I-)'apres un croquis de W. Makis
Willem Maris est le plus jeune des trois frères.
Contrairement à ses ainés, il n'a jamais quitté sa ville natale si ce n'est pour un voyatre en Norvèi^e, et marié jeune, sa vie n'offre aucun détail biographique spécial , aucune aventure mémorable.
Actuellement il habite un villaj^c; tout proche de la Haye , ayant toujours aimé vivre au milieu des traies prairies et des saulaies artjentines.
„ Willem Maris est animalier; dans une i^amme d'une couleur .raffinée, il peint d'une façon absolument orit^inale les blondes et vertes prairies peuplées de vaches.
Ce qui le passionne avant tout, c'est la couleur et la vie de la tache que fait la hète dans l'ensemble du paysage, et, en vrai coloriste, il peint toujours ses effets à contre-jour. Ses ciels délicats, lét^ers, et ses terrains solides, sont d'une finesse de couleur exquise. Aucun peintre n'a jamais rendu comme lui le charme des prairies
hollandaises à l'aube , leurs saules scintillants sous la rosée, avec au loin de petits nuages nacrés. Oeuvres pleines de fraicheur, de vie, d'un grand artiste, au tempérament nerveux, fin, bien moderne."
Ces lignes, nous les écrivions en 1885, ') et elles sont la synthèse de tout ce que l'on peut dire de Willem Maris.
Jeune homme il a fait des dessins, admirables de précision, de sentiment, et de correction. Une reproduction d'un de ceux-ci accompagne cette étude , montrant la distance parcourue entre ces études premières , si nécessaires , et les splendides dessins synthétiques, larges, colorés, succints mais suggestifs, qu'il fait aujourd'hui.
La délicatesse sentie des contours des premiers fait songer à un Holbein , tandis que ses derniers évoquent les riches croquis d'un Rembrandt.
Aucun peintre hollandais n'a jamais su comme Willem Maris rendre la vie d'une bête.
Ce que ses oeuvres donnent avant tout, c'est une sensation exquise d'atmosphère , de plein air pur et frais , de verdures savoureuses, pointillées de fleurs multiples, avec les vivantes tâches des placides vaches promenant leurs vigoureuses notes noires, rousses, et blanches, en merveilleuse harmonie avec les verts opulents des prés et les bleus tendres et nacrés des ciels.
Une extrême délicatesse de couleur, dans des harmonies puis santés, caractérise ses oeuvres.
Comme aucun peintre il a su peindre tout le joli d'une bande de canetons s'ébattant au bord d'une eau limpide, reflétant les tons sourds et profonds d'un massif de verdures foncées, et l'élégance des ondulants roseaux pailletés de lumières d'argent, scintillant sous le clair soleil.
Tout le gracieux d'un canard nageant, toute la vie grouillante des jeunes canetons , éclaboussant les berges , cherchant leur nourriture avec agitation , faisant de si jolies tâches blanches et blondes dans les verts intenses, sont exprimés dans ces oeuvres si pleines
i) Revue Indépendante.
d'Après un dessin uu fusain de Willem Makis.
d Apres une aquiellc de jAtoii Maris.
de charme, et occupant un si haut rang dans l'art, par la composition, la mise en page, et par l'exécution nerveuse, brillante, d'un très-grand artiste, très-personnel et lui aussi encore trop peu apprécié, ses „sujets" ne disant par assez à nombre de personnes qui croyent plus vite comprendre une vue de ville de Jacob, ou une ydille de Thijs.
Nons espérons avoir contribué par ces lignes à faire apprécier et mieux comprendre le talent de ces trois frères pratiquant le même art, comme nous l'avons dit plus haut, d'une manière si personnelle et si supérieure.
ANTON MAUVE
ANTON MAUVE
Un joli jour de Février; un temps calme , doux ; un ciel voilé de lés/ers nuatfes s/ristourterelle, laissant passer par moments un pâle rayon de soleil; un de ces jolis jours blonds que Mauve aimait tant, ([u'il a peint si souvent.
La foule très nombreuse, composée de presque tous, si pas tous les artistes du pnys, de la Haye, d'Amsterdam, de Rotterdam, attendait aux abords du Rijnspoor l'arrivée du train qui amenait les restes du peintre. Il était mort brusquement à Arnhem , d'un anévrisnie, chez un de ses frères, où il était de passaj^e, étant installé à Laren, en pleine bruyère.
De ce villa L,re, ou Mauve habitait les dernières années de sa vie interrompue en plein travail, trois jeunes femmes, ses élèves, Mesdemoiselles Moes, Fies et HuLjenholtz avaient eu la touchante
idée d'apporter une gerbe d'herbes sauvages, fleurant le thym et la bruyère, arrachées aux endroits aimés par le peintre, pour les déposer sur la tombe.
Le cortège silencieux se mettait lentement en marche vers le cimetière oii l'affluence était plus nombreuse encore. Là non-seulement les artistes et leurs femmes, mais des autorités de tous genres, venus pour rendre le dernier hommage à l'artiste, à l'homme, regretté non moins que le peintre. Des discours émus et non banals furent dits par Artz, Israëls, Greive, ter Meulen, d'autres encore.
Et bien douloureusement touchant était le moment où les jeunes enfants du peintre déposèrent des fleurs sur la tombe en sanglotant.
Monument digne de Mauve, un bloc de granit poli sur une de ses faces, avec une simple inscription, fut placé par les soins de confrères et d'amis; et un bouleau, transplanté de la bruyère de Laren ombragea longtemps la pierre , rappelant les landes favorites de l'artiste.
Avec Mauve disparaissait un des plus intéressants peintres hollandais de ce siècle. Avec les Maris et Israëls il a été un des artistes d'avant-garde qui contribuèrent à relever, à régénérer la peinture de leur pays, tombée dans un appauvrissement complet; aussi son nom serai-t-il toujours intimement lié à ceux de ces confrères et amis. Et avec lui disparaissait un des artistes les plus personnels de son époque, des plus délicats, sensitifs, subtils.
L'homme, chez Mauve, était cordial, serviable, accueillant. Aussi avait-il su se faire beaucoup d'amis, qui, le connaissant bien, l'estimaient très-fort. Tout naturellement. Mauve étant d'un abord facile, beaucoup de débutants lui demandèrent conseil pour leurs travaux, et sans faire directement école, il eut un assez grand nombre d'élèves.
