EXPOSITIONS ANNUELLES
M. de Chennevières, directeur des Beauz-Arts^a adressé le rapport suivant à M. le ministre de l'instruction publique, des cultes et des beaux-arts :
Monsieur le ministre,
Chargé par vous de diriger les services divers de l'admi* nistration des Beaux-Arts^ j'ai dû tout d'abord porter mon attention vers le point le plus urgent, je veux parler de l'exposition des ouvrages des artistes vivants, dont la date traditionnelle approche, et dont le règlement, pour le Salon de 1874, n'a pas encore été publié.
Pendant les dix-huit années qu'il ma été donné d'étudier les évolutions continuelles de nos expositious et leur histoire,
j'ai pu reconnaître combien leur organisation à son origine était plus sensée et plus logique qu'elle ne Test aujourd'hui. Ce sont les artistes français qui, dans la seconde moitié du dix-s0pt(ème siècle, ont inventé les expositions d'art. Ce sont eux qui, constitués eu académie royale de peinture et de sculpture, académie où étaient appelés, sans limite de nombre» tous les artistes ayant fourni preuve certaine de leur talent, ont ouvert, au public, depuis 1667 ou mieux depuis 1699, ces Salons qui ont été les fêtes de notre art national durant deux siècles. Ils les ont préparés eux-mêmes, administrés eux-mêmes pendant cent quarante ans sans que l'Etat se mêlât autrement de leurs affaires que pour leur fournir, soit au Palais Brion, soit au Louvre, le local nécessaire à une solennité dont devait tant profiter le goût public dans notre pays. Durant cette longue période, nulle plainte, nulle demande d'intervention ne se sont élevées parmi eux.
Depuis le commencement de notre siècle, les divers gouvernements, mus par un sentiment généreux de protection et n'ayant plus devant les yeux cette association considérable à laquelle incombait jadis tout naturellement la tÂche de choisir et d'exhiber les œuvres d'art que réclamait périodiquement la curiosité des amateurs, ont cru bien faire en assumant euxmêmes le soin et la responsabilité des expositions. Mal leur en a pris. 11 n'est plainte juste ou injuste qui ne se soit élevée contre les règlements d'admission, contre les jurys, contre les systèmes de récompenses. L'administration n'a rien gagné et a, de gaieté de cœur, compromis son prestige en se mêlant d'une affaire qui se pouvait conduire sans elle. Les artistes, en somme, connaissent mieux que l'administration Tesprit général qui anime leur confrérie; ils ont le sens très-passionné, il est vrai, mais très-délicat des courants nouveaux qui s'établissent dans l'art.
Je pense, monsieur le minisltre, que Tadministration n*a point à se fourvoyer dans ses querelles qui profitent aux ateliers, les animent et les échauffent, mais oii elle a mauvaise grâce à vouloir imposer son influence, qui passe facilement pour une tyrannie et à laquelle le temps peut trop souvent donner tort.
L'État, quand il a fourni aux jeunes artistes les meilleurs et les plus abondants moyens d'étude, né doit, selon moi, songer qu'à conquérir et à faire exécuter les belles œuvres
qui naissent de ces variations incessantes allant du maître de la veille au maître du lendemain, et à en enrichir les collections nationales dont il a la garde, ou les monuments qu'il est chargé de décorer. 'La tâche, pour être bornée, n^enest pas moins grande et déjà assez difficile.
Quant aux expositions elles-mêmes, que les artistes les dirigent, les gèrent et les récompensent selon leur disceraemeot très-subtil et trèfr-compétent. L'association à laquelle je vous demanderai instamment d'en remettre à bref délai là charge existe, aussi vivante, aussi bien constituée que le pouvait être l'ancienne académie royale. Elle se compose de tous ceux auxquels le vote de leurs confrères a donné un brevet indiscutable d'artistes, c'est-à-dire des peintres, sculpteurs, architectes, gpraveurs ou lithographes qui ont obtenu soit le titre de mem- . Eres de l'Institut, soit une médaille aux expositions, soit la pension de Rome, soit la décoration de la Légion d'honneur. Voilà un corps bien défini et incontestable : c'est ce corps-là qui déjà, depuis longues années, formait le jury des expositions, lequel décernait les récompenses et coopérait môme au placement.
