Mac Cracken était un riche amateur anglais
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autre pareille, je suis bien résolu à la lui faire payer plus cher que celle-là, et je tiens à savoir si j'aurai ou non à lui expliquer que celle-là a été vendue à un prix d'ami. » C'est le premier passage où le jeune peintre fasse mention de l'homme qui va, bientôt, se constituer son client et son protecteur.
La première lettre de Ruskin à Rossetti est du 2 mai 1824 : le critique annonce au peintre qu'il va lui faire envoyer tous ses livres (ce dont Rossetti, dans une lettre à Madox Brown, se montre ingénument plus honoré que ravi); après quoi il lui dit : « Je me demande avec anxiété si le chagrin, ou une injuste méfiance de vous-même, ne vont pas entraver en vous le libre exercice de votre génie; et je tiendrai pour un précieux privilège de pouvoir être parfois admis dans l'intimité de votre pensée. « En échange de ses livres, Ruskin demande à Rossetti une aquarelle; et il lui en commande une autre, « pour quinze guinées ».
C'est au sujet de ces deux aquarelles qu'il lui écrit, quelque temps après : « Une des choses au monde dont je sois le plus sûr (et je le suis de beaucoup de choses) est celle-ci : je suis sûr que le meilleur ouvrage qu'un homme puisse faire est celui qu'il peut faire sans effort. Toute œuvre vraiment belle est le résultat aisé d'une longue et pénible pratique. L'effort immédiat produit toujours une œuvre imparfaite. Si donc vous m'envoyez une peinture où vous essayiez de faire de votre mieux, vous pouvez être certain à l'avance qu'elle sera inférieure à votre niveau normal, et qu'elle me déplaira. Si, au contraire, vous me faites négligemment deux esquisses, avec une couleur
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brillante et pleine, vous pouvez être certain qu'elles me plairont... Ne croyez pas au moins que je vous parle ainsi par délicatesse, pour vous empêcher de me donner trop de votre temps! Je vous dis la simple vérité, la môme vérité que j'ai toujours dite à Turner. « Si vous me faites un dessin <( en trois jours, — lui disais-je, — je vous en serai « reconnaissant; mais, si vous y mettez trois mois, (( vous pourrez ensuite jeter votre dessin au feu! »
Voilà une recommandation comme Rossetti, sans doute, n'était pas accoutumé à en recevoir de Mac Gracken, ni de ses autres clients. Mais le malheureux avait précisément besoin, par nature, de travailler « avec effort » à tout ce qu'il faisait; de sorte que peut-être aura-t-il commencé dès lors à trouver quelque peu gênante « la haute inspiration » d'un « critique » en qui il ne pouvait pas s'empêcher de voir en même temps « l'amateur ».
Encore l'amateur ne se borne-t-il pas à définir la façon dont doivent être peintes les aquarelles qu'il commande : dans une autre lettre, il défend au peintre de vendre trop cher ses ouvrages aux personnes à qui il a parlé de lui. « Je pousse la vanité, lui écrit-il, jusqu'à croire que mes mérites me donnent droit de plaider non seulement pour moi-même, mais pour mes amis : ce qui signifie que lorsque miss Heaton et d'autres personnes se fient à moi, et me demandent quelles peintures elles doivent acheter, vous devez les traiter non pas comme des étrangers, mais comme mes clients, donc comme moi-même. »
Mais cet amateur exigeant était un excellent homme, passionnément désireux d'obliger ses
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amis : tel nous le font voir ses lettres suivanies. Il a rencontré dans l'atelier de Rossetti une jeune fille, miss Siddal, qui, après avoir servi de modèle au peintre, est à la fois devenue son amie et son élève. Rossetti lui montre les dessins de la jeune fille, et Ruskin, aussitôt, y découvre les signes du plus Ijeau génie. « J'ai reçu une lettre de Rossetti, — écrit Madox Brown dans son journal intime, à la date du 10 mars 1855, — ■ me disant que Ruskin a acheté en bloc tous les dessins de miss Siddal, et les a déclarés supérieurs à ceux de Rossetti lui-même. Voilà bien Ruskin, l'exagération incarnée ! » Et, en effet, les dessins de miss Siddal ne sont certainement pas supérieurs à ceux de Rossetti : mais Ruskin, après l'avoir déclaré, s'obstine à le croire; et depuis lors il n'a point de repos qu'il n'ait assuré à la jeune femme une vie matérielle pouvant lui permettre le libre épanouissement de son génie. Dans une lettre vraiment noble et touchante, il la supplie d'accepter son aide; puis, s'adressant à Rossetti, il lui demande quels sont « ses projets et ses intentions » au sujet de la jeune femme. Et comme Rossetti paraît embarrassé pour répondre à cette question imprévue, voici la lettre que lui écrit Ruskin; c'est la plus longue de ses lettres, et aussi la plus belle, et pour nous, aujourd'hui, la plus instructive; elle vaut bien d'être traduite presque tout entière.
Mon cher Rossetti, Je le vois, vous ne répondez pas volontiers à la ques-
tion quelque pea brusque que je vous ai faite dans ma dernière lettre. J'ai été trop bref, dans cette lettre ; mais j'étais souffrant, et hors d'état d'écrire plus au long. Le motif qui m'amenait à vous faire cette question était simplement l'incertitude où j'étais de la meilleure façon dont je pouvais agir pour vous. Je tiens à ce que miss- Siddal aille se reposer et se rétablir au bord de la mer; et, avant de l'envoyer à Jersey ou dans le pays de Galles, je voulais savoir où vous préfériez vous-même qu'elle allât. Et puis ce n'est pas tout. Je pensais, en effet, que toute l'affaire pourrait peut-être mieux s'arranger d'une autre manière, et qu'ainsi vos propres facultés pourraient se développer plus sainement, et votre propre vie devenir plus heureuse.