Surtout il eut beaucoup d'imitateurs, maladroits pour la plupart, qui prenant chez lui la lettre pour l'esprit, marchaient trop
exactement clans la voie qu'il avait tracée et ouverte. Aussi clans les expositions des dernières années on voyait souvent désoeuvrés ressemblant aux siennes d'aspect général, mais qui, examinées avec soin, en étaient si loin.
Son tempérament personnel, si bien à lui, si intimement original, avait des qualités cjui ne sont pas à imiter; son mérite rare est avant tout une puissance de pénétration délicate, intense, un sentiment très puissant de la vie latente des êtres et des choses. Et ces qualités donnent à ses oeuvres supérieures un charme très i)articulier, très fin, dû à son extrême sensibilité, ([u(; st;s imitateurs,
n'ayant pas son sentiment, ne peuvent par conséquent exprimer clans leurs tentatives.
Mais son influence a été jurande sur ceux (jui l'cntouraifut. Ses justes et bons conseils, ses saines et lo-^iques critiques, les indications qu'il savait dt)nner pour développer tout talent personnel, le tact ([u'il avait pour relever le moral .souvent abattu de commençants, et tout cela .sans la moindre autocratie, avec une bonhomie et une simplicité pleines de charme , fai.saient de lui un maître aux qualités rares et précieuses.
io8
Mauve est né le i8 Septembre 1838 à Zaandam; il atteignit presque cinquante ans, mort le 6 Février 1888.
Son père était un pasteur protestant, qui, peu après la naissance de l'artiste, quittait Zaandam pour aller habiter Haarlem. Très jeune, Anton Mauve montrait un goût vif et des dispositions spéciales pour le desin, et bientôt il avait des leçons d'un peintre animalier de Haarlem, P. F. van Os.
Son père voulait faire de lui avant tout un bon maître de dessin, afin qu'il fût toujours à même de gagner sa vie, mais Mauve disait alors : „ plutôt partir pour les Indes que de chercher à gagner mon pain au moyen de quelque chose que je n'apprendrai jamais moi-même!" Très originale et profonde réponse du dessinateur supérieur que sera Mauve, montrant déjà sa personnalité ne sachant se plier aux conventions académiques.
Ses années de travail sous la direction de van Os lui furent cependant très utiles, car le travail assidu, l'étude consciencieuse des procédés développèrent en lui cette facilité de travail, ce faire habile et leste, qui plus tard, lorsqu'il se fut émancipé de la traditionelle éducation de l'atelier, lui furent des moyens précieux pour développer ses qualités natives. Aussi ne se souvenait-il pas sans plaisir de ses années de travail continu.
Sa famille assez nombreuse, était loin d'être riche, et Mauve dut vite songer à gagner sa vie.
Dès qu'il est à même de vendre ce qu'il fait, commence chez lui avec une fécondité très-grande une production ininterrompue d'oeuvres de toutes sortes, d'aquarelles en nombre plus grand encore que de peintures à l'huile.
Je me souviens qu'il disait que cette production forcée, indispensable, avait contribué beaucoup, non seulement à développer chez lui cette grande facilité de travail dont je parlais plus haut, mais beaucoup aussi à créer sa réputation, en dispersant ses oeuvres, en répandant son nom, qui devenait familier aux amateurs.
Pendant ses années de jeunesse il ne savait pas grand chose de ce qui se passait au loin , et il se contentait de travailler
IVaprcs une :tqu;ircllc.
consciencieusement; mais à la lon^^^ue l'école ne le satisfit plus, et un beau jour il quitta Haarlem pour aller à Oosterbeek, un village en Guelclre, où il se lia avec un jeune artiste de ^^rand avenir, mort prématurément, G. Bilders. Ici se place luie anecdote très caractéristique, racontée par Mr.Berckenhofif dans son étude sur Mauve. Celui-ci était encore entièrement imbu des traditions de son maître, et travaillait avec ardeur d'après nature, s'épuisant à rendre anxieusement les moindre détails. Une fois (ju'il était occujjé, un crayon finement taillé aux doigts, à préciser des contours sur le papier, un jeune homme vint se placer derrière lui, demandant s'il ne le déran-
ti^eait pas. „()h non, regardez à votre aise", lui dit Mauve, lit, s'apercevant que le jeun(; homme avait aussi un album à la main, il lui demanda s'il pouvait voir ce qu'il fai.sait. A peine avait-t-il ouvert l'album qu'il s'écria „Mon Dieu ! quel artiste vous èfes !" et plein d'enthousiasme il embras.sa le jeune peintre. C'étaient des dessins brusques, larges, colorés, su^fi^estifs, exprimant la vie et le mouvement, en (iuelc[ues coups de crayon noir, atténués ci et là par un coup de pouce écrasant la pierre en douces teintes dégradées.
Le jeune homme était Willem Maris. Il avait déjà traversé sa première période, et en était à son merveilleux faire, que j'ai comparé déjà aux riches croquis de Rembrandt.
Pour Mauve ce fut une révélation ; il sentit son coeur battre plus vite: une lumière s'était faite en lui, une voie nouvelle s'offrait.
De ce jour-là datèrent des relations intimes et cordiales entre Mauve et les Maris, stables peut-être justement à cause de la g^rande divergence de conception de leurs oeuvres respectives. Les Maris puissants et brillants coloristes, exquis virtuoses de la brosse, Mauve la simplicité même de facture, tout intimité et sentiment, mais ayant en commun le grand sentiment du beau.
Willem Maris aimant les châtoiements de la couleur sous le soleil brillant, et choisissant ses motifs de préférence à contre-jour, il arrivait que dans leurs promenades il se tournaient le dos. Mauve préférant la douce dégradation des tons fins et mats du paysage éclairé par le soleil.
Cette heureuse rencontre et cette liaison avec les Maris eurent une influence considérable sur le développement du talent de Mauve, et dès lors son talent s'élargit.
Il continue à se déplacer et va alors souvent à Scheveningen, la jolie plage près de la Haye, si animée par les chevaux des pêcheurs, où il rencontre souvent les trois frères, Matthys n'étant pas encore parti pour l'étranger.
