‹ Peintres hollandais modernesChapitre 2 sur 10 · PAR · texte numérisé non relu

PAR

Ph. Zilcken

AVEC FACSIMILÉS d'aPRÈS DES OEUVRES DE CES ARTISTES

El

ES légitimes succès obtenus par les peintres Hollandais de la seconde moitié de ce siècle, non seulement dans les Pays- Bas, mais aussi à l'étranger, notammant t aux expositions de Paris, de Londres, de

Munich, ont fait naître la pensée de publier sur ces artistes des études biographiques donnant un aperçu de leur vie et de leur travail.

Quelques publications de ce genre concernant les peintres Hollandais modernes, ont été accueillies avec faveur, mais ces ouvrages, isolés du reste, et écrits en langue hollandaise, ne s'adressaient qu'à un pubhc nécessairement restreint.

Les rares volumes parus en français, comme par exemple celui sur Josef Israëls, sont d'autre part trop volumineux et d'un

iJ'aprLW une cau-forte de Joskf Iskakls.

prix trop élevé pour être accessibles à un grand nombre de lecteurs.

Déjà en 1885 (Revue Indépendante) M^^. Ph. Zilcken disait des artistes de son pays: „Tandis que d'autres écoles perdent leur originalité première dans le nivellement de tout, l'Ecole Hollandaise promet de rester longtemps encore un groupe à part, ayant sa saveur particulière. De peinture appelée „d'histoire", il n'y en a plus. Tous ceux qui comptent sont franchement de leur temps et de leur pays, peignant ce qu'ils voient et ce qui les émeut, convaincus que tout ce qui vit est digne

d'intérêt. Nombreux, sincères, pleins de vitalité, les peintres de la Hollande commencent à réoccuper la place que depuis presque deux siècles leurs ancêtres avaient laissé vacante."

Ce que l'auteur avançait alors s'est pleinement confirmé de jour en jour, et il arrive maintenant, que les hautes qualités des grands artistes hollandais sont appréciées par un public infiniment plus nombreux qu'alors, et que les grandes collections de l'étranger ne s'estiment plus complètes sans compter quelque IsRAËLS, Mauve ou Maris à côté de leurs Millet, Corot, ou Troyon,

D'après une eau-forte de J. Makis.

pour ne parler que des peintres.

Notre but est donc de faire connaître à un grand public ces maîtres en publiant en langue française des études consciencieuses, dues à la plume de Mr. Ph. Zilcken, dont la rare compétence en cette matière est suffisamment reconnue.

Chaque étude sera illustrée de facsimilés de croquis ou d'études, de reproductions d'oeuvres caractéristiques ou des traits de l'artiste, et quoique tous les soins possibles soient donnés à la forme, le prix sera

assez peu élevé pour que tous ceux qui s'intéressent aux questions d'art, puissent facilement acquérir ces ouvTages.

La première série, imprimée avec luxe sur beau papier grand 8°,

D'aprcs un ilcssiii de J. lioSiioiiM.

contiendra des études sur Jozef Israëls, les Maris (Jacob, Matthys et Willem), Johannes Bosboom , Anton Mauve, H. W. Mesdag , et d'autres maîtres.

Cette première série se composera de 12 livraisons de 16 pages illustrées à / 0.75 par livraison.

D'après une aquarelle de A. Mauve.

Les souscriptions ne sont reçues que pour une série complète. Elles n'impliquent aucun engagement pour les séries suivantes.

Amsterdam, Octobre 1891. J. M. SCHALEKAMP.

Editeur.

Imprimerie MOUTON Cie., La Haye.

JOZEF ISRAËLS.

JOZEF ISRAËLS.

JOZEF ISRAËL S.

Depuis bientôt cinquante ans qu'Israëls peint, depuis une trentaine d'années que le succès lui prodi^^ue ses faveurs, il a produit considérablement.

Comme beaucoup de ses compatriotes, il ne s'est par borné à un seul L,rcnre spécial; quoiqu'il ait peint beaucoup de tabkîaux d'intérieur, cela ne l'a pas (■mpêché dit rendre toute la o^amme des effets de plein air de son pays: de tranquilles jours gris, des soirs lourds et sombres, des paysaj^es de grèves, argentés par un pâle soleil opalin, par-

I)';,prcs line cau-f„.lc de J.i/iîK IsKAi;i.s. f^Jj^ cWlTH de lune.

Et toujours, jouant un rôle important dans ces paysages admirablement sentis, la figure humaine, l'enfant et la femme de préférence j)rennent une place prédominante.

