LE JAPON AUX CHAMPS-ELYSÉES
Le Japon est, dans toutes ses manifestations, identique à lui-môme. En regardant, au Cirque, les exercices de trois acrobates, oubliés aujourd'hui, Delhi, Nigapor et leddo, — j'éprouvais la môme impression qu'en feuilletant quelque album venu de Yokohama ou en regardant une laque de
ce pays. C'est la même grftce, le môme imprévu, le môme' caprice, la môme légèreté de main, la même origiDalité d'invention. L'un de ces équilibristes, adroits jusqu'à l'hyperbole, monte» pieds nus, sur une corde, non pas raide, mais mollement tendue, et là, un parasol d'une main, un éventail de l'autre, il va, vient, marche, court, se retourne, s'assied, se penche et môme, assis sur cette corde flottante, se balance avec une sorte de frénésie à droite, à gauche, en n'ayant d'autre balancier que son éventail. L'autre artiste japonais se livre à un exercice moins terrifiant, mais plus séduisant. Il 8*étend à terre, sur le dos, et joue avec ses pieds d'un parasol qu'il ouvre et referme, qu'il fait tourner, virer, sauter, voleter comme un papillon et qu'il rattrape avec une adresse gracieuse tout à fait stupéfiante.
Je disais que le Japon était identique à lui-môme. On s'en peut fort bien convaincre en entrant voir, au Palais de rin« dustrie, la collection que M. Henri Gernuschi, de retour d*nn voyage au Japon, aux Indes et en Gbine, expose au profit de la Société des orientalistes français. G'est vraiment là une exhibition à étudier.
On ne connaissait guère jusqu'ici de Fart du Japon que les bibelots; cette fois, on peut juger, tout à son aise, de la grandeur et de la grâce de l'art lui-même. G'est une collection unique. Tout d'abord, en y entrant, on est frappé par la vue d'une statue colossale, en bronze, d'un Bouddha gigantesque. Ce Bouddha, ce Çakia-Mouni, que trois cents millions d'ôtres humains adorent, est un des trois ou quatre exemplaires de cette taille qui existent au Japon. 11 est accroupi dans l'attitude sacrée, les deux doigts de la main droite levés comme pour bénir, et le front ceint d'une sorte de nimbe. C'est, non point par le fini du travail, mais par l'importance de Tobjet, la pièce capitale de cette exhibition. 11 a fallu, pour transporter en France cet immense Bouddha, le démonter en trois ou quatre parties» emballer à part la tête, les bras, le tronc et la partie inférieure du corps^ Une carte de Yeddo montre au public en quel endroit précis de la ville nos voyageurs ont découvert ce Bouddha. La statue était dans un temple qai se trouve à l'intersection de quatre lignes routes, tirées sur le plan de la ville. Mais ce n'était pas tout que de l'avoir découvert dans un temple à demi abandonné ; la grosse affaire était de transporter ce Bouddha à bord d'un navire. Après s'être
difficilement décidés aie vendre, ses possesseurs vinrent un* matin rapporter l'argent qu'ils avaient reçu à M. Gernuschi, af^rmant quMl leur était impossible de tenir leur parole et de livrer une divinité qui n'était point une marchandise. M. Gernuschi ne voulut pas entendre de cette oreille-là. Il avait payé, il exigea qu'on lui livrât le Bouddha; mais il eut le bon esprit de ne point se montrer aux environs du temple pendant qu'on démontait la statue de bronze. Ge furent, en effet, des ouvriers japonais qui se chargèrent de cette tâche et qui firent croire à la foule, ameiitée par cet étrange spectacle, qu'on allait simplement se contenter de transporter le Bouddha sur un autre point de la ville. Si les habitants de Yeddo avaient pu soupçonner en efîet qu'on allait expédier le Bouddha en Europe, sans nul doute ils eussent fait une révolution analogue à celle qui renversa le taïcoun pour lui substi* tuer le mikado. •
G'est môme, à vrai dire, à cette révolution que M. Gernuschi doit, en partie, d'avoir pu faire figurer dans sa collection certaines pièces uniques, jusque-là demeurées enfermées dans les palais ou les temples, et que le retour des choses d'ici-bas fit tomber entre les mains des brocanteurs où le voyageur les découvrit. Certains modèles de pagode en bronze, certains vases à inscriptions sacrées, certains brûle-parfums^ tous marqués des trois (leurs de lotus qui sont comme le monogramme hiéroglyphique du taïcoun, ont pu être acquis de la sorte, absolument comme nous trouvâmes, il y a quelques années, à Madrid, chez les revendeurs, les munecas des infants d'Espagne.
Une visite à cette vaste collection asiatique est, en vérité, le plaisir des yeux. Un savant vous dira que tels de ces vases chinois, de ces bronzes aux caractères gravés et indéchiffrables môme pour des mandarins actuels, remontent aux dynasties chinoises les plus éloignées et sont âgés par exemple de deux ou trois mille ans. Mais cet intérêt scientifique serait peu de chose pour le vulgaire si la grâce de la forme, l'élégance des contours, le charme inouï de ces objets ne leur donnaient encore un grand prix artistique. Le Japon, en ce sens, est bien autrement agréable et riche que la Chine. Tous ces objets réunis ici sont du pur Japon et fabriqués aune époque où l'influence des Européens n'avait pas corrompu Vindividualisme, l'originalité de l'art japonais. Aujourd'hui, et
'depuis une quinzaine d'années, les Japonais se plaisent à imiter les formes de nos vases, les couleurs de nos faïences. Ils se font Européens, et c'est dommage. Mais M. Cemusclii a tenu à ne donner place dans sa collection qu'à des œuvres d'art dont le japonisme fût absolument pur de tout alliage.
