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ration et la composition de ses propres ouvrages, on risquerait d'éprouver une déception. Ce n'est que par échappées rares et courtes que Delacroix se laisse aller à parler dans ses lettres de cet art qui était sa vie; il est bien rare qu'il entretienne ses correspondants, même les plus intimes, des œuvres qu'il vient de terminer ou de celles qu'il médite. C'est seulement quand il écrit à son cher élève Andrieu, quand il s'adresse à M. Dutilleux, d'Arras, peintre lui aussi, quand on lui a demandé son avis sur le tableau d'un jeune artiste, quand un homme d'étude sollicite de lui quelques renseignements sur les maîtres anglais qu'il a connus à Londres en 1823, c'est alors seulement qu'il se laisse aller à parler peinture un peu longuement, avec autant de simplicité et de modestie que de franchise. Certes on regrette qu'il ne le fasse pas plus souvent, tant il y a de justesse et de force dans ses conseils et ses observations. Une phrase fort élogieuse pour M. Ingres dans ses premières lettres, puis, vingt-cinq ans après, un quart de page écrit de bonne encre sur ce l'art chinois » de ce maître sec et froid, quelques rapides coups de griffes à M. Alaux, (( le Romain )), et quelques autres; un développement des plus intéressants sur le dessin dans l'école moderne, qui, depuis David, procède de la sculpture plus que la peinture véritable; une admirable page, à propos d'un tableau de fleurs, sur la façon dont toute œuvre d art doit se faire, par la vérité de l'ensemble et non par le soin raffiné du détail : voilà, je crois bien, à peu près tout ce que l'on
trouverait en fait d'esthétique à tirer de ce volume de près de quatre cents pages. Je ne crois pas qu'un artiste ait jamais moins parlé de son métier et de ses travaux.
Ce n'était pourtant pas que Delacroix fut médiocrement soucieux de son art : on peut dire qu'il y pensait sans cesse; ce n'était pas qu'il n'eût une esthétique très savante, très compliquée, très arrêtée jusque dans les moindres détails; ce n'était pas qu'il n'eût réfléchi longuement et sur l'art de la composition et sur les procédés de l'exécution : il y avait en lui, à côté de l'homme d'imagination, un critique et un philosophe. Il avait patiemment étudié chacun des maîtres, chacune des écoles, pour essayer de leur ravir leurs secrets; il s'était composé, après de longs efforts, cette fameuse palette dont on a tant parlé, qu'on a tenté de lui dérober, mais dont lui seul savait faire usage. Pas un jour de sa vie il ne cessa de chercher et d'apprendre, ne croyant jamais en savoir assez, poursuivant le mieux avec une infatigable ardeur. Mais ce travail de sa pensée, il aimait à le garder pour lui seul. S'il en laissait volontiers échapper quelque chose dans les conversations de salon où ceux qui l'ont connu se souviennent de lui comme d'un causeur si aimable, si fin, si original, si plein d'aperçus nouveaux et piquants, s'il en a mis une partie dans ces trop rares articles de critique dart qu'il consentit à écrire pour la Revue des Deux Mondes, le meilleur assurément est resté dans ces (( cahiers y> qu'il couvrait chaque jour de notes rapides de sa petite
écriture serrée. C'est là que, pendant quarante années, à l'abri de tous les yeux, il a déposé ses réflexions, ses jugements sur les anciens et les modernes, ses découvertes, ses rêves aussi probablement et ses projets. Ces précieux cahiers ne doivent pas être perdus ; ils sont aux mains de l'un des héritiers de Delacroix : M. Burty, je pense, n'a pas renoncé à l'espérance de les publier à leur tour. Du jour seulement où ils nous serons connus, nous posséderons Delacroix tout entier.
Ce que ces lettres nous montrent, en attendant, c'est l'homme. C'en est le vif intérêt. Notre temps a le goût des publications intimes où une âme se révèle, et je crois qu'il a raison. Il est peu de romans aussi intéressants qu'une vie humaine qui se raconte ellemême naïvement. J'imagine qu'il est peu de correspondances, même vulgaires et obscures, qui ne fussent dignes de l'attention du moraliste; mais combien l'intérêt est-il plus grand quand il s'agit d'un homme illustre, qui a tenu dans son siècle une large place, vers lequel va naturellement la curiosité, dont on connaît les œuvres, dont on désire savoir les pensées et les sentiments secrets, ne fût-ce que pour s'assurer s'il était un être réellement noble et complet, ou s'il avait seulement reçu de la nature certaines facultés spéciales, rares et extraordinaires !
Delacroix n'a rien à perdre à cet examen. Si l'on cherche dans une correspondance une confession, la confession d'un homme, aucune n'est plus complète et plus sincère que celle-ci. Le moi est haïssable
quand il prétend s'imposer; mais rien n'est plus attachant que le moi quand il s'abandonne et s'épanche. Les correspondants habituels de Delacroix sont des amis intimes, en petit nombre, dont les noms reviennent sans cesse, qu'il a choisis dès la jeunesse ou distingués dans le cours de la vie. A ceux-là il se livre sans détour : il a foi en eux comme ils ont foi en lui. Il sait que personne derrière leur épaule n'est debout pour lire la lettre qu'il écrit; il leur parle comme il se parlerait à lui-même; il leur parle mieux encore qu'il ne se parlerait à lui-même, car en leur écrivant c'est à un entraînement qu'il obéit. Il cède à ce besoin, impérieux à certaines heures pour l'être le plus robuste, le plus enfermé en lui-même, de se répandre, de se donner, de confier à un être cher ses joies ou ses tristesses, ses défaillances ou ses enthousiasmes, de s'appuyer sur autrui.
Ces lettres ne sont pas l'affaire des amateurs de beau style. Delacroix a vraiment en écrivant un bien autre soin que de polir ses phrases et d'en balancer la cadence! Sa plume court au gré de sa pensée et du sentiment, et il est fort douteux qu'il se relise. Il a reçu une forte éducation littéraire et il sait sa langue; mais il ne prétend point être un écrivain. S'il trouve dans le langage de l'atelier un mot qui n'a pas reçu et ne recevra pas ses lettres de naturalisation au Dictionnaire de l'Académie, mais qui rend ce qu'il veut dire d'une façon plus nette, plus vive, plus rapide, c'est ce mot qui vient de lui-même sous sa plume , sans même qu'il en ait conscience. Toute préoccupation
d'effet lui est étrangère, toute coquetterie est absente : évidemment il n'a pas songé un moment qu'une seule de ses lettres pourrait être un jour publiée. Rien ne lui est à cœur sinon de se livrer aussi pleinement, aussi entièrement que possible. Il écrit à la diable. J'ai pour ma part un faible pour les gens qui écrivent ainsi : il y a toujours un peu de convenu et de factice dans la correction soutenue.
