VoLLON (Antoine), né à Lyon
Médaillé en 1865, 1868 et 1869. Décoré en 1870.
2. Rousseau (Philippe), né à Paris, vers 1808. Élève de Gros et de Victor Bertin. On cite parmi ses œuvres principales : Site éCAuver^ gne {\^l), les Côtes de Granville, Vue deNormandiey Saint-Martin près Gisorst Vue de Freleuse, la Chaise de poste (1833-44); le Bat de ville et le Rat des champs (1845); le Chat et le vieux Rat, la Taupe et le Lapin, Fleurs et Papillons (1846-47); une Basse-cour, Fruits et Gibier (1848); le Chat et la Souris, Intérieur de ferme, Part à dertx, un Importun; le Rat retiré du monde, la Mère de famille, Pyrargue chassant au marais (1849-53); deux Artistes de chex Guignol, Ci' gogne en sieste près d'un bassin. Chevreau &routoYU(1855); Chiens couplés au chenil. Lièvre chassé par des bassets, la Récréation, Perroquets, le Déjeuner (1859); Musique de chambre. Cuisine (1861); la Recherche de Vabsolu, le Lièvre et les Grenouilles (1863); un, Marché d'autrefois. Nature morte (1865); Chacun pour soi^ Fruits (1865); le Singe photographe, Fleurs (1866); le Rat retiré du monde ^ Intérieurde cuisine {1^1); Résidence de WalterScoU, Fleurs (isesy, VÉté, V Automne (1869); les Confitures, le Printemps (1873); etc.
M. Ph. Rousseau a obtenu une troisième médaille en 1845» une première en 1843, une deuxième en 1855. Décoré en 1852, il est officier de la Légion d'honneur depuis 1870.
Le Chaudron, qu'il expose au Salon de 1872, est une merveille de vérité et de couleur. L'intérieur enivré reluit, en pleine .lumière, avec des reflets de rayons solaires. On serait tenté de jeter dans ce chaudron toutes ces salades, ces raves et ces moules amoncelées autour. Une ménagère hollandaise se mirerait dans ce cuivre propret avec uue coquetterie satisfaite. Il y a encore là des oignons et des harengs peints à miracle. Deux gros poissons, un rouget et un bar, reposent, avec la Idurdeur de la chair morte, sur ce sol de cuisine. Ils valent, en vérité, les deux admirables poissons que le musée du Luxembourg a acquis de ce même M. Antoine YoUon. Largement peints, d'une brosse ferme, bravement, eu pleine p&te, ils ont le gluant de la nature, et Ton serait tenté de dire d'eux ce que Diderot écrivait de la Raie dépouillée^ de Chardin : K C'est la chair même du poisson, et l'aspect même de la chose n'affecterait pas autrement. »
Yollon est étonnant encore lorsqu'il nous rend, avec leur fraîcheur exquise et leurs colorations ardentes, les fleurs fraîches cueillies. Mais ce n*est pas un tableau de fleurs qu'il a donné pour pendant à son Chaxidron; c'est un entassement d'oranges, de bonbons, de confiseries et de jouets qu'il appelle le Jour de l'an. Cette^ toile est un prodige de couleur. Vollon a peut-être un peu forcé la note, imité Fortuny et songé à Regnault, mais l'ensemble est charmant, et toutes ces couleurs chatoyantes, claires et crues, ces dorures et ces soieries, loin de papilloter, s'harmonisent au contraire avec grâce. Sur un fond d'un ton brun — muraille tendue de cuir — se détachent, entassés sur un tapis vert, les divers accessoires du premier de l'an : bonbons et jouets, un polichinelle à la trogne rouge, vêtu d'un costume coquet de soie bleue; une boîte satinée, un bilboquet, un mirliton, des oranges, des dragées roses, tout un microcosme de friandises et d'enfantines joies. Ces
objets roulent sur le tapis, ou sont jetés dans une coupe de cristal qui n'a rien du léché des coupes de M. Desgoffe, et qui est autrement lumineuse et trans* parente. Ce tableau miroite, étonne et séduit.
C'est un tour de force habile^ une élégante fantaisie du peintre. Il a voulu prouver qu'il savait passer d'une rave à un brin de satin sans effort^ comme il passait d'un panier de marée à un vase de fleurs. Il a tout à fait réussi, et ce dernier Salon lui fait grand honneur.
