‹ Peintres et sculpteurs contemporainsChapitre 52 sur 151 · M. PUVIS DE CHA VANNES · texte numérisé non relu

M. PUVIS DE CHA VANNES

Je ne suis pas de ceux qui disent : Ce n'est rien, C'est un artiste qui se noie l

Au contraire, toute lourde erreur, lorsqu'elle part d'un homme de talent, m'afflige d'une façon profonde. C'est que <;e n'est point, certes, le premier venu que M. Puvis de Chavannes, qui, après avoir étudié avec M. Henri Scheffer et M. Couture, se révéla tout à coup, en 1861, comme un maître, avec ses deux admirables peintures symboliques, Concordia et Bellum. C'était là vraiment du grand art, et on pouvait , à bon droit, comparer M. Puvis de Chavannes au Primatice. Je ferais mieux encore, et je dirais volontiers que la composition de ces deux toiles décoratives, la Paix et la Guerre, laissait une impression autrement saisissante que les artistiques machines du Primatice à Fontainebleau, par exemple.

Ces deux tableaux, d'une grâce et d'une fierté antiques, sont demeurés les deux œuvres les plus remarquables de. M. Puvis de Chavannes. Ses peintures pour le musée d'Amiens, pour le cercle de l'Union artistique, ou pour l'escalier d'honneur du musée de

1. Povis DK Chavannes (Pierre), né à Lyon. Élève d'Henri Schefer et de Couture. H s'est consacré spécialement à la peinture murale et décorative. Il a exposé aux divers Salons : un Retour de chasse (1859); la Pai», la Guerre {1861); le Travail, le flepos (1863); V Automne [\S6k); Ave Picardia nutrixl (1865); la Vigilance, la Fantaisie (1866); le Jeu (1868); Massilia, MarseiUe (1869); V Espérance (1872) ; etc.

M. Puvis de Chavannes a obtenu une deuxième médaille en 1861, une médaille en 1864, une médaille de troisième classe en 1867 (Ex. un.), et la croix de la Légion d'honneur la même année.

Marseille, n'ont point, malgré leur grande valeur, marqué de progrès sur ces inspirations premières. Mais du moins M. Puvis de Gbavannes gardait-il son rang. Dans un temps où l'art se fait volontiers petit pour se rendre accessible, où Tarliste, afin d'arriver plus rapidement à l'acheteur, se plaît d'ordinaire à ces toiles grandes quatre fois comme la main, qui semblent faites comme sur mesure pour nos appartements, où l'on ne souffre guère, comme le notaire d'Emile Augier, que

De tout petits tableaux qui ne sont pas meublants 1

M. Puvis de Gbavannes , au contraire , a voulu remonter jusqu'à la fresque, ce genre admirable de peinture que ceux-là seuls peuvent connaître dans ses manifestations les plus hautes qui ont vu les Bernardine Luini à Milan, les Masaccio et les Ghirland^jo à Florence, les Stanxe à Rome. La fresque , c'était, en somme,*— aux yeux des Italiens,— l'art pour le peuple et pour la foule, l'art attaché à l'indestructible monument, à l'hôtel de ville ou au temple, l'art qui représentait, visible pour tous , les grandes actions et les grands hommes. Ce devrait être l'art véritable d'une société démocratique, qui voudrait, par des pein^ tures murales, dans les salles de ses mairies, les gares de ses ciiemins de fer, partout où se presse la foule, présenter aux regards les scènes subliines de son histoire, les exemples frappants d'héroïsme et de beauté. Et quel enseignement que cet enseignement . par les yeuxl M. Puvis de Gbavannes a peut<-ètre rêvé de Tentreprendre. Toujours est-il qu'il a signé quatre ou cinq vastes compositions dont s'honorera l'art français.

Mais, depuis ce temps, quelle chute I Quel étonnement que la figure qu'il nous présente cette année, en la baptisant V Espérance! Pendant le siège de Paris»

L'ART FRANÇAIS KN 1678. Idl

M. Puvis de Ghavannes avait peint deux figures élégantes de femmes aux formes émaciées : c'était Paris attendant sa délivrance, Paris armé, suivant des yeux un ballon, bulle d'air qui portait son cri au monde, et recevant un pigeon qui lui apportait des nouvelles du dehoi^* Elles étaient charmantes et poétiqueSi ces figures qu'a popularisées la gravure ou la litbogrt» phie. Mais son Espérance n'a rien de poétique» ni même de compréhensible. C'est une petite fillette blonde, aux cheveux emmêlés, raide comme une figure hié*» ratlque, vêtue d'une robe blanche semblable à une chemise, et qui, assise sur un pan de mur écroulé» regarde devant elle, une brancbette de chêne à la main.