Ce qui distingue cette incorrection de beaucoup d'autres, c'est qu'elle n'a rien de cherché ni de systématique. Nous avons vu de notre temps des gens, et particulièrement des artistes, affectant le jargon des ateliers et les allures débraillées, comme en un autre temps ils auraient affecté les belles manières ; ils ont cru trouver là une façon de se distinguer. Delacroix ne tomba jamais dans ce vilain travers. Il avait reçu de sa famille la meilleure éducation mondaine. Comme il allait dans les salons en habit et ganté, comme il savait tenir sa place dans la société la plus élégante et la plus sévère sur l'étiquette, il se montre aussi, quand il est besoin, l'homme le plus correct dans sa correspondance. Avec les inconnus, avec les simples connaissances, il ne se laisse aller à aucune fantaisie de l'improvisation. Il observe toujours la plus parfaite politesse, une urbanité courtoise, déférente sans humilité, obligeante sans laisser-aller, exempte de toute familiarité indiscrète ou de nature à provoquer la familiarité. S'il rend service volontiers quand il le peut, il n'autorise personne à abuser de sa complaisance; s'il remercie d'un bon office, il le fait
EUGÈNE DELACIIOIX il
sans s'abaisser : il garde une dignité et une réserve dont il ne permet pas qu'on se dégage à son égard. Sa bonne grâce est sans hauteur, mais aussi sans abandon, et si l'homme extérieur accepte aisément les convenances et même les obligations mondaines, on sent que l'homme intérieur entend conserver sa pleine indépendance et ne demande pas plus les confidences qu'il ne serait disposé à en faire. C'est avec ({uelques amis seulement qu'il se départit de cette discrétion un peu cérémonieuse, c'est avec eux qu'il s'entretient au hasard, sans choisir les mots; c'est à eux qu'il laisse voir les trésors cachés et découvre le fond de son âme. Ce sont de simples nuances, si Ton veut, mais des nuances qui en apprennent beaucoup sur un homme.
Une chose frappe d'abord dans cette correspondance : c'est le ton de parfaite modestie de l'auteur. Jamais il ne le prend de haut avec ses correspondants, restés de braves et simples bourgeois, même après (lue la réputation est venue et que son nom est dans toutes les bouches; ses dernières lettres ressemblent aux premières, alors qu'il était un simple étudiant, riche seulement d'espérances. Jamais il ne se considère comme fait d'une autre argile que le reste de l'humanité. Jamais il n'imagine que la destinée ait eu sur lui d'autres desseins ou réservé pour lui d'autres rigueurs que pour le connnun des hommes. La chose est à noter surtout chez un homme illustre de sa génération. Il ne monte sur aucun piédestal ni sur aucun trépied, alors même que les bons et lidèles
cœurs auxquels il s'adressait le lui eussent pardonné; jamais il ne ressemble à un héros qui descend de l'Olympe et, au sortir de la société des dieux, daigne s'entretenir avec les mortels. Ses anciens camarades sont restés ses égaux, quelque distance qu'aient pu mettre entre eux et lui le talent naturel, le travail, les chances de la vie. Il vient à eux, comme jadis, la main ouverte et le cœur sur la main; pas l'ombre d'un air de protection ou de supériorité. Ce qu'il leur raconte le plus volontiers, ce sont justement ses découragements, ses faiblesses, ses défaillances, ce qu'un homme plus soucieux de sa vanité cacherait le plus soigneusement. Il n'accuse ni le sort ni l'injustice des hommes, ne se représente pas en génie méconnu et incompris : s'il parle surtout de lui à ses correspondants, c'est qu'il n'ignore pas que nul sujet ne les intéresse davantage. Ah! qu'il a raison de les traiter ainsi ! Et, de toutes les égalités, n'est-ce pas en effet la première et la plus vraie que la générosité du cœur?
Si grand qu'ait pu être le génie de Delacroix, il y avait en lui quelque chose d'aussi rare : la chaleur de son âme. Ce n'est pas sous la forme la plus ordinaire dans l'humanité moderne, sous la forme de l'amour, qu'elle s'est manifestée surtout ; et il y aurait là occasion à plus d'un commentaire intéressant. La passion tint sans doute une place considérable dans sa vie : on le devins à plus d'une phrase jetée çà et là. Il aimait trop la musique, la poésie, la nature, la vie, il était trop nerveux et sensible, pour que
l'amour ne le visitât pas. Mais il était trop nerveux aussi, peut-être trop fils encore du xviii* siècle, pour trouver dans une affection féminine la paix du cœur et la joie sereine. Il était prompt à s'enflammer, prompt à se déprendre aussi. L'amour qu'il connut, ce fut l'amour passionné, avec ses frémissements impétueux, avec ses orages et ses désenchantements : il l'appelle, avec le poète, le charme et le tourment de sa vie. Il est une lettre où il raconte avec émotion, et non sans quelque ironie à sa propre adresse, comment il se lève tout tremhlant, ayant entendu un pas dans l'escalier , désagréablement affecté , lorsqu'il entr'ouvre sa porte, de se trouver en face d'un visage barbu; il en est une autre où, déjà sur le retour de Tàge, il raconte combien il est pénible de remuer, aux heures de solitude et de mélancolie, parmi les souvenirs qui dorment dans le cœur, les cendres froides des amours à jamais éteintes. Ne troublons pas ce silence.
La vraie passion de sa vie, ce fut l'amitié. Je ne crois pas que jamais homme ait plus et mieux aimé ses amis que ne le fit celui-là, se soit donné à eux plus complètement, ait été à eux d'une affection plus entière et plus constante. Guillemardet, Pierret, Soulier, ces trois noms ne peuvent plus être séparés de celui de Delacroix. Tout jeune, c'est à eux qu'il éprouve le besoin de communiquer ses joies, ses enthousiasmes, de raconter ses voyages, de faire connaître ses imi)ressions : quand il a trouvé et compris celte Églogue à Gallus de Virgile qui l'a transporté,
c'est pour l'un d'eux qu'il la traduit, afin que celui-ci l'admire à son tour comme lui-même l'a admirée; si l'un d'eux voyage en Italie, il s'élance vers lui en ce beau pays dont il rêve. Ils ont chaque année leur rendez-vous fixe, le 31 décembre au soir, où ils se réunissent à tour de rôle, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, pour commencer ensemble en s'embrassant l'année nouvelle. Il prend part à leurs joies comme h leurs' tristesses. De loin, de près, il les chérit également. Quelle fête de se retrouver après les longues séparations, de vider ensemble une bonne bouteille de vieux vin, que Delacroix aime comme il aime un bon cigare ! Quelle joie de rajeunir les vieux souvenirs, de se rappeler certaine grande course faite ensemble par le froid ! Il ne passe jamais par la place Vendôme sans reconnaître et saluer là-haut la fenêtre de telle mansarde où jadis ils s'assemblaient et mettaient en commun leurs espérances. C'est à eux que Delacroix dit ses peines, c'est eux qu'il entretient de sa santé si souvent chancelante, c'est à eux qu'il se confesse de cette paresse qui le prend par accès et le rend impuissant à produire, c'est à eux qu'il dira son humihation, au moment où sa mère est morte, de ne pas sentir comme il le devrait faire l'immensité du coup qui vient de le frapper, de ne pouvoir pleurer, de se trouver le cœur dur et froid.
