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CONCLUSION

Sans qu'on puisse le comparer avec les grands peintres ni avec les artistes dans l'œuvre desquels s'alimente la vie intellectuelle et morale des peuples, Chéret occupe dans notre art contemporain une place privilégiée. C'est un enchanteur, un créateur d'illusions heureuses. Il nous emporte dans le paradis chimérique de l'illusion et il nous y entraîne par des œuvres picturales — dénuées de toute littérature — par des qualités de coloris et de dessin qui ne visent pas au delà des limites que la nature a assignées à cet excellent artiste.

Cela est sain, franc, spirituel, léger et délicieux.

Chéret a eu le sentiment du rythme, de la cadence, de l'envol fougueux au delà des réalités terrestres, dans le domaine de la féerie et de l'apothéose parmi les éclairages arbitraires. C'est un monde imaginaire, idéal, charmant, création de l'esprit et de l'imagination. Il a retrouvé à notre époque (où il était nécessaire de les dégager d'intolérables vulgarités) les grâces du xviii^ siècle. 11 a su choisir. Devant les mêmes motifs, d'autres peintres auraient trouvé matière à exprimer des sentiments absolument différents. Et tous auraient eu raison puisqu'ils auraient regardé « selon leur tempérament ». En Parisien éminemment civilisé Chéret a peint ce qui correspondait le mieux à sa propre sensibilité de citadin souriant. Observateur amusé des coquetteries parisiennes, il a voulu nous faire sourire. Son œuvre est exactement à l'opposé de la peinture noire, de la tristesse des naturalistes, de la bassesse et la vulgarité des observations dites véridiques. C'est le peintre de la Joie. S'il est vrai que ce sentiment ne puisse se comparer ni en profondeur, ni en intensité, aux grands sentiments qui gouvernent toute notre sensibilité, par exemple à la douleur, à la mélancolie, au besoin de mystère, ni

JULES CHERET

à l'aspiration vers un idéal individuel ou collectif, on ne peut nier cependant que l'œuvre de M. Jules Chéret ne forme dans l'immense domaine des arts du dessin une sorte de territoire réservé. Ses découvertes n'ont pas été d'une importance capitale, mais il a été un inventeur et il demeurera inimitable.

PAUL BAUDOUIN

PAUL BAUDOUIN

L'évolution de sa carrière nous montre combien notre époque a été peu favorable à la grande décoration et quelles difficultés doit surmonter, même quand il est particulièrement bien doué, un artiste qui a l'ambition légitime de s'égaler aux maîtres du genre.

La carrière de M. Paul Baudouin est déjà longue. Il a soixante-neuf ans^ . Ses travaux sont extrêmement nombreux. Depuis vingt-cinq ou trente ans il s'efforce vers le grand style et ce n'est qu'en 19 lo qu'il a conçu et exécuté pour la cour intérieure du Petit Palais un ensemble de peintures décoratives qui du jour au lendemain l'a fait passer, aux yeux des amateurs les plus difficiles, de la foule innom-

I, Né à Rouen, le 24 octobre 1844.

brable des peintres exécutant pour les mairies ou les monuments publics des peintures de circonstance, dans la catégorie extrêmement peu nombreuse des artistes qu'on a le droit d'appeler « Grands Décorateurs ».

Deux événements, dans la vie de cet artiste, ont été d'une influence décisive sur l'évolution de sa carrière : d'abord la connaissance qu'il fit en 1874 de Puvis de Chavannes et l'honneur que lui fit ce grand artiste, à partir de 1880, en le conviant à travailler auprès de lui et à l'aider dans l'exécution de ses grands travaux, ensuite le sentiment de curiosité, devenu bientôt une sorte de passion, qui poussa M. Paul Baudouin à s'intéresser aux procédés techniques des grands fresquistes d'autrefois, à les étudier de près dans les œuvres de la Renaissance italienne, dans les églises de France où il en subsiste des traces', et dans les maisons de Pompéi où on les retrouve intactes bien qu'elles datent d'à peu près deux mille ans. M. Paul Baudouin s'est consacré à la rénovation de ce procédé tombé on ne sait pourquoi en désuétude. Pendant vingt ans il a

I, On trouve des traces d'anciennes fresques dans les églises de toutes les régions de la France.