Cette figure étrange» anguleuse, déplaisante» se pro* file sur un terrain où des tertres et des croix mar* quent l'emplacement de fossea mortuaires. A l'horizon» un ciel d'un indigo cru» coupé de nuages d'un rose vif; çà et là, des fleurettes aux couleurs avivées ; tout cela peint cûtnme sur faïence; tout cela sec» disgracieux et éteint.

Pourquoi nommer ce sinistre spectacle V Espérant? £st-ce setttement parce que les prunelles de la fillette sont d'une coloration verte? Dans le principe, je crois, M. Puvis de Chavannes avait appelé son tableau Champignyr, Les tertres funèbres s'expliquaient ainsi« Mais Champîgny ou Espérance^ cette inspiration, qui me parait un peu folle, est décidément mauvaise. Le talent de M. Puvis de Ghavannes, comme celui de plus d*un maître-peintre, subit une crise. Mais il a assez de science, j'espère, et d'inspiration saine pour en sortir victorieux.

M. GARPEAUX '

M. Garpeaux a un idéal qui est la vie en sculpture, et un défaut qui est la fièvre. Sous le prétexte d'animer le marbre ou le bronze , il le torture et le rend étrange. Il prend la frénésie pour le mouvement et le cri pour le soupir. Élève de Rude, il a exagéré la mâle indépendance de son maître, et, avec un talent d*une puissance singulière, il a souvent abouti à des œuvres d'une vulgarité désespérante.

M. Garpeaux a depuis longtemps rompu avec toute convention classique. Il semblait accepté et convenui depuis longtemps, que la sculpture était surtout faite pour représenter une majestueuse immobilité, les mou* vements nobles et cadencés du corps humain.

H. Garpeaux a résolu d'exprimer, au contraire, en

1. Garpeaux (Jean-Baptiste);né à Valencienne^(Nord], le 14 mai 1827. Ëlève de Rude^ de Duret et d'Abel de Pujol. Il obtint quatorze médailles à l'École des Beaux-Arts, et remporta le prix de Rome en 1854. Il a exposé : Jeune pêcheur (1859); Ugolin et ses enfants, groupe, Pêcheurnapolitain (1863); la Jeune fUleà la coquille {ISB^}; Négresse, buste; Rieur et rieuses napolitains; le Prince impérial et son chien Néro; deux autres portraits du Prince, VEspéranee, la Candeur, le Printemps, l'Espiègle, la Palombella, Uater dolorosa ; les bustes de la marquise de la Valette, de la duchesse de Uouchy^ de la prirwesse Mathilde, de Jf. Charles Garnier, de if. Cérame; les Quatre parties du monde soutenant la sphère (groupe, plAtre, 1872); etc.

M. Garpeaux a exécuté pour le pavillon de Flore du Louvre le groupe qui représente la France impériale portant la lumière dans le monde et protégeant VÂgrioulture et la Science. Il a exécuté en 1869, pour le nouvel Opéra, le groupe de la Danse, qui a soulevé une si vive controverse et qui fut souillé, dans la nuit du 27 août, par une encre corrosive lancée par la main d'un fanatique resté inconnu.

M. €arpeaux a obtenu une médaille de deuxième classe en 1859, une de première classe en 1863, ainsi qu'à l'Exposition universelle de 1867. Il a été décoré en 1866.

sculpture, la passion et le mouvement ; mais, au lieu de demeurer ce qu'on pourrait appeler un romantique du ciseau, il a poussé, avec une audace singulière et -une sûreté de main le plus souvent admirable, jusqu'au réalisme absolu ; il a suivi, sans les critiquer lui-même, les suggestions de son tempérament. Car il faut rendre à M. Garpeaux une justice, il n'est point tel qu'il est par théorie, par contenance ou par pose, mais par nature, naïvement et de pied en cap. Ce n'est point pour crocheter le succès comme on forcerait une serrure qu'il a, par exemple, exécuté ce groupe tortillé de la Danse, qu'on fera passer bientôt de la façade de l'Opéra au foyer des danseuses ; c'est parce que la nature même de son talent, sa façon de concevoir l'expression et la vie, le poussent à cette exagération du mouvement.

M. Jean-Baptiste Garpeaux, jeune encore (il a quarante-cinq ans), apparaît, avec sa physionomie, ses moustaches militaires, comme un sous-of&cier faisant métier de sculpteur. Il a l'air du monde le plus doux, le plus timide et le plus sympathique. Silencieux et sans pose, se tenant en son coin, il promène sur les objets son œil mâle qui voit en relief toutes choses. Il manie et tripote le plâtre ou la cire avec cette vigueur souvent brutale, parce que ses nerfs et ses muscles Tempéchent de sculpter autrement, de comprendre d'une autre façon un groupe ou un buste. Quand il réussit, nulle sculpture n'est supérieure à la sienne. L'admirable Ugolin et ses enfants^ qu'on peut voir, ce me semble, toujours, en bronze, au jardin des Tuileries, est un morceau d'une puissance et d'une énergie incontestables. Garpeaux a rendu cette souffrance horrible, surhumaine, dantesque, en un mot, du père, avec la force de muscles que mettrait Barye à exprimer la colère de quelque tigre, le miaulement affamé du jaguar ou le rauquement du lion.