La nature est cruelle ; elle sépare ceux qui s'étaient choisis pour vivre ensemble ; la grande et éternelle séparation suit les autres. Guillemardet part le premier, puis vient le tour de Pierret; deux seulement
EUGÈNE DELACROIX l,j
demeurent, du faisceau des quatre amis. Mais Delacroix n'oublie pas ceux qui sont partis : il aime à rappeler leurs noms; son cœur est resté chaud pour eux comme lorsqu'ils étaient là; en lui ils vivent toujours, et ce n'est jamais sans émotion qu'il peut songer à eux. Il aime en mémoire d eux leurs enfants, leurs neveux. Le lecteur se sent gagné à son tour par ces élans de tendresse, ces épanchements si sincères, cette éruption du cœur qui ne s'est pas refroidie en passant sur le papier. Ah! jeunes gens, petits jeunes à qui de faux rhéteurs ont enseigné que l'homme était d'autant plus grand qu'il s'isolait davantage des autres hommes, que l'artiste devenait d'autant plus puissant qu'il se faisait plus insensible, et qu'il y avait profit pour la tète à tuer le cœur, vous à qui on l'a dit et qui croyez grandir en vous enfermant dans l'idolâtrie de votre pauvre personnalité, lisez cette correspondance, hsez ces lettres de Delacroix à ses amis, la lettre sur la mort de sa mère, la lettre sur la mort de son frère aîné : vous verrez s'il est vrai que le cœur tue le génie, ou si, au contraire, pour l'éternel honneur de l'humanité, il est vrai que la plupart des grands artistes ont été d'abord des âmes généreuses et aimantes !
Une ilme ardente, passionnée, toujours vibrante, tel fut le fonds premier d'Eugène Delacroix. Il la porta
dans son art. Il eût pu être un poète lyrique d'un grand souffle, un historien plein de vie et ressuscitant les siècles passés, un dramaturge ou un romancier émouvant et puissant : son œil avait fait de lui un peintre. C'est de ce côté que l'appelait une indomptable vocation. Il aima la peinture avec l'ardeur qu'il portait dans l'amour, avec la constance et la chaude tendresse qu'il portait dans l'amitié. Son siècle peut le méconnaître, les coteries peuvent le repousser, la protection officielle peut l'abandonner; le gros public peut railler et rire; les injures et les quolibets peuvent pleuvoir de toutes parts : il a trouvé sa voie ; il suit l'étoile qui le guide, à travers tous les précipices, en dépit des plus rudes montées où se meurtrissent ses mains et ses pieds. La voix intérieure lui dit qu'il a raison, fût-il seul contre tous, et que sur le Calvaire est l'apothéose.
Je ne crois pas qu'il y ait d'exemple, dans toute l'histoire de l'art, d'un talent de premier ordre plus longtemps et plus obstinément méconnu, plus abreuvé d'atfronts. Quand, au lendemain de ses premiers et éclatants succès, le directeur des Beaux-Arts le faisait venir, c'était pour le prier, avec une généreuse commisération et dans son propre intérêt, d'apprendre à dessiner pendant qu'il en était temps encore. Quand le roi Louis-Philippe voulait bien lui commander un tableau, c'était à la condition que ce tableau « fût le moins possible un Delacroix ». L'Institut, quand il se présentait, vers 1840, jusqu'à trois fois de suite, lui fermait dédaigneusement ses portes et lui préférait
des médiocrités dont les noms mêmes sont oubliés aujourd'hui. Si quelques-uns des critiques, si un petit nomljre des iiommes éminents de son temps lui rendaient justice et le proclamaient le premier de nos artistes, ce n'en était pas moins à d'autres qu'allaient les récompenses, les distinctions, les commandes; et la foule applaudissait aux décisions des directeurs officiels de l'art. Quand elle s'arrêtait devant ses ta- ])leaux aux expositions, lorsqu'ils avaient eu la bonne fortune d'y être admis, c'était le plus souvent pour sourire ou se gausser, pour signaler les fautes de dessin, les exagérations de couleur, le perpétuel mauvais goût; à ses heures d'indulgence, elle se bornait à plaindre de tout son cœur le pauvre garçon qui gâtait à plaisir par sa faute de réelles et précieuses qualités. Il eût vraiment, disait-on, pu faire quelque chose, lui aussi, s'il n'eût été perdu par de déplorables systèmes, la recherche fâcheuse de l'originalité à tout prix, l'insuffisance des connaissances premières indispensables à tout artiste !
La lutte devait durer autant que sa vie. Si l'exposition universelle de 1855 fut enfin pour lui un triomphe, dès le lendemain les difficultés renaissaient. L'Institut ne consentait à lui ouvrir ses portes qu'au moment où ses soixante ans avaient sonné , de façon qu'au moins il ne pût enseigner à l'École des beaux-arts. Le Salon de 1859, selon l'expression de M. Burty, fut pour lui « un Waterloo »; ses amis mêmes ne trouvaient à invoquer en sa faveur que son passé pour le défendre, et son âge pour plaider les
circonstances atténuantes. Quand il eut fait son grand effort de la chapelle de Saint-Sulpice, quand il eut livré la dernière bataille oii il avait mis son espérance, les critiques les plus bienveillants d'ordinaire n'eurent pour parler de lui que des phrases banales ou se dégagèrent par quelque note rapide aussi peu compromettante que possible.
Ainsi, de la jeunesse à la fin de sa vie, il ne cessa d'aller de désillusion en désillusion, d'épreuve en épreuve, retombant à chaque fois sur la route douloureuse, toujours se relevant, mais toujours frappé de nouveau, se heurtant sans cesse aux préjugés, aux partis pris artistiques de son temps.
