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LE RIDEAU DU THEATRE GREVIN

Regardons ensemble le rideau qu'il a peint en 1894 pour le petit théâtre du musée Grévin. Avant de l'examiner faisons un effort de mémoire, et rappelons-nous les autres rideaux de théâtre qui existent à Paris; nous nous ferons une opinion sur les difficultés du genre. Presque partout une imitation de draperie rouge avec des plis en tuyaux d'orgue. Sur d'autres scènes on voit des imitations de scènes galantes peintes avec minutie, avec sécheresse, en des tonalités acides, des copies sur une échelle immense de « l'Embarquement pour Cythère » ou de « l'Assemblée dans un parc » entourées des arabesques compliquées d'un Louis XV désaccordé. Peintures sans invention, sans esprit, sans harmonie, sans gaîié, exécutées par des manœuvres n'ayant aucun sentiment de la joie ou de la tristesse que suggèrent les couleurs. Jusqu'en

1894, il n'y avait pas un seul ^ rideau de théâtre à Paris qui méritât d'être distingué des autres.

Regardons maintenant quelle a été l'œuvre de Chéret et nous sentirons en même temps ce qu'il y a de foncièrement original dans sa manière de concevoir, et de quelles ressources infinies sont susceptibles son esprit et son ingéniosité.

Avant tout il se propose de faire une œuvre de peinture. Placé devant le rideau nu il répartit en imagination ses grandes masses colorées et dès le premier contact visuel il délimite en esprit.

Il voit d'abord la grande tache de jaune vif qui formera la dominante de l'œuvre et qu'il prolongera et soutiendra par des « dégradés » de bleuâtre et de bleu sombre jusqu'aux extrémités de la toile. En imagination il voit l'ordonnance de l'ensemble et, par un double travail visuel simultané, de ces grandes taches qu'il imagine surgissent des taches plus petites qui délimitent les formes des personnages futurs. Cependant il ne songe encore ni au mouvement qu'il leur donnera (ou du moins repousse-t-il dans l'arrière-fond de la conscience ces

I. Il y en a aujourd'hui un second. C'est le rideau de la Comédie des Champs-Elysées par K.-X. Roussel.

JULES CHERET

détails qui pour le moment ne pourraient que le gêner) ni surtout à l'expression de physionomie qu'il leur prêtera. Pendant ce premier travail il ne voit que des masses, il les distribue, il les oppose l'une à l'autre, les intensifie Tune par l'autre et il se propose que — dès l'abord — par cette seule répartition le spectateur éprouve l'impression de joie qu'il éprouve lui-même et qu'il veut lui communiquer. C'est la distribution de ces taches qui engendre le mouvement général de la composition. En même temps se précise dans son esprit la division du rectangle par une ligne onduleuse qui part de Tangle gauche et en bas pour aboutir à l'angle droit et en haut; c'est sur cette diagonale (invisible pour les non-initiés) que s'échelonneront, comme sur une immatérielle échelle de Jacob, la théorie des personnages. Déjà Jules Chéret imagine au premier plan et en bas le Pierrot jaune qui rit et gratte du banjo; derrière lui, une Colombine très décolletée, également en robe jaune, tient sa jupe des deux mains, fait des pointes, rit de toutes ses dents et de ses deux grands yeux noirs. Elle a une perruque presque jaune et un chapeau jaune avec des rubans qui volent. A sa droite, Arlequin se détache sur

des bleuâtres grisés qui font chanter les losanges rouges de son costume. Il danse en brandissant sa batte derrière un Polichinelle tout rouge, très amusant, à califourchon sur un baudet gris harnaché de rouge qui porte en croupe une gentille petite femme vêtue de jaune. Au delà de ces personnages, suivant la courbe qui remonte en diagonale vers le haut du rideau, un Scapin de tonalité grise donne le bras de part et d'autre à deux jolies filles, et, derrière eux, dans les fonds qui deviennent bleuâtres, on distingue une queue de cortège, personnages falots et gesticulant, faisant se prolonger cette théorie (on peut penser aux Panathénées montmartroises) jusqu'à un moulin dont les ailes se profilent sur la lune.

Pour enfermer la composition, l'artiste imagine, à droite, un pan de rideau rouge qui retombe, et à gauche un vase jaune. C'est un prétexte pour y peindre des fleurs d'automne et pouvoir y piquer des rouges qui répondront aux rouges du pan de rideau et encercleront le tout.

Tout le fond bleuâtre est formé de nuages chimériques que domine la rondeur de la lune.

Sur cette trame légère tout s'enchaîne et tout se

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JULES CHÉRET

lie. Même des accessoires qui, en apparence, ne jouent aucun rôle : par exemple, au premier plan les deux masques, le rouge et le noir, ou un petit hochet rouge, se trouvent avoir dans sa vision une importance très grande parce qu'ils font chanter par leurs notes vives les grands à plats jaunes ou gris. C'est une vision de coloriste. Les bleus plus lourds forment un fond aux personnages. Quand ils n'ont point ce rôle stabilisateur ces mêmes bleus s'allègent, s'estompent, se dégradent, vont se perdre dans le bleu du ciel. Dans l'ensemble et dans le détail on sent un ordre supérieur, une conception décorative qui ne laisse rien au hasard et ne donne jamais aux détails une place exagérée, les dissimule au contraire pour que chaque chose soit à sa place et contribue — chacune pour sa part — à l'impression générale.

Le rideau tout entier est vraiment délicieux d'harmonie, de juste équilibre, d'élégance juvénile, de mesure et de gaîté de bon aloi. Ce Polichinelle sur son baudet est impayable. Le Pierrot danse de tous ses membres. Tout le reste remue, chante, s'amuse sans qu'on puisse noter la moindre vulga-

rite, le moindre manque de goût ni le moindre manque de mesure.

De l'invention, du goût, du mouvement, des trouvailles spirituelles et des harmonies de couleur, voilà les caractéristiques de ce rideau. On remarquera que ce sont des qualités dont il est rare qu'on puisse faire honneur même à des oeuvres décoratives déjà consacrées par le temps.

Il suffit, par un coup d'œil rétrospectif, de le comparer avec n'importe lequel des autres rideaux de Paris pour sentir la place que Chéret s'est faite dans notre art décoratif. On peut comparer ce rideau à un sourire de jolie femme qui, par miracle, garderait pour l'éternité sa grâce persuasive et son pouvoir prestigieux de stimulation sur les sensibilités humaines.

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