‹ Peintres et sculpteurs contemporainsChapitre 132 sur 151 · DU CERCLE DE L'UNION ARTISTIQUE · texte numérisé non relu

DU CERCLE DE L'UNION ARTISTIQUE

Les artistes n'ont guère que deux mois de Tannée où ils se trouvent face à face avec le public, j'entends le grand public ; non-seulement les amateurs à l'affût des nouveautés, entrant à peu près librement dans l'atelier du sculpteur ou du peintre, mais la foule, le herr omnes^ qui fait aussi les réputations et qui a bien voix au chapitre. Pour obvier à ces inconvénients, pour combler ce vide énorme de dix mois entre chaque Salon, pour se mettre sans cesse en communication avec le public, les artistes ont tenté déjà d'organiser des expositions partielles. Moyennant une cotisation fournie par chaque artiste, on arriverait, par exemple, à louer un local spécial, à le tapisser d'œuvres d'art, à ouvrir une sorte de Salon à demeure, renouvelé sans cesse, et sans cesse excitant la curiosité. Ce n'est certes point là une idée impraticable. Elle est

toute simple, au contraire; mais jusqu'à ce qu'elle ait été mise à exécution, il faudra bien que les artistes se contentent de ces expositions pareilles à celle que nous offre, chaque année, le Cercle de l'Union artistique de la place Vendôme. C'est une sorte de demi-Salon^ de Salon intime -qui, en vérité, a bien son prix. La plupart des œuvres y sont toujours choisies, souvent exquises, et c'est plaisir de passer deux heures dans cette salle de théâtre transformée en Musée ouvert aux invités.

M. Carolus Duran a envoyé à cette exhibition deux petites toiles et un grand portrait. Ce portrait, le meilleur qu'il ait stgné jusqu'ici, est celui de Mme Rattazzi. C'est une œuvre tout à fait remarquable, et qui écrase, par sa couleur, les autres peintures qui l'environnent. Les étoffes, supérieurement traitées comme toujours, n'enlèvent rien à cette physionomie vivante et charmante où l'œil s'alanguit doucement, comme attristé, et où la bouche, au contraire, se relève sous un petit sourire difficile à saisir et admirablement rendu. La figure, élégante et bien posée, se détache sur un fond rouge, et la traîne de velours noir, le satin gris de fer des manches, la rose jaune qui fleurît au corsage, l'éventail, les gants, tout est peint, enlevéd'un pinceau magistral. — La petite tête d'enfant que M. Carolus Duran expose encore, à côté d'une étude de jeune homme, le chapeau sur la tête et le cigare à la bouche, — celle petite figure de hébé rieuse est un morceau de choix, d'une vérité et d'une grâce extrêmes. Les deux yeux noirs pétillent de malice enfantine et d'étonnement narquois sous le serre-tête et dans ce visage d'enfant, rose et velouté comme un fruit.

M. Bonnat expose deux portraits de femmes, d'une dimension qui rappelle la peinture de genre. Ces deux figures sont peintes avec un talent rare ; mais le talent de M. Bonnat veut, ce me semble, des toiles plus vastes.

Les Laveuses à Midine et Fayaum sont placées par M. Bonnat dans un coin d*Ëgypte certainement moins réussi que la plupart des autres peintures orientales du même mattre. Je préférerais de beaucoup à ces tableaux l'envoi qu'avait fail M. Bonnat à la précédente exposition du Cercle^

M. À. Protais est dans une voie excellente, si j*en juge par les trois tableaux qu'il expose place Vendôme. Le premier, le Coup de vent, représente un détachement de zouaves en marche et surpris par un orage. Le ciel, admirablement peint, est noir comme de l'encre. Une teinte livide coupe l'horizon. Le vent balaye vers le bataillon un nuage de poussière : c'est à peine si Top distingue, dans cette poudre, les fez rouges et les culottes blanches des zouaves. Le commandant, à cheval, enfonce son képi sur sa tète. Un soldat, aveuglé de poussière, met son bras devant ses

1. Il est peut-être bon de marquer ici ce souvenir de la première exposition du Cercle de TUnion artistique (janvier 1873). Cette exposition était spécialement affectée aux œuvres d'art que les membres du Cercle se proposaient d'envoyer à Vienne. M. Gérome, à lui seul; envoyait huit tableaux, dont deux fort importants : une Femme nue détachée d'un marché d'esclaves, avec ce titre :ii vendre; et l'autre, une de ces reconstructions du monde romain qu'entreprend parfois l'auteur de la Mort de César, avec une érudition digne d'un membre de l'Académie des inscriptions. Ce second tableau s'appelle Pollice verso I C'est le moment du combat des gladiateurs où les vestales ont droit de vie et de mort en montrant au vainqueur leur pouce renversé. Ces vierges aux longs cheveux , enveloppées de leurs voiles blancs, pareilles aux Érynnies tragiques, se dressent debout sur leurs sièges, tandis qu'une impératrice aux cheveux roux et un gros empereur, mangeant des figues, regardent les corps sanglants étendus sur l'arène et le vainqueur debout, son glaive rouge à la main. Des taches de lumière, trouant le vélum, illuminent, çà et là , le sable ensanglanté de l'amphithéâtre regorgeant de spectateurs. M. Gérome exposait aussi une Rue du Caire, vraiment admirable de vérité, de lumière et de couleur.