C'est seulement quand on a lu la correspondance intime de Delacroix que Ton se rend bien compte de ce qu'il a dû souffrir de ces luttes incessantes, de ces meurtrissures de tous les jours. La dignité fière dont il s'entourait dans le monde n'en laissait rien percer aux yeux du vulgaire. Ce qui l'eût offensé le plus, c'eût été d'être plaint par les indifférents. A ceux-là il aimait à montrer un front serein et un visage souriant. Certes il n'était pas un faible ; tout en lui était viril, le caractère et l'esprit comme la main. Plusieurs ont pu penser qu'il aimait la lutte pour la lutte ellemême, pour ses émotions tragiques, ses alternatives de succès et de revers, son mouvement et sa fièvre qui tue à la longue, mais qui fait vivre aussi et donne l'intensité à toutes les sensations. Certes il ne craignait pas la lutte, et la fièvre n'était pas pour lui faire peur; mais nous savons aussi maintenant que, s'il ne dépen-
dait pas de lui de se dérober à la lutte, s'il l'acceptait vaillamment, il n'était pas de ceux dont elle fait la suprême joie et qui courent les champs de bataille pour y trouver un jour la mort la plus rapide, d'un boulet reçu en pleine poitrine, au milieu de la fumée, du tonnerre et des éclairs. Il était de ceux que la lutte use plus encore qu'elle ne les soutient. Les vrais tempéraments d'athlètes sont les tempéraments sanguins, et tels étaient en ellét la plupart des combattants de la génération de 1830. Delacroix, au contraire, était un nerveux; il suffit pour s'en convaincre de regarder, dans une des salles françaises du Louvre, le portrait où il s'est représenté, avec son front paie, ses cheveux bas et crépus, ses grands yeux enfoncés, ses pommettes saillantes, ce visage maigre et cave, cette peau tendue sur tous les os. Robuste sans doute et résistant, mais jamais calme ni reposé, toujours excité et faisant effort. On y devine le bouillonnement incessant d'une lave intérieure. On y voit au front le pli d'une volonté toujours en alerte et qui bande les ressorts intellectuels. Sa santé physique est sans cesse éprouvée : dès la jeunesse, il est visité par plusieurs maladies; plus tard, c'est l'estomac, c'est la gorge, c'est la poitrine, la vessie enfin qui soutirent tour à tour. Il passe avec de continuelles alternatives de la production impétueuse à l'accablement. Aux dernières années, ce n'est qu'en observant un régime sévère, en partageant son temps entre l'atelier et sa paisible retraite de Champrosay, qu'il arrive à se conserver. Encore n'y réussit-il guère : il tombe, âgé de
soixante-cinq ans à peine. Il eût eu plus que personne besoin du calme et du repos, et cette paix, il ne l'eut jamais.
On imagine aisément, une fois qu'on l'a bien connu, tout ce qu'il a du souffrir des rigueurs, des ostracismes dont il fut l'objet. Il n'était pas de ceux auxquels il plait d'être discutés, attaqués, injuriés, que le scandale au besoin n'effraye pas, qui entendent avec joie les balles retentir sur leur épaisse cuirasse et qui considèrent comme un signe de force de compter beaucoup d'ennemis. Sensible et tendre comme il Tétait, chaque coup d'épingle qui l'atteignait faisait couler son sang comme une blessure d'épée. Si sa fierté n'en laissait rien paraître, il n'en souffrait pas moins. Il avait sans doute l'ambition de produire de belles œuvres, de prendre rang parmi les artistes immortels, de laisser à travers les âges le retentissement sonore de son passage d'un jour parmi les hommes; mais il n'avait pas celle-là seulement. Il y avait en lui, et il ne s'en cache pas, de la vanité autant que de l'orgueil. Il voulait recueillir de son vivant le prix de la gloire. Il avait besoin d'être apprécié, compris, admiré. La louange, même banale, même grossière, est un encens qui le grise : c'est lui-même encore qui l'avoue. Son rêve, ce serait que ses contemporains l'acclament, mettent l'auréole autour de son front ; ce serait l'ovation populaire, le triomphe magnifique, le couronnement au Gapitole. En peignant les épreuves du Tasse, ce sont les siennes mêmes qu'il racontait. La foi en son génie, le suffrage de
quelques délicats ne lui suffisent pas : il voudrait voir la foule le saluer, se retourner, dire de lui comme de l'orateur athénien : (c Voilà Delacroix qui passe. » Il lui faut des décorations, des récompenses, des consécrations officielles de son mérite : il convoite ardemment le titre de membre de l'Institut; il essuie par trois fois d'humiliants refus jusqu'à ce qu'on lui ait bien nettement signifié que décidément on ne veut pas de lui. Il souffre de n'avoir pas de commandes de l'État, non pour l'amour de l'argent : jamais homme ne porta plus allègrement la pauvreté et ne se soucia moins du bien-être; on le verra refuser à l'occasion les portraits les mieux payés et céder au plus bas prix ses tableaux s'ils doivent figurer dans quelque musée : mais les commandes officielles sont pour lui le signe du rang qu'occupe un artiste parmi ses contemporains. Il est tout heureux, malgré les ennuis, le découragement et les fatigues, d'être élu comme membre du jury; il est tout heureux que l'empire l'ait choisi pour faire de lui un membre de la Commission municipale de Paris. A soixante ans, ce hochet des palmes vertes le tente et l'appelle encore; et quand il fait un honneur à l'Académie en consentant à poser sa candidature, c'est lui qui se croit honoré. Sa candidature est pour lui une grosse affaire ; il n'épargna ni les pas, ni les visites, ni les sollicitations. Il reçoit les compliments de ses amis avec allégresse, comme naguère il était tout fier de figurer dans les cortèges et les cérémonies officielles, fussent-elles, somme toute, ennuyeuses. Que l'on comprenne bien un tel homme,
qu'on lise ses remerciements si empressés, sitôt que quelque critique, comme Thoré, Théophile Silvestre ou M. Charles Blanc, a parlé avantageusement de lui; qu'on voie avec quel soin il s'applique à conserver la bienveillance de ceux qui se sont pour lui montrés bienveillants : on sentira combien il a dû souffrir et des attaques de quelques-uns et des dédains du grand nombre.
