‹ Peintres et sculpteurs contemporainsChapitre 51 sur 151 · M. JEAN-PAUL LAURENS · texte numérisé non relu

M. JEAN-PAUL LAURENS

Les tableaux d'histoire proprement dite deviennent de plus en plus rares aux expositions annuelles. Le

1. Lâurens (Jean- Paul }^ né à Fourquevaux ( Haute - Garonne ) . Élève de MM. Bida et Léon Cogniet.

11 a exposé : Mort de Tibère, Portrait de Mme Max Valrey (1864) ;

genre, le paysage et le portrait composent la plus grande partie des envois. Aussi bien faut-il particulièrement signaler les artistes qui remontent le courant avec bravoure« et, parmi eux, H. J.-P. Laurens» élève de Bida, qui adonné deux tableaux très-remarquables au Salon de 1872. L'un d'eux, d'un ton sombreet d'une èaergie singulière, représente la terrible scène, presque fantastique, où Etienne YII, après avoir fait exhumer le corps de son prédécesseur, le pape Formose, le fît apporter, revêtu de ses habits pontificaux, dans la salle du concile; puis, lorsqu'un avocat eut été désigné pour répondre au nom du mort, couvrit le cadavre de ses adjurations et de ses attaques. La scène est farouche» sauvage, et M. Laurens l'a traitée ainsi^ Le cadavre du pape mort, la bouche ouverte, la peau noire déjà| raide sur sa chaise, avec ses gants rouges recouvrant ses maihs décharnées, est sinistre comme cet» morts de Yaldès Léal qu'on voit à Sèville. Et ce n'est pas le seul peintre espagnol que rappelle cette sombre toile. On prendrait les membres du Concile de H. Laureos pour des évèques ou des tortionnaires échappés d'une toile d'Herrera. La figure de Tavoeat du mort, le geste menaçant d'Élienne YII, le cadre même où se meut le drame, les murailles grises avec leurs croix de sang^ le trépied, l'atmosphère sépulcrale de la scène, ajoutent à l'impression produite par cette toile — une des meilleures du Salon.

La Mort du duc d'Enghîen, de M. J.-P. Laurens, est encore une tragédie, mais d'un ton plus humble, sinon plus terrible. Le peintre a saisi le moment où le duc, arrêté contre tout droit, jugé sommairement et contre toute justice, est extrait de la Tour du Diable, à Yin-

Après le bal (1866) ; le pape Etienne VU fait eithumer le corps du pape Formose^Mort du duc d^Enghien (1S72)} etc. '. 11 a obtenu une médaille en 1869 et une première médaille e&

l'art français en 1878. 183

cennes, el après avoir longé les fossés, est amené jusqu'au pied de la tour qui fait face aujourd'hui au: champ de manœuvres. Un officier de gendarmerie lui lit sa sentence à la lueur d'une lanterne qu'on placera tout à l'heure sur la poltrime de la victime. M, Laurens a bien étudié son sujet et Tendroit où se joua ce drame odieux. Rien n'indique, à Vincennes, la place du meurtre. Dans un angle de la tour, le duc d'Enghien fut accoté à la muraille. C'était la nuit. Les soldats tiraient, dans l'ombre, sur le falot lumineux. On ne donna point le coup de grâce au fusillé. On l'enfouit précipitamment dans la fosse. Le trou était trop petit, il fallut briser le torse du mort pour faire entrer le cadavre en terre.

Il y avait jadis à cet endroit un arbre et une colonnette avec cette inscription :^Hic ceciditi (C'est là qu'il tomba!) Napoléon III fit arracher l'arbre, la colonnette et gratter l'inscription placée sur la porte du tombeau. On peut effacer des lettres gravées sur le bronze ou le marbre; mais le sang innocent, lui, ne s'efface jamais !

l.» gloire e^Téce tout, tout excepté le crime.

Le tableau de M. J.-P. Laurens pourrait, par sa dimension, passer pour un tableau de genre; mais nous le regardons, à cause de la façon dont il est traité, comme un tableau d'histoire. Un groupe de gendarmes, aux figures rébarbatives, entoure le duc, placé à gauche du tableau, son chien debout à ses pieds.