En 1864 Mauve habite Amsterdam. Son talent est déjà très mûr; il fait à cette époque des oeuvres d'une couleur vigoureuse tout en gardant sa gamme délicate de tons rompus ; oeuvres qui sont déjà très appréciées. Mais il n'y reste pas longtemps, menacé par le service de la garde civique. Aussi profite-t-il de ce départ forcé pour aller se retremper dans les jolis environs d'Oosterbeek, écrivant à ses amis de venir le rejoindre, vantant la beauté de ce pays ravissant. Et il continue à faire de courts séjours par-ci, par-là , menant une vie d'étude, de travail, errante, vagabonde sans être bohème.
Son enthousiasme pour la campag'ne, pour le nature vraie se montre tout au lon^ dans ses lettres à son ami Willem Maris, quant il lui écrit de venir le rejoindre en Gueldre: „n'as-tu pas envie de venir te rouler dans l'herbe haute? Comme je voudrais
parfois ôtre une vache, pour ressentir tout fait le plaisir simple, que cette bôte doit avoir ([uand elle court et ,i,'-alope dans la prairie, la queue en l'air, faisant des bonds de joie et beuglant de tout coeur !"
Mauve séjournait comme nous l'avons dit, souvent à La Haye. Ici il fit la connaissance d'une famille où le goût de la bonne musique était inné. Plusieurs filles partageaient ces dispositions naturelles, et Mauve, qui était grand amateur de musique, fut attiré par la simplicité artiste de l'une d'elles , qui devint sa femme. La soeur de celle-ci est une pianiste de grand talent , qui aussi a épousé un artiste, mr. Lecomte, de Delft.
A propos de son goût pour la musique, disons que Mauve aimait passionnément Bach, Mozart, Schubert, Gluck. Les concerts et les séances de musique de chambre le comptèrent parmi leurs auditeurs assidus, et les délicates harmonies vibrantes l'émouvaient fortement, sensible et impressionnable comme il l'était.
Je dois à ses dispositions musicales un superbe dessin en dehors de son genre habituel, d'un caractère et d'un mouvement admirables, représentant mon père jouant du violoncelle, qu'il fit un soir, d'après nature.
Marié, une vie nouvelle commençait pour lui. Il se fixa à la Haye, dans une simple, jolie habitation, étant assuré d'une aisance qui lui permettait de vivre sans autres soucis que ceux de son art, et passait une partie de l'été aux environs de la ville, recherchant de préférence le jolis pays qui fait la transition entre les prairies et les dunes, tout le long de celles-ci, en Hollande.
Cette longue et étroite zone a un aspect, une couleur, une végétation spéciales, bien à elle. L'herbe n'y est plus vert intense comme dans les prairies, mais d'un vert gris bleuâtre, pas encore gris et poussiéreux comme dans les dunes. Les terrains , au lieu de terre grasse et noire, se composent d'un sable blond, taché de gris tirant sur le rose, les arbustes, poussant avec moins de vigueur que clans les terres plus humides, sans être déjà appauvris, y ont des formes d'un dessin charmant, gracile, plus nerveux qu'ailleurs, et les feuilles en sont d'un vert blond doré aux dégradations de tons exquis. Sous ces arbustes légers, bouleaux, trembles, peupliers d'amérique, les moutons aux toisons bien fournies, paissent une herbe rare et c'est là que le berger s'assied sur une pente de colline, surveil-
D'après un dessin.
lant son chien. Combien d'oeuvres pleines d'un charme pénétrant Mauve n'a-t-il pas créées dans ce pays si bien fait pour sa palette délicate !
L'ensemble des tons y est gai, chaud, par les soleils pâles, ou par les ciels voilés, léger et fin, dans une gamme d'une extrême douceur, offrant des gris qu'on ne trouve que là, qui répondaient
bien cl ses goûts. Mauve préférant à l'éclat des couleurs, la finesse des tons.
Aussi avait-il l'habitude de dire à ses élèves: „d'abord le ton, et puis la couleur."
De cette période datent des aquarelles qui sont peut-être les
chefs-d'oeuvres de l'artiste, certainement les oeuvres où sa personnalité se révèle le plus complètement.
Mauve avait atteint la complète maturité de son talent. Et s'il a quitté en '86 la Haye, pour aller s'établir en pleine bruyère, au milieu même des contrées et des modèles qu'il aimait tant, près du village de Laren, non loin d'Amsterdam, l'influence de ce séjour n'est pas marquée dans son oeuvre, si ce n'est par des sujets un peu différents. Au lieu des jolies verdures blondes, le noir sapin dresse ses branches tortues et raides plus souvent contre le ciel.
Mais artiste comme il l'était depuis longtemps, ses oeuvres faites à Laren, où une recherche ardente du plein air le préoccupait, ne sont pas plus aériennes, pas plus enveloppées d'atmosphère que celles faites aux environs de la Haye.
Cette rare qualité de baigner ses paysages d'une douce et respirable atmosphère a toujours été un charme très-grand chez lui.
Nous avons dit que les études assidues à l'atelier de van Os, le travail forcément un peu hâtif des premières années, avaient dévoloppé en lui une extrême habilité. Ceci ne veut pas dire que Mauve fût vite satisfait, bien au contraire, car il ne l'a peut-être jamais été! Il repeignait et lavait ses aquarelles à l'infini, usant quelquefois le papier jusqu' à y faire des trous. Mais il avait une liberté de touche, une aisance, une connaissance si approfondie de tous les procédés, qu'à part leurs qualités de sentiment, ces aquarelles sont des merveilles d'exécution large et aisée, et conservent la fraîcheur du premier jet, malgré les reprises innombrables.
Une légèreté de main toute spéciale, des tons fins et mats, mineurs, sa touche libre, audacieuse et juste, lui faisaient aimer infiniment ce procédé qui a tant de charme quand le papier disparait derrière l'impression exprimée, lorsque le procédé fait place au rendu de l'émotion.
