PORTRAITS
Médâii^lons et portraits
COROT* Tl
C'était dans uq petit théâtre, l'autre soir, On y jouait^ uii vaudeville, lorsque je vis entrer lin hopime que je reconnus aussitôt. Habillé h la mode d'hier^ sans façon, il paraissait tout (iépaysé sous ce lustre et devant cette rampe. Corot cependant est un Parisien. Mais sa figure paterne, pon teint coloré et bruni par le hâle des travaux en plein air, ses cheveux grisons et coiffés en coup (Je vent, le font ressembler à quelque paisible fermier. Regardez bien pourtant ce visage; soudain
1. Corot (Jean-Baptiste- Camille), paysagiste, né à Paris en juillet 1?9^? Elève de Mip^alIoA «t 4e Victor Çe^tiii, ïl exppgaau SaÎQ^^ de 1827 sps prppjiers ouyr^pf^s : Tue prise à ifftrni^ h pa^pogne de AOYIH}. parmi ses t^j^leai^x Içs plu^ remarquablës^i on pitQ : Vue d'lt<i\ifi (1834) î SQ^venir 4^ environs de Florence (1839) ; Ui l)anse des Nympf^es; l^ Christ qu jardin des OUviers (1849) ; Soleil çouch(m$ daViS le Tyrol (1850) ; Soiwenir de Marcous^if, Effet de matin, Soiféei ()855) ; Vïncendie de So^ome, I{ymphe jouant avec un arnour, le Conceftf ^oleil couchant (}857) j Dante et firgile. Macbeth, Idylle, Tyrol italien, Études à Ville-d'Avray (1859) ; SoUil levant,
il s*anime, îl s'éclaire; nilumination remplace l'iUuminure ; le campagnard disparait, voici Tartiste.
La tête est puissante et vaste, et cependant les traits sont ans ; le nez droit est dessiné d'un trait ; la bouche, qui parait sourire volontiers, s'entr'ouvre d'habitude, comme lorsque Ton contemple ; mais surtout voyez le front, ce front pur que des cheveux fins, bien plantés, enmiéiés, flottants, surmontent. Il semble receler tout un monde de rêveries. L'œil va et vient, brillant, spirituel, puis tout à coup s'arrête et prend une singulière fixité. Toute cette physionomie est faite de deux éléments : la gaieté, la pensée. Les lèvres sourient, le regard songe.
En face de Corot, dans ce thé&tre, il y avait dans une loge, seule et vêtue d'une robe blanche, ses longs cheveux noirs encadrant un visage p&Ie, une femme, une inconnue, une héroïne de roman pour la beauté. Corot la vit, et — accablante préoccupation de l'artiste — il ouvrit son album, un petit album qui tenait dans sa main, il prit son crayon, il mit ses lunettes, et se mit à dessiner cette femme. Il s'arrêtait de temps à autre, regardant à droite, à gauche, si on l'épiait, puis il reprenait son croquis, et cette femme demeurait immo-> bile comme si elle eût compris qu'elle servait de modèle à un grand artiste.
Où la retrouverons-nous, cette apparition qui évoqua ainsi tout à coup aux yeux de Corot le fantôme de l'Idéal 7 Dans quelle toile poétique, au fond de quel bois
Orphée, le Lae, Sowenir d^Italie, le Hepot (1861) ; Étude à Méry (S. et M.) (1863) ; Souvenir de Morte-Fontaine, Coup de vent (1864); le Matin, Souvenir des environs du lac de Nemi (1865) ; le Soir, la Solitude (isee) ; Saint-Sébastien, paysage; les Ruines du chdteau de Pierrefonds (1867) ; un Matin à ViUe-d^Avray (1868)^ etc.
M. Corot a obtenu une deuxième médaille en 1833, deux premières^ en 1848 et 1855, une deuxième à l'Exposition universelle de 1867. Décoré de la Légion d'honneur en 1846, U a été promu officier le 29 juin 1867.
lumineux la reverrai-je ? Ne sera4-elle pas un jour quelque nymphe conduisant le chœur sacré de ses sœurs dans la vague lumière du matin ? Le chercheur, le penseur, rencontre partout rincarnation de son idée, mais il la pare encore de toutes les richesses qu'il ac« cumule en soi, et c'est ainsi que la femme devient fée, ou (avec Corot il faut revenir à Virgile} c'est ainsi qu'elle devient déesse :
Incessu patuit dea.
