‹ Peintres et sculpteurs contemporainsChapitre 131 sur 151 · M. JAMES TISSOT · texte numérisé non relu

M. JAMES TISSOT

M. Tissot a été un peintre français ; il est devenu un peintre anglais, comme M. Xxounod, pour le moment, est un compositeur londonnien quoique bon français.

L'école anglaise contemporaine d'un individualisme si particulier offre en effet au connaisseur, au critique, à l'artiste un intérêt très-grand. Ce n'est pas pour

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rien que les Anglais ont étudié avec tant de soin les primitifs Italiens : il semble qu'un reflet du naturalisme des premiers maîtres passe sur les œuvres des artistes de la Grande-Bretagne. Leurs œuvres peuvent de la sorte paraître étranges, mais on ne saurait leur refuser une originalité et une personnalité profonde. Tout tableau anglais, en ciFet, est bien anglais. Il sent le terroir. Il n'a pu être vu et composé que là. Cette sève britannique, qui court à travers les romans de Dickens et de Thackeray, anime aussi les tableaux de Millais, de Frith ou d'Otcharson. Lorsque M. Millais, par exemple, nous représente Ophélie mou^ ranUy c'est bien réellement là une fille de Shakespeare qui passe, chantant et les yeux fixes, parmi les roseaux d'un tert aqueux, puissant et bien anglais.

Hais s'il est bon de reconnaître dans le peuple anglais une façon toute particulière de voir, de sentir et de rendre la nature, il est, à mon avis, dangereux d'imiter ses procédés et sa manière de traduire la vérité 1 C'est pourtant ce qui arrive à l'heure qu'il est à M. Tissot,qui se hritannisej si je puis dire, tout à fait, et va perdre certainement bientôt sa nationalité artistique. M. James Tissot, dont on se rappelle les études de Faust ^ la Danse macabre^ les portraits de femmes, a été fixé à Londres par les événements, et il y est devenu, si j'en juge par ses derniers tableaux, tout à fait anglais, mais anglais à faire illusion. U exposait en 1872, dans la galerie française de l'exhibition de Londres, deux portraits : l'un fort comique, représentant un colonel d'artillerie anglais, lustré et pro^ pre comme, une figure de cire ; l'autre, un gentleman assis dans un wagon, costumé comme un touriste et lisant un livre, le Guide firadshaw ou le Guide Jeanne. Deux portraits-cartes agrandis par H. Tissot, et mis sous verre, à la mode anglaise, comme les tableaux de la NatioruU Qallery,

Il y a là d'ailleurs une idée, une recherche, et il n'est point mauvais, certes, de peindre les contemporains dans ces situations communes de la vie de tous les jours. Les Franz Hais et les Van der Helst représentaient dans leurs repas de corporation les bourgeois flamands de leur époque; aujourd'hui» pour la majeure partie des gens, les aventures et les grandes journées sont choses inconnues, et il s'ensuit qu'un voyage est une sorte de gros événement ou plutôt une occupation habituelle que le peintre est bien libre de représenter comme il lui plaît. Le T^agon capitonné peut ainsi servir de fond au portrait de l'homme du dix-neuvième siècle, comme les hanaps et les vidrecomes, les drapeaux et la nappe blanche servaient d'accessoires ^ux drapiers et aux orfèvres du dix-septième. Ce n'est donc point c Tarrangement » de sa peinture que je reprocherai à M. James Tissot, mais c'est cette éternelle tendance au pastiche qui lui fait imiter M. Millais ou Mulready après lui avoir fait imiter Leys.

M. Tissot semble montrer par là qu'il ne possède point de tempérament particulier. Il s'était d'abord laissé attirer par les magistrales études gothiques du peintre anversois, puis il avait déserté Leys pour courir aux japonais, et le voici qui laisse là le Japon pour demeurer à Londres. Tel de ses tableaux qu'il appelle Thames {la Tamise) est une étude fort curieuse et, si Ton veut, fort jolie! Deux jeunes misses, accoudées au bastingage d'un steamer, regardent devant elles cette forêt de mâts, de cordages, de tuyaux énormes qui se fond dans le brouillard du fleuve. Le capitaine du paquebot, assis, contemple à son tour les deux jeunes tilles. Gela est très-vrai, à coup sûr, et les étoffes à carreaux blanc et noir, les lainages que portent les deux misses ont été peints à la loupe et sortaient évidemment des fabriques de Leeds ou d'Huddersfleld. Mais ce tableau d'une tonalité grise et d'un fini horri-

blement travaillé, tout à fait bon à être lithographie et pendu aux murs d'un salon bourgeois, ce tableau laisse voir une déviation absolue dans le talent de M. Tissot, qui, s'il continue de la sorte, n'aura bientôt plus une seule des qualités de Técole française et ne sera devenu qu'un peintre anglais sans naïveté et sans conviction. Que si c'est là ce que souhaite M. Tissot, nous n'avons certes rien à dire.

Nous dirons cependant que si M. James Tissot n'est pas un homme à la mer, c'est au moins un homme à la Tamise.

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