Le Salon aura d'ailleurs vu exposé, à coup sûr, en fait de nature morte, le chef-d'œuvre de M. Philippe Rousseau. C'est le tableau que M. Rousseau appelle les CanfUures. Je ne parle point du charmant bouquet de lilas du même maître, qui est une chose vraiment fraîche et printanière, mais ces Confitures seules feraient la réputation d'un homme. C'est excellent, savoureux, d'un pinceau savant, d'une succulence appétissante ; c'est la nature même, avec ses séductions, sa couleur, son odeur. Et qu'est-ce que ce tableau ? La formule do la contiture mise en action. A côté d'une pelle, d'une truelle, de l'indispensable balance, de deux pains de sucre et d'un exemplaire de la Cuisine boupgedsôy un tas de prunes aux teintes mûres, baisées à point par le soleil, s'étale sur une table où se prélasse encore une soupière de faïence et où rit, dans un coin, un œillet.
C'est là un spectacle que peut avoir chacun de nous, dans un coin de cuisine à l'automne. De tout cela, M. Philippe Rousseau a fait une œuvre de maître, une chose achevée. Ses anciennes natures mortes, ses fleurs et ses fruits, ses études spirituelles et savantes d'animaux, ses singes photographes, ses rats retirés da monde, ses cigognes faisant la sieste ; tout est dépassé par ces Confitures. Elles sont prodigieuses, ces prunes, et point en marbre ou en cire, mais en chair et en noyaux, juteuses, lumineuses, appétissantesi sucrées»
avec des gouttes de gomme semblables à des gouttes de rosée. L'une d'elles, placée entre le corps de la sou* pière et le couvercle, va positivement être écrasée. Elle s'écrase à vue d'œil. On a envie de la saisir et de la sauver. On se rappelle l'histoire des grives athéniennes et des raisins d'Àpelles. Mettez devant co ta* bléau un des singes que M. Rousseau peint avec tant d'esprit et, à coup sûr, il étendra sa patte vers les prunes pour les avaler.
J'avais vu, il y a quelques mois, à l'exposition du Cercle de la place Vendôme, un fort joli tableau de Rousseau, les Pigeons de la République. C'étaient des pigeons enfermés dans une cage d'osier cachetée et nouée de rubans tricolores, les fameux pigeons du siège. La peinture était absolument charmante, et je regrette que l'auteur ne l'ait pas exposée à la place de sa branche de lilas, pourtant si étonnamment brossée. Toujours est-il que ses Confitures ont fait fortune.
On conte qu'un jour Greuze, entrant au Salon de 1763 où Chardin exposait des fruits, une bigarade et un couteau, s'arrêta longuement devant ce tableau et, en s'éloignant, poussa un soupir, désespérant jamais de peindre ainsi. Je ne doute pas que plus d'un n'ait poussé aussi le soupir de Greuze devant les prunes et les pains de sucre de M. Philippe Rousseau*
M. GLAIZB*
Il y a quelque part, dans une maison de la rue de Vaugirard, une petite tribu d'artistes vivant d'une sorte d'existence en commun, tous épris de leur art,
1. Glaizs (Auguste-Barthélémy) , né à Montpellier, vers 1S12. Élève dlAchille et d'Eugène Devéria. Ses œuvres principales sont :
tous jeunes, rêvant de belles œuvres futures» et marchant comme à l'assaut de l'avenir sous la direction toute paternelle de M. Auguste Glaize, l'auteur de celle page superbe, h Pilori. Là, travaillent côte à côte, chacun à sa tftche: M. Georges Becker, qui expose presque à son début une page large et belle, la Veuve du Martyr j une épouse chrétienne amenant son enfant au tombeau de son époux mis à mort ; M. Kaemmerer, qui, dans la peinture de genre, nous représente deux muscadins pris de querelle au jardin du Palais- Royal, joli tableau qu'apprécie la critique; et à côté d*autres amis du logis que j'oublie, M. Léon GlaizC; le fils du mattre, célèbre lui-même, et tout à son artistique labeur.
On fait son œuvre là sans bruit, sans réclame et sans envie. Une main maternelle veille sur les travailleurs. M. Glaize le père jette sur les toiles le coup d'oeil de l'ami et non du pédagogue. Un petit cercle de poëtes gravite autour ^es toiles. C'est un coin tout entier réservé à l'inspiration, à la famille et au travail En vivant ainsi, on risque de se tromper peut-être dans son art, mais de bonne foi, du moins, et en
tuca Signorelli (1836) ; Après la guerre, Faust et Marguerite, Pauvre famille j Psyché, Fuite en Egypte (1842); les Baigneuses du palais d'Armide, Sainte Elisabeth de Hongrie (1844); Suxanne au bain, pastel, le Sang de Vénus, Dante écrivant son poëme, la Mort du précurseur (1848); les Femmes gauloises (1852); plusieurs Portraits (1863); le Pilori, popularisé par la lithographie. Ce qu'on voit à vingt ans (1855); Devant la porte d'un changeur, les Amours à Vencan (1857) ; Allocution de V Empereur à la distribution des aigles; Portrait de M. Figuier (1859); la Pourvoyeuse Misère, Autour de la gamelle. Trou de meulière {IS61)\ les Écueils (1864); un Esclavage (1865);^» Mort et la Volupté {IS&6); Mort de satrU Jean le Précurseur (1868) *, Insultes au Christ, une Facétie de Caligula (1866); Spectacle de la folie humaine (1872) ; etc.