Quelle force donc Ta soutenu pendant quarante années? On le sait déjà; c'a été la passion dont il aimait son art. Cette passion s'était emparée de ses entrailles, de son cerveau, de son cœur. Un démon s'était saisi de lui, un démon qui était son génie et le forçait à être jusqu'au bout son esclave, son souffredouleur, son martyr. Quand il fit son tableau de Mazeppa lié à un cheval fougueux, emporté à bride abattue à travers les précipices et les steppes, les monts et les vaux, il ne devait pas avoir besoin de la comparaison romantique alors à la mode pour reconnaître son histoire en cette légende. Souvent cette destinée de l'homme qui a placé trop haut son idéal, qui s'est imposé les travaux d'Hercule pour conquérir l'Olympe, cette ambitieuse destinée lui pèse. Il est heureux lorsqu'on un voyage il peut abdiquer sa volonté, s'échapper à lui-même, abandonner sa liberté et sa responsabilité aux mains de l'hôte qui l'a reçu : il est las de ces combats stériles, de ces espérances qui n'aboutissent le plus souvent qu'à d'amères déceptions : il envie ceux qui peuvent se contenter de tracer leur paisible sillon, goûter les douces joies de
la vie. Il voudrait éteindre la flamme intérieure qui le dévore; il souhaiterait pour ses enfants, s'il en avait, qu'ils fussent bien médiocres, bien aisément contents à bon marché, bien « bêtes » ; je crois que le mot y est. Mais il ne dépendait pas d'Hercule, quoi qu'en ait dit le sophiste, arrivé à l'entrée de la double route, de suivre la volupté plutôt que la vertu : il ne dépendait pas de Delacroix de se contenter des plaisirs dont le vulgaire se contente. Un jour il était parti de Paris après quelque travail terrible où il s'était surmené, épuisé, fourbu, mécontent de lui et de son œuvre, vaincu et abattu : il n'était pas de quelques jours à la campagne, fût-ce à Nohant, chez Mme Sand, il ne s'était pas plus tôt reposé dans les conversations, le grand air, les longues promenades, qu'aussitôt les rêves, l'ambition, la fièvre de produire s'emparaient de nouveau de lui. De superbes conceptions s'agitaient en sa tète, ne lui laissant pas de paix qu'il ne se fût donné tout à elles et ne les eût rendues visibles et sensibles : et vite il écrivait à un ami pour qu'on lui envoyât en hâte de la toile, ses pinceaux et sa boîte à couleurs. — Il rentrait souvent en sa chambre solitaire, attristé de ce qu'il avait vu et entendu, navré de l'eflet que lui avait fait à lui-même, une fois hors de l'atelier, tel tableau pour lequel il avait eu de la complaisance : il s'était juré sans doute à lui-même de ne plus toucher un pinceau ; et il n'était pas deux heures dans son atelier que la vue de sa palette, de son chevalet, de ses travaux commencés, tout cela le ressaisissait. Il entendait d'irrésistibles appels, il
Zï PEINTRES FRANÇAIS CONTEMPORAINS
se remettait à rêver d'immortalité; il sentait que là seulement il était heureux, satisfait : il n'eût pas voulu changer cet enfer contre le paradis des anges. J'imagine que bien souvent, avide de succès et d'applaudissements comme il l'était, il se demandait ce qui pouvait réussir, ce que voulait le goût de ses contemporains. Il cherchait par oi^i d'autres avaient plu : il se proposait de plaire comme eux. Mais cela aussi ne dépendait pas de lui. Pas plus que le pommier ne peut produire des prunes, Delacroix ne pouvait faire de l'Ingres, de l'Abel de Pujol ou du Heim. Toute sa nature protestait contre l'art académique alors à la mode. Sa probité intellectuelle se révoltait contre des théories qu'il jugeait fausses, si triomphantes qu'elles fussent. Plus il s'appliquait, plus il réfléchissait, plus il regardait la nature et les maîtres, plus il concentrait sur un sujet les forces de son esprit; plus il se disait que c'était lui qui avait raison et les autres qui avaient tort, que la couleur, la lumière étaient bien telles qu'il les voyait, que dans une action la vie se manifestait bien ainsi, par l'énergie de tous ceux qui y prennent part et non par des poses correctes et apprises en face de la table à modèle. Il sentait tout cela et l'enthousiasme le reprenait; il se disait que les écailles tomberaient enfin des yeux du public, que la porte était entr 'ouverte, qu'il ne fallait plus qu'un robuste coup de bélier pour abattre les dernières résistances; et il s'acharnait avec rage à sa nouvelle composition, dont le résultat devait être le plus souvent quelque nouveau scandale
EUGKNE DELACROIX J.')
De là le caractère de l'œuvre de Delacroix, œuvre étonnante, toute vivante et émue, virile et nerveuse, pleine de fougue et d'emportement, faite de fièvre et qui donne la fièvre, mais à laquelle une qualité a toujours manqué, la première dans les choses de lart : la sérénité. 11 a la force et la puissance; il n "a jamais connu le calme et la paix ; il n'a pas produit dans la joie et l'épanouissement heureux des facultés; il est de la race des Titans, non de celle des Olympiens. D'autres ont eu comme lui la fougue, la passion, l'imagination sans cesse en travail, un Titien, un Tintoret, un Rubens surtout, celui de tous auquel il fait le plus songer; et pourtant l'impression de leurs œuvres ne ressemble point à celle que laisse la sienne. On sent que tous ceux-là ont été des heureux en regardant leurs peintures, que la vie leur a souri, qu'ils n'ont eu qu'à suivre le flot facile qui les entraînait : il n'est pas besoin d'avoir regardé dix toiles de Delacroix pour deviner que la vie de l'artiste a été une vie de luttes et de soulTrances. "^
Telle est l'impression qu'emporte le spectateur, même de ce plafond du Louvre, l'œuvre à mon goût la plus complète, la plus extraordinaire d'Eugène Delacroix, ce Triomphe d'Apollon qui n'a de parallèle à craindre avec aucun des chefs-d'œuvre qui se pressent dans les salles voisines. Ce qui a surtout tenté et inspiré l'artiste, ce sont ces convulsions de monstres dilTormes dont le dieu vient purger le monde, c'est le serpent qui se tord avec des mouvements de douleur et de rage, roulant ses elVroyables anneaux,
dressant sa tête furieuse et impuissante, vomissant les poisons avec son sang. Le dieu lui-même, qui monte au ciel sur son char d'or, emporté par ses chevaux éblouissants, au milieu d'un nimbe de lumière, n'a rien ni dans l'attitude ni dans son visage de cette majesté superbe, de cette sereine splendeur que la Grèce n'eût point séparée de la victoire d'Apollon. Il s'assure sur ses jambes écartées, il s'efforce à bander son arc, il se tend pour lancer ses flèches. C'est un mortel qui combat et qui vainc : ce n'est pas un dieu qui triomphe dans sa puissance souveraine. Il est bien l'image de Delacroix lui-même.
Que l'on fasse pour quelques instants un beau rêve : que l'on imagine Delacroix, au lieu de se voir contesté toute sa vie, accueilli et salué comme un maître dès ses débuts, voyant sa renommée grandir à chaque œuvre nouvelle, entouré de disciples enthousiastes et respectueux, marchant de triomphes en triomphes, distingué par les rois, proclamé le premier entre les premiers, joyeux de ces hommages, jouissant de cet encens, toujours emporté cependant par la sainte passion de l'art et cherchant sans cesse à se dépasser lui-même après avoir dépassé les autres, un dieu rayonnant de lumière et montant dans la gloire comme le soleil s'élève à l'orient, quelque chose en un mot comme ce que fut en son siècle un Raphaël : quelle différence entre son œuvre faite en de telles conditions et celle qu'il nous a laissée! Comme son âme tendre et sensible autant qu'affamée d'admiration se fût librement épanouie dans cette
atmosphère de bonheur! Comme il eût marché d'un pas plus libre et plus sûr! Comme tout ce qu'il y avait en lui d'inquiet se fût apaisé, comme tout ce qu'il y avait de nerveux se fût détendu ! Comme, sans rien perdre de son énergie, il eût plus souvent uni avec le mouvement la grâce et l'harmonie! Comme il se fût approché plus souvent de l'éternelle et sereine beauté! Ce n'est pas impunément qu'un artiste vit en lutte avec tout un siècle. De même que les plantes, pour fleurir, ont besoin de rosée et de soleil, l'artiste a besoin pour s'épanouir de sourires et de joie. Quand il persiste, malgré le mauvais vouloir qui l'entoure, à faire son œuvre; quand, n'ayant pas été accepté, il s'obstine à s'imposer, il est obligé alors de se faire un combattant : il excite ses nerfs, il tend son énergie, il étouffe peu à peu ce que la nature avait mis en lui de grâce souriante, de bonheur de vivre, d'amour de la paix, d'insouciant abandon; son front porte toujours les cicatrices de la mêlée. On ne saura jamais de combien d'œuvres qui eussent été les plus belles nous a privées l'injustice de la France de Louis- Philippe pour le grand peintre qui eût pu être sa gloire.
