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LES RELATIONS DE ROSSETTI AVEC RUSKIN

(( Un critique, français qui connaît mieux que personne notre art anglais d'à présent, M. Robert de la Sizeranne, fait au sujet de cet art deux observations aussi importantes que justes. Il établit, d'abord, que tout ce que contiennent de grand l'art et le goût artistique anglais contemporains résulte d'une sérieuse aspiration vers de nobles fins ; et en second lieu il établit que cette aspiration, à qui l'art et le goût anglais doivent leur grandeur, est due elle-même, surtout, à l'action de Ruskin. Et M. de la Sizeranne, le meilleur des juges étrangers, n'hésite pas à voir là une révolution, et à en restituer le mérite à son véritable auteur. Je ne crois pas qu'aucun écrivain anglais ait encore placé aussi haut l'influence de Ruskin, ni l'ait aussi exactement définie, ni aussi pleinement, que l'auteur de la Peinture anglaise contemporaine.

l. Ruskin, Rossetti, Preraphaelitism{lSM-\862), et Préraphaélite Diaries and Letters. 2 voL publiés par M. W. Rossetti, Londres, 1899 et 1900.

C'est un Français qui aura Fiionneur d'avoir, le premier, rendu justice à notre grand professeur de beauté ! »

Ainsi parle un éminent écrivain anglais, M. Frédéric Harrison, que sa qualité de positiviste n'empêche pas d'être non seulement un ardent admirateur du talent de Ruskin, mais le critique le plus autorisé de son œuvre et de sa pensée. Et je pourrais citer vingt de ses confrères qui, à l'occasion de la mort de Ruskin, ont rappelé en termes non moins élogieux les belles études de M. de la Sizeranne, sans compter ceux qui, au lieu de les rappeler, ont préféré y prendre la matière de leurs propres jugements, et se sont plu à développer, surtout, les deux conclusions signalées par M. Harrison. Dès maintenant le Ruskin de M. de la Sizeranne est devenu, en Angleterre, un ouvrage classique, quelque chose comme un appendice indispensable aux trois cents volumes du « professeur de beauté ». Et ce n'est pas moi qui, sous prétexte que Ruskin vient de mourir, pourrais avoir la prétention de rien corriger ou de rien ajouter à ces belles études. Après comme avant la mort du glorieux vieillard, elles restent ce que Ton a écrit sur lui de plus complet ; et aussi bien ont-elles été écrites à un moment où Ruskin avait, pour ainsi dire, achevé de vivre, car on sait que, depuis de très longs mois déjà, son âme, jadis si active, s'était assoupie.

Mais précisément parce que Ruskin, de même que le malheureux Nietzsche, a depuis longtemps cessé d'appartenir au monde des vivants, on ne s'est point fait faute de publier à son sujet, dès

DANTE-GABRIEL ROSSETTl

avant sa mort, toute sorle de documents de Tordre le plus intime, qui peuvent servir sinon à changer ou à compléter, du moins à colorer de quelques nuances nouvelles le portrait que nous a peint de lui M. de la Sizeranne. Et autant sont insignifiants ou médiocres la plupart des articles parus dans la presse anglaise, au lendemain de la mort de Ruskin, autant me semblent offrir d'intérêt, par exemple, les volumes récents où M. William Rossetti a recueilli la correspondance de l'auteur des Pierres de Venise avec le peintre-poète Dante Rossetti. Nulle part, peut-être, ne se montre mieux le caractère véritable de l'influence exercée par le critique sur les maîtres de la première école préraphaélite ; nulle part, non plus, ne se laissent mieux saisir à la fois les divers aspects de la personnalité de Ruskin. Qu'on me permette donc d'analyser rapidement cette correspondance, et que M. de la Sizeranne me pardonne si j'en tire une conclusion quelque peu différente de celle qu'il exprimait lorsque, à propos des relations de Ruskin et de Rossetti, il reprochait à ce dernier « d'avoir oublié la haute inspiration du critique pour n'apprécier que la fortune de l'amateur» !

Que Rossetti ait « oublié » souvent (( la haute inspiration du critique, » cela est trop certain; ou plutôt je croirais sans peine que, non content de l'oublier, il s'en est, dès le début, assez peu soucié, car jamais cerveau d'artiste n'a été plus absolument fermé à toute idée générale^. Et qu'il ait

1. En 1856, étant chargé de décorer une chapelle, il écrivait à son frère de lire pour lui les Evangiles, et de lui indiquer un sujet à peindre.

souvent profité de « la fortune de l'amateur, » cela aussi est incontestable : toute sa correspondance avec Ruskin n'est que celle d'un fournisseur avec son client. Mais si le fournisseur, dans l'espèce, s'est montré parfois inexact à livrer ses aquarelles, ou si même parfois il les a fait payer plus qu'elles ne valaient, on doit bien avouer que son client, d'autre part, n'a rien négligé pour lui rappeler sa qualité de « client ». C'est ce que prouve cette correspondance ; et elle achève aussi de nous expliquer les causes de l'étrange défaveur attachée, aujourd'hui encore, en Angleterre, au souvenir de la personne et du caractère de ce Rossetti qui, suivant un mot de Ruskin lui-même, avait surtout le tort d'être « un Italien, » un éti'anger, condamné à vivre parmi des Anglais.

Le 1^' mars 1853, Rossetti écrit à son maître et ami Ford Madox Brown : « Faites-moi savoir, aussi vite que possible, si vous avez parlé à Mac Cracken^ des prix que j'ai reçus pour mes esquisses de l'exposition. Ruskin vient en elfet de lui débiter, dans une lettre, le plus extravagant éloge de l'une d'elles : je dois ajouter que je ne parviens pas, d'après sa lettre, à deviner de laquelle des deux esquisses il veut parler, sans compter que son éloge s'accompagne de commentaires qui m'ont paru bien obtus. Mais le fait est que Mac Gracken semble très excité, et veut avoir l'esquisse, ignorant (ou feignant d'ignorer) qu'elle est vendue. Je voudrais donc savoir s'il connaît le prix que j'en ai reçu, car, en tout cas, s'il m'en commande une

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