Parce qu'Israëls à peint la figure rustique, le pauvre, le pécheur, l'ouvrier ou le campagnard, on l'a parfois comparé à Millet, mais s'il y a un rapprochement entre ces peintres, c'est seulement celui-ci.

que tous les deux ils sont artistes plus que peintres; et que l'intensité de sentiment que montre telle toile de Millet est la même que celle des bonnes œuvres d'Israëls.

En Hollande Israëls occupe une place prépondérante dans l'art de son temps, d'abord par son talent, ensuite par l'influence qu'il a exercé sur l'école de peinture contemporaine. Et nous ne croyons pas exagérer en disant qu'il appartiendra à l'histoire générale de la peinture moderne, étant du petit nombre d'artistes qui ont su exprimer un côté personnel de leur tempérament, qui ont eu quelque chose à dire, qui ont été des premiers à réagir violemment contre les recettes (nous n'osons pas même dire „ traditions"), qui ne produisaient guère plus que des tableautins inertes, glacials de convention, de manque de vie et de sincérité.

Les peintres de l'école hollandaise de 1830, pseudo-classiques, secs, guindés, anti-artistiques au possible, ne peignaient, en paysage que des décors sans atmosphère, en figure que des anecdotes historiques ou burlesques, des mélodrames romantiques ou des bergeries d'opéra-comique, adaptations maladroites de recettes anciennes à des sujets de romances. Résultat: des oeuvres froides, sans vie, mal conçues et mal exécutées, sans charme ni mérite, qui ressemblaient aussi peu à des œuvres d'art que des poupées modernes à des statues classiques. Et cette école de 1830 sévit encore, de nos jours. Quoique la peinture moderne s'impose, depuis quelques années déjà, aux amateurs intelligents et aux gens de goût, les œuvres de cette époque atteignent encore des prix élevés et sont parfois hautement prisées par leurs possesseurs. On comprendra par cela d'autant mieux qu'une peinture aussi révolutionnaire que celle d'Israëls le paraissait, eut de la peine à s'imposer au public, puisque, même aujourd'hui, maintenant que l'admiration de l'étranger vient ' montrer quels grands peintres les Hollandais ont l'honneur de compter parmi eux, ces peintres sont encore souvent discutés et incompris.

Le grand effort d'Israëls a été d'allier à l'amour des humbles, une conception grandiose du milieu où ses figures se meuvent. Il

a repris ainsi, avec les Maris, et avec Mauve, les traditons anciennes, redevenues nouvelles par suite de l'abondon où on les avait laissées, en réimportant dans son pays un natiu"alisme sincère qui a été la note caractéristique des peintres Hollandais et Flamands de la grande époque.

Quoiqu'il n'en paraisse rien dans ses œuvres, qui ont l'air d'ôtre travaillées presque péniblement quelquefois, qui ne sont jamais peintes de jet, avec des coups de pinceaux décidés, mais plutôt tapotées à petites touches, Israëls cache un savoir très-grand

derrière ces semblants de maladresse, d'inhabilité dans l'exécution. Mieux ([ue personne il sait la science du dessin, le secret de construire ses figures. Derrière la naïveté un peu voulue de ses tableaux se dérobe une science con.sommée des proportions et de l'anatomie d'une figure; il sait admirablement raisonner le pourquoi d'une attitude, d'un geste, d'une pose. Aussi est-il vivement indigné lorsqu'on lui reproche de ne pas savoir bien dessiner, reproche que lui font fréquemment les ignorants.

Il y aura toujours un abîme entre deux opinions opposées

concernant le dessin. Pour certaines personnes, pour le grand nombre dessiner c'est tracer proprement les contours des formes, avec un trait arrêté qui cerne les masses ou les détails. C'est ce dessin, qu'enseignent les maîtres de dessin, les écoles, les académies. C'est aussi le dessin élémentaire primitif des peuples anciens, des primitifs de toutes les époques. Lorsque ce trait est senti, lorsqu'en le traçant l'artiste a suivi avec amour les moindres inflexions, appuyant son crayon délicatement pour indiquer une courbe molle, vigoureusement pour accentuer une partie solide, lorsque ce dessin linéaire est d'un Italien primitif, ou d'un Holbein, d'un Clouët, il est admirable. Mais combien ce dessin ne devient-il pas vite une suite de conventions, des traits ou des lignes cernant des masses proportionnées suivant des formules géométriques ! Alors il peut être très-utile pour la peinture décorative, qui exige, avec du goût et du talent, une grande science ; pour des dessins industriels, dont la qualité première est l'heureuse distribution des lignes et des tâches dans lesquelles la vie et les détails des sujets représentés sont au moins accessoires, tandis que le tout doit être plutôt de convention, afin de faire de l'effet à distance; un effet décoratif, qui n'est obtenu qu'au moyen de masses fort simples, dont les détails seraient invisibles par la distance même.