Mais à coup sûr la palme de cette exposition appartenait A k. âonnât. Il avait trois toiles i^lace Vendôme, deux fort connues : Non fintngere et Une Rue à Jérusalem jïel troisième, neuveUe et toilt

yeux; un autre ramasse la casquette d'jin officier que le vent emporte. Tout cela est très-vrai, trèsspirituel et très-français. Une autre jolie toile, c'est VÉtat-Major. L'artiste s'est représenté lui-même, assis au pied d'un arbre, la moustache cirée, le lorgnon à rœil, le ruban rouge à la boutonnière du veston blanc, parmi les officiers de l'état-major du général de Ladmirault. Tournure martiale et élégante, M. Protais semble un militaire en bourgeois parmi ces officiers.

Le général de Ladmirault, barbe blanche, physionomie mâle, honnête, à la fois rude et bonhomme, de soldat, lit un ordre dans un coin; ses officiers, élégants, l'entourent. Des valets étendent la nappe du déjeuner sur l'herbe. Un dragon plante le fanion du général, et, sous le bois, dans une éclaircie ensoleillée, on aperçoit un groupe lumineux de dragons, le casque luisant et la crinière noire. M. Protais n^a jamais peut-être peint avec plus de verve et enlevé avec plus de vérité ses types de soldats français. Je ferai les mêmes éloges

à fait supérieure. Sous ce titre : Scherzo, le peintre nous montre une jeune mère italienne riant avec sa petite fille qu'elle tient sur ses genoux. Rien n'est plus charmant que ce groupe si gai, si sain et si beau. Les chairs sont savoureuses, les regards vraiment Tivants. Le sang coule sous ces lèvres purpurines. M. Bonnat a signé là une œuvre hors de pair.

M. Gérome et M. Bonnat n'étaient pas seuls à se signaler dans cet envoi destiné à l'exhibition autrichienne. M. Berne-Bellecour avait envoyé son Coup de canon j une jolie vue d'une rue grimpante, un jour de Fête-Dieu, avec des reposoirs garnis de feuillage et qu'il appelle Après la procession; enfin, un petit tableau grand comme la main, représentant un Tirailleur de la Seine aux avant-postes. J'avais aussi noté des œuvres de Vibert^ de Landelle, d'Eugène Lami, de Worms. M. Jundt avec une Alsace debout et appuyée sur un chassepot dans sa chaumière incendiée ; Barrias avec un Socrate se rendant à la prison, œuvre assez vaste^ dont la composition, à défaut de la couleur, était remarquable; Gustave Doré, Delort étaient là côte à côte; et par ce spécimen incomplet cependant de l'art français contemporain, on pouvait certes bien augurer de ce que doit être la partie artistique française à l'Exposition de Vienne.

d'un petit ^Combat sous bois, où des chasseurs à pied ^ se précipitent avec entrain sur la fusillade qui, au loin, allume sa fumée bleu&tre. L*herbe est fratche, le bois est verl, l'horizon bleu. C'est comme Vidylle de la guerre qu'a représentée là M. Protais, et le petit clairon qui tombe a Tair de rouler sur un tapis de mousse. La guerre a de ces belles journées où il ferait bon Tivre et où Ton sait bien mourir.

Nous retrouvons au Cercle les VainqiLeurs de M. Edouard Détaille, dont nous avons parlé au chapitre du Salon de 1872. C'est charmant, encore un coup, ironique et finement cruel. M. Berne-Bellecour expose une sorte de pendant à son fameux Coup de canon. Des artilleurs de la mobile sont au rempart. Une bombe prussienne arrive. Gare, la Breteuil! Et les voilà cou rant se réfugier dans la casemate. Les physionomies sont fines et vraies et le tableau tout à fait agréable. Je préfère cependant la Sieste d'un mousquetaire, — un adorable panneau minuscule, — et le Marchand d'orviétan du même auteur. Cet intérieur de baraque foraine où, fier comme Artaban, dans son costume de général fantastique, l'arracheur de dents confectionne ses drogues, est une chose charmante et d'une venue exquise.

En vérité, ces peintres de l'école menue rendraient jaloux les Téniers et les Mieris. Ils sont en train de former un groupe français, qu'on placera un jour à côté des petits Hollandais et des Flamands. La vérité, h précision, la finesse, ils ont toutes ces qualités à un degré étonnant. N'est-ce point, par exemple, un chefd'œuvre que ce Fremier^néy de M. Vibert, que veilk la mère et que !e père contemple? Dans son petit berceau l'enfant sommeille. Il est rose, joli, adorable, adoré I Quel poëme que cette main potelée, et cette chair enfantine ! Et comme cet intérieur du temps de Louis XVI est étudié, depuis les meubles jusqu'aux

joujoux I — V Espagnol mangeant sa soupe^ du même M. Vibert, est encore lout à fait réussi.

