques. Il ne s'est jamais servi de « la mise au carreau ». Le crayon lithographique lui sert à indiquer les demiteintes, l'encre lui permet d'assurer la solidité, de préciser les traits essentiels. Autant de pierres que de couleurs élémentaires : le rouge, le jaune et le bleu. Les trois tirages se complètent parfois d'un quatrième, pour enrichir les gris. Cependant beaucoup d'affiches, d'une extrême variété de coloris, n'ont été obtenues qu'avec les trois pierres indispensables. C'est par l'opposition ou la superposition des tons primordiaux que sont obtenues toutes les variétés possibles de coloris. Quand l'artiste distribue ses rouges, il pense à ce qu'ils deviendront quand les jaunes leur seront superposés et à ce que tous deux deviendront quand les bleus viendront les éteindre ou les exalter. Il n'y a ici aucune technique ni enseignement qui vaille : c'est une question de mesure et de tact.
On sent très bien que l'artiste distribue d'abord sa tache
teur, merveilleusement riches et fins, et d'autant plus surprenants pour les yeux perspicaces que le salon des Artistes français était à ce moment uniformément sombre, consacré à la peinture académique, à la peinture d'histoire qui n'était dans son ensemble que de la peinture anecdotique minutieusement exécutée. Meissonier était le grand homme de l'époque. Ce seul rapprochement des noms : Meissonier et Chéret, fait sentir toute l'originalité des efforts de Jules Chéret et la nouveauté de son œuvre '. En se promenant dans les salles innombrables du salon des Artistes français on ne voyait que tons sourds que les peintres nomment « des tons sales » ; nulle part le joyeux contraste des tons clairs s'opposant les uns aux autres, nulle part le ton franc ni à plus forte raison l'opposition des tons francs, partout le gris et le noir, la timidité
la plus éclatante — jaune pur ou vermillon — et que c'est autour de cette tache centrale qu'il cherche les dégradés, les contrastes, toutes les nuances ou délicatesses qui contribueront à rharmonie parfaite de l'ensemble.
I. Le salon des refusés est de i863. C'est une date qu'il faut avoir constamment présente à l'esprit quand on veut apprécier la part respective de chacun de ceux qui ont pris un rôle dans le renouvellement de la tradition française.
JULES CHERET
des colorations, « l'impeccabilité » et la sécheresse du dessin.
Sorti du peuple, n'ayant fréquenté ni l'École des Beaux-Arts, ni les maîtres en possession du succès, ignorant et malhabile, autodidacte attentif, persévérant, et soumis aux élans obscurs de son instinct et de sa sensibilité que ne bridait aucun enseignement didactique, Jules Chéret fut révolutionnaire sans s'en douter. Étant un décorateur, il chercha les moyens de s'adapter le plus étroitement possible à la destination des œuvres qu'on lui commandait. Puisque c'étaient desaffiches, c'est-à-dire des œuvres destinées à frapper vite et fort le regard des gens affairés, il en vint à subordonner toute sa composition à l'effet immédiat, élémentaire et rigoureusement unitaire, il voulut tout dire en un mot impossible à ne pas entendre et qui fût inoubliable.