Ce dessin-ci, aux contours immobiles pour ainsi dire, est le dessin que le public croit être le seul dessin ; et du moment que des coups de crayon heurtés, brusques, nerveux, d'un Rembrandt, d'un Michel Ange, d'un Millet sont sous ses yeux, il se trouve désorienté ; habitué à une pureté, une propreté bourgeoise des lignes, il ne comprend pas ce dessin , tout-à-fait artistique, puisqu'il exprime plus que la forme copiée servilement, la synthèse de la forme; qu'il donne la vie, le mouvement, l'action, non pas d'une manière inerte comme une photographie instantanée, mais avec une apparence de vie. Il ne voit pas, ce public, dans le trait interrompu, exagéré, dans les coups de crayon qui cherchent une forme, se répètent parallèles au même endroit, qui sont noirs, épais, ou imperceptibles, brusquement interrompus, un dessin bien autre-

ment vivant, exprimant beaucoup plus ; exigeant un talent supérieur, toujours très-rare, des facultés de vision et de compréhension que

ne demande pas le dessin conventionnel, qui s'apprend par cœur à l'école.

Nous nous sommes étendu si longuement sur les différentes manières de comprendre le dessin, pour tâcher de faire valoir les

mérites de celui d'Israëls. Lorsque le maître peint une jeune fille qui coud, il cherche avant tout à rendre le geste, le mouvement, l'attitude. Pour cela il n'existe pas de recettes ni de trucs. C'est la vision, ou plutôt le sentiment qui domine cette vision qui guide la main qui ignore ce qu'elle fait. Ceci déjà suffirait pour démontrer la supériorité d'un dessin caractériste (rendant le caractère des formes au lieu de copier celles-ci) sur un dessin impersonnel, ce dessin caractériste dépendant bien plus du cerveau que de la rétine, de la réflexion et du sentiment que de la vision.

Ce dessin senti, tout artistique, si peu apprécié en général, est une des plus remarquables qualités d'Israëls et donne à ses œuvres ce charme si particulier qu'elles exhalent; il n'aura pas la correction un peu mièvre d'un Meissonier, d'un Knaus, il y aura des fautes réelles parfois, mais il donnera le caractère d'une tête, exprimera avec intensité tel état d'âme d'une créature humaine , au lieu d'avoir l'air d'être un dessin fait d'après un mannequin habillé.

Il y a nombre de tableaux de figure et de paysage, dont les auteurs passent pour savoir dessiner correctement. Cette soidisant correction apparente déguise le plus souvent la pauvreté de l'esprit et l'absence de talent.

Il faut être infiniment plus artiste pour jouer au théâtre un rôle avec émotion, que pour réciter froidement ce même rôle sans fautes de diction, de geste, mais d'une manière apprise, impersonnelle. Théâtre, peinture, musique, tous les arts ont la même exigence suprême, l'interprétation originale et sentie. J'ai entendu jouer merveilleusement un Wieniawsky, vu un Rossi, une Sarah Bernhardt, non sans incorrections, sans fausses notes, mais être si supérieurement artistes! Ces incorrections sont les fautes de dessin d'un Millet, d'un Israëls. Absorbé par de hautes préoccupations, par des „pensées qui montent jusqu'au ciel" comme dit Victor Hugo, par la recherche de la vie, du mouvement, de l'expression; et, rendant ces facteurs de tout œuvre d'art véritable, il ne s'aperçoit pas qu'il a fait la main trop petite ou trop grande en exprimant le geste, mis les yeux trop haut ou trop bas en traduisant l'expression.

Et ses qualités sont trop rares, trop supérieures, pour que je n'aie pas insisté pour les faire apprécier.

La peinture d'Israëls est aussi très personnelle. Comme je le disais plus haut, ce n'est pas par larges coups de pinceaux, avec

de belles coulées de pâte;, ou au moyen d'empâtements, de frottis, de g^lacis (ju'il travaille. Soiçneu-sement il indiquera sur la toile vierge l'ensemble de la composition qu'il va peindre; d'abord il massera les valeurs principales, les ombres et les clairs, le blanc

et le noir du tableau. Cette esquisse faite, il prendra des modèles, et, d'après ceux-ci, ou quelquefois d'après des dessins faits antérieurement, il commencera lentement a constrviire son tableau, à créer ses figures. Avec de minces pinceaux et des brosses petites, il dessinera dans la couleur, posera de petites touches successives, de petites lignes vermicellées, les unes au dessus des autres, lentement, patiemment. Ces petites touches se fondent, s'harmonisent, et avec le temps, la pâte ainsi obtenue, acquiert une belle qualité, devient un bel émail, qualité propre à toute bonne peinture.