Quelle que soit votre réponse, d'ailleurs, je sais dès maintenant qu'un sentiment particulier s'y fera jour, votre peu de goût à vous mettre sous l'obligation de personne pour réaliser aucun des objets de votre vie intime. Et, en conséquence, je crois nécessaire de vous donner quelques renseignements sur moi-même, afin que vous sachiez quels sentiments vous devez éprouver pour moi dans cette circonstance.
Vous entendez sans cesse une foule de gens dire, autour de vous, que je suis très méchant, et peut-être vous-même êtes-vous porté, depuis quelque temps, à me croire très bon. Je ne suis, en vérité, ni l'un ni l'autre. Je suis très rempli d'indulgence pour moi, très fier, très obstiné, et très rancunier; d'autre part, je suis très droit, presque aussi juste que, je crois, un homme peut l'être en ce monde ; j'aime extrêmement rendre les autres hommes heureux, et j'ai un respect mêlé de dévouement pour toutes les aptitudes réelles, mentales ou morales. Je n'ai jamais trahi la confiance qu'on m'a accordée, jamais fait volontairement une action méchante, et jamais, dans les petites choses ni dans les
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grandes, déprécié autrui pour me grandir à ses dépens. Je crois avoir eu, jadis, des affections aussi chaudes que la plupart des hommes; mais, en partie par malechance, en partie pour avoir sottement placé mes affections, je les ai vues s'écrouler et se briser en morceaux. C'est un des grands malheurs, c'est, à beaucoup près, le plus grand malheur de ma vie que, dans l'ensemble, ma famille, cousins, etc., soient des personnes pour qui je ne puis avoir aucune sympathie, et que, d'autre part, les circonstances m'aient toujours empêché de rencontrer des personnes pouvant m'inspirer une véritable amitié. Et ainsi je n'ai point d'amitiés, ni d'amours.
Maintenant, vous connaissez de moi le meilleur et le pire : et vous pouvez être assuré que je vous dis vrai. Si l'on vous dit que je suis dur et froid, soyez assuré que ce n'est pas vrai. Je n'ai point d'amitiés et point d'amours, en effet ; mais avec cela je ne puis lire l'épitaphe des Spartiates aux Thermopyles sans que mes yeux se mouillent de larmes, et il y a, dans un de mes tiroirs, un vieux gant qui s'y trouve caché depuis dix-huit ans, et qui, aujourd'hui encore, est plein de prix pour moi. Mais si, par contre, vous vous sentez jamais disposé à me croire particulièrement bon, vous vous tromperez tout autant que ceux qui ont de moi l'opinion opposée. Mes seuls plaisirs consistent à voir, à penser, à lire, et à rendre les autres hommes heureux dans la mesure où je puis le faire sans nuire à mon propre bien-être. Et je prends ces plaisirs, sans y avoir d'autre mérite que j'en aurais à satisfaire d'autres goûts, le goût de fumer, ou de jouer, ou de faire souffrir, si la nature m'avait donné des goûts de ce genre. Les uns sont faits d'une sorte, les autres d'une autre ; et seule la conscience de chacun peut mesurer, pour elle seule, le degré de l'effort et du renoncement; ce degré est, chez moi, assez peu élevé.
Mais, en dehors du plaisir que je prends à suivre mes goûts, j'ai une théorie de la vie, et qui me paraît indispensable à tout être sensé : à savoir que, tous, nous sommes au monde pour nous rendre aussi utiles que possible les uns aux autres. Et je crois en outre que, pour ce qui me regarde personnellement, je ne puis être nulle part aussi utile que dans les sujets que je connais un peu, c'est-à-dire dans la peinture et tout ce qui s'y rattache.
Or, voici ce qui en est : j'ai l'impression que, entre tous les peintres que je connais, c'est vous qui, au total, avez le plus grand génie ; et vous me paraissez aussi être, autant que je puis juger, un homme d'une espèce très bonne. Je sais que vous êtes très malheureux et que vous ne parvenez pas à faire fructifier votre génie comme vous le devriez. Je pense donc que la chose propre et nécessaire que je puis faire pour vous rendre plus heureux est de vous mettre à même de bien peindre, et de tenir votre vie en ordre.
Que si j'avais pour cela à me priver en quelque manière, ou à faire le moindre effort, en ce cas vous pourriez m'en être reconnaissant, et vous pourriez aussi vous demander si vous devez ou non accepter mes offres. Mais comme, par hasard, je me trouve n'avoir point d'autre objet au monde, comme je possède une chambre bien commode, et, dans cette chambre, tout ce dont j'ai besoin, et davantage encore, je tiens pour simplement juste et naturel d'essayer de vous rendre service, de la même façon que je vous offrirais une tasse de thé, si je vous voyais souffrant de la soif, et si j'avais ma théière pleine.
Je ne veux pourtant pas vous faire aucune offre avant que vous m'ayez dit quels sont vos désirs, et quelle est au juste votre situation. En d'autres termes, je voudrais savoir si un arrangement vous obligeant à peindre pour moi d'une façon régulière, en échange
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d'une certaine somme, si un tel arrangement vous mettrait plus à l'aise; et, en attendant, j'espère que cette lettre vous mettra plus à l'aise, et que vous me croirez toujours votre bien affectueux