Le duc d'Enghien est encore vêtu de son costume de chasse : amené en poste de Kehl à Vincennes, il n'a pas eu le temps de quitter son habit. Il est harassé, presque naalade, le visage maigre, pâli, mais calme, indifférent à cet écrit que lui lit Fofficier de gendarmerie. On aperçoit, battant sur sa culotte grise, les breloques de sa montre. Cette montre, avec un médaillon

qu'il portait à son cou et vingt-cinq louis qu'il avfidt dans sa poche, est enfermée, à YincenneSy avec ses restés, dans ce tombeau que le second Empire a relégué, comme un accusateur gênant, dans une annexe de la chapelle, près de la sacristie. Le médaillon du cou est troué d'une balle ; le falot qu'on plaça sur le cœur du duc pour guider les coups des soldats est percé de sept balles. Dans le tableau de M. Laurens, l'officier qui lit la sentence est bien campé; le piquet d'exécution, placé au second plan, prend d'assez ef-^ frayantes proportions dans la pénombre.

La couleur bitumineuse du tableau, son clair-obscur sont, au premier abord, désagréables. On s'y habitue cependant bien vite, et on trouve cette toile tout à fait bonne. Le visage tiré et fatigué du duc, les physionomies brutales et les uniformes qui paraissent étranges aujourd'hui des gendarmes ont été fort bien étudiés. C'est aussi de l'archéologie que ces chapeaux énormes, ces culottes plissées et ces bottes. La lumière que projette la lanterne sur l'habit rouge du duc d'Enghien produit une ombre superbe sur la muraille, une ombre nette et crûment découpée : c'est là, diraiton, comme le spectre agrandi de la victime, une noire vision du remords.

M. Jean-Paul Laurens a vraiment donné une exposition excellente, et nous croyons que cet artiste est destiné à tenir un rang honorable et distingué dans cette peinture historique, que dédaignent les nouveaux venus pour la bimbeloterie japonaise, ou les petits tableaux de vente.

M"" NÉLIE JACQUEMART '

Le portrait de M. Thîers, déjà fameux avant Touverture du Salon de 1872, devait être, assurait-on, pour Mlle Nélie Jacquemart, l'occasion du triomphe le plus complet qu'eût encore remporté la jeune artiste. Ceux qui avaient pu jeter, par avance, un coup d'œil sur le portrait de M. Thiers, allaient répétant qu'il était de beaucoup supérieur aux portraits, fort admirés les années précédentes, du maréchal Canrobert et de M. Yictor Duruy. Il s'en est suivi que le public, attendant impatiemment une merveille, a été quelque peu déçu en rencontrant l'œuvre fort remarquable que lui présente Mlle Jacquemart, œuvre sérieuse, soignée, sans fracas et sans explosion de couleur. Ajoutez que les journaux hostiles au gouvernement républicain ont profité de l'occasion pour continuer contre Mlle Jacquemart leur guerre de coups d'épingle et de gouttes d'encre; et l'espèce de déception, — plus apparente que réelle, — produite par l'exposition du portrait de M. Thiers sera, je pense, suffisamment expliquée.

M. Thiers est représenté debout, la main droite reposant sur une table couverte de livres, la main gauche appuyée sur sa ceinture. Le visage est peint de face, sans lunettes (ces lunettes légendaires dans cette physionomie comme dans celle de Manin ou de

1. Jacquemart (Mlle Nélie), née à Paris. Élève de M. LéonCogniet.

Elle a exposé : Jésus-Christ et les disciples d'tJmaûSj le Cabaret de /a Pomme-de-Pm (1866); des portraits de M. D^ruy, du maréchal Canrobertj de M, Thiers; etc.

Elle a été médaillée en 1868. 1869 et 1870.

Gavour) ; cette figure d'homme, serrée dans un paletot marron à collet de velours, se détache, dans sa coloration brune, sur le fond d'un gris-vert. Tout d'abord, ce qui frappe comme un défaut capital dans ce portrait, c'est la taille même du personnage. Mlle Jacquemart a coupé par le bas son tableau sans avoir terminé les pans de la redingote, de telle sorte que la taille de M. Thiers parait beaucoup plus élevée sur ce portrait qu'elle ne l'est en réalité. Je ne pense pas que l'artiste ait voulu, par là, essayer d'une flatterie quelconque. Toute flatterie ici serait déplacée.