Ces petites touches un peu flottantes, décomposant imperceptiblement les couleurs par leur juxtaposition, donnent admirablement le sentiment d'atmosphère ambiante. Aussi ses toiles ont-elles toujours une douce lumière argentine, jamais de „ trous", de parties opaques ou lourdes. Une fine lumière éclaire les objets, les figures; des reflets les isolent, l'air circule, hommes et choses semblent se mouvoir dans l'air, „ tournent", et par là même ont du relief, de la solidité, du „ corps", par contraste avec la légèreté des perspectives aériennes.

Ces qualités rares ne sont pas seulement visibles dans ses paysages avec figures, ou dans ses scènes d'intérieur. Lorsqu'il peint une tête, un portrait ou une tête de fantaisie, ces mêmes qualités contribuent au plus haut degré à donner l'expression, la vie, le relief des choses. Pas le relief brutal, le trompe-l'oeil commun, vulgaire, la tête qui „sort du cadre", mais le sentiment, l'impression que telle tête peinte n'est pas une surface de toile colorée, plus ou moins plate ou en relief, mais que cette tête est solide, substantielle, isolée dans l'air qui l'entoure de tous côtés, par derrière et entre le spectateur et la toile. Et cela par la justesse des tons, mis en place dans leurs valeurs relatives.

Dernièrement j'entendais Jacob Maris, le grand peintre au fin bon sens, raisonner longuement ces mérites d'Israëls, démontrer combien ces qualités sérieuses sont rares, à l'occasion d'un portrait d'un très-célèbre peintre français, dont la peinture a une apparence de solidité, qui en réalité n'est qu'une rudesse de surface, un relief

trompeur manquant „d'enveloppe", de cette profondeur d'atmosphère qui fait valoir la forme solide, et par contraste, l'isole, semble la faire vivre, respirer.

Ce mérite n'est certes pas de peu d'importance, et encore moins est-il commun. Ces qualités sont celles des grands maîtres coloristes ou luministes, d'un Velasquez, d'un Rembrandt. Aussi Israëls pense-t-il beaucoup à Rembrandt, qui fut peut-être avec le

peintre espagnol, son plus sérieux maître. Mais quand il dit familièrement, „comment trouvez-vous mon Rembrandt?" en parlant d'une de ses œuvres, il veut simplement dire: trouvez-vous qu'elle a quelques unes de ces qualités de vie, d'atmosphère ambiante, de clair et d'ombre, de vie, qui distinguent les toiles de ces maîtres.

On n'en est plus à croire que le genre rembrantique était de faire une brusque tombée de lumière au milieu d'ombres pro-

fondes. Certes cet effet a souvent été recherché par Rembrandt, mais la caractéristique de sa peinture est de faire tout visible et saillant, et se détachant dans le cadre, de ne jamais sacrifier une partie secondaire en mettant des tons qui, restant opaques, ne s'éloignent pas, n'étant pas au plan exigé, ne donnent pas la sensation d'air circulant ou dans une chambre ou dans un paysage.

Si je m'étends sur ces mérites des coloristes, c'est que l'on a cru que pour imiter Rembrandt il suffisait d'enduire une toile de bitume, de couleur foncée, brunâtre, et de faire tomber une abondante lumière sur un sujet principal. Maintenant, qu'une étude approfondie et une compréhension artistique a démontré que ses ombres foncées ne sacrifiaient rien, que l'air circule toujours autour des choses, il est avéré que ses toiles, fraîchement peintes, avaient plutôt une tonalité grise par la juxtaposition de tons puissants, plutôt argentine que brune.

Ces qualités de fin luministe, qui caractérisent les tableaux d'Israëls, sont exprimées au même degré d'intensité dans ses aquarelles.

J'ai déjà dit ailleurs, à propos d'Israëls, que les aquarellistes Hollandais, et lui en premier lieu, ne craignent pas de maculer, de salir la feuille de Whatman. Tandis que certains peintres la ménagent, s'efforcent de lui garder sa fraîcheur de papier neuf, tout en la couvrant de légères teintes, Israëls la frottera avec une éponge, des chiffons, de la gomme élastique. Il la lavera, l'essuyera, la fera sécher, amincira à la longue, à force de travail, le papier qui s'use, et fatigué de la sorte, il perdra son aspect de papier; sa substance inerte sera transformée et l'œuvre évoquera des corps, des ombres, des perspectives aériennes.