194 PEINTRES ET gOULPTEURB OONTBMPORAINS.

Il 7 a encore^ aux Tuileries, parmi les sculptures du pavillon de Flore, un groupe signé de Cappeaux, d'une vitalité et, cette fois, d'une élégance chamelle tout à fait supérieures. Le sujet, paratt*il, représente la France protégeant Vagriculture et la science. On ne voit là qu'une femme saine, rieuse et grasse, jouant avec un groupe d'amours joufflus ; mais , fenomne et enfants, tout est vivant, bondissant, et la vie court, en vérité, SDU8 cet épiderme de marbre, tandis qu*une étincelle d'électricité féminine s'allume ilans ces prunelles de pierre.

Je ne dis rien du groupe fameux de l'Opéra. H personnifiait bien l'art du second Empire, cet art aphrodisiaque dont la Ihcture, cette fois superbe, ne rachetait pas la vulgarité. On sait quelles critiques ce morceau de sculpture a fait nattre. Des jaloux ou des hypocrites ont jeté sur Tœuvre d'art une bouteille d'encre corrosive, et les journalistes en ont versé des flots pour prouver que cette danse de Garpeaux était immorale ; la vérité est qu'elle nous parut d'un goAt médiocre, et que le sculpteur faisait un cancan de Rigolboche de la danse ailée de Taglionî. Mais ce groupe était un chef-d'œuvre de tenue et de beauté classique à côté de celui que M. Garpeaux nous présente sous ce titre : ks Quatre parties du monde soutenamt la sphère.

Ce groupe nouveau est destiné, paralt*il, à l'ornement d'une fontaine qu'on doit ériger dans le jardin du Luxembourg. L'œuvre n'est jusqu'ici exécutée qu'en plâtre. C'est encore la danse, et une danse forcenée qu'exécutent, à l'ombre de la sphère qu'elles soutiennent de leurs bras maigres, les quatre femmes de Garpeaux qui, placées ainsi sous le signe du Zodia- <iue, représentent les quatre parties du monde. Il semble que ce soient là les mêmes que celles du groupe de l'Opéra, mais vieillies encore par une débauche nouvelle, qui continuent sur la future fontaine du

Luxemboarg leur quadrille écbevelé. L'Asie est représeutée par une Chinoise , TAmérique par une femme couronnée de plumes, comme ,1a Méloé des Incas de Marmontel, TAfrique par une négresse aux épaules à demi couvertes par une peau de bôlei l'Europe par une fille hystérique aux longs cheveux dénoués et flottants. Ces maigreurs malsaines, ces flancs épuisés, ces cuisses allongées et creusées se tortillent dans une ronde bizarre et sans grâce. Les peausseries de* TAfricaine semblent clapoter au vent comme des torchons mouillés. On se demande par quelle exagération de la frénésie et de la nervosité M* Carpeauz a pu sculpter ainsi la danse de Saint-Guy après la danse de BuUier» et Ton a h&te de s'arrêter pour retrouver le maître devant le buste de M. Géroroei qu'il expose un peu plus loin.

Voici| du moins> un chef-d'œuvre* La physionomie maigre, énergique et résolue, la tête en quelque sorte orientale du peintre est rendue par Carpeaux avec un art prestigieux. C'est la vjie même, cette fois, et ce buste vaut tous ceux que le sculpteur a signés autrefois. Les cheveux en coup de vent, la moustache rude, l'œil profond, M. Gérome apparaît, avec ses traits creusés et son air à la fois sympathique et dur. Le cou, qui semble un peu trop arraché du corps, à cause des déchirures voulues du bronze, a la courbe superbe d'un antique. Ce buste, en vérité, est un morceau de mattre, et, en pardonnant tout à M. Carpeaux pour l'avoir fait, on se demande par quelle aberration d'esprit, d'œil et de main, il a pu composer ce groupe de danseuses fauves, vulgaires et ridées.

Fi de l'art correct et conventionnel I C'est mon avis absolu, mais à la condition qu'on ne mettra point la laideur à la place de la grftce, et qu'on ne prendra point la maladie pour la santé.

Lorsque Donatello rompt avec les anciens, ce n'est

pas pour substituer le vulgaire au sublime, mais le vivant au solennel. M. Garpeaux ne m'en voudra pas, je pense, de citer Donatello à propos de lui, et de lui donner, à lui. Flamand devenu par trop Parisien, ce Florentin pour exemple.

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