Je ne vous proposerai donc, monsieur le ministre, rien de bien nouveau ; il s'agira seulement de régulariser des situations acquises. Tout se réduit, en réalité, à soulager l'administration du soin de préparer désormais un règlement dont l'application et le bon usage appartiennent depuis ving-cinq ans aux artistes par le double jury d'admission et de récom* penses. Je ne dois point vous dissimuler cependant, monsieur le ministre, que, pour l'avenir, j'attends de la mesure que je vous prierai de vouloir bien étudier aujourd'hui et sanctionner bientôt des résultats plus considérables. Nos artistes peuvent avoir reconstitué demain, dans un cadre plus large et à la vraie mesure de notre temps, cette ancienne académie de peinture et de sculpture, l'institution la plus libérale, puisqu'elle n'était fermée à aucun talent constaté, tellement libérale que les lois de 1792 ne la comprirent jamais dans la condamnation des corporations, et qu'elle ne fut dissoute que par le désordre général, après avoir servi de modèle à toutes les académies d'art que l'Angleterre, et l'Autriche, et l'Espagne, et la Russie, et le Danemark, et la Suède, PEurope en* tière, en un mot, organisèrent au dix-huitième siècle, et dont la plupart prospèrent encore de notre temps.
Le jour où notre Académie nationale, formée, je le répète, de tous les peintres et sculpteurs, architectes et graveurs reconnus artistes par leurs confrères et qui sera à la quatrième classe de Tlnstitut, oîi de si beaux talents sont déjà réunis, ce que l'Académie de médecine est à l'Académie des sciences, aura donné des preuves de sa sagesse, de son bon ordre, de son zèle, de son aptitude à conduire ses affaires, qui furent rhonneur de l'antique académie dont je parle, je ne désespère pas qu'il ne vous plaise alors, monsieur le ministre, de Timmîscer peu à peu aux choses d'enseignement qui intéressent si fort son recrutement et qui intéressent aussi la rénovation de notre École, aujourd'hui, Dieu merci, si florissante encore, mais que l'immense faveur dont elle jouit dans le monde peut épuiser et compromettre rapidement, si elle ne se préoccupe point à temps de la question des études graves et fortifiantes. Dans les premiers mois de 1870, quatre cents artistes parmi lesquels je puis citer les noms les plus illustres de notre école contemporaine, adhérèrent au projet suivant de statuts d'une académie nationale des artistes français. Je vous demande, monsieur le ministre, de vouloir bien en examiner avec faveur le cadre et les articles. J'ai la conviction profonde qu'en ce projet est la solution de la question que j'ai l'honneur de vous exposer plus haut; et si, entre l'heure présente et le jour de la prochaine ouverture de l'exposition, il y eût eu un espace suffisant pour la délibération et l'organisation d'un système d'ailleurs bien simple en lui-même, je vous aurais supplié de vouloir bien en demander l'application immédiate à M. le Président de la République.
Mais ceux des artistes qui l'ont dès le principe le plus chaleureusement secondé et qui veulent, conmie moi, qu'il soit conduit à bien, et sans surprise, et sans une sorte de violence, observent qu'au moment oh l'exposition se prépare et ne permet pas aux artistes de sortir de leurs ateliers, ce serait jeter dans le monde des arts une préoccupation trop vive, une agitation trop distrayante. Peut-être ont-ils raison : pourtant si l'idée est saine, il ne faut pas tarder indéfiniment à la ^lettre en pratique ; et le lendemain même de l'ouverture de l'exposition, alors que les artistes auront reconquis la liberté d'esprit nécessaire à la prise de possession d'un état de choses destiné à être pour eux et leurs intérêts d'une importance capitale, vous me permettrez, monsieur le ministre, de
replacer sous vos yeux le projet des statuts de rA.cadémie nationale et de mettre les artistes en mesure, j'allais dire en demeure, de nommer les administrateurs de leur association.
Ce jour«Ià, monsieur le ministre, vous aurez accompli un acte qui, dans Thistoire de notre art national, vous fera^ je Tespëre, quelque honneur, et les artistes rendus à eux^-mêmes pourront reprendre la devise de Tancienne académie : lÀbertas artibus reitituta.
J'aurai Phonneur ces jours-ci, monsieur le ministre, de soumettre à votre approbation le règlement de rexposition qui doit s'ouvrir le l^' mai 1874. Je ferai en sorte que les artistes, pour la dernière fois que TadmiDistration aura à préparer leur Salon annuel, n'aient pas à se plaindre trop amèrement de la sévérité de ses prescriptions, et qu'ils gardent bon souvenir de la façon dont elle exerça une fonction qui, k mon sens, n'eût jamais dû lui appartenir.
J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, monsieur le ministre, votre très- humble et très-obéissant serviteur.
Le directeur des Beaux^ArtSj De Ghenneviêres.