Des teintes plates, ayant la délicatesse de touche et la douce harmonie des maîtres du Japon, des Toyiokouni, des Outamaro, (que Mauve ne connut guère,) dans cette gamme gris perle, exquise, les formes cernées d'un trait léger, rapide et juste, rehaussé de
quelques touches adroitement posées, rendaient ces oeuvres tout à fait charmantes et d'une distinction bien à Kii.
Comme tous ses confrères Hollandais, il mêlait un rien de gouache aux couleurs transparantes, et chez lui naissaient alors des verts de patine, des bleus de ciel pâle, des gris délicieux et très personnels, qu'on retrouve dans ses toiles, mais moins accentués.
Il a peint et aquarellé ainsi toute la vie champêtre, simplement, avec une puissance de pénétration intime, comme personne avant lui.
Là où Millet voit la grandeur du geste, l'ensemble tragique et grand avant tout, Mauve cherche et est frappé, ému, par le sentiment de l'intimité, de la vie du brin d'herbe, par le soyeux du poil de la bête, le souffle tiède de l'air; il a peint la vie même des choses agrestes.
Mauve est connu surtout comme peintre de moutons. Certes il en a peint beaucoup, de ces troupeaux errants dans les dunes ou dans les bruyères, gardés par un chien noir efflanqué, au poil dur, avec, au loin, la silhouette du berger, comme les a chantés Jules Breton :
Dans la vapeur grisâtre,
Apparaît au lointain
Un point noir: c'est le pâtre;
Il vacille incertain ;
Le mouvement révèle
Les contours indécis
De son troupeau qui bcle
Et du chien qui harcèle
Sans repos les brebis.
Et admirablement Mauve a su exprimer les contours indécis du „troupeau qui bêle", le mouvement même de l'ensemble, au moyen de son dessin expressif, atténuant certaines parties pour en faire valoir d'autres, et donner aussi l'illusion de la vie.
Alors des critiques bornés lui reprochaient de dessiner mal, de faire des moutons à cinq pattes, parceque sa belle interprétation déroutait leurs habitudes de précision photographique et qu'ils ne parvenaient pas à comprendre que pour exprimer une masse en mouvement, il faut sacrifier des détails.
Si les moutons ont largement contribué à faire la réputation
de Mauve, la diversité de ses sujets n'en est pas moins très-grande. A part les troupeaux bêlants qui piétinent l'herbe exhalant un frais parfum que n'a-t-il encore peint! Tous les temps, toutes les saisons l'ont vu à l'ouvrage. Même la figure ne l'effrayait pas, et il a fait quelques intérieurs rustiques de Laren qui montrent ce qu'il aurait su faire dans ce genre.
Des vaches dans des coins de prairie, à l'ombre de légers saules argentins; des bûcherons abattant les troncs d'arbres moussus, rongés de belles lèpres grises et bronze; des paysannes au bonnet blanc
étendant du linge au vert; des chevaux de labour tirant la charrue dans les sillons de glaise grasse ; des chevaux traînant le long des canaux bordés de hauts roseaux les massives barques ; la plage avec ses bateaux de pêche et ses vieux chevaux de hâlage.
Et tout cela dans les effets les plus variés, les plus subtils. Aussi aimait-il à entendre reconnaître chez lui cette qualité de savoir rendre l'impression de la saison.
Des soirs d'hiver, le paysage sec et froid, les arbres étirant leurs maigres branches sur le ciel livide ; la neige blanche et molle, les moutons cherchant à découvrir l'herbe rare ; les automnes
blondes, l'or rose des feuilles mortes chantant dans le rayonnement du soleil ; les soirs de printemps rayant d'un rai d'argent le g-ris voile de la nuit proche, mais toujours presque, de préférence, un ciel nuageux, clair, lumineux, éclairant doucement, baignant dans une atmosphère blonde les êtres et les choses.
Toute la gamme des effets nombreux du pays au climat le plus variable peut-être qui existe, avec le Japon, le pays où l'atmosphère limpide ou brumeuse offre la plus grande et délicate variété de tons imaginables.
En peignant tout cela, Mauve sait toujours rendre la vie des choses qu'il aime, au moyen de son beau dessin expressif et caractériste, donner l'impression de la vie latente, le mouvement des êtres.
Jamais sa peinture n'est de surface, et même dans ses plus rapides croquis, une pénétration particulièrement intime le distingue de tant de peintres qui ne peignent que l'aspect des choses sans en donner ^- — , le caractère. Peu de temps
avant sa mort, un nouveau genre de sujets le préoccupait. Des paysans fai.sant la récolte des pommes de terre, jolis motifs de blondes harmonies, l'avaient attiré; et sur son chevalet, inachevée, une grande toile destinée au Salon était en train , représentant une rangée d'hommes et de femmes à genoux occupés à extraire le précieux tubercule du sable, lorsque la mort vint l'interrompre.
C'est ainsi, que toujours chercheur, assidu travailleur, dont le labeur n'était interrompu que par des crises de mélancolie qui parfois l'accablaient très-fort. Mauve a produit considérablement. Le nombre de ses oeuvres est grand, et elles sont dispersées dans les collections des Etats-Unis, d'Angleterre et d'Ecosse, beaucoup plus nombreuses encore là, que dans sa patrie.
Ces dernières années, la mort amenant fatalement et injustement une hausse dans les prix des oeuvres d'un peintre , tels de ses tableaux ou de ses aquarelles atteignent des prix dix et vingt fois plus élevés que pendant sa vie, et le moment est venu où ses oeuvres entrent dans les collections d'élite, avec les Millet, les Daubigny, les Corots, les Whistler. Mauve a atteint ce degré de renommée universelle qui place un artiste au premier rang, après avoir été
considéré par ses confrères depuis de longues années déjà comme un des maîtres contemporains.
Il y a une couple d'années le cercle «artistique de la Haye, Pulchri Studio a orj^anisé une exposition posthume des oeuvres de Mauve. Ses études, ses esquisses ont été une révélation pour ceux qui ne les connaissaient pas. Les amateurs qui prisaient déjà l'artiste dans ses tableaux furent émerveillés par les qualités hors W^ne de ces études, la plupart appartenant à sa veuve. Ces morceaux de nature prise sur le vif, brossés avec un entrain, une délicatesse extrôme, exprimant merveilleusement la robe s()) eus(;, les mufles humides des vaches, la toison emmêlée des brebis, les hautes h(;ri)es pâles, l(;s rayonnements de soleil dans les frondaisons savoureuses, sont des paj4es supérieures, des morceaux recherchés par les collectionneurs de haut ij^oùt.