Mais, hélas ! ce rêve que je forme n'est qu'un beau rêve : ni le temps de Delacroix n'était en état de le comprendre, ni lui-même n'était l'homme qui peut attirer à lui et retenir les enthousiasmes de la foule.
Il était venu trop tôt au monde. A Técole charmante de Watteau, si vite tombée dans l'afléctation et la mièvrerie, vers la fm du xviii^ siècle, l'école de David avait succédé. Par lassitude de la coquetterie affectée, de la poudre à la maréchale et des paniers, par l'effet de ce grand souffle de philosophie et de liberté qui passait sur la France, apportant avec lui la Piévolution de 1789, l'art s'était reporté vers les grands sujets, vers les mouvements nobles et majestueux, vers cette solennité qu'il est si aisé au premier abord de confondre avec la grandeur, vers l'imitation un peu idolâtrique de l'antiquité. Il s'était fait grec et romain, s'inspirant des attitudes froides et superbes de la sculpture. Il fallait maintenant que le mouvement, une fois imprimé, s'accomplît et suivît son cours. C'est par David, c'est par Prudhon, c'est par le baron Gérard, par Guéria qu'avait été faite l'éducation artistique de la génération des premières années de ce siècle. Géricault était mort trop tôt pour exercer sur elle toute l'action dont il eût été capable. Combien un audacieux comme Delacroix, substituant la violence des mouvements à la correction des poses académiques, ne devait-il pas l'étonner et la scandaliser!
Encore s'il n'avait eu à lutter que contre les pâles disciples du baron Gérard ou de Guérin! Mais juste
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à ce moment un élève, un digne élève de David, fait pour être maître à son tour, Ingres, venait d'apparaître. Contesté pendant de longues années, il avait fini par s'imposer par sa volonté, par ses qualités fortes et consciencieuses. En même temps qu'il restait fidèle, par son soin de la dignité et de la noblesse, par la correction du dessin, par l'attitude sculpturale de ses figures, à l'étude de l'antiquité si chère à son maître, il rajeunissait l'école de David par l'imitation des grands peintres de la Renaissance italienne, de Raphaël surtout, par l'étude du modèle vivant, patiemment observé, dont il s'appliquait à dégager l'éternelle et idéale beauté. En présence du novateur qui venait briser les statues du temple, tous les fidèles de l'école classique se pressèrent avec ardeur autour du jeune pontife de la religion menacée. Et ce jeune pontife avait naturellement tout ce qu'il faut pour faire un Juad, un Julien, un Philippe II, un grand inquisiteur terrible et redoutable : la foi robuste, l'esprit étroit, la volonté invincible d'oi^i sortent les partis pris implacables, les intolérances d'autant plus farouches qu'elles ont la conscience de n'agir que pour la cause de la vérité et pour le bien de tous. L'organisation artistique de la France avait rendu la tâche singulièrement facile à une telle orthodoxie. Avec l'Institut, avec la direction des Reaux-Arts, avec l'enseignement de l'École, se trouvait livrée en ses mains, on peut le dire, la France tout entière. Elle tenait les commandes de l'État, elle tenait les plus hautes distinctions honorifiques, l'argent avec la gloire; elle
tenait la direction, elle tenait l'instruction de la jeunesse; qui pouvait espérer d'avoir raison contre elle? A la vérité, une formidable poussée intellectuelle s'accomplissait en notre pays. Le romantisme avait surgi. Plein de témérités et d'audaces, déclarant la guerre aux faux Grecs et aux faux Romains, amoureux de la nature, du lyrisme, des études historiques, de la couleur et du mouvement, cherchant l'originalité à tout prix, fût-ce dans l'imitation du moyen âge et de l'étranger, rêvant de tout renouveler dans ses superbes confiances, le romantisme avait la prétention d'apporter au monde la formule de l'art moderne. En littérature, il était vite devenu le maître du champ de bataille. Il faut bien le dire, il n'avait rencontré devant lui ni parmi les aînés, les Ducis, les Arnault, les Jouy, les Lebrun, un maître comparable à David; ni dans la jeune génération, un jeune maître digne d'être mis en parallèle avec Ingres. Il avait eu la partie facile. L'Université seule lui avait opposé une résistance longue et acharnée; mais notre race, plus curieuse, quoi que l'on ait pu faire jusqu'ici, de la littérature que des arts du dessin, revenait plus volontiers, pour les corriger et au besoin réagir contre elles, sur les leçons classiques reçues au collège, que sur les doctrines artistiques enseignées par les maîtres de dessin. Tandis que, dès 1840, la partie était gagnée pour Victor Hugo, son mérite presque unanimement reconnu, tandis qu'il entrait à l'Académie française, que bientôt il devenait pair de France, Delacroix, et pour vingt années encore, avait
toujours à combattre; l'Acaclémie des beaux-arts le repoussait sans pitié : il ne réussissait même pas toujours à forcer les portes des Salons.
Lui-même était le plus grand obstacle à son succès. On eût dit qu'il prît plaisir à froisser toutes les habitudes, tous les goûts artistiques de ses contemporains. Révolutionnaire par le choix de ses sujets, il ne l'était pas moins par la façon de les traiter. Il déconcertait par ses séries de tableaux, qui allaient sans cesse de l'histoire profane à l'histoire sacrée, du temps présent au moyen âge, de la France à l'Orient, des légendes poétiques à la nature; il déconcertait par la violence désordonnée qu'il introduisait dans ses personnages, par le heurt de ses compositions, la tension des bras et des jambes au grand détriment de l'élégance plastique ; il déconcertait par son coloris éclatant et hardi à une époque où tout le monde voyait gris et était convaincu de bien voir en voyant ainsi; il déconcertait surtout, et c'était là le plus grave, par l'aspect rude et inachevé de ses toiles : il semblait exposer des esquisses et non pas des tableaux iinis. Le goût français aime par-dessus tout la peinture bien lisse, dont les contours sont soigneusement fondus, où nul trait n'est accentué trop fortement, la peinture qui rend agréablement les apparences. Il l'aime encore — le succès de tel que l'on peut citer en est bien la preuve — il l'aimait plus encore en 18-40. De cette correction et de ce fini de l'épiderme, Delacroix était dédaigneux. Quand il avait rendu l'énergie des expressions, donné la vigueur
aux traits, il considérait son œuvre comme terminée; il avait peu de goût pour le blaireau affadissant. Il n'en fallait pas plus pour que l'on en conclût qu'il avait l'amour du laid et qu'il voulait imposer des monstres à l'admiration du public.
