‹ Peintres de jadis et d'aujourd'huiChapitre 28 sur 28 · POST-SCRIPTUM · texte numérisé non relu

POST-SCRIPTUM

Ce n'est pas sans un peu de honte que je me décide à réimprimer ce vieil article de journal, trop indigne témoignage de mon admiration pour un homme que je regarde comme le plus grand

PÏERRE-AUGUSTE RENOIR

des peintres d'aujourd'hui, — le dernier des grands peintres, sans doute, car je ne vois guère d'où nous pourrions désormais en attendre un nouveau. Vingt fois, depuis vingt ans, j'ai essayé de définir plus exactement, et plus en détail, l'œuvre de M. Renoir, ou plutôt l'impression sans cesse plus profonde que je recevais d'elle; mais il n'y a décidément rien de plus difficile que de bien parler des choses que l'on aime, surtout lorsque ces choses se trouvent être, — comme les impressions d'art, — d'une espèce que jamais aucune parole ne saurait traduire. Vingt fois, après m'être enchanté les yeux devant les tableaux de M. Renoir, j'ai projeté de longues études sur le maître à qui je devais ces fêtes sans pareilles; mais, chaque fois, j'ai fini par constater que l'étude projetée pouvait parfaitement se réduire à une ou deux lignes : « Quelle merveilleuse peinture! Ne manquez pas d'aller la voir, et puisset-elle vous faire le plaisir qu'elle m'a toujours fait! » Car la critique d'art, qui a peut-être l'avenir pour elle, n'a pas jusqu'à présent dépassé la phase du bavardage inutile; et Fromentin luimême, quand il a savamment expliqué pourquoi la Ronde de Nuit n'est pas un bon tableau, ceuxlà seuls sont capables de le lire avec fruit que n'a pas encore touchés le génie de Rembrandt. (( La critique n'a qu'un droit, disait Victor Hugo, le droit de se taire. ))Mais la situation de critique d'art est particulièrement malaisée ; car, si une œuvre lui est indifférente, on ne peut guère espérer qu'il en parle bien ; et si une œuvre lui plaît, si vraiment il éprouve une jouissance intime à la considérer,

c'est assez pour que, dès cet instant, il se sente irrésistiblement tenté de n'en point parler du tout.

Il y a bien, à côté de la critique d'art, l'histoire de Fart, dont personne n'apprécie plus que moi le sérieux et l'utilité. Tandis que Fromentin, avec tout son talent, ne parvient qu'âme gâter mon plaisir en présence delà Ronde de Nuit, je serais très heureux qu'un historien prît la peine de rechercher les inlluences diverses, — origine, éducation, milieu, tempérament, exemples, lectures, etc., — qui ont contribué à faire de Rembrandt l'homme qu'il a été. Les biographies d'artistes ne seraient pas un genre littéraire aussi superflu qu'elles le sont, si leurs auteurs mettaient moins d'obstination à ne nous apprendre que des choses que nous nous passerions fort bien de savoir. Tout artiste a deux vies, dont l'une consiste pour lui à boire et à manger, à payer son terme, à aimer sa femme ou celle de son voisin, et dont l'autre est celle d'oii résulte son œuvre. C'est cette vie-là que les biographes négligent de nous raconter ; et cependant elle est presque toujours plus intéressante que l'autre, plus variée, plus mouvementée, plus riche en péripéties romanesques ou tragiques. Est-ce que l'œuvre d'un Rembrandt, par exemple, lorsqu'on la considère dans l'ordre des dates, ne suggère pas aussitôt tout un drame, le drame d'un poète de génie en lutte inconsciente, incessante, contre les conditions artistiques de son temps et de sa race? Que lui ont enseigné ses professeurs? Quelles œuvres a-t-il vues ensuite qui l'ont encouragé à modifier sa manière? Et quand, et