Les tons fins, argentins de ses toiles, la jolie douce lumière qui les baigne, ces charmes s'accentuent encore dans ses aquarelles. Aux couleurs transparentes de la couleur à l'eau, il mélangera un rien de gouache, un peu de blanc, quelques couleurs opaques qui, se mêlant avec les autres, lui donneront des tons mineurs, des blancs mats, des chairs rosées, des verts de patine, délicieusement

fins, exprimant admirablement les différentes substances. En les travaillant ainsi ses aquarelles n'ont pas la fraîcheur froide des aquarelles anglaises, par exemple, et elles seront infiniment plus travaillées, plus artistiques. Loin d'être de pâles copies de la nature, montrant une impression superficielle, les aquarelles d'Israëls

de même que ses tableaux, montrent un artiste ému, pénétré religieusement par le sujet cpi'il peint, un peintre qui juge tout intéressant, juscju'aux plus infimes choses, un panier dans un coin, un morceau de linge, les pierres ou les herbes du sol, parceque son œil est attiré et ému par la couleur et la forme de toute chose.

Et alors l'art produit sa grande métamorphose, les plus misérables intérieurs de chaumières, les plus pauvres ouvriers, les plus ordinaires objets deviennent intéressants, beaux même, par l'intérêt ou l'émotion que l'artiste a ressenti et su exprimer dans son œuvre, et qu'il transmet à ceux qui peuvent le comprendre.

Et c'est au moyen d'une vision supérieure, exprimée par des lignes senties, vivantes, et par la justesse des tons et des valeurs relatives, qu'Israëls parvient à émouvoir le spectateur, qu'il lui donne l'impression de la réalité; mais d'une réalité que lui seul a vue et comprise ainsi, une réalité qui n'est pas la nature même, mais une quint-essence de celle-ci, une synthèse faite par un poète.

Israëls peint comme Paul Verlaine l'a si exquisement dit:

„Pas la couleur, rien que la nuance!

Oh! la nuance seule fiance

Le rêve au rêve et la flûte au cor.

Nous nous sommes long-ucment étendus sur la facture d'Israëls, sur sa manière de peindre, de poser les couleurs, d'exprimer ses sensations au moyen de li^-nes et de tons, pour faire comprendre le peintre, l'homme de métier, pour tâcher de faire voir la place qu'il prend comme exécutant dans l'école contemporaine de peinture.

Et cette place qu'il prend tout au premier rang, est encore plus belle lorsque l'on apprécie le sentiment délicat qui s'exhale de ses œuvres, et il est bien difficile d'expliquer ce côté artiste, qui résume son talent spécial, qu'il n'est possible de comprendre qu'en le sentant soi-même.

Tout en s'inspirant, quant à sa facture, des admirables peintres de l'école hollandaise du XVir' Siècle, les plus habiles manieurs de pinceau, les plus spirituels et consciencieux peintres de fij^ure et d'accessoires qui aient existé, dont un grand artiste contemporain, Alfred Stevens, a dit qu'ils étaient: „les premiers peintres du monde", Israéls a tâché et réussi à exprimer le sentiment moderne dans ses œuvres, ce sentiment intime, sensitif, subtil, qui caractérise les grandes œuvres d'art de ce siècle.

Ce sont ces qualités réunies, d'artiste moderne, et de peintre dont le métier parfait se plie à ses moindres intentions, qui font de lui une figure si remarquable et si classée.

Les tableaux de ses grands ancêtres, les Jan Steen, les Pieter de Hooghe, les Gérard Dow, „peints avec des pierres fines broyées",

n'ont pas plus que „ Manon Lescaut", le „ Voyage Sentimental" ou „ Candide", cette acuité émue dans le sentiment qui pénètre l'être représenté, sentiment qui domine et caractérise les œuvres d'un Millet, d'un Whistler, d'un Israëls, et la merveilleuse pénétration analyste qui caractérise „rEducation sentimentale" ou „la Faustin".

Le sentiment exprimé dans les œuvres des siècles précédents est fort différent de celui qui anime les œuvres des grands modernes. Ainsi chaque époque a son sentiment particulier; prenons les Italiens Primitifs, un Botticelli par exemple ; ce qui domine chez cet artiste exquis c'est une douce piété, humblement amoureuse de l'être à représenter, une intime quiétude devant la nature.

Plus tard, le sentiment du décor prédomine surtout. Les œuvres du Titien, de Tiépolo, de Rubens sont avant tout pittoresques, riches, brillantes. Costumes brillants et élégants, draperies et couleurs châtoyantes, éclats de palettes d'une virtuosité très-grande, exécution pleine de brio, d'habilité, de verve, d'une admirable mise en scène.

Chez les peintres hollandais, qu'ils soient paysagistes comme Ruysdael ou Hobbema, peintres de figure comme Van der Helst, Frans Hais, ou Van der Meer, c'est moins une pénétration psychique de leurs modèles qui caractérise leurs œuvres, qu'une vision superbement rendue de l'aspect des choses. Rembrandt seul a été plus loin, a su rendre en les peignant, non seulement leurs formes, mais en même temps leur caractère intime, et pourtant n'a-t-il pas souvent exprimé un coin de sentiment moral avec l'intensité de Léonard de Vinci, imprégnant sa Gioconde d'une vie spirituelle si merveilleuse.