La main gauche, vue en raccourci, ressemble trop, en outre, non pas à une main, mais à une sorte de gant boursouflé, à un morceau de caoutchouc* La tête même de M. Thiers m'a paru gonflée : le côté droit du front, par exemple, et la tempe ont certainement une grosseur défectueuse. Je blâmerai aussi la pose, qui est, en vérité, trop banale : c'est la pose bourgeoise de topt . portrait photographique, et M. Thiers a évidemment l'air de se placer là, non point devant une palette, mais devant un objectif. Il n'y a aucune recherche et aucune invention dans l'attitude du corps et l'arrangement des objets. Mais qui nous dit, après tout, que Mlle Jacquemart ne s'est pas servie surtout de quelque portrait photographique pour peindre l'illustre homme d'État, qui est certes assez occupé pour ne lui avoir pu accorder toutes les séances qu'elle demandait? Je le croirais volontiers, si l'expression du visage, l'éclair du regard^ les traits du visage n'étaient point si vivants et certes pris sur nature.

Le teint de M. Thiers est, à vrai dire, moins rosé que celui que lui prête HJle Jacquemart. Son visage n'a pas non plus cet air quelque peu refrogné que nous voyons là ; %nais ses yeux, ses prunelles brunes et profondes gardent bien, en dépit de l'Âge, cette netteté

pénétrante. La lèvre fine, à la fois ironique et résolue, a ce dessin correct et arqué, cette expression de volonté avec je ne sais quoi de plus malicieux et de plus railleur. Ce qui est particulièrement remarquable dans ce portrait, c'est le front dur et décidé, avec ses cheveux soyeux et blancs, où se dessine encore la houppe caractéristique; c'est la chair où courent, visibles, les filets bleus des veines ; le nez d'une attache si nette et si ferme, et cette lumière qui en éclaire la courbe, qui creuse les rides et caresse les méplats des joues.

C'est, en somme , un portrait historique plutôt qu'un portrait intime que Mlle Jacquemart a voulu laisser. En plaçant à portée de la main de son person* nage deux volumes rouges, sur le dos desquels elle a écrit : Ta4yit6 et VaubaUj elle a indiqué les deux traits vraiment dîstinctifs de ce vieillard infatigable, qui aura, en effet, à la fois appris à écrire l'histoir e et à la vivie : historien et stratège, passant du récit d'une bataille à rinspection d'un camp.

En peignant ainsi le Président de la République et le chef d'un État, Mlle Jacquemart ne pouvait, on en conviendra, nous rendre la physionomie absolue de M. Thiers. Fixer sur la toile, de façon à le caractériser tout à fait, ce tempérament aux aptitudes si diverses, était une tâche malaisée pour ne pas dire impossible. Historien et critique d'art, collectionneur et politique, capable d'en remontrer à son maître le baron Louis, en fait de finances, et au maréchal Soult, qui eût pu être son disciple en fait de guerre, cet esprit alerte, pétulant, pétillant , méticuleux, voyant juste et clair, saisissant toute, chose avec une rapidité étonnante, s'appropriant toute science, l'élucidant et la tamisant au profit des assemblées, éloquent sans phrases, narquois et émouvant , habile joueur d'échecs parlementaires et, à son heure, tacticien militaire remarquable, se reposant avec des œuvres d'art des fatigues de la

politiquei et étonnant lemonde, à soixante-quinze ans passés» par une sorte de transformation inattendue et de soudain agrandissement intellectuel : comment faire tenir à la fois dans un seul cadre toutes ces pensées, toutes ces aptitudes, toutes ces appétences et toutes, ces compétences ?

Le peintre ne peut peindre qu'une seule expression d'un visage : Hippolyte Flandrin, ayant à nous représenter Napoléon III, en fit, à bon droit, un songeur en habit de général, un chimérique traducteur de Schiller avec le ruban rouge. Mile Jacquemart n'a vu ou voulu peindre dans M. Thiers que le chef pensif d'un pays convalescent, le patriote attristé de F accablement de son pays, mais solide et résolu à relever, s'il le peut, sa patrie.

Mlle Jacquemart a complètement réussi à rendre ce caractère suprême d'une physionomie si mobile et si complexe ; et si cette dernière <BUvre n'a pas le mérite du portrait de M. Duruy, elle témoigne toujours d'un talent rare, correct, sans charlatanisme et tout à fait vrai. Ce n'est certes pas là le chef-d'œuvre de Mlle Jacquemart, mais c'est, à coup sûr aussi, une œuvre hors de pair, sinon un chef-d'œuvre. N'ai-je pas vu, l'autre jour, un tableau signé de Mlle Nélie Jacquemart, qui représentait Molière à Pézenas^ dans la 6outique du barbier ? En comparant cette illmtration d'une valeur très-secondaire, et qui doit dater de quelques années à peine, aux portraits qu'expose maintenant la jeune artistCi on ne peut, pour être juste, que s'étonner de tant de progrès et en prédire, à coup sûr, de nouveaux.

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