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comment, et pourquoi a-t-il passé de la Leçon d' Anatomie à la Ronde de Niiit^ de celle-ci aux Syndics, pour aboutir au Saint Matthieu du Louvre et à la Fiancée Juive ? Le biographe qui nous renseignerait sur tout cela nous aiderait bien autrement à comprendre et à goûter l'art de Rembrandt que celui qui réussirait à déterminer si, oui ou non, le vieux maître a fini par se marier avec sa gouvernante. Mais, malheureusement, de telles études historiques ne sont possibles que pour des œuvres déjà un peu anciennes. Dans cent ans, — à supposer du moins que le monde ait encore le loisir de s'occuper de beauté, — un historien ne manquera pas de se trouver pour essayer de reconstituer l'admirable vie d'artiste de M. Renoir. Il fera voir par quelles étapes ce maître, lui aussi, est allé de l'une à l'autre de ses « manières » successives, et quels sont les motifs de toute sorte qui l'y ont poussé. L'œuvre de M. Renoir lui apparaîtra dans son ensemble, se détachant au milieu de notre peinture contemporaine comme nous apparaissent maintenant l'œ^uvre d'un Rembrandt ou celle d'un Watteau ; et je crois volontiers que ce que ce qu'il dira de cette œuvre pourra aider à la mieux connaître. Aujourd'hui, ceux a qui elle est chère doivent se contenter d'en jouir en silence.

Et cependant voici une observation, d'ordre purement historique, que l'on peut faire, dès aujourd'hui, sur la place occupée par M. Renoir dans ce qu'on est convenu d'appeler le « mouvement impressionniste » : une observation d'ailleurs toute négative, et qui consiste simplement

à protester contre une erreur trop longtemps répandue. C'est en effet une erreur, — tout homme de bonne foi peut dès aujourd'hui s'en convaincre, — d'associer sans cesse le nom de M. Renoir à ceux des peintres qui ont jadis été avec lui les premiers représentants de V impi^essionnisme . Car l'impressionnisme, à l'époque déjà bien lointaine où il fut inventé, n'était pas une école, ni même une doctrine, mais une langue nouvelle, ayant, comme tous les autres langages artistiques, ses avantages et ses inconvénients. Peut-être même avait-il, en fin de compte, plus d'inconvénients que d'avantages, du moins pour l'usage courant ; et je ne puis m'empêcher dépenser, par exemple, que les rêves artistiques de M. Besnard ne nous affligeraient pas aussi instamment qu'ils le font, si cet habile homme avait consenti à les exprimer dans la langue de Paul Delaroche, plutôt que dans celle de M. Renoir. Mais une langue, quelle qu'elle soit, peut servir à exprimer des choses diverses ; et la vérité est que M. Renoir, usant de la même langue artistique que ses compagnons, l'a cependant employée à un tout autre objet que la plupart d'entre eux. Il y a entre son art et le leur une différence profonde, qui, du reste, pouvait et devait rester inaperçue autrefois, quand nous ne comprenions pas encore la langue que ces peintres venaient d'inventer en commun ; mais aujourd'hui les procédés de l'impressionnisme nous sont suffisamment connus pour que cette différence nous apparaisse avec une clarté décisive. Nous apercevons désormais, sans erreur possible, que la peinture de M. Renoir ne

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s'accommode pas d'être classée, comme elle l'a été à l'origine, en compagnie de celles de M. Monet, de Sisley, et du reste des maîtres de l'impressionnisme. Ces artistes admirables ont été, en quelque sorte, les « prosateurs » de l'impressionnisme ; M. Renoir, lui, en a été le « poète )>.

Car tous les arts sont capables d'avoir des poètes et des prosateurs. A moins pourtant qu'on préfère désigner par d'autres noms les deux espèces d'hommes que j'appelle ainsi; mais les noms, en matière d'art, étant forcément arbitraires et insuffisants, n'ont jamais assez d'importance pour qu'on doive perdre son temps à les discuter. Et je crois, en somme, que ceux-là sont encore les plus explicites, dans le cas présent : car lorsqu'on nous affirme, par exemple, que Rousseau est plus « poète » que Voltaire, ou Michelet que Guizot, nous comprenons aussitôt ce que l'on veut dire, et personne ne s'avise d'objecter que ni Rousseau ni Michelet n'ont écrit en vers. Oui, de quelque nom qu'on les désigne, il y a dans tous les arts des hommes qui sentent et voient les choses à peu près de la même façon que l'ordinaire des hommes, sauf pour eux aies percevoir avec plus de finesse, ou bien à savoir les rendre avec plus de vie et de vérité. Et ceux-là, eussent-ils le prodigieux génie d'un Franz Hais, d'un Balzac, ou d'un Beethoven, sont ce que j'appelle des prosateurs. Nous connaissons d'avance les sujets dont ils nous parlent; le monde qu'ils font revivre nous est, d'avance, familier, et leurs œuvres nous émeuvent dans la mesure où elles nous donnent l'impression de la « réalité », d'une réalité qui peut être, après cela,