L'art moderne.'* C'est au contraire cette pénétration psychique, ce sentiment intime et pénétrant qui domine chez ses grands maîtres.

L'exécution, la facture vient en second lieu chez un Millet, un Corot, un Delacroix. Quoique jamais l'exécution ne laisse à désirer chez de très-grands artistes, ils ne s'appliquent jamais exclusivement à bien peindre, ils ne pensent pas à imiter les maîtres anciens, les plus merveilleux peintres qui aient existé, ayant à dire,

à exprimer quelque chose de plus élevé, l'impression morale qui les a frappés. Cette nuance qui domine leur métier est le sentiment.

Israëls s'est toujours efforcé, dès le complet épanouissement de son talent, d'allier à ses qualités de peintre, ce sentiment délicat, spécial, moderne.

Comme peintre il a toujours tâché d'égaler les peintres anciens, d'avoir leurs qualités dans le rendu, dans le clair-obscur, dans l'harmonie générale, en un mot de faire de la bonne peinture, d'être un homme du métier sachant traduire ses impressions visuelles comme n'importe quels peintres hollandais d'autrefois.

Comme artiste, sa conception de poëte lui est spéciale et trèsmoderne.

Pour faire comprendre la place qu'il prend à cet égard nous devons retourner en arrière.

La génération qui précède la sienne est caractérisée par une sentimentalité excessive, tant dans les œuvres littéraires que dans les tableaux. Sujets anecdotiques, gravures de Keepsake, poésies généralement niaises et creuses, voilà ce que produit la génération de 1820, avant que le Romantisme, puis le Naturalisme viennent tout révolutionner.

En Hollande les tableaux du dix-huitième siècle sont généralement d'une insignifiance absolue au point de vue de l'art; ils trahis sent souvent une émotion qui se manifeste dans le sujet, mais jamais dans l'exécution.

Après l'empire vient en France le Romantisme, avec de Musset, Gautier, puis le Naturalisme avec Flaubert, les Concourt, Zola. Dans les arts Corot, Millet, Courbet, Delacroix. Et en Hollande Multatuli, Israëls. Alors naissent des œuvres modernes comme sentiment, tant en littérature qu'en peinture.

Ce n'est plus le sujet, le roman, l'anecdote gaie ou triste qui fait l'intérêt d'une œuvre d'art, mais l'intensité de pénétration; l'amour de l'artiste pour ce (ju'il exécute. Germinie Lacerteux intéresse passionnément pour elle-même, pas pour ses aventures, qui sont banales et ont été cent fois décrites.

Une jeune fille cousant, assise à sa fenêtre, d'Israëls, intéresse aussi pour elle-même, parceque le peintre a mis dans son œuvre je ne sais quelle caresse ambiante, quelle saveur de sensation ; quelque chose de profondément et intimement humain. Les grands artistes de notre époque peuvent tous dire avec Térence „homo sum: humani nihil a me alienum puto".

Et c'est l'intensité dans le sentiment qui explique le charme extrême des œuvres d'un Israëls, qui sait émouvoir avec les sujets les plus simples, les plus insignifiants en apparence.

Israëls n'a pas été le premier à peindre les pêcheurs de nos plages et les pauvres campagnards de nos bruyères. Teniers, Van Ostade, Jan Steen, d'autres maîtres anciens encore, avaient admirablement peint des misérables de toute espèce, des loqueteux, des mendiants. Mais ces peintres n'avaient jamais pénétré intimement dans l'existence d'un être vulgaire et su le rendre intéressant et sympathique par l'analyse et la compréhension de tout son être, de toute sa vie, de son milieu. Ce qui fait regarder longuement et aimer leurs œuvres, c'est la facture, les qualités d'exécution avant toute autre chose : le coup de pinceau savant et habile, le dessin soigné des formes, la belle peinture de l'ensemble, la pâte habilement travaillée plutôt que des qualités suggestives. On admire certaines de ces œuvres presque au même point de vue qu'un bibelot artistique, une délicate porcelaine de Chine, un laque Japonais ou un bronze antique à la patine exquise.

Mais le côté humain, ému, la sympathie de l'artiste pour l'existence de son modèle, cette sympathie vibrante transmise sur la toile, caractérisant les grandes œuvres modernes, n'est pas visible dans la plus grande partie des œuvres d'art des siècles précédents. Certes ce fùrent des peintres très-grands, des artistes consommés qui les exécutèrent, mais ils ne furent pas autant poètes que peintres, comme le sont les maîtres de notre époque.