Au premier abord, Corot ne semble pas être l'homme de ses œuvres ^ CeThéocrite du pinceau est pé Français, ou plutôt Gaulois. Il rit volontiers, il raconte avec esprit, il gausse. Quoi ! ce bonhomme, ce brave homme, c'est le peintre si pur de tant de doux chefs-d'œuvre! c'est rOrphée qui anime la ronde des dryades sous le feuillage des forêts sacrées ! c'est le magicien qui fait tenir un monde dans un paysage vague, poudreux, ar* genté, baigné d'une lumière divine ! Encore une fois,
1. Corot a peint, dans une lettre à J. Graham (Stevens)^ sa méthode de paysagiste et «es sensations devant la nature. Il faut citer cette page d'une grâce étonnante; c'est un Corot à la plume qui vaut un Corot au pinceau :
m Voyez-vous, c*est charmant la journée d'un paysagiste : on se lève de bonne heure, à trois heures du matin, avant le soleil, on va s'asseoir au pied ti'un arbre, on regarde et on attend.
« On ne voit pas grand'chose d'abord. La nature ressemble à une oile blanchâtre où s'esquissent à peine les profils de quelques masses : tout est embaumé, tout frissonne au sourfle fraîchi de Taube. Bing! le soleil s'éclaircit.... le soleil n'a pas encore déchiré la gaze derrière laquelle se cachent la prairie, le vallon, les collines de rborizon.... Les vapeurs nocturnes rampent encore comme des flocons argentés sur les herbes d'un vert transi. Bing!,.. hing!.,, un premier rayon de soleil.... un second rayon de soleil.... Les petites fleurettes semblent s'éveiller joyeuses.... elles ont toutes leur goutte de rosée qui tremble.... les feuilles frileuses s'agitent au souffle du matin.... Sous la feuillée, les oiseaux invisibles chantent.... Il semble que ce senties fleurs qui font leur prière.... Lçs amours à ailes de papillons s'abattent sur la prairie et font onduler les hautes herbes.... On ne voitrieo.... tout y est.... Le paysage est tout entier derrière la gaze transparente du brouillard, qui monte.... monte....
6 PEINTRES ET SClfLpTEURS CONTEMPORAINS.
regaf(}ez-lei J)iep. Sous cette gaieté, la jnélancolie se caphe, et le rire n'empêche point l'âme de parler. Gorot est un poète ému qui laisse librement épanouir sa bonne humeur à ses heures. Il est surtout un artiste
monte..., tspîré par le soleil.... et laisse, en se levant, voir la rivière lamée d^argent, les prés, les arbres, les maisom^ettes, le lointain fuy^fit.... On distin^e enQn tout ce que Ton devinait d*abord.
< Bam / le soleil est levé.... BamJ le paysan passe au bout du champ avec sa charrette attelée de deux bœufs.... IHng ! ding ! c'est la clochette du bélier qui mena la troupeau..., Bam! tout éclate, ^ tout brille.... tout est en pleine lumière.... lumière blonde et caressante encore. Les fonds, d'un contour simple et d'un ton harmonieux, se perdent dans l'infini du ciel, à travers un air brumeux et o^uré.... Les fleurs relèvent la tête.... les oiseaux volètent de ci de là.... Un campagnard, monté sur un cheval blauc, s'enfonce dans le sentier encaissé.... Les petits saules arrondis ont Tair de faire la roue au bord de la rivière.
« C'est adorable I... et l'on peint.... et l'on peint!... Oh! la belle vache alezane enfoncée jusqu'au poitrail dans les herbes humides.... Je vais la peindre.... Crac 1 la voilà ! Fameux ! fameux ! Dieu, comme elle est frappante 1... Voyons ce qu'en dira ce paysan qui me regarde peindre et n'ose pas approcher. « ohé ! Simon I
Bon, voilà Simon qui s'avance et regarde.
— Eh bien, Simon, comment trouves-tu cela ^
— Ohl dam! m'sieu.... c'est ben biau, allez!...
— Et tu vois bien ce que j'ai voulu faire?