PAUL BAUDOUIN

consacré la plus grande partie de sa vie à retrouver les secrets techniques qui ont assuré à ces oeuvres l'inaltérabilité. Il a multiplié les essais, les tentatives de toutes sortes. Vers i SgS, il a exécuté dans la cour du Lycée de Rouen, en plein midi, une grande peinture à fresque qui, depuis lors^ est demeurée intacte. D'innombrables expériences, d'incessantes confrontations avec les œuvres anciennes lui ont démontré ce qu'il y avait de définitif et aussi ce qu'il y avait d'insuffisant dans ses découvertes progressives. Peut-être n'y a-t-il pas d'artiste s'étant consacré à ces recherches avec autant d'ardeur, avec autant d'esprit de suite, avec autant de patience méticuleuse ni de fougue passionnée. M. Paul Baudouin a reconstitué par expérience la nomenclature des matières colorantes qui sont propres à ce genre de peinture, il a fixé à nouveau en quelles proportions, selon le climat et selon le terrain, doivent être mélangés la chaux et le sable formant l'enduit dont le mur doit être recouvert; il a enfin recueilli d'innombrables observations qui permettront de déterminer comment se comportent telles couleurs et tels ciments en des conditions déterminées d'orientation, d'humidité moyenne du

sol, d'intempéries éventuelles, et, en général, de toutes conditions atmosphériques et matérielles susceptibles de déterminer à la longue l'altération des couleurs. Il est permis de croire qu'il a retrouvé tout l'essentiel.

A la suite de ces recherches et de ces travaux M. Paul Baudouin a été chargé, en 191 1, à l'École des Beaux- Arts, d'un cours pratique et facultatif réservé aux élèves qui se destinent à la décoration extérieure. La faveur constante que témoignent à cet enseignement les jeunes gens de l'Ecole des Beaux-Arts est une preuve — entre autres — du grand mouvement qui oriente vers les arts décoratifs une grande partie de la jeunesse artistique.

C'est par cet enseignement que M. Paul Baudouin s'est trouvé en relations étroites avec l'une des élites de la jeunesse. Sa sincérité, sa modestie, sa science technique et ses qualités de décorateur lui ont mérité de prendre sur les jeunes gens un ascendant considérable. Bien qu'il ne soit ni un professeur de dessin, ni un professeur de peinture, comme il est tout de même un dessinateur et un peintre et que l'enseignement du procédé est intimement lié à l'enseignement du dessin décoratif et du coloris

PAUL BAUDOUIN

propre à ce genre de peinture, son influence, dans son atelier, s'exerce de plusieurs façons. Il se peut que M. Paul Baudouin par son énergie, par son obstination, ait restitué à la peinture décorative française un moyen matériel d'exécution dont il semblait que, depuis trois cents ans, presque plus personne en France ne se fût soucié.

C'est un excellent peintre décorateur et c'est le Rénovateur de la peinture à fresque. A ce double titre il mérite de prendre place dans cette série d'études. Peut-être le second de ces titres est-il encore plus important que le premier par les conséquences immédiates ou lointaines que les jeunes artistes d'aujourd'hui et les générations à venir pourront déduire de ses recherches.

Dans la carrière de M. Paul Baudouin, on peut distinguer des périodes distinctes. Examinons d'abord les œuvres antérieures aux recherches concernant la technique de la peinture à fresque.

Ces œuvres sont nombreuses et honorables. Cependant elles ne s'écartent que dans une petite

mesure des bons travaux consciencieux qui se trouvent en quantité presque innombrable dans les diverses mairies de Paris ou de province, dans les divers monuments publics ou installations prive'es. Par l'étude rapide de quelques-unes de ces Décorations — choisies à titre d'exemple — nous verrons par quelles recherches successives un artiste parvient à se trouver lui-même et comme il lui est difficile de se libérer des leçons et des exemples académiques, de se soustraire aux influences occultes de l'atmosphère où il vit, pour se rattacher enfin aux grandes traditions qui, à toute époque, ne sont comprises et continuées que par un très petit nombre d'artistes. Jusqu'au moment où il s'est découvert lui-même en découvrant progressivement les ressources de la peinture à fresque, Paul Baudouin n'a été qu'un peintre très honorable.

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