C'eût été assez de tenter une de ces réformes à la fois et de parvenir à la faire accepter : mais Delacroix les tentait toutes ensemble. On convenait certes qu'il y avait en art une place à faire à quelques-unes des aspirations modernes; la génération de 1830 ne demandait pas mieux que d'aller plus loin que David, plus loin que M. Ingres. Mais d'aller jusqu'à Delacroix, elle n'y pouvait consentir. Le temps des audaces décisives était passé; on était en art comme en philosophie, comme en politique, pour les demi- mesures, pour les transactions, pour le juste milieu. La bourgeoisie qui avait fait la révolution de 1830 s'était vite épouvantée de ses propres audaces. Même en littérature, elle marchait maintenant vers une réaction modérée. Elle se reprenait à admirer Casimir Delavigne, elle saluait l'aurore de Ponsard. Elle trouvait dans Auber et dans Scribe son idéal de la musique et de la comédie, comme en M. Guizot et M. Duchâtel, ou en M. Thiers, ou en M. Odilon Barrot, son idéal de la politique. Le juste milieu triomphait, et Paul Delaroche était le peintre favori de la France de Louis-Philippe comme de la famille royale. Il était tout à la fois classique et romantique; son dessin était correct et sa couleur aimable. Il avait du mouvement et de la dignité, des recherches historiques et du
souci des règles; et quelle conscience au point de vue du métier! Les moindres détails d'un tableau de lui étaient exécutés avec autant de soin que les parties essentielles; le plus exigeant n'y pouvait rien reprendre, car il était sage par-dessus tout. Quel chef-d'œuvre d'exécution que les bottes de son Cromwell! Pourquoi, hélas! Delacroix, mieux doué encore et qui eût pu être un Delaroche supérieur, s'obstinait-il. malgré tant de bons avis, à gâter ses rares qualités en restant un fou !
La France de Louis-Philippe ne pouvait être autre qu'elle n'était, ni juger autrement qu'elle ne jugeait. Il ne dépendait pas davantage de Delacroix d'être l'homme de cette France, de s'en emparer et de la conquérir, de l'élever peu à peu, de la conduire vers cet idéal qui était le sien. C'est ici qu'il faut s'arrêter, car nous touchons à ce qui fut le côté faible et incomplet de cette puissante nature. S'il échoua dans l'œuvre de sa vie, ce fut par sa propre faute autant que par la faute du temps et des circonstances.
A part l'originalité, il n'avait rien de ce qui fait les chefs d'école. Le chef d'école, le grand artiste d'un âge est celui qui en porte et en réfléchit en lui les aspirations, qui donne la forme précise et supérieure aux sentiments que tous portent en eux, en qui tous se reconnaissent et s'applaudissent, qui dirige son
siècle en le comprenant, semblable à ces arbres puissants dont les branches fleurissantes tirent leur sève toujours jeune du sol où plongent ses racines. Delacroix n'était pas celui-là. Par plus d'un coté, sans doute, il était vraiment fils de son siècle. Nul, à ses brillants débuts, n'en avait mieux représenté les rêves, les émotions généreuses, les ardentes curiosités. Le Massacre de Scio, le Sardanapale^ le Combat du Giaoïir et du Pacha, sont de proches parents des Orientales; la Liberté sur les barricades ne peut être comparée qu'au dithyrambe intitulé Dicté après juillet i830; V Entrée des croisés à Constantinople, le Marino Faliero, les Deux Foscari, la Mort de Charles le Téméraire, sont inspirés du même souffle historique et dramatique qui anime Notre-Dame de Paris, Hernani ou le Roi s'amuse. Malheureusement l'accord entre Delacroix et ses contemporains ne se pouvait soutenir. Gomme la plupart des âmes tendres et délicates, il était un timide. La confiance seule de l'amitié pouvait le décider à se livrer. Sitôt qu'il ne se sentait pas entouré de la sympathie, comme réchaufl'é par elle, il se repliait et se renfermait en lui-même. Gomme la plupart des âmes délicates encore et des timides, il était mélancolique, plus affecté par les chagrins qu'excité par les joies, voyant volontiers le côté triste et pénible des choses, regardant l'avenir sans grandes illusions. Sa correspondance n'est à coup sûr ni découragée ni plaintive; mais ce que l'on y trouve le plus rarement, c'est l'entrain, c'est la bonne humeur, c'est l'insouciance heureuse. Il « ru-
minait » volontiers, comme Ton dit, et ceux qui ruminent ne sont pas les joyeux. Quelle différence, par exemple, entre les lettres de Delacroix et celles d'Horace Vernet, toujours si aisément philosophe, si amusé de tout, si promptement satisfait des hommes et des choses, si content des autres et de lui-même! Certes, je ne dirai de mal ni des timides ni des mélancoliques : ils sont souvent parmi les plus rares entre les hommes. Mais il faut bien l'avouer, ce n'est pas à eux qu'appartient l'empire sur leur génération. L'humanité aime dans ceux qui ont la prétention de la diriger les tempéraments décidés, bruyants, en dehors, les gens qui se posent hardiment, fût-ce le poing sur la hanche, se livrent tout entiers, au premier venu, à l'ennemi comme à l'ami; elle aime les gens qui vont droit devant eux, sans inquiétude ni doute; elle aime les gens gais, heureux, de bonne et solide santé, qui ont bon estomac et grosse voix, rient haut et fort : la gaieté est pour elle le premier signe de la santé et de la force. Delacroix eût été bien heureux que l'on vint à lui; mais, par orgueil et timidité tout à la fois, il ne faisait rien de ce qu'il fallait ni pour appeler ni pour retenir. Il était étranger à cet art qui, il faut bien le dire, ne va guère sans un peu de charlatanisme, de poudre jetée aux yeux et de savoir faire : l'art de fonder et d'affermir une réputation, de louer pour être loué, d'assembler des disciples et de leur inspirer la foi, de former un parti en face d'un autre parti, d'opposer des intrigues à d'autres intrigues, de forcer enfin les adversaires
eux-mêmes à compter avec un général que suit une armée. Il avait le goût de la domination sans ce qui fait le dominateur, c'est-à-dire avant tout le don de vivre des passions d'un temps et le talent de les conduire tout en les partageant. Il ne livrait de lui-même au public que ses œuvres, jugeant que c'était assez pour s'imposer : et un temps vint bientôt où, dans ces œuvres, l'élite même du public cessa de se reconnaître.
