LA SCULPTURE
c Je serai court sur les sculpteurs^ » écrit Diderot dans son Salon de 1763, en quittant Boucher et Lagrenée pour parler de Palconet et de Caffiery, C'est aussi ce que disent, depuis des années, les faiseurs de critique artistique, et, après s'être étendus sur les mérites des peintures de genre, ils passent rapideihent en revue les œuvrei^, cependant autrement importantes, de la sculpture, c Je serai court sur les sculpteurs! » Et vous aurez tort; Denis Diderot, comme ont eu tort tous ceux qui vous ont imité. Mais il faut bien avouer quê le public lui-même a pris les habitudes des critiques. Il n'a presque toujours pour la sculpture qu'une attention relative, et il va et vient à travers les marbres et les plâtres d'un air distrait, donnant à chacun un coup d'œil moins long qu'aux fleurs charmantes ou aux cactus difformes dont l'exposition a lieu, d'ordinaire, chez nous, en même temps que celle des statues.
La sculpture est pourtant, dans notre art français contemporain, ce qui est demeuré le plus remarquable et ce qui s'élève le plus près de l'idéal absolu. Depuis
Jean Goujon et depuis Le Puget la sculpture française a constaiDiment dominé la sculpture des autres nations.
Au dix-huitième siècle, lorsque la peinture, à peu d'eiceptions près, se pomponne, s'attiffe et se pare, la sculpture demeure hors de pair avec Houdon, avec Pajou, dont la grâce est si charmante, avec Gaf* fiery, que le magnifique buste de Rotrou suffirait à immortaliser. Rude, David (d* Angers), ont animé la pierre, réagi contre l'école des Galteaux, les tailleurs de pierre de l'Institut. L'élégance spéciale de Pradier en fit comme le Gavarni de la peinture, un Gavarni moins le trait du moraliste. Préault, fougueux et puissant, a pétri à son tour la matière, et Barye a fait littéralement rugir le'bronze lorsqu'il en fit des lions. On trouverait certes parmi les travaux de nos sculpteurs français contemporains des œuvres comparables à celles des Italiens de la Renaissance. Et voilà pourtant ce qu'on semble dédaigner, ce qu'on regarde à peine, ce qu'on encourage d'une attention moinr» soutenue que celle qu'on accorde aux anecdotes des. élèves de Meissonier I
Le sculpteur, en art, est comme le mâle du peintre. Il faut, non-seulement pour se colleter, pour ainsi dire, avec une statue, l'inspiration de l'artiste, mais le courage physique, la patience et la dépense de force musculaire de l'ouvrier. Tailler, ciseler le marbre , palpiter d'angoisse lorsqu'on soumet son œuvre à la fonte, queire tâche ! Il ne faut môme pas être un Benvenuto pour- éprouver les fatigues et les terreurs que le Florentin a si bien décrites. Et, sans compter les efforts physiques, quelles privations il se faut imposer I La sculpture n'est point chose « de vente. » Lorsque l'État paie dix mille francs un beau marbre, l'artiste qui l'a signé a déjà dépensé, en outils, en main d'œuvre, près du tiers de la somme qu'on lui donne. Ce sont bien là de vrais artistes, ceux qui ne se lassent point et conti-
nuent leur rode métier quand même, se prenant corps à corps avec un bloc pétrifié d'où sortira une Yision vivante, palpable. Ajoutez que la sculpture, comme la guerre et l'amour, est la tâche des hommes jeunes. Elle est revêche aux vieillards lassés. Toute débilité lui fait peur. Le génie passé ne suffit plus à qui a Tieilli : il faut les muscles. Le pinceau ne pèse point comme le ciseau aux doigts de l'athlète abattu.
Ainsi, la nature ne donne que peu d'années au sculpteur pour produire, l'art lui impose des fatigues que n'exigerait pas un métier^ et la grande masse, la foule, passe comme indifférente, parce qu'elle est ignorante, devant les œuvres de ces passionnés du beau.
La critique leur doit donc un salut spécial et une sorte de respect tout p#ticulier. Au Salon de 1872, comme toujours, la sculpture est d'ailleurs supérieure, en général, à la peinture. Il y a là jusqu'à cinq ou six œuvres d'un intérêt absolu, capital, et c'est beaucoup, on Tavouera, pour un nombre, en somme restreint, d'exposants.
Là Jeanne d'Arc à domrimyy de M. Henri Chapu', est un des morceaux de sculpture les plus remarqués du Salon. Cette ligure agenouillée, ou plutôt accroupie est certes une inspiration d'artiste, et témoigne de hautes visées, qu'on ne saurait, à coup sûr, trop louer. L'État a acquis pour le Luxembourg cette Jeanne Darc,
1. Chapu (Henri), né au Mée (Seine-et-Marne). Élève de Pradier, de Duret et de Léon Cogniet.
Il a exposé, entre autres œuvres remarquées, le buste en bronze de M. Léon Bonnat (1864); le buste en bronze du docteur Desmarres ; la Mort de ta Nymphe Clytie , statue en plâtre qui devait reparaître en marbre au Salon de 1872; Jear^ne d^Are à Domrémy 1872); divers bustes, etc.