M. Glaize a obtenu une troisième médaille en 1842, trois secondes, en 1834^ 1848 et 1855, une première en 1845, et la croix en novembre
visant aux choses hautes plutôt qu'aux succès de petit aloi.
M. Auguste Giaize, dont les tendances ont toujours été celles d'un philosophe et d'un moraliste, a donné, cette année, comme un pendant de moindres propor* tiens à ce Pilori où il clouait, devant la misère et la sottise, tous les grands génies de l'humanité. Il nous montre, cette fois, le Spectacle de la folie humaine. Un homme à barbe grise, d'aspect robuste, narquois et bon à la fois (c'est M« Glaize lui-même), est placé, à droite, sur le devant du tableau et indique du geste une sorte de fresque ou de tapisserie divisée en quatre compartiments, qui court le long de la toile, dans le fond.
Cette espèce de fresque représente, depuis le commencement des siècles, le lamentable spectacle des tueries humaines. Le sang coule, les gens s'égorgent, les enfants sont tués sur le sein des mères. Yoici les massacres odieux de la Bible, Je peuple du. Seigneur mettant à mort ses ennemis ; voici les chrétiens persécutés, décollés, menés au Calvaire; voici les huguenots qu'on pend, qu'on écartèle et qu'on brûle; plus loin, des condamnés sont menés à la guillotine. L'afiBche placée à gauche de ce Spectacle de la folie humaine dit ironiquement : « Incessamment de nouveaux ta-bleaux. »
L'idée à la fois bizarre et superbe d'un tel tableau est évidemment saisissante, et s'imposerait par sa seule valeur; mais le peintre du Pilori, des Femmes gauloises et de la Pourvoyeuse Misère en a fait, non-seulement une page de philosophie amèrement ironique, mais encore une remarquable œuvre d'art. Gomme le montreur de spectacles, en son habit de velours noir, avec sa fraise au col, taillée sur la coupe d'un Crispin ou d'un Gille, se détache du fond de la toile 1 Gomme son visage, ses yeux, sa bouche sont vivants et
parlants ! Et Ik fresque elle-rnême, de quel pinceau correct et mflle elle est traitée I
Chacune de ces œuvres de massacre est une composition qui mériterait d'être, telle quelle, transportée sur quelque muraille. C'est de l'art grand et âer. Ces soldats égorgeurs, ces groupes de martyrs ont des attitudes sculpturales; ces pendaisons et ces estrapades font vraiment nattre l'effroi. Bt de telles scènes, si bien agencées, si cruelles, se détachent, nettes et vives, sur des ciels empourprés ou d'un rose sanguinolent qui ajoutent encore à l'impression du spectateur et témoignent de la vigueur de l'artiste.
Il fait bon de rencontrer des peintures qui crèvent le cadre ordinaire des tableautins à la mode. La Folie humaine est de celles-là. M. Léon Glaize le fils qui, avant d'avoir vingt ans, peignait ses nerveux épisodes de la Vie de Samsonj expose à côté de son père deux tableaux : un portrait et un tableau d'histoire.
Le portrait de M. Paul Ferrier, l'auteur de la Bbvanche dlrxs^ semble un peu raide pour qui ne connaît point le modèle. La physionomie de M. Ferrier est à ia fois sympathique et résolue : on le prendrait pour un Arnaute parisianisé. C'est bien là ce qu'a rendu M. Glaize, dans ce portrait en veston de ve« lours et en cravate bleue. Le dessin, un peu accusé, est excellent, et Ton retrouve cette quahté encore dans le second tableau du jeune artiste, la Uort (k saint LouiSy destiné à l'église de Saint-Louis d'Antin. Le roi vient de mourir ou meurt; la pftleur suprême s'étend sur sa face résignée. Un évèque» debout à côté de sa couche, le bénit d'un grand geste m^gestueux.
. Glaize (Pierre-Paul-Léon), élôre de son père et de M« Gérome. Médaillé en 1864, 1866 et 1868.
Cette composition né pourra que gagner à être vue dans ' le fond d'une chapelle et à s'harmoniser, avec son aspect volontairement grave, avec les architectures de l'église. Elle témoigne d'un talent viril chez M. Léon Glaize, .qui, pouvant réussir si bien dans le genre (j'ai vu de lui des tableaux d'un art achevé) , préfère marcher dans la large voie où son père Ta précédé, n'aimant et ne cherchant que l'idéal.