M. Jules Worms nous a restitué, avec son Compli* ment y toute- une époque : celle du premier Empire, des glaives^ des harpes et des pantalons à pont. M. Worms étudie avec conscience ces détails de mobiliers et de costumes qu'il peint avec esprit. Ce petit garçon poussé par sa mère vers le grand-papa qui attend le compliment, est très-finement peint et trèsamusant, selon le mot des peintres eux-mêmes..

Les portraits de femmes exposés par M. Tony Robert-Fleury ont des qualités de couleur et de vie qui font d'autant plus ressortir rafiféterie du Portrait de Mme la princesse de C..., peint par M. Jalabert, ordinairement mieux inspiré. M. Tony Robert-Pleury n*a cependant point, je pense, abandonné la grande peinture,, et ses Fusillades de Yarso\)ie et sa Prise de. Corinthe auront des pendants^

Hélas! où donc est tombé M. Félix Barrias, l'auteur de cette page superbe, les Exilés de Tibère! Sa Fendangeuse et son Italienne à la fenêtre sont des objets en sucre, et ces femmes pomponnées fondraient au premier baiser.

M. Delort, dans la Confidence, nous montre deux personnages de Leys assis dans la campagne et causant. Son talent est le même, mais n'accuse aucun progrès.

M. Gide, fidèle à ses intérieurs de couvent, a pourtant peint, cette fois, un intérieur de collectionneur, et son pinceau y a gagné une vigueur inattendue. M. Fichel est représenté par deux jolies choses : un Petit lever et un tableau qu'il appelle Buffon. Le naturaliste grand seigneur fait visiter sa collection d'animaux à un groupe de gentilshommes et de savants. C'est là comme une anecdote facile et bien contée.

Les deux tableaux de M. J.-L. Brown, le Passage du

gui et la Rencontrey sont tout à fait élégants et agréables. Il y a bien du talent dans cet Early BreakfaA de M. Saintin, qui représente une petite fillette, avalant, avec une jouissance gloutonne, une tasse de chocolat. En revanche^ M. Saintin a peint Mlle Reichem-* berg, dans le rôle d'Agnès, de FÉcole des Femmes j de façon à nous faire croire que la charmante et jeune actrice de la Comédie-Française est une statuette de porcelaine et rien de plus. Le portrait de Mme Pristoo, par M. Wôrms, est plus vivant, au moins.

M. G. Jundt a envoyé deux de ces paysages lumineux et brumeux, qu'il fait poétiquement traverser à quelque fillette alsacienne. Une composition étrange est signée de lui, c'est son Arbre de Noël. A demi enseveli dans la neige de décembre, un Prussien, mourant, voit s'entr'ouvrir le fond du ciel, et aperçoit vaguement les apothéoses de la nuit de Noël, tandis qu^un arbre aux branches duquel les Allemands ont pendo des francs-tireurs français se dresse, lugubre, sous les flocons de neige.

Il est bon que l'art rappelle ainsi les tristes images de la guerre à la mémoire des oublieux. M. Bartholdi expose justement le modèle en plâtre, au liers d'exécution, d'un monument funèbre qui a été érigé, à Colmar, à la mémoire des gardes nationaux tués pour la défense de cette ville, au combat du 14 septembre 1870. Deux pierres sont posées sur la tombe; mais un mort dans son linceul relève l'une d'elles, de sa main gauche, pour ressaisir, de sa main droite, le glaive du combat éternel. Ce fantôme de bronze, sortant de sous la pierre, produit une impression grave et forte.

M. de Saint-Marceaux a sculpté, pour le cimetière de Reims, la figure couchée de M. l'abbé Miroy, curé de Buchery, fusillé à Reims par les Prussiens, le 12 février 1^71, pendant l'armistice qui précéda la paix.

L'artiste a représenté le martyr au moment où, sous les balles des meurtriers, il tombe la face contre terre. Ce morceau est d'une grande tournure et d'un grand effet. Ils seront nombreux les monuments destinés à marquer ainsi les étapes sanglantes de Tinyasion prussienne. Que désormais les Allemands ne nous parlent pas de l'assassinat du libraire Palm!

M. Gendron a envoyé six dessins allégoriques, et M. Gustave Doré, outre deux paysages, un saisissant dessin, sombre et étonnant, une scène nocturne dans le quartier de Ratclife Kighway à Londres. Le grouillement de la misère et du crime est rendu là avec une vigueur rare. Et quelles éclatantes aquarelles M. Eugène Lami expose là I Ses Hussards de l'ancienne armée ont la tournure élégante et martiale qu'on donne à un Marceau; sa Noce à Milan au XVI' siècle resplendit de couleur; on entend les frissons de la soie, le bruit des colliers, le piaffement des cbevaux. M. Eugène Lamy est l'Isabey de l'aquarelle.

Ces expositions particulières, comme les expositions annuelles, — comme l'exposition de Vienne, — démontrent du moins, nous le répétons à la fin comme au début de ce livre, que, dans l'écroulement de tant de nos grandeurs, l'art français demeure digne de toutes les admirations et supérieur à Tart de nos rivaux.

Page 1