‹ Peintres et sculpteurs contemporainsChapitre 63 sur 151 · M. G. BRION ' ET M. GH. MARCHAL · texte numérisé non relu

M. G. BRION ' ET M. GH. MARCHAL

Nous devions avoir et nous avons eu, au Salon de 1872, un nombre assez considérable de figures représentant V Alsace* Mme Henriette Browne a représenté l'Alsace sous la figure d'une quêteuse, triste, le visage fatigué, les yeux cernés et encore pleins de larmes. M. Gustave Doré en a fait une grosse fille qui serre sur son cœur un grand drapeau tricolore. M. Charles Marchai nous a montré TAlsace portant un souci à son corsage. Un autre peintre, M. Papst, dont on voit l'œuvre lithographiée chez les marchands d'estampes, a figuré l'Alsace sous les traits d'une liseuse qui déplie le journal la République française. Le mieux inspiré est encore M. Henner, l'auteur de cette jolie et déjà populaire figure de l'Alsace vêtue de deuil, et portant au bonnet la cocarde aux couleurs françaises.

L'écueil, en pareil cas, était nécessairement l'affectation. Il faut demeurer simple et digne dans sa douleur. Un peuple doit souffrir et non pleurer. M. Char-

1. Brion (Gustave), né à Rothau (Vosges) en 1824, élève de Gabriel Guérin, de Strasbourg. 11 a exposé successivement : le Chemin de Ualage (1852) ; les SchUUeurs de la Forêt-Noire, la Récolte des pommes de terre pendant Vinortdation (1853); le Radeau sur le A/itn, VEnterrement dans les Vosges^ la Fête-Dieu^ la Source miraculeuse (1855, Ex. un.) ; le Saltimbanque au moyen-âge (1857); Porte d'église, l'Enterrement sur le Rhin, Jeu de quilles (1859) ,* Noce en Alsace, Repas de noce, BenedicUe, Batterie de machines de guerre (\S6\) ', Jésus et Pierre sur les eaux, les Pèlerins de Sainte-Odile (1863) ; la Fin du déluge, la Quête au loup (1864); le Jour des Rois en Alsetce{\H6b) ; une Lecture de la Bible (1868) ; la Danse du co (1872); etc.

M. Brion a obtenu une médaille de 2' classe en 1853, deux rappels, en 1859 et 1861, une l'* médaille en 1863, une 2* médaille à l'Exposition universelle de. 1867, et la médaille d'bonneur en 1868. Il est chevalier de la Légion d'hoone.ur depuis 1863.

les Marchai* est, je le regrette, tombé dans deux défauts en nous peignant l'Alsace. Je dis deux, je pourrais dire trois.

Le premier est la taille même de la figure ; elle est trop grande certainement. Le second est d'avoir plutôt copié un type absolument alsacien que personnifié l'Alsace en Tidéalisant. Le troisième défaut, c'est, enfin, d'avoir donné à l'Alsace cet air languissant, traînard et accablé.

V Alsace^ de M. Marchai, c'est une grande fille blonde, portant son chapeau de paille pendu à ses côtés, les cheveux d'un blond d'épi, nattés et tombant sur ses épaules. Elle sort du logis au vieil escalier de bois, aux vitres encastrées de plomb. Elle va errer dans la campagne, ses fleurs de soucis au corsage. Elle va là bas, du côté des houblonnières, ou le long du ruisseau où fleurit le wergiss mein nicht, fleur allemande dont la voix, hier française, dit à l'Alsace: Ne m'oubliez pasl

C'est une Alsacienne que M. Marchai a représentée là, mais ce n'est point l'Alsace. Que M. Marchai revienne donc en h&te à ses tableaux alsaciens de sa première manière, à ces toiles d'une saveur si curieuse et si charmante qui, comme la Loue des servantes^ précé* dèrent ses deux tableaux demi-mondains, Pénélope et Phrynéj et suivirent cette scène, digne de Greuze, où le peintre nous montre un forgeron, sa journée finie, souhaitant la fête de sa mère, et cachant derrière lui un bouquet de fleurs. G*est là qu'est son originalité et que sera encore son vif succès. Ce Parisien doit, À tout

1. Màbchal (Charles-François), né à Paris, élôve de Drolling et de F. Dubois.

Il a exposé : /n^^mur de cabaret , à BouoncUler (BaS'Bhin)^ la Loue des servantes à Bouxunller^ la Fête de la Mère y le Printemps, Pénélope et Phryné, V Alsace, etc.

M. Marchai a été médaillé en 1864 et en 1866.

prix, redevenir Alsacien, maintenant qu'on prétend rendre l'Alsace prussienne.

M. Gustave Brîon est et restera fidèle à ses Vosges éi aux bons voisins de son pays. Il a, lui aussi, comme M. Marchai, peint la vie des braves gens de ces contrées dont Erckmann et Ghatrian se sont faits les romanciers. Il a vécu avec les schlitteurs de la Forêt- Noire et les bateliers du Rhin. Il a assisté à leurs noces, à leurs repas, à leurs fêtes, à leurs funérailles ; il a suivi les pèlerins de Sainte-Odile, et, après avoir un moment quitté ses Alsaciens pour peindre ou César en campagne, ou les Romains assiégeant une ville, il est revenu bien vite à ses paysans des provinces de TEst, et le voici qui obtient un des succès du Salon avec sa GiUlertanz ou danse du coq.

Il paraît qu'en certains jours, fllJes et garçons concourent en Alsace à qui dansera le mieux. Le prix du concours est un coq suspendu aux piliers de la salle. M. Brion a représenté avec un charme rustique cette danse, et son tableau laisse une impression gaie, jeune, joyeuse et saine. Sous une grange qui s'ouvre sur un jardin vert, printanier, ensoleillé, des jeunes gens dansent, types honnêtes et séduisants, fillettes en jupons rouges, coiffées du bonnet à ornements dor/és, garçons en culotte de drap, en larges vestes, qui ont déposé, pour danser, leurs grands chapeaux sur les escabeaux de chêne.

La lourdeur et à la fois la bonhomie, la santé, la cordialité naïve de ces jeunes danseurs, tout cela est rendu par M. Brion avec un bonheur achevé. Il est plein d'air, de lumière, de gaieté, ce joli tableau. Les coqs suspendus sous les lanternes, les drapeaux tricolores dépliés sur la tête des danseurs donnent à cette scène printanière comme un caractère mélancolique.

Hélas 1 ils ne dansent plus so^s ces drapeaux, les

danseurs de la Gullertanz I Mais tout arrive, et qui sait si le coq gaulois ne chantera pas, un jour, non-seulement sous la grange où sautent les fillettes, mais à la flèche du Munster de Strasbourg, où flotte l'étendard prussien ?

Il faut féliciter doublement M. Gustave Briou, et d'avoir signé un bon tableau, et de nous avoir rappelé les bonnes et franches joies de ceux que nous n'oublions pas encore, et qui ne nous oublieront jamais.

Page 1