Cette qualité suprême, la poésie vraie, intimement confondue avec l'exécution, produit une impression rare, parfois sublime; elle fait battre le cœur plus vite, les yeux s'humecter de larmes.

Apanage seulement de l'art le plus élevé, ce sentiment moderne, intense fait qu'on est ému jusqu'à la douleur par Flaubert ou de Concourt, par Millet ou par Israëls, tandis que l'on ne fait que s'apitoier sur l'héroïne d'un livre du dix-huitième siècle, ou sur une fiofure de Greuze.

Duranty dans un mot célèbre, bien connu des artistes, a admirablement exprimé le sentiment qui domine dans les œuvres d' Israëls, qui plâne au-dessus de ses qualités de peintre et de dessinateur, lorsqu'il a dit de lui, je ne me souviens plus au juste à propos de quelle toile, qu'elle était „peinte d'ombre et de douleur". Jamais aussi n'est-ce la fabulation, l'anecdote qui prend chez lui la première place, mais c'est ce sentiment qui empoigne, profondément triste dans ses tableaux tristes, enterrements, veilles silencieuses; ou gai parfois aussi, exubérant de lumière dans ses toiles représentant des enfants de pêcheurs jouant au bord des flaques sur la plage baignée d'une atmosphère opaline, doucement éclairés par un soleil blond, qui donne au ciel et à la mer une tonalité laiteuse et tendre, à l'ensemble un charme exquis, et dont ou pourrait dire, en variant le mot de Duranty, qu'elles sont peintes „avec du soleil et de la joie".

Parmi ces dernières œuvres dont nous voulons parler, bien connue est la série des „ Enfants de la mer", dont il a été publié des albums avec poésies, et qui ont été souvent reproduits par la gravure.

Jozef Israëls naquit de parents juifs, le 27 Janvier 1827 à Groningue, une petite ville de commerce au Nord de la Hollande.

Sa première éducation fut strictement guidée par les traditions religieuses de la famille; ses parents le destinant à devenir rabbin, dans son enfance il étudia le Hébreux et tout en approfondissant le Talmud il dessinait à ses moments perdus. C'est ainsi, comme cela arrive avec la plus grande partie des artistes, que son talent se révéla par hasard, et fut d'abord en opposition avec son éducation première et la carrière qu'on lui avait tracée.

Tranquillement il passait ainsi des années dans la petite ville.

au milieu de sa famille, allant à l'école, ou il apprenait les tout premiers éléments du dessin, sous la direction de „meester" Brugsma, eTi dessinant avec une touche sur son ardoise.

Mais son père, qui était un petit ag-ent de change, avait bientôt besoin de son aide dans les affaires, et jeune, il quittait l'école, pour aller dans le bureau à ses côtés. Il allait parfois aussi toucher de l'argent, et raconte volontiers lui-même que, gamin, il sortait

avec le traditionnel petit sac de tc^le grise pour les pièces de grosse monnaie, et que souvent à cette époque il allait au bureau de Me.sdag et fils. Le père Mesdag était un homm(> cxtraordinairement fin et intelligent; aujourd'hui .ses fils .sont devenus les collègues d'Israëls, et bien connu partout est le grand mariniste H. W. Mesdag.

Etranges changements de position que le cours de la vie amène! Jamais alors les Mesdag, chez qui le gamin juif allait toucher des traites, ne se seraient doutés qu'un jour viendrait où une

toile de l'un d'eux, une vaste vue de la Mer du Nord, ornerait l'atelier de celui qui est devenu Jozef Israëls.

Au-dessus du bureau d'affaires, Jozef avait une petite chambre, où il pouvait dessiner à son aise, tout en étant à la portée de son père ; quand celui-ci avait besoin de lui il l'appelait, le travail était interrompu par une course, et aussitôt celle-ci finie, on lui permettait de recommencer son travail. A cette époque il ne fesait encore que dessiner; il n'était pas encore question de peinture. Il dessinait tout ce qu'il voyait, faisait surtout des copies, d'après des gravures et des lithographies, dirigé par deux maîtres, l'un nommé Buijs, l'autre van Wicheren ; ce dernier vit encore, trèsagé, à Leeuwarden et a pu suivre avec un légitime orgueil la brillante carrière de son élève.

Plus tard, sous la direction de ces maîtres Israëls commençait la peinture à l'huile. Il allait travailler dans une grande chambre, en compagnie de quelques peintres en bâtiments qui y préparaient leurs couleurs, et a fait là beaucoup d'études, de dessins d'après nature ; il copiait aussi des paysages, des lithographies, à l'huile, en imaginant les couleurs. Là aussi il a fait ses premiers tableaux, entre autres un juif qui vendait des couvercles de pipes, un type de la petite ville, et de nombreux portraits aux trois crayons, noir, rouge et blanc, de toutes ses connaissances et de ses parents.