„Oii trouve, parfois, une preuve d' impression sincère, de nature, on ne trouve pas la ))ianifestatio)i d'u?i i/ra)id poète du paysage. Le cjoire passe pour facile, et, de fait, il n'est guère de deùutants dans la peinture çui ne commence par peindre résolument le ciel, la terre et l'eau. La 'vérité, c'est qu'un paysaije comporte autant de nuances, autant de passages rapides d' expressions, qu'un visage, et que c'est vouloir résoudre un des plus grands problèmes artistiques que d' essayer sur une toile la représentation des choses et des heures, de l'éternelle matière et de la lumière solaire. Pour une telle résurrection des aspects et des phénomènes, le goilt de l' arrangement et r habilité de l'ébauche sont insujfisants. Il faut être né avec la compréhension et l'amour de la nature, avec le don de raconter son esprit en racontant les spectacles contemplés. La vocation ne s improvise pas et les grands noms sont aussi rares qu'ailleurs dans la peinture de paysage." Ces li.^-nes, que Mr. Gustave Geffroy écrivait à propos d'un des derniers Salons sont infiniment justes, et montrent parfaitement
la différence entre le paysagiste de naissance, l'artiste sensitif et compréhensif, et le peintre qui brosse plus ou moins habilement un morceau de nature.
La plus grande qualité de Mauve, qui le place si haut parmi ses confrères de toutes les époques est justement celle-là, d'être un paysagiste de vocation. Bien rares sont ceux qui comme lui ont su exprimer avec leur pinceau les raffinées nuances qui différencient une aube d'un couchant, un jour gris d'automne d'un jour gris de printemps. Tout cela n'est pas dans la coloration plus ou moins accentuée, mais dans la perception délicate, subtile du moment même. Et Mauve a su peindre, à su noter avec une fidélité extrême les plus fugitives impressions de son pays si variant, et comme bien peu, il a su exprimer la saison, l'heure, l'atmosphère ambiante et il restera ce que Mr. Gustave Geffi'oy nomme si bien un grand poète du paysage et de la vie rustique.
JOIIANNHS BOSBOOM.
IKJSliOUM. (O'.iprcs iMiclMi..u>K'nipliie.)
J. BOSBOOM.
Johannes Hosboom encore est un des peintres les plus remarquables de ce siècle, faisant partie de ce: l)rillant petit t^roupe d'artistes hollandais, qui ont révolutionné l'art de leur pays.
L'évolution lente, continue, très lonsji'ue et régulière de son talent est des plus intéressantes et instructives pour l'histoire artistique de la Hollaiule en notre épocjue tourmentée d'aspirations, d(; rech(,'rch("s diverses et ardentes.
Traversant trois périodes a.ssez définies, on le voit lent(;ment, mais sûrement, continûment se développer; il traverse le romantisme, tombe en plein naturalisme, et toujours i)ersonnel et indépendant, il conserve .sa brillante ori^^inalité, atteint le plus haut dei^ré de l'expression individuelle; développe et enrichit son „faire" qui devient dans ses dernières, ses meilleures oeuvres, très récentes, absolument ma^;^istral, en même temps que la conception poétique même de .ses sujets atteint un plus délicat ile^ré d'expression.
Le très ijrand artiste qu'a été Hosboom ne peut-être bien compris que dans ses dernières oeuvres, celles des dernières dix
iJ'aprcs riini(iuc eau-furte du |ieiiure (graïulcur originale.)
années peut-être, lorsque sa palette s'est éclaircie, partiellement sous l'influence d'Israëls et des maîtres français, lorsque sa poétique vision atteint une intensité suprême.
Très personnel, on ne peut lui trouver d'ancêtres directs ou de maître expliquant ses origines.
Doué des qualités les plus brillantes, d'un dessin splendidement expressif, d'une touche aisée et légère, d'une virtuosité rare, il sait animer et faire vivre tout ce que son pinceau retrace.
Jamais comme Bosboom, nul peintre n'avait su rendre en des
Dans le Boriiiagc. (D'après un crayon.)
couleurs blondes, dans une gamme dorée, excessivement lumineuse, la poésie grandiose d'une vaste nef; faire vibrer la lumière traversant la poussière d'or et la fumée des encens dans l'ampleur d'une cathédrale, d'une manière si spéciale, si vraiment géniale.
Tandis qu'à ses débuts il dessine très méticuleusement quoique librement déjà, peu à peu, lentement, sa manière s'élargit. Tout en respectant admirablement les formes, ses contours gagnent en souplesse, en vie, en mouvement, et dans ses dernières oeuvres son dessin atteint le plus haut dégré de facile et suggestive expression.
i'ortc (Iti l'Idiiri; Hoxinccr. (O'aprcs une aquarelle.)
de concentration synthétique, d'ampleur. Alors en quelques traits de pinceau trempé dans de l'encre de Chine, en quelques coups de crayon noir, il exprime infiniment plus que dans ses oeuvres antérieures, consciencieusement élaborées.
Timr de rK);li>c a Itrctia. (I)'aprc> mic aijtiarcllc).
L'homme de i^oAt qu'<\st Mesday^ possède un ^^rand nombre de ces dessins de Bosboom, ([ui forme un joyau de sa collection si belle d'oeuvres de contemporains, v.t (jui n'a pas de rivale comme telle.
Nous disions (jue personne comme lui n'a su faire vibrer la lumière dans une cathédrale. En effet Bosboom est avant tout
peintre ,, d'intérieurs d églises". Mais tandis que le plus fréquemment ce g-enre de sujets est traité froidement et correctement par des peintres qui ne rendent que la construction architecturale, le grand et exceptionnel mérite de Bosboom est d'avoir su transmettre son sentiment poétique, sa vision élevée, son émotion profonde et intime, en des dessins et des tableaux d'églises dans lesquels il savait mettre une âme.
O la belle conception moderne de Bosboom, après les arides architectures méthodiques de ses devanciers !