corporelle oa spirituelle, intellectuelle ou sentimentale, générale ou particulière. Franz Hais évoque devant nous des manteaux et des collerettes; Beethoven nous introduit au plus profond de son cœur: mais, chez tous les deux, c'est de la « réalité » des sujets que vient notre plaisir. Et il y a, dans tous les arts^ des hommes d'une espèce différente, qui non seulement voient et sentent les choses autrement que nous, mais qui, par instinct, les voient et les sentent plus « belles », avec plus de lumière, ou plus de couleur, ou plus de pureté et plus d'harmonie. Involontairement, fatalement, ils transfigurent les objets qu'ils perçoivent ; et leurs œuvres ne nous donnent point l'impression de la « réalité », mais nous ravissent par une mystérieuse et délicieuse u beauté ». Ils sont des poètes : je ne vois décidément pas de nom qui leur convienne davantage. Et parfois même ces poètes n'ont pas besoin, pour nous plaire, de posséder à un très haut degré la maîtrise de leur métier. Ruysdael, par exemple, ne dessine certainement ni ne peint mieux que les Van Goyen, les Van der Hagen, les Hobbema, et vingt autres paysagistes de son entourage; mais aucun d'eux n'a comme lui le don à! embellir vlr buisson, une dune de sable, ou un champ de blé, de prêter à tout cela une âme et une voix, d'entendre et de nous faire entendre la musique de la terre^ Et pareillement les plus malhabiles des maîtres de Sienne

1. J'ajoute que les vrais poètes sont ceux qui embellissent les choses sans le vouloir, en ne tâchant qu'à les reproduire telles qu'ils les voient. Le moindre dessin de Ruysdael, fidèlement copié sur nature, contient autant et plus de poésie que ses plus

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depuis Diiccio jusqu'à Beccafumi, apportent à leur vision du monde une douceur, un rythme, une poésie, qui manque aux plus savants de leurs confrères de Florence. Et Corot, que resterait-il de sa peinture si nous la jugions, comme celles d'un Rousseau ou d'un Troyon, au seul point de vue de sa (( réalité » ? Tous ces peintres ne nous touchent que parce que les choses extérieures leur apparaissent plus « belles » qu'au reste des hommes, c'est-à-dire ornées d'une grâce indéfinissable, dont, tôt ou tard, nous finissons par subir l'attrait. Et M. Renoir est de leur espèce. En vain, avec son admirable conscience d'artisan, il s'efforce depuis quarante ans de reproduire exactement les choses telles qu'elles sont à ses yeux ; elles ne sont pas les mêmes à ses yeux qu'aux nôtres et, malgré lui, en croyant les reproduire il les transfigure. Ce merveilleux peintre de fleurs semble avoir, de naissance, l'art de changer en fleurs tous les objets qu'il peint. Ses portraits et ses paysages, ses(( baigneuses », ses (( canotiers », ses groupes d'enfants, ce sont toujours des fleurs, et si fraîches, si vivantes, si charmantes, que souvent leurs couleurs fondent en nous et nous grisent comme des parfums.

Au contraire de ses compagnons de l'impressionnisme, M. Renoir est un poète. Sous la ressemblance extérieure de son langage et du leur, la signi-

grands tableaux. Et je ne sais au contraire rien de plus pitoyable queTeffortdes Théodore Rousseau, des Daubigny,des Millet et de tous les peintres de «l'école de Fontainebleau», pour mettre dans leurs œuvres une poésie que ces honnêtes bourgeois n'avaient point dans leurs cœurs.

iication de son art est toute différente : c'est un art dont le principal effet n'est pas de provoquer en nous l'illusion d'une réalité parfaitement reproduite, mais de dégager pour nous, de cette réalité, une image plus belle, une image où les lignes ont plus de douceur , où les nuances sont à la fois plus légères et plus vives, où flotte la chanson délicieuse d'un éternel printemps. Et de là vient que, plus encore que celui de ses compagnons, l'art de M. Renoir ait, à l'origine, surpris et choqué le goût du public. Il avait contre lui non seulement la nouveauté de son langage, mais encore cette originalité plus profonde qu'ont toujours les œuvres des poètes, et qui toujours les rend difficiles à comprendre pour leurs contemporaias. En Hollande, jadis, où les bons « prosateurs » de la peinture, depuis Franz Hais jusqu'à Gérard Dov, obtenaient de leurs travaux tout l'argent qu'ils voulaient, le « poète » Ruysdael é^ait si absolument méprisé que les marchands vendaient ses tableaux cinq ou six florins. Le pauvre homme ne vivait que de la charité de ses confrères, Vonck, Victors, Berchem, Lingelbach, qui, tout en le méprisant comme le reste du public, lui donnaient à peindre des fonds de paysages, derrière leurs figures. Rembrandt, cet autre poète de la peinture hollandaise, était de moins en moins apprécié, à mesure qu'il s'abandonnait davantage à son génie poétique. A chacune de ses nouvelles «manières», les marchands et le public découvraient tout à coup la beauté de sa « manière » précédente, dont, jusque-là, ils s'étaient moqués: tout à fait de la même façon que nous entendons aujourd'hui opposer aux récents tableaux de M. Re-