— J'crois ben que j'vois c'que c'est.... C'est un gros rocher jaune que TOUS avez mis là. »
« Boum ! bo%im I midi 1 Le soleil embrasé brûle la terre.... Boum .' tout s'alourdit, tout devient grave.... Les fleurs penchent la tête.... les oiseaux se taisent, les bruits du village viennent jusqu'à nous. Ce sont les lourds travaux.... le forgeron dont le marteau retentit sur l'enclume. Bouml Rentrons.... On voit tout, rien n'y est plus.
« Allons déjeuner à la ferme. Une bonne tranche de la miche de ménage, avec du beurre frais battu.... des œufs.... de là crème,' du jambon I... Boum! Travaillez, mes amis, je me repose.... je fais la sieste.... et je rêve un paysage du matin.... je rêve mon tableau.... plus tard, je peindrai mon rêve.
« Bam ! bam ! le soleil descend vers l'horizon.,., il est temps de re- ^purner au travail.... BamI le soleil donne un coup de tam-tam..,. Bam ! il se couche au milieu d'une explosion de jaune d'orange, dé rouge-feu, de cerise, de pourpre.... Ah! c'est prétentieux et vulgaire, je n'aime pas ça.... Attendons.... Asseyons-nous là, au pied de ce peuplier.,., auprès de cet étang uni comme un miroir.... La nature a l'air fatigué.... les fleurettes semblent se ranimer un peu...«
ÎI^PAILLONS «T PORTRAITS. 7
vrai, amoureux de son art, vivant loin du bruit, en face d'une toile aimée , faisant de l'atelier une cellule, et de tout un atelier, rêvant Qt cherchant» trouvant surtout : bon, aimable, aimé, et, ce qui n'est pas un mince éloge, plein de rpppect poqr jon iirt.
Corot, comme tous les maîtres, a S09 mot d'ordre, et, lorsque ses élèves lui demandent le meilleur moyen d'arr|vfîr, i| répond invariabl^mept : <$ Soye? consciencieux. îJ
pauvres fleurettes.... elles ne sont pas comme nous autres hommes, qui nous plaignons de tout. — Elles ont le soleil à gauche.... elles prennent patiegce.... Bon^ se disent-elles» tantôt nous l'aurons i droitq.... Elles ont soif.... elles attendent I Elles savent que les sylphes du soir vont les arroser de vapeur avec leurs arrosoirs invisibles.... elleë prennent patience en bénissant Dieu 1
« Mais le soleil descend de plus en plus derrière rhorizon.... Bam! il jette son dernier rayon, une fusée d'or et de pourpre qui frange le nuage fuyant.... bien I le voilà tout à fait disparu... , bien, bien, le crépuscule comuience.... Dieu! que c'est charmant I Le soleil a dispara.... 11 île reste plus dans le ciel adouci qu'une teinte . vaporeuse de citron pâle, dernier reflet de ce charlatan de soleil, qui se fond dans le bleu foncé de la nuit en passant par des tons verdâtres de turquoise malade d'une finesse inouïe, d'une délicatesse fluide et insaisissable.... Les terrains perdent leur couleur.... les arbres ne forment plus que des masses brunes ou grises.... les eaux assombries reflètent lei^ tons spaves du ciel.... On commence à ne plus voir.... on sent que tout y est.... Tout est vague,, confus.... La nature s'assoupit.... Cependant, l'air frais du soir soupire dans les feuilles ... les oiseaux, ces voix des fleurs, disent la prière du soir.... la rosée emperlele velours des gazons.... Les nymphes fuient..., S3 cachent.... et désirent être Y]ies.
^Bing! Une étoile du ciel qui pique une tête dans l'étang.... Charmante étoile dont le frémissement de l'eau augmente le scintillement, tu me regardes.... tu me souris en clignant de rœil.... Bing/ une seconde étoile apparaît dans l'eau, un second œil s'ouvre. Soyez les bien venues , fraîches et souriantes étoiles.... Bing ! hing ! binj/ trois, six, vingt étoiles.... Toutes les étoiles du ciel se sont donné rendez-vous dans cet heureux étang.... Tout s'assombrit encore.... L'étang seul scintille. ... C'est un fourmillement d'étoiles. ... L'illusion se produit.... Le soleil s'étant couché, le soleil intérieur de l'âme, le soleil de l'art se lève.... Bon I voilà mon tableau fait. »
Corot.