En 1 89 1 deux expositions très complètes des oeuvres de Bosboom avaient lieu à La Haye, permettant de juger et d'apprécier son beau talent d'une manière exceptionnelle.
Le catalogue de l'une de ces Expositions était précédé d'une autobiographie de l'artiste, fièrement écrite en '81, et qui donne des renseignements sur sa personne et son art d'une exactitude rare et précieuse.
Bosboom naissait en même temps qu'un frère jumeau, à la Haye, le 18 Févier 181 7.
Ecolier, les leçons de dessin lui plaisent plus que les autres, et ce goût naturel ne fait que s'accentuer, lorsque le peintre B. van Hove devint leur voisin, si bien qu'en '31 il quitte les bancs de l'école pour aller fréquenter l'atelier.
Tout ' en travaillant là sous la direction de leur maître, les élèves collaboraient aux décors du Théâtre Royal de la Haye, dont van Hove était le décorateur.
Ces derniers travaux avaient l'avantage qu'ils enseignaient en même temps que les règles de perspective, les styles de tous les pays et de toutes les époques, choses qui eurent sans doute une influence assez grande sur le choix futur des sujets de Bosboom, quoiqu'il débuta par peindre un peu de tout.
Après un court voyage en province en 1835, une de ses oeuvres exposée cette même année fut achetée par Schelfhout, peintre de grand
renom à cette époque déjà lointaine et presqu'oubliée ; à la suite de cet événement important pour Hosboom, il devint son ami et son conseiller.
L, 'année suivante l'artiste quitte l'atelier de son maître et commence chez ses parents son travail libre.
En Hollande le mouvement romantique était alors dans son plein, amenant avec lui une recherche de la couleur, de l'effet, amenant môme à la lonj^ue une préoccupation de la réalité dans certaines voies, qui lentement produisaient un chan<j^ement dans les idées, qui remplaçaient l'affectation et la peinture purement „de chic" par un art d'une conception plus sérieuses.
Alkmaar. (î)*aprcs ime :xtinarc!Ic).
Les oeuvres de ces années montrent déjà chez Hosboom une recherche en ce sens, trè.s-prononcée en comparaison de ses contemporains, et vers 1836 son vrai ij^enre commence à se dessiner; il expose avec succ^îs à Rotterdam ,,ré.irlise Saint Jean à Hois le Duc," et, en '38, ;\ Amstenlam, une „éti^lise avec rayon de soleil", montrant chez lui un sj^enre c[ue désormais, il n'abandonncTa plus.
Avant ces oeuvrc^s (pii commencent la série brillante (jui fera sa réputation dans l'avenir, il avait principalement peint tles vues de villes, des paysa^^es (ju'il a du reste toujours aimés parfois, et qu'il a
su traiter de la même manière large, brillante, décorative, qui caractérise ses autres sujets favoris.
Ainsi il obtenait sa première médaille à Amsterdam, avec un tableau „vue de ville avec bateaux".
Le succès commence déjà à lui sourire : en 1 840 à Anvers, il a la grande médaille, „décernée aux artistes qui ont le plus contribué à la splendeur de la fête bisséculaire de Rubens".
En '42, à Bruxelles il obtient la médaille de vermeil pour son
l'Hôtel de ville de Middelbourg. (D'après un dessin).
tableau célèbre, une des maitre-oeuvres de cette période „Lmx in tenebris\ très-remarquable toile comme conception, choix et mise-en-page du sujet. En '56 déjà l'ordre de Léopold lui est donné pour son tableau „ l'Eglise Saint Jacques à la Haye".
Les distinctions, les honneurs, les médailles abondent; on achète ses oeuvres qui vont dans des collections célèbres ; elles pénètrent dans des musées de l'Etranger, — et combien pourtant est-il encore loin
Le ConsistoivL- à NemcBcii. (I):iiJic^ uik :i.|n.ircllc).
d'atteindre son apoocc, de. faire s( s chefs d'oeuvres, (|ui ne verront le jour qu'une trentaine d'années plus tarcl! Tant d'années avant (jn'il n'ait comnif-ncé ces a(juarelles, merveilles entre toutes ses oeuvres, où son talent devait se jouer dans uiîe aisar.ce ma^^-istrale, atteindre sa plus i^'rande expansion.
Ces aquarelles sont innombrables. Jeune, il avait fait des quantités de petits dessins à la sépia, ou à l'encre de Chine, spirituellemtmt lavés, ]jarf<)is rehaussés de quelques notes de couleur, comme c'était la m(^de à cette époque. Peu à peu ces dessins auj^-
mentent d'importance, deviennent de vraies a(iuarelles, d'un faire plus large, enlevées avec aisance, en des colorations chaudes, avec des noirs bistrés, des roufres sonores, des jaunes d'or, des blancs lumineux, toute une pompe de tons chaleureux, comme en ftte.
I )e plus en plus sa palette s'éclaircit tout en s'affniant. .i^a^^ne en luminosité, exprime de riches vibrations de tons fins et puissants en des harmonies d'une viijueur ex- (juise.
Un fils ihi vieux pciipU-. (D'.ipics une ai|ii:ircllc). BeaUCOUp d'aU uéeS pluS
tard un autre oc^nrc; tle sujets vient lui procurer dv. nouveaux succès.
Bosboom avait un ami qui fut pour lui un protecteur intellisj^ent et dévoué, le Jonkheen- C. C. A. Chevalier van Rappard, auquel le peintre donnait tout ce qu'il faisait à l'aquarelle, n'importe de quel t,^enre, et qui l'invitait souvent chez lui, à la campai^nie, dans
les environs d'Utrecht. Là, en ce temps, il y avait des fermes, des métairies du plus grand pittoresque. Vastes granges aux toits soutenus par d'épaisses poutres à peine équarries, aux amas de foin et de paille, d'une couleur dorée, comme rissolée par le soleil et le temps, où pêle-mêle avec les poules, les cochons et les vaches mêmes parfois, les paysannes faisaient leurs travaux journaliers.
Superbes motifs pour Bosboom dont la palette riche, sonore et harmonieuse sut rendre en d'admirables pages le charme chaud et sain de ces intérieurs de ferme sentant bon la vie simple et robuste.
A côté de ses „ intérieurs d'églises", ses „ intérieurs de fermes" sont comptés parmi ses plus brillantes oeuvres de grand coloriste.