Froissé, fatigué, de plus en plus timide et mélancolique, il se tint de plus en plus à l'écart de la foule ; il vécut de plus en plus en lui-même et pour luimême : poursuivant son travail avec une passion acharnée et une indomptable ténacité, enfermé dans son atelier avec ses pensées et ses conceptions, ne demandant plus au monde qu'un peu de distraction et de repos, se faisant sauvage, redoutant les visages nouveaux. Il avait pendant quelques années ouvert un atelier en face des ateliers officiels pour propager ses doctrines artistiques, pour prêcher à des jeunes gens la bonne nouvelle, pour se former des disciples. Il y renonça bientôt. Il se dit qu'il perdait là un temps qui pouvait être mieux employé par lui. Il sentit aussi qu'il n'avait ni le goût ni le tempérament d'un chef qui conduit, qui discipline, qui fanatise et qui entraîne.
C'est ainsi qu'il allait se séparant du siècle, à mesure qu'il avançait dans la vie et qu'il eût dû y compter davantage. Il multipliait ses productions sans conquérir pour cela l'autorité. Il suivait sa voie propre,
parcourant une série d'évolutions toutes personnelles, très intéressantes pour le critique en leur développement sans cesse renouvelé, mais qui avaient peu de chose à voir avec les évolutions que le siècle parcourait de son côté. Peu à peu son siècle et lui finirent par ne se plus comprendre. Lui qui avait si bien senti et célébré la révolution de 1830, il n'entendit rien à la révolution de 1848. Il en fut effaré et apeuré comme un simple bourgeois. Tout le mouvement politique des esprits depuis dix-huit années lui avait échappé; et, au lendemain du 2 décembre, il compta comme un honneur l'humiliation pour un homme de sa valeur d'être mis dans une commission municipale administrative. Il continuait avec une infatigable ardeur ses compositions de toute sorte. De temps en temps une page d'une éclatante magnificence arrachait à tous ceux qui avaient quelque sentiment de l'art une explosion d'admiration, comme le jour oîi Ton vit pour la première fois le superbe plafond de la galerie d'Apollon. Mais le plus souvent ni le sujet, ni la composition, ni l'exécution n'étaient ce qui répondait au sentiment de l'heure présente. Le langage qu'il parlait n'était pas fait pour être entendu. Il est telle œuvre de lui — je citerai pour ma part la décoration de Saint- Sulpice — qu'après bien des années nous ne parvenons pas à comprendre encore.
C'est le dernier mot qu'il faille dire à propos de Delacroix. Durant ses vingt-cinq dernières années, il a été un solitaire. C'est peut-être entre tous les grands artistes le trait qui le marque. Son œuvre reste l'une
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des plus puissantes, des plus originales, des plus individuelles qui soient. Précisément, en se concentrant en lui-même, il a poussé jusqu'à leur dernière limite et ses qualités et ses défauts. Il n'a pas eu sur son siècle l'influence qui eût pu être la sienne. A part la petite école des orientalistes, à laquelle il a donné le branle et dont il est resté le maître sans rival ; à part deux ou trois artistes de goût, comme M. Robert- Fleury, qui ont essayé de lui prendre quelques-unes de ses qualités; à part une demi-douzaine de copistes maladroits qui n'ont réussi qu'à montrer sa grossière caricature, Delacroix est demeuré presque sans disciples. Celui qui fut le plus grand nom du siècle dans la peinture française a durant quarante années produit sans relâche; et cependant, s'il n'avait pas vécu, s'il n'avait pas produit, il n'est pas certain que l'art français fût aujourd'hui sensiblement différent de ce que nous le voyons. Lorsque le temps est venu où justice lui a été rendue enfin, l'heure était passée où il eût pu exercer une influence dominante. Les jeunes gensl'étudient depuis quinze années, mais comme un artiste d'un autre âge, comme ils étudient Rubens, Michel-Ange, Velasquez, pour s'exercer dans la société d'un maître, mais non pour faire comme lui. S'ils songent à lui dérober quelques-uns de ses secrets de coloriste, leur ambition ne va guère plus loin. Il a passé dans notre ciel comme un météore éblouissant. La beauté durable de ses œuvres véritablement belles n'en est pas diminuée ; mais la France y a grandement perdu. Toute composition
artistique où l'auteur a réuni, avec une pensée robuste et personnelle, une exécution puissante, est sûre de vivre; mais quel maitre a remplacé, quel maître remplacera, et pour nos artistes arrivés aujourd'hui à cet âge de la pleine virilité où Ton n'apprend plus, et pour ceux qui se lancent dans la carrière pleins d'ardeur et désireux de bien faire, celui qui eût mérité d'être le chef du chœur, la colonne lumineuse d'Israël, et qui n'a ni pu ni su Fètre? Aujourd'hui l'école académique et le génie romantique gisent également vaincus. La mort a fait la paix en faisant le silence sur la grande querelle des Montaigu et des Gapulet. Entre ces deux débris, l'âge moderne cherche à tâtons sa voie. L'art hésite, inquiet et incertain. L'habileté de la main, le savoir consciencieux, l'honnêteté des intentions se dépensent au milieu de ce chaos obscur, le plus souvent sans produire un résultat utile. Qui mettra fm à ces incertitudes? En quel point du ciel apparaîtra l'aurore? D'où viendra le Messie nouveau? C'est à la France elle-même qu'est la parole. Le grand poète, le grand homme politique, le grand philosophe, le grand peintre, c'est toujours d'abord la nation d'où ils sortent; et le jour où la France voudra vraiment quelque chose dans l'ordre de l'intelligence et de l'art, le jour où elle aura la conscience de ce qu'elle veut, n'en doutons pas, il se trouvera toujours quelqu'un parmi les trente-cinq millions de ses enfants qui sera capable de l'exprimer.
Février 18*9.
I/année 1875, à ses débuts, a été cruelle pour lart français. Le 18 janvier mourait François Millet; le 23 février est mort Camille Corot. A quelques semaines l'un de l'autre ont disparu deux des représentants les plus illustres, les plus originaux de la peinture contemporaine. Tous deux, par des titres divers, méritaient également le nom glorieux de « maître », ce nom si facilement prodigué par l'engouement ou par la mode.
Nous venons d'avoir à l'École des beaux-arts * l'exposition de Corot. Tout ce que Paris compte de personnes s'intéressant à l'art l'a visitée : c'est hier même qu'elle a fermé ses portes. Elle a été loin sans doute d'otTrir réuni tout l'œuvre de l'artiste. Les amis de Corot n'estiment pas à moins de quatre ou cinq milliers les toiles exécutées par l'infatigable travailleur dans le cours de sa longue vie, et nous en avons vu au quai Malaquais (luelques centaines seulement. ()ii