Aussi, que de richesses et de surprises, depuis ces grands bronzes superbes, ces grues-torchères, immobiles comme des statues sur leurs pattes grêles, ces vases aux anses formées par des ailes de papillons, jusqu'à ces petits bronzes à demi fantastiques, oiseaux bizarres, poussahs énormes, démons à la bouche méchante, mousmées chastes comme des vierges, pieuvres entortillées et hideuses, tortues à carapaces niellées, fakirs maigres et cafards, crapauds pustuleux dont la bouche laisse échapper un globule d'air qui s'épanouit en fleur de nénufar, bouteilles à saki, plus élégantes que des amphores latines ou des terres étrusques! On regarde, on admire. Tout vous surprend et vous amuse; nn masque grotesque, un ivoire à la fois drôle et, charmant, — ressemblant tantôt à un antique achevé, tantôt à une caricature de Gruikshank, — une lampe en forme de chauve-souris aux ailes étendues, un panier formé par les pattes d'un dragon étrange, tout ce que la fantaisie la plus bizarre peut imaginer de plus attrayant.
Et quelle surprise encore, lorsqu'on jette les yeux sur les étoffes aux couleurs harmonieuses et claires, insaisissables dans^ leurs nuances, de ces pays ensoleillés! Ce sont des violets tendres, des lilas discrets, ou des jaunes éclatants, des rouges flamboyants, des gammes étonnantes de couleur. Les meubles aussi, les paravents, les fauteuils à bras de bambcm et à sièges de marbre, les cabinets aux cent tiroirs sont choses absolument belles et charmantes. Un musée est moins riche que ce simple voyageur qui, en compagnie de M. Th. Duret, qui Ta suivi en Asie, a réuni cette collection dans l'es* pace de vingt mois.
Ce qui m'a le plus frappé dans tout cela, ce n'est pas peutêtre ce qu'il y a de plus réellement beau, mais c'est certainement ce qu'il y a de plus inattendu et de plus étrange : c'est une peinture sur étoffe de soie représentant V Enfer bouddhi" que. Non, jamais Gallot ne rêva un tel pandémonium et un tel assemblage. On resterait de longues heures devant cet Enfer^ qui, par une rencontre incroyable, rappelle à la fois l'écroulement des masses de damnés de VEnfer de Michel-
Ange et de VEnfer do Jean Cousin. Il faut un certain temps pour habituer son regard à renchevôtrement de ces corps, à ces raccourcis, à ces massacres, à tout ce qu'il y a là d'épouvantable et d'attirant. Grandyille, dans ses visions funèbres, n'a jamais rêvé rien de plus hideux.
De grands miroirs ronds rappellent aux damnés le crime qu'ils ont commis et montrent aux meurtriers la scène môme, la représentation de leur crime. Dans ces pâles miroirs, des ombres s'agitent, ombres de victimes et de meurtriers; puis, autour de ces réflecteurs sinistres, les supplices sont groupés de façon à donner au spectateur l'horreur du crime et le frisson de la terreur. D'immenses et hideux démons, rouges ou verts, avec ces grands yeux et ces larges gueules des masques japonais, écrasent ou scient les membres des suppliciés. Le sang, rendu avec une vérité singulière par l'artiste japonais, coule de toutes parts. Ici, un diable farouche dissèque un damné ; là, un démon qui ricane en embroche un autre. Au haut du tableau, étendant sa baguette comme le génie d'une féerie. Bouddha préside à ces scènes atroces de jus*tice«
Cependant, nus, effarés, suppliants, de malheureux damnés grimpent, en se déchirant la chair, le long d'un arbre hérissé de piquants et dont les branches meurtrières rappellent la configuration et la couleur du houx. Ils font pitié, ces misérables, dont les larmes coulent et dont les mains se dressent repentantes, implorant une madone placée au haut de l'arbre sinistre et qui, les yeux baissés, ne semble pas voir ceux qui la prient. Cela est douloureux et profond, ce spectacle d'hommes lacérés par les pointes, labourés par les branches, saignants, hurlants et cependant essayant toujours de grimper pour fuir l'enfer horrible, et se rapprocher un peu plus de la lumière et du ciel. Parfois, n'en pouvant plus, brisé de douleur, épuisé d'efforts, un de ces damnés lâche la branche qui le déchire, tombe, sanglant, dans l'espace — et redevient la proie des démons.
L'artiste japonais a représenté, dans cette composition saisissante, le supplice réservé aux adultères. Tudieul jamais morak d'une comédie de Dumas fils n'aura valu cette moralité^là. Tous deux, elle et lui, l'adultère et son complice, nus et faibles, sont unis pour jamais, par un môme clou gigantesque qui les rive éternellement l'un à l'autre en leurtraver-
sant le corps. Ils s'agitent, ils supplient, ils pleurent : le démon, armé d'un marteau, enfonce plus avant le clou immense. Bouddha, sur ce point, n'y va pas, comme on dit, de maiii* morte.
Tout près de là (invention farouche), un autre, démon verse du plomb fondu sur le ventre d'une femme. C'est la vierge folle qui paye ainsi, par ce supplice atroce, sa vie prodiguée à tous les vents. Bouddha veut qu'elle soit punie par on elle a péché. Feri ventrem I Rien n'est plus horrible que ce coin de tableau, et je' suis certain qu'on en trouverait plus d'un encore de ce genre en étudiant cet Enfer bouddhique de plus près.
En somme, cette collection superbe est un des spectacles qui valent la peine d'être vus, et je ne doute pas qu'elle ne soit regardée, non - seulement en France, mais ailleurs, comme un des événements artistiques et des curiosités scientifiques de cette année.
{Septembre 1874).