Mais son esprit actif, toujours éveillé, son travail rarement interrompu lui font peindre tout ce qui le frappe, la plage de Scheveningen, les quartiers pauvres de ce village de pêcheurs, où des bateaux de pêche, goudronnés et peints de bandes de couleurs violentes, aux voiles enduites d'ocre jaune et rouge, où les toits de tuiles ardentes et les murailles en briques gris-roses comme chez Pieter de Hooghe, l'attiraient et le charmaient puissamment.
La collection la plus complète et la plus remarquable de ces dessins divers, si variés de sujets et de procédés, qui vont de pair avec les plus belles aquarelles et les plus beaux lavis des maîtres de tous les pays, est celle dont nous parlions plus haut, appartenant à et réunie par H. W. Mesdag à La Haye.
Le peintre de marines à su apprécier toute la valeur du grand artiste romantique et moderne, et cet ensemble d'oeuvres merveilleuses compte à côté d'esquisses d'une hardiesse, d'une beauté extrêmement rare, des oeuvres achevées dans le sens de complètement exprimées, qui sont sans pareilles dans l'oeuvre de Bosboom, et, nous le répétons, ne sont inférieures à aucune oeuvre de maître ancien ou moderne.
Dans son autobiographie le peintre donne des détails précieux sur la genèse de son art; entre autre il dit concernant ses aquarelles, que „le besoin de liberté dans le „faire" de celles-ci, d'abord «exagéré, menait au „chic", mais qu'aussi il menait dans l'avenir
„à une meilleure conception, — quoique chez quelques artistes .^'exagération leur faisait „pousser" leurs aquarelles au point de „leur donner l'apparence de peintures à l'huile.
„ Heureusement la majorité de nos artistes hollandais sait éviter „cet écueil et ils savent conserver dans leurs dessins à la couleur „à l'eau cette légèreté de travail, cette transparance limpide qui „fait que dans les dernières années, môme en Angleterre, où „rexagération mentionnée est souvent pratiquée, — nos aquarelles „sont de plus en plus appréciées pour leur caractère particulier".
Bosboom en fait différentes fois des suites de vues, de croquis d'après nature, souvenirs de séjours à la campagne chez quelque
AIkin;i;ir. (U'.tprcs une ;uiu;ircllt:).
ami ou protecteur, ([u'il leur offrait, ou ([u'on s'empressait d'acquérir. Parmi c(;lle.s-ci il faut signaler une petite collection tl'aquarelles exécutées en 1880, qui représentent son atelier si curieux, des coins et des vues d'cmsembles et des natures-mortes composées habilement avec les objcîts gothicpies ou du dix-septième siècle qui s'y trouvaient, faites, „pour rappc'ler comment le mouvement romah- „tiqu(; de 1830 amenait le goût pour tout ce que les époques an- „térieures avaient prc^duit (y compris le Moyen-Age) et comment „de là naquirent les collections d'objets montrant le bon gofit de „ces époques."
Plusieurs peintres hollandais furent à la tête de ce mouvement, et, fureteurs émérites, connaisseurs au flair sûr, ils réunirent vers le milieu de ce siècle des meubles, armoires, bahuts, chaises, des tentures, tapisseries, cuirs de Cordoue, armes, argenteries et porcelaines de la Chine et du Japon et faïences précieuses, reliques sans prix des temps passés, n'ayant pas encore alors de valeur, ou si peu. Parmi les collections remarquables réunies ainsi nous devons mentionner en premier lieu celle de C. Bisschop, le peintre Frison, dont nous parlerons en détail en parlant de lui-même.
Triptiques, vieux chênes, bronzes, dinanderies décorant harmonieusement l'atelier du peintre lui fournirent ainsi des motifs aimés et nombreux pour cette collection de souvenirs, citée tout à l'heure, et en même temps des sujets pour des oeuvres plus considérables, comme celle intitulée „coin de mon atelier" une merveille de belle exécution, qui fait partie des collections de S. M. la Reine.
Cet atelier en effet était digne d'être immortalisé par le peintre et il est infiniment et à jamais regrettable que l'idée venue en quelques esprits, peu après sa mort, d'acheter l'atelier et tout ce qu'il contenait, afin de le conserver pour la postérité, n'ait pu être réalisée, car ainsi l'on aurait eu une petite merveille de bon goût en son genre, un ensemble qui a été plus tard éparpillé aux quatre vents.
La simple et modeste maison qu'habitait le peintre ne trahissait guère la demeure d'un artiste. Située sur un quai qui porte le nom célèbre de sa femme depuis la mort de celle-ci, rien ne trahissait à l'extérieur tout l'intérêt que cachaient ses murailles très simples en briques roses, ombragée de grands ormes croissant vigoureusement au bord de l'eau. Un jardin situé derrière l'habitation contenait l'atelier, espèce de hangar goudronné. La porte ouverte, le seuil franchi, on se trouvait dans une petite anti-chambre éclairée par une fenêtre à vitres enchâssées dans du plomb, comme celles du seizième siècle. Puis, passant par une porte ancienne en boiserie de chêne, on entrait dans l'atelier même, pas bien vaste, mais confortablement monacal. Là, au milieu des bahuts, des armoires anciennes, l'artiste vivait sa
Le chatcavi de Wcrkliuvcn.
Mai<>uii .1 Huurn.
vie de travail; plusieurs chevalets portaient les oeuvres en train.
Une belle lumière pas trop froide, dorée vers le soir, éclairait doucement d'un beau jour clair les oeuvres vibrantes du maitre.
Les murailles, revêtues de boiseries de chêne, et au dessus blanchies à la chaux, étaient décorées de quelques belles oeuvres de primitifs hollandais. Sur les tables et dans les armoires les portefeuilles entr'ouverts s'emplissaient de dessins nombreux et superbes.
Là le peintre, avec sa barbiche blanche en pointe, ses courts
l'Abyc de Vilicrs. (D'aprcs un ilessin).
cheveux taillés en brosse, son oeil vif, semblait quelque ancêtre descendu d'un cadre de van Ravesteyn ou de F"rans Hais,
C'est dans cet at(;lit;r célèbre en son t(împs que naquirent presque toutes ses plus belhîs pas^iîs, tabU^aux ou aquarelles, toutes ses oeuvres importantes d(>puis un(; vinj^tainc; d'années.
