LA DANSE
(carton de tapisserie exécuté pour m. fenaille)
JULES CHERET
tons s'inspiraient des roses, des blés^ des pampres ou des houx. Chaises, fauteuils ou canapés présentaient sur un fond de'licat des bouquets de fleurs ou des motifs inspirés de personnages.
Travailler pour les ouvriers de la manufacture exige de la part du peintre une adaptation progressive à des besoins particuliers. Dans la conception et dans l'exécution du carton il faut savoir choisir des tonalités générales, des tons locaux et aussi des passages de tons susceptibles d'être traduits dans une autre langue — je veux dire par d'autres moyens — sans perdre leur éclat ni leur variété. 11 est même nécessaire que le peintre, traduisant mentalement d'avance, à mesure qu'il conçoit et qu'il exécute, permette aux artistes d'utiliser toutes leurs ressources et par conséquent d'enrichir et d'exalter la gamme de couleurs '. Il
I. Les blancs sont impossibles en tapisserie. A maintes reprises, notamment dans la nappe du déjeuner sur l'herbe, M. Chéret a tourné la difficulté avec bonheur et avec esprit. Les noirs sont également impossibles. Chéret, par fantaisie, en imposa un dans le pompon d'un chapeau de femme et en a tiré un effet curieux. Les violets — parce qu'ils ne sont pas solides — ont dû être interdits. Cependant, notamment dans les bouquets de fleurs, Chéret donne, par les
faut par conséquent que le peintre ait à la fois le sentiment de la matière dont il se sert pour peindre et de la matière — infiniment plus belle et plus riche — dans laquelle son œuvre sera transposée. M. Chéret a su s'imposer cette adaptation progressive aux besoins particuliers d'une industrie. La première tapisserie qui ait été tissée * d'après
bleus, des impressions de violet et c'est d'une exécution savoureuse. Ses bordures sont généralement gris vert. Elles sont un peu froides, mais l'artiste a essayé non sans bonheur de les réchauffer par le voisinage des roses. Ces gris verts sont des tons très inliuençables et Chéret en a souvent tiré des partis de plus en plus heureux, notamment dans les passages de tons où l'artiste est passé maître. Il sait choisir des taches qui permettent au tisseur, pour les exécuter, de varier à l'infini ses fils multicolores. Ce don est particulièrement précieux pour les grands espaces vides.
Dans les fauteuils dont les motifs sont des fleurs des champs, les tons sont très rompus, très riches dans leur apparente simplicité. Les fonds sont extrêmement travaillés pour n'être pas monotones. Ce sont des réussites que peu d'artistes auraient pu obtenir.
I. Par l'initiative de M. Jules Guiffrey alors directeur de la Manufacture des Gobelins. Ce fragment appartient aujourd'hui à M. Maurice Fenaille. Il a été exposé en 1900. Il est un peu dur, notamment dans les passages de tons, et permet, par conséquent, de juger des progrès que l'artiste a faits.
JULES CHERET
l'une de ses compositions lui a révélé les enrichissements possibles d'une technique qu'il sentait pouvoir s'assimiler aisément et complètement. Disposer les tons par teintes plates, sans excès de modelé, diversifier chaque tonalité pour que l'artisan puisse se servir de l'échelle de tons presque innombrables que les récents procédés de teinture mettent aujourd'hui à sa disposition, éviter tout ce qui pourrait paraître noir, réchauâer tout ce qui pourrait paraître froid, ne laisser aucun vide qui ne puisse devenir un motif à d'heureuses combinaisons de tonalités, ne pas compliquer le motif, ne jamais perdre de vue l'unité de l'effet, répartir les taches de façon à ce qu'elles se fassent valoir l'une par l'autre, voilà — entre autres — des préoccupations qui doivent être constamment présentes à l'esprit du décorateur.
La manière habituelle de M. Jules Chéret — avant même qu'il ait jamais songé à la transcription sur le métier — se conformait à la plupart des exigences du genre. Sa palette était éminemment claire. Point ou peu d'ombre, et l'illusion du modelé généralement obtenue presque sans matière par des oppositions de tons. L'illusion de perspec-
tive est obtenue par des dégradations de tonalités. II y a des contrastes perpétuels de tons francs. Un Je ne sais quoi de chaleureux et surtout de précieux anime toute la gamme des couleurs. Le parti pris décoratif ne lutte jamais avec la réalité et ne se sert de la nature qu'à la manière d'un point d'appui. Le réel n'est qu'un point de départ pour l'envol vers le rêve.
Il n'est pas chimérique d'espérer que dans ce domaine M. Jules Chéret puisse encore faire des progrès, qu'il puisse par exemple concilier plus intimement le sens de la beauté des formes, l'impression de volume ou de consistance avec la légèreté aérienne de ses visions poétiques. Son dessin toujours Jaillissant pourrait être un peu plus rigoureux. Encore faudrait-il que ce ne fût pas au détriment de la spontanéité ^ Les harmonies de tons pourraient être d'un accent plus profond. L'ana-
I. Dans ses tapisseries plus encore que dans ses peintures on devine quelles limites la nature a assignées aux dons de Chéret : il ne faut lui demander ni la science des modelés, ni le sentiment du rôle des ombres dans la nature, ni les richesses du clair-obscur. Dans ses œuvres tout est lumière et reflets, un tour de main enveloppe le tout d'une atmosphère aérienne.
JULES CHERET
logie avec les affiches pourrait être moins sensible. Et cependant, même les défauts — par une sorte de prodige — semblent concourir au charme et à la séduction de ces envolées poétiques. A la minute même où l'on voudrait distinguer et analyser, on sent qu'au-dessus de toute critique une qualité suprême emporte et domine tout : le mouvement lyrique et le rythme par la couleur.