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LES AUTRES DÉCORATIONS

Dans chacune des décorations exécutées par M. Jules Chéret vous retrouverez le même parti pris décoratif, le même souci de faire se jouer les couleurs dans la gamme la plus riche et la plus

JULES CHERET

délicate, le même dédain pour Timitation exacte de la réalité et le même élan d'imagination qui fait jaillir tout un monde irréel et pourtant vivant.

L'un des ensembles les plus importants a été exécuté pour la salle de billard de M. le baron Vitta àEvian^ Sur les murs se déroule une sorte de ronde où s'enlacent, se séparent, se retrouvent et se séparent à nouveau des Colombines, des Pierrots, des clowns jouant du banjo, de jeunes bacchantes soufflant en des trompettes ou agitant des cymbales, des ballerines et des putti. Dans le grand ovale du plafond, des figures de femmes tendent les mains à des amours et se renversent sur les nuages avec des crispations rieuses de jeunes bacchantes enivrées. Sur les battants des portes grises des camaïeux mauves font transparaître d'autres jeunes femmes se jouant.

Pour le salon de réception de la préfecture de Nice, les folies du Carnaval ont servi de prétexte

I. C'est le premier en date. C'est à la suite de ces travaux que les amis de Chéret, Bracquemond et Philippe Burty, ont obtenu pour lui la commande destinée à l'Hôtel de Ville.

à des fantaisies lyriques où le poète et l'artiste se sont donné libre carrière. Si pittoresques et séduisants, si ingénieux et amusants que soient les divers sujets de ces panneaux décoratifs, c'est par l'imprévu et l'éclat des coloris, par l'allégresse spirituelle de la nouveauté des accords de tons, qu'ils exercent dans notre souvenir un véritable prestige. Voici, dans un décor de jardin de rêve, la cueillette des fleurs par des jeunes femmes décolletées en toilettes de printemps. Voici, leur faisant pendant, la bataille de fleurs où les mêmes jeunes femmes sur des barques encombrées de guirlandes et de bouquets, dans le port tout pavoisé,se bombardent en riant. Voici encore autour d'une porte, sur un nuage de rêve, l'orchestre de carnaval tonitruant et riant en des costumes charmants, éclatants et bariolés. Voici des danseurs, des danseuses, des enfants et des Pierrots. Une jeune femme, sur un baudet qui galope, rit aux éclats; d'autres brandissent des bannières ou agitent les grelots de marottes bigarrées. C'est, avec ordre et mesure, une charmante bacchanale où tout le monde s'agite, se provoque et nous entraîne d'un mouvement endiablé dans une vaste farandole.

Les sujets que M. Chéret a représentés sur les murs de la claire salle à manger de AL Maurice Fenaille, dans sa villa de Neuilly, ne se prêtent pas davantage à une description précise^ Suivant le caprice d'un mur que percent des arcades se présentent tantôt une jeune femme en robe verte qui fume « la Cigarette », tantôt en costume gris rayé de rose le symbole « du Champagne » ; plus loin? en robe jaune rehaussée de violet, celle quiporie un plateau où fume « la Tasse de thé » ; ailleurs : « les Joueurs de cartes » et la Fortune aux yeux bandés vêtue de jaune avivé de rouge.

Face aux arcades, sur les panneaux à droite et à gauche de la porte qui donne sur un salon, l'un joue de la mandoline, et l'autre agite son éventail. Des groupes de ballerines s'envolent sur des nuages.

Face aux fenêtres, en pleine lumière, un grand

I. Au musée des Arts décoratifs du Louvre, un grand panneau octogonal de Chéret représente une jeune femme en robe jaune jouant de l'éventail. Le sujet est sans intérêt, et c'est délicieux d'esprit et de coloris.

panneau représente « le Déjeuner sur Therbe ». Sous un ciel gris rose, un pierrot blanc est couché sur l'herbe tout de son long auprès d'une nappe sur laquelle sont placées des victuailles. Polichinelle et Colombines forment un ensemble très chatoyant et très gai.

C'est la première fois que Chéret* se risquait à situer sur la terre ferme ses personnages. L'artiste craignait que trop de précision dans le décor de nature ne fût en contradiction avec le caractère fantaisiste de ses visions imaginaires. Ses craintes n'étaient pas fondées.

Avec une parfaite mesure il a su resserrer le lien toujours nécessaire avec la réalité, donner à ses personnages un peu plus de consistance et garder à toute l'œuvre une atmosphère d'irréel.

Dans le plafond en coupole du petit salon de la même villa, sur des nuages bleuâtres, l'artiste a représenté « le Plaisir de peindre » ou « les Charmes de la vie ». Autour d'un chevalet, des colombes se becquètent, tandis qu'une jeune femme, dansant, jette des fleurs dans le ciel, et qu'un Arle-

I. M. Maurice Fenaille n'obtint qu'à force d'insistance que Chérct se livrât à cet essai.

JULES CHERET

quin, derrière elle, Joue en riant de la mandoline. On pourrait croire — à en juger par ces courtes descriptions* — que celui qui étudie l'œuvre de Chéret peut e'prouver à la longue une impression de monotonie. Or cela est inexact. Ce qui est important, en effet, dans ces œuvres décoratives ce sont les harmonies de couleurs et elles sont très variées. Les motifs ou les « compositions » ne sont que des prétextes. Elles sont, en général, si simples et naturelles qu'elles ne méritent pas qu'on fasse un effort de mémoire pour se les rappeler. C'est leur mérite essentiel que de ne pas attirer l'attention et, par conséquent, de ne pas fatiguer le spectateur par leur manque de variété. Ces personnages ne sont pas le sujet principal de ces compositions. Ce sont des prétextes. Le véritable sujet c'est, par leur intermédiaire, de suggérer une impression de mouvement, une sensation d'impondérabilité, une petite ivresse visuelle dont les tonalités et les accords de tons forment l'élément essentiel. C'est en ce sens que les peintures décoratives de

I. Les deux très jolis panneaux décoratifs de la « Taverne de Paris » traitent les mêmes sujets par d'autres accords de couleur,

M. Chéret ont quelque chose de symbolique. Le sujet réel de l'œuvre n'a qu'un lien éloigné avec le sujet qu'elle représente. Elle vaut par sa puissance de suggestion. C'est une atmosphère qu'on respire, c'est un philtre léger qu'on boit, ce sont des couleurs qui se posent sur le regard comme une caresse et la mémoire se souvient du plaisir qu'on a éprouvé sans qu'on cherche à se préciser à l'occasion de quoi ce plaisir nous a été accordé.

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