Bosboom était întelligent, aimable et accueillant. Doué de beaucoup de finesse d'esprit, sa conversation, enthousiaste et animée était des plus brillantes, et nourrie de remarques et d'observations intéressantes toujours. Tout l'intéressait et dans un salon, ou lorsqu'il se promenait, rien ne lui échappait; il s'arrêtait pour regarder et causer, toujours original et piquant, ayant conservé jusqu'à la fin de sa vie une vive fraîcheur et une grande jeunesse de caractère.
Bosboom avait parfaitement le sentiment de sa valeur, un ~^orgueil légitime qui lui était autorisé. Dans l'intégrité de ses actes et de ses pensées, il ne cachait rien de ce qui le préoccupait, et
Le Consistoire a Alkiuaar. (iJ'apics un crayon)-
c'est ainsi qu'il a écrit sur certaines de ses oeuvres des jugements qui seraient présomptueux s'ils venaient de tout autre que lui.
A un ami il écrivait de Bruxelles, oi^i il avait été voir l'Exposition des Aquarellistes: „Franchement, les miennes (j'en avais cinq), avec celles de Roelofs et d'Israëls et de quelques autres sont les meilleures. . . que l'une d'elles ait été achetée avant l'ouverture cela ne m'étonne pas, le contraire m'eut plus étonné."
Cet amour avec lequel il savait C(Misiderer ses oeuvres prouve pour la connaissance qu'il avait de lui-même, et en somme était très-simple
et pur, car s'il appréciait le bien qui était en lui, il ne s'éparcrnait pas les critiques.
Du reste tout dans sa personne le rendait agréable, autant sa simplicité que sa droiture de caractère, et ses originalités, à lui permises, comme de sortir drapé dans un vaste manteau sombre, évoquant le souvenir de quelque patricien du temps de Rembrandt.
En 1851, Bosboom, âgé de 34 ans, épousa Anna Louise Ger-
Chambre de Mlle 'l'oiissaint a Alkinaar (D'aprcs une aiiuarcllc.)
trude Tous.saint, une jeune fille déjà célèbre, habitant la petite ville d'Alkmaar en Nord Hollande.
N'ayant à nous occuper ici que de Bosboom, nous ne pouvons longuement parler de son éminente épouse, mais il est impossible de ne pas dire quelques mots sur cette femme remarquable, à l'intelligence supérieure, qui fut la fidèle compagne du grand peintre.
Née en 181 2 à Alkmaar, elle mourût à la Haye en 1886, cinq années environ avant son mari.
Madame Bosboom-Toussaînt fût une femme extraordinaire sans conteste. En Hollande elle est justement célèbre comme romancière fertile et de grand talent. Attirée principalement par des sujets historiques et des personnes connues, elle savait remarquablement faire revivre ses personnages, en des pages de grande valeur, d'autant plus qu'elles sont entièrement nationales, écrites avec un savoir rare, dans le silence d'une presque réclusion volontaire, dans une chambre de travail d'une simplicité austère, empreinte comme ses romans, d'un protestantisme un peu trop calviniste, quoique tolérant.
Evidemment elle fut une figure qui restera dans les lettres de son pays, mais nous ne croyons pas qu'elle influença l'intime art de Bosboom, quoiqu'on en ait dit, celui-ci ayant été toujours spontané, de nature trop peintre, trop original pour subir aisément une influence quelconque.
Leur vie s'écoula, toute de travail, paisible à part les luttes artistiques, jusqu'à la mort de Gertrude Toussaint.
Au nom des femmes Néerlandaises un monument fut élevé sur sa tombe, où repose actuellement aussi son époux.
Ce monument est bellement placé dans le grand cimetière de la Haye, et dominé par un pittoresque tremble autour du quel s'enguirlande un lierre.
Peu de temps avant la mort de Bosboom ime belle fête reunissait tous ses amis et beaucoup de ses admirateurs:
Dans l'ancienne salle du cercle artistique de la Haye, „Pulchri Studio" une centaine d'artistes, d'hommes de lettres et d'amis s'étaient réunis pour fêter son soixante dixième anniversaire.
La salle, admirablement décorée, était garnie dans les coins de somptueuses natures-mortes de fruits et de gibiers; et les mêts et les vins circulèrent longtemps tandis que les ovations sincères, les discours et les tableaux vivants de circonstance retenaient les amis
du grand peintre à une fête que ceux qui y prirent part n'oubliront jamais.
Ce fut, en l'honneur de Bosboom, une vraiment belle manifestation, toute artistique.
Animer d'un souffle, d'une âme, la vaste ampleur d'une nef, y faire vibrer l'air en des profondeurs sonores, dans un rayonne-
ment d'or, donner l'impression du pittoresque grandiose, de l'empoignant, de la grandeur imposante d'une église, dans des oeuvres construites en grandes lignes senties et mouvementées, voilà ce qui rendra Bosboom immortel.
Combien petit, encore une fôis, est le nombre de ceux qui ont ce don spécial et su[)crbc de faire vivre ce qu'ils touchent de leur pinceau ! Et Bosboom fût de ceux-là.
Aussi bien qu'Israëls, les Maris, Mauve, donnent l'impression
de la vie, de la vie palpitante dans leurs figures, Bosboom mit de la vie dans ses cathédrales, et les inonda de lumière et d'air, chose qu'avant lui personne n'avait fait à un tel degré.
Comme on est loin des „intérieurs d'églises", architecturaux et froids, des peintres d'autrefois, très habiles certes, tels les van Vliet, Saenredam, Berckheide, mais ne s'arrêtant qu'à la surface, à la forme froide toute extérieure, mathématiquement reproduite, sans atmosphère respirable, sans le souffle puissant qui anime les oeuvres de Bosboom.
Et cela avec une entente merveilleuse du pittoresque, en d'admirables oppositions et de riches harmonies, dans une gamme d'or en poussière.
Bosboom aussi, comme ses grands contemporains, restera une des plus belles et des plus pures gloires de sa patrie en ce siècle.
Maison des orphelins à Delft.