ROGIER VAN DER WEYDEN
LA NATIVITK
(Musée de Berlin.)
HÂNS MEMLING
Et nous savons aujourd'hui à « quelle grâce du ciel» il doit de l'avoir été. Aux questions que se posait Fromentin, nous sommes aujourd'hui en état de répondre. Si Memling a transformé comme il l'a fait la peinture flamande, c'est que, tout en pratiquant de son mieux les procédés de cette peinture, il n'était Flamand ni d'origine ni d'éducation ; son rôle consiste à avoir importé à Bruges les sentiments et la conception artistiques d'un autre pays.
Il était né dans ces terres rhénanes qui, durant tout le moyen âge, avaient été un vivant foyer de rêverie poétique et mystique. Mais surtout il avait étudié dans la vénérable capitale de l'art religieux, et c'est de Cologne que vient en droite ligne tout ce qu'il apporte de nouveau dans le vieil art de Bruges. Nous savons, en effet, par un document tout à fait précis et irréfutable, qu'il a fait à Cologne un très long séjour. Dans sa Châsse de sainte Ursule^ peinte en 1489, et lorsqu'il était installé à Bruges depuis plus de vingt ans, les images qu'il nous offre de Bâle et de Rome sont de pure fantaisie ; les images de Cologne sont d'une exactitude si parfaite que, aujourd'hui encore, on ne saurait reproduire plus fidèlement l'aspect de la cité rhénane. La cathédrale inachevée avec ses deux tronçons, la grosse tour carrée de l'église Saint-Martin, et l'église Notre-Dame, et l'église des Apôtres, tout cela est comme photographié dans les deux miniatures de la Châsse de sainte Ursule. L'homme qui, après vingt ans, gardait un souvenir si précis des moindres détails des églises de Cologne, cet homme-là doit certai-
nement avoir passé à Cologne de longues années, les plus ardentes et les plus actives de toute sa vie 1.
Qu'on reprenne, en effet, les définitions que tente Fromentin de ce qu'il y a d'original dans l'art de Memling ; elles répondent mot pour mot aux caractères essentiels de l'art de Cologne, tel qu'il a été depuis le milieu du xiv° siècle, mais tel surtout qu'il était dans la première moitié du siècle suivant, au moment où le jeune Memling travaillait dans quelqu'un des nombreux ateliers de la ville allemande. Cinquante ans avant Memling, l'admirable Lochner, le Fra Angelico allemand, avait donné à ses Vierges « toutes les délicatesses adorables de la chasteté et de la pudeur ». 11 avait représenté de «jolies femmes avec des airs de saintes, de beaux fronts honnêtes, des tempes limpides, une béatitude, une douceur tranquille », et cette «extase en dedans» qui est même, chez lui, infiniment plus profonde que chez le peintre brugeois. Il avait, lui aussi, « peint des âmes charmantes en peignant de beaux visages de femmes ». Et, après lui, les peintres de Cologne avaient eu beau emprunter aux Flamands des procédés nouveaux, ils avaient eu beau allonger les visages de leurs Vierges et leur donner pour cadres des paysages réels, l'inspiration de leurs œuvres restait toute différente de celle qui animait l'œuvre des
1. Memling ayant imité, dans son Adoration des Mages de rhôpital Saint-Jean, la disposition d'un triptyque célèbre, attribué à Rogier van der Weyden, on en a conclu qu'il devait avoir travaillé à Bruxelles dans l atelier de ce maître. Mais le triptyque de Rogier a été peint pour une église de Cologne ; et tout porte à croire que c'est à Cologne que Memling Faura vu.
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H AN s MÈMLING
van der Goes et des Pierre Ghristus. Jusqu'à la fin de l'école de Cologne, les peintres rhénans ont continué à a transfigurer ce qu'ils copiaient», à « rêver en regardant la nature », à « choisir dans les formes humaines ce qu'ils y voyaient de plus aimable et de plus délicat > .
C'est aussi ce qu'a fait Hans Memling, qui était l'un d'entre eux ^ Mais, étant plus habile, il l'a fait avec une maîtrise technique supérieure : et puis, demeurant à Bruges, c'est dans la langue des peintres flamands qu'il a traduit ses visions et ses émotions. En associant aux formes des van Eyck les sentiments de Lochner, il a renouvelé la peinture flamande. Et la transformation qu'il lui a fait subir ne nous a point seulement valu les beaux tableaux de Bruges, de Munich et du Louvre ; son effet s'est poursuivi bien au-delà de l'œuvre personnelle de Memling. On peut dire que c'est elle qui a sauvé la peinture flamande, en l'arrachant à un naturalisme où elle dépérissait d'année en année. Que l'on voie, à l'Académie de Bruges, ou au Louvre, ou au musée de Bouen, les premiers tableaux de Gérard David : ce sont
1. De même que les peintres de Cologne, Memling pousse son goût d'idéalisation jusqu'à idéaliser, dans ses tableaux religieux, les portraits des donateurs. On peut voir au musée de Bruxelles et à rtiôpital Saint-Jean les trois portraits, — évidemment peints d'après nature, — du maître-épicier Moreel, de sa femme et de sa tille. Ces trois personnages se retrouvent, en compagnie de saints, sur les deux volets du triptyciue de l'Académie de Bruges; mais leurs visages, aisément reconnaissables encore, y ont perdu quelques-uns de leurs traits caractéristiques, ils sont comme adoucis, épurés, déshumanisés. Et le fait est que, nulle part autant que chez Memling, les portraits des donateurs ne s'harmonisent avec les sujets religieux ; ses bourgeois et bourgeoises agenouillés aux pieds de Marie semblent porter, sur leurs visages, le délicieux reflet d'une présence divine.
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encore les ligures et les attitudes des Vierges de Memling, à peine un peu moins naïves dans leur douceur calme. Et qu'on voie ensuite, au Palais municipal de Gênes, le grand triptyque du môme David, qu'on voie, à la chapelle du Saint- Sang de Bruges, les tableaux qui lui sont attribués, et qui, s'ils ne sont de lui, ont été certainement peints par ses élèves; déjà la manière de Memling s'est élargie, renforcée, a en quelque sorte secoué son enveloppe archaïque ; et c'est Quentin Metsys qui déjà s'y annonce, le maître de la Mise au Tombeau d'Anvers et de la Sainte Anne de Bruxelles. De Memling à Metsys, la filiation est directe, immédiate, incessante. Et l'on sait Finfluence qu'a exercée l'œuvre de Metsys sur les destinées ultérieures de l'école flamande : plus que les van Noort et les Otto Vénius, plus que les Italiens eux-mêmes, c'est elle qui a éveillé et entretenu dans l ame de Rubens le culte de la beauté. C'est ce culte qu'avait le premier apporté à Bruges, vers l'année 1467, un jeune paysan allemand des environs d'Aschaffenbourg : et l'on comprend que les Brugeois, en présence de l'art nouveau qu'il leur révélait, l'aient proclamé « le plus habile et excellent peintre de la chrétienté » .