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noir ses tableaux d'il y a trente ans, cette Loge^ ces Canotiers^ qui, il y a trente ans, n'avaient guère trouvé pour les accueillir que de spirituelles plaisanteries et des cris de fureur. Et Watteau, — dont je suis toujours particulièrement tenté d'associer le nom à celui de M. Renoir, — qu'on ne croie pas que Watteau ait été, pour ses contemporains, le poète merveilleux qu'il est à présent pour nous tous! 11 avait quelques amis qui goûtaient sa peinture, sans toutefois la placer au même rang que celle de i'Albane ou du cavalier Maratta; mais la grande majorité des connaisseurs le tenaient pour un extravagant de basse qualité. Les grands peintres de son temps étaient Goypel, Lafosse, Vanloo, d'autres encore dont nous aurions peine à retrouver les noms. On reprochait au peintre des Fêtes galantes de mal dessiner, de multiplier à l'excès les contrastes de couleurs, comme aussi de rabaisser la dignité de son art à la fois par le choix de ses sujets et par ce que nous appellerions aujourd'hui i< son manque d'idéal » ; de tous les défauts qu'on a signalés dans la peinture de M. Renoir, il n'y en a pas un seul que des juges autorisés n'aient reconnu et déploré, jadis, dans l'œuvre de Watteau.

Et puis, peu à peu, les yeux se sont accoutumés à ces « fautes de dessin », à ces «orgies de couleur)), comme ils s'étaient accoutumés au clairobscur etaux empâtements de Rembrandt. On s'est aperçu que V Embarquement pour Cythère ne devait pas être tenu pour une reproduction de cette vision tempérée et moyenne qu'on est convenu de nommer la «réalité)), mais pour l'évocation d'une réalité différente, telle que, par un bienheureux

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privilège, elle s'était révélée à l'âme d'un poète. On s'est aperçu que le dessin et la couleur de Watteau étaient précisément ce qu'ils devaient être pour faire de \ Embarquement pour Cythère le plus charmant des rêves, le reflet vivant d'une adorable féerie, toute imprégnée de tendresse et de volupté. Et qui donc s'aviserait encore de reprocher son «manque d'idéal» à un maître qui, autant que celui-là, nous distrait et nous console des laideurs de notre vie?

Il en sera de même, il en est de môme déjà, pour M. Renoir. Déjà l'art de ce délicieux poète a cessé de surprendre, et tous les yeux ont commencé à en ressentir la beauté. A mesure que s'eff'ondraient autour de nous les faux génies et les gloires factices, — hélas! combien nous avons vu passer de «grands peintres», depuis trente ans, combien d'écoles dont on nous affirmait qu'elles avaient enfin découvert la formule infaillible du beau ! — le charme de l'art ingénu et subtil de M. Renoir nous a pénétrés plus profondément; bientôt, j'en suis certain, personne ne se trouvera plus qui ne le subisse. Mais ce sera à la condition qu'on veuille le subir. Ce sera à la condition qu'on ne demande pas à la peinture de M. Renoir, pas plus qu'on ne le demande désormais à celle d'un Rembrandt ou d'un Watteau, d'offrir une image « ressemblante » de la réalité. Car notre soi-disant « réalité » n'est elle-même qu'une illusion, imposée à la plupart d'entre nous par la médiocrité de nos âmes; et certes nous aimons que, dans tous les arts, des « prosateurs », qui connaissent mieux que nous cette réalité, s'emploient à nous en révéler mille nuances

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délicates; mais, malgré tout leur génie, le contact incessant d'une « réalité » aussi vulgaire finirait par nous écœurer si, de temps à autre, le génie des «poètes», en nous associant à sa vision particulière du monde, ne venait nous entr'ouvrir les portes d'une réalité supérieure.

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