M. Chapu a obtenu ..le prix de Rome en 1855, une médaille de troisième classe en 1863, deux médailles, en 1865 et 1866.
Décoré en 1867, il a été promu au grade d'officier de la Légion d'honneur en 1872.
qui supportera sans désavantage la comparaison avec les meilleures sculptures modernes. Et cependant cette Jeanne écoutant ses voix^ cette patriotique inspirée, le regard au ciel, Toreille tendue aux échos qui lui parlent, me paraît un peu trop aimable, et se rapproche beaucoup plus, par exemple, d'une certaine Jeanne DarCy peinte par Léon Benouville, que de la Bonne Loheraine des chroniques, la nide guerrière qu'on se ligure ardente et secouée comme par la folie sublime du patriotisme. En un mot, la Jeanne Darc de M. Ghapu me semble un peu rêveuse, et l'on ne devinerait point en elle la résolution, Tappétit du combat, si le ' sculpteur n'avait point admirablement roidi les bras robustes de la jeune fille, ces bras si bien faits pour tenir l'étendard d'une main et de l'autre le glaive.
M. Ghapu n'expose pas seule cette jolie figure :' il a envoyé au Salon de 1872 un marbre qu'il avait, si je ne me trompe, présenté au public en 1866, mais en plâtre. G'est la nymphe Glytie métamorphosée en tournesol. L'artiste nous la montre allongée, morte sous sa première forme, et pressant sur sa poitrine ce brin de tournesol dont elle va prendre l'image. Il est charmant, ce marbre, d'une élégance et d'une pureté antiques. M. Ghapu n'a point fait comme Pradier, son premier maître, qui, partant pour l'Attique, s'arrêtait au quartier Bréda. Il a poussé plus loin, et, en vérité, sa nymphe Glytie a la grâce même, de l'épisode des Métamorphoses d'Ovide qui Ta inspiré « Ge corps ainsi étendu est d'une chasteté ravissante, ce visage mourant, ces cheveux dénoués n^ont rien de trop drama** tique et ne nuisent pas à cette sorte de majesté que doit garder le marbre.
M. Ghapu remporta, dans la sculpture, le premier prix de Rome en 1855 ; il n'a pas oublié que l'art qu'il a embrassé ne doit point céder aux futilités mondaines ; et le succès obtenu par ces deux morceaux du
Salon de 1872 vient de l'idéal que poursuit l'artiste autant que de la façon dont il a su l'atteindre.
Une jolie statue de M. Alexandre Schœnewerk fait, en quelque sorte, pendant à la Clytie de M. Gbapu, c'est la Jeune Tarentine.
Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine.
Son beau corps a roulé sous la yague marine!
M.Schœnewerk^ a sculpté dans le marbre cette élégie éternellement touchante de Chénier. Le cadavre de Myrto est rejeté par la vague comme celui d'une autre Virginie. Il est adorable en soi et vraiment jeune, ce corps féminin ; mais loin d'être étendu sans mouvement et sans déhanchement comme celui de la Clytie^ il est soulevé par le roc, et comme brisé : il est contourné, torturé et bossue d'une façon tout à fait disgracieuse. Ce cadavre parait désossé! Il est broyé par la tempête, et c'est dommage, car il a des qualités de séduction que lui fait perdre sa pose étrange.
M. Alexandre Falguière ^, l'auteur du Yainqibeur au combat de coqSy expose une Ophélie toute droite, un peu roide, l'air égaré, qui ressemble beaucoup à Mlle Nilsson dans Hamkt^ mais qui n'évoque pas pour moi la figure de TOphélie de Shakespeare. En revanche, le
1. ScHŒNEWERK (Alexandre), né à Paris^ élève de Dayid d'Angers, de JoUiyet et de M. de Triqueti.
Il a obtenu une médaille de 3' classe en 1845^ une 1'* médaille en 1861 et un rappel en 1863.
2. Falguière (Alexandre)^ né à Toulouse^ élève de M. Jouffroy.
Il a exposé en 1864 un Vainqueur au combat de coqs^ statue, (bronze), qui le classa parmi les plus célèbres sculpteurs contemporains; Ophélie, Corneille (1872); etc.
Il a obtenu le prix de Rome en 1859, deux médailles, en 1864 et en 1867, une médsdile de 1" classe à rExposition universeUedel867 et la médaille d'honneur en 1868. Il a été décoré en 1870.
Pierre Corneille j que M. Palguière destine à la Comédie- Française, est one œuvre de premier ordre, et qui soutiendra, sans infériorité, lorsque l'artiste aura fait de son plâtre un marbre, la comparaison avec les statues du foyer: la tête pensive de Corneille pourra faire face au masque spirituel du Voltaire de Houdon. M. Falguière a représenté Corneille assis et travaillant. Il écrit, il songe: il évoque Cinna, Horace, le Cid. Tout un monde ïiéroïque s'agite dans ce front puissant. Le ComeiUe de H. Falguière est à lèFfois très- ressemblant et trèsMdéalisé. C'est bien là le poète au masque superbe qui, chose curieuse, mourut, sans barbe, le menton rasé et coiffé de la grande perruque du temps de Louis XIV, ainsi qu'on le peut voir dans un portrait étonnant du musée de Rouen.
La Marguerite de M. AUouard * , la Sélika pastichée des sculptures polychromes de M. Cordier, la Lutte acharnée de M. Cecioni, de F/orence (un petit enfant étreignant un coq) ; le vigoureux groupe de M. Georges Clère *, Hercule étouffant le lion de Nèmée; les deux monuments importants de M. Léon Cugnot ' : le tombeau de Mgr Parisis, évoque d'Arras, et celte colonne surmontée d'une victoire ailée qu'on voit à la porte du Palais des Champs-Elysées -, la. Sainte Agnès^ gracieuse, mais émaciée comme une vierge sage d'Erwin de Steinbach par M. E. Delaplanche*; le portrait de Mme P..., un excellent buste en terre cuite, et la Phryné de M. Gustave Deloye ^; la Délivrance de M. Cyprien Go-