Son père voyait bien qu'il n'avait pas les aptitudes et les goûts qu'il fallait pour le commerce et les affaires, et après des hésitations nombreuses, quoique trouvant le métier de peintre, d'artiste, quelque chose de fort problématique, il consentit à ce que Jozef allât à Amsterdam, pour y étudier sérieusement.

Ce qui contribua beaucoup à lui laisser faire cela, ce furent les instances d'un mécène de la ville, un Mr. de Wit, qui finit par le convaincre et envoya le jeune homme chez Jan Kruseman, qui avait un atelier où travaillaient un grand nombre d'élèves, et qui était à cette époque (nous sommes en 1 840) le grand peintre du jour. Il peignait de vastes toiles, conventionnelles et froides, des sujets historiques et des tableaux de genre, ceux-ci représentant

généralement des Italiens et des Italiennes; et une copie qu'Israëls fit à ses débuts était justement un de ces sujets italiens, un brigand calabrais. Avant de quitter sa ville natale Israëls vendit au père

Mesdag, pour quarante florins un tableau, une italienne en robe de velours noir, avec une étoffe blanche sur la tête. Celui-ci, philosophiquement lui dit un mot profond et fin, qu'IsraCls n'a jamais oublié: „Puissiez-vous toujours avoir le. môme plaisir en travaillant!"

Nous croyons qu'Israëls, à part quelques années dures à ses débuts, a toujours eu la même joie, la même saine gaité en travaillant, car artiste comme il l'est, son travail est son plus grand plaisir. Nous nous souvenons d'avoir une fois entendu sa femme dire de lui qu'il n'était heureux qu'avec sa boîte à couleurs.

Sous ce rapport il est un heureux peintre; cherchant un idéal qu'il sait traduire sur ses toiles, ayant un but dont il ne s'écarte jamais, il a su réaliser ce qu'il voulait, du moins après les premières années de recherches et de doutes. Comme tous les vrais talents, le sien s'est dévoloppé successivement, lentement au commencement, mais sans défaillance, et alors le plaisir dans le travail est la conséquence toute naturelle du travail.

Amsterdam le retenait deux années bien employées à faire assidûment des études, plus ou moins bien dirigées, tant chez Jan Kruseman qu'à l'Académie de dessin où il suivait les cours.

Il ne faisait pas des tableaux, rien que des études; surtout beaucoup de dessins d'après modèle, le meilleur genre de travail à cet âge, et dont il profita beaucoup. Ses premiers succès un peu sérieux datent de l'Académie, (Ecole des Beaux-Arts) où ses confrères lui trouvaient déjà des qualités qui les frappaient.

Toutefois à cette époque Israëls ne savait pas encore le moins du monde ce qu'il chercherait un jour, et il ne faisait que servilement dessiner, sans aucune idée arrêtée, sans aucun but de recherches.

Il se rappelle ces années avec satisfaction, surtout à cause du plaisir qu'il avait à se promener dans le quartier où il habitait. Ses parents l'avaient recommandé à une famille de Juifs très-pieux, qui le soignaient fort bien, et qui demeuraient dans la „Jodenbreêstraat", la large rue des Juifs, en plein milieu de ce „ Ghetto", ce vaste quartier des Juifs, bien connu de tous ceux qui ont vu Amsterdam.

Ce dédale, ce fouillis de ruelles étroites dont les habitants peuvent par places se donner la main d'une fenêtre à l'autre, grouillant d'une vie intense, d'une animation bruyante toute orientale, le ravissait. Des étoffes qui pendent à des cordes d'une façade à l'autre, des chiffons

aux couleurs éclatantes, tantôt plongés dans une ombre vague, tantôt attrapant un rayon de soleil donnent à ces ruelles un attrait tout particulier, et qu'on ne retrouve qu'en Orient. La foule bigarrée qui les anime d'un va et vient continu, bruyant, éclatant de couleurs qui rappellent Rembrandt, (qui lui aussi habita et aima ce quartier), les types des marchands de toutes choses, de vieilles ferrailles, de foies de poissons, de fruits, de pommes, d'oranges, aux brillantes fanfares de jaune et de rouge ; les Juives, souvent jolies, toujours pittoresques, aimant à accrocher à leurs épaules un chiffon vermillon ou émeraude, cet ensemble curieux et plein de vie le ravissait, l'enthousiasmait au plus haut degré.

Mais ce quartier si mouvementé, si rempli de types divers ne faisait que l'amuser; il aimait voir la vie animée s'y dérouler, s'y promener, y flâner; néanmoins il n'était pas inspiré par les figures qu'il voyait; il ne faisait que suivre assidûment les cours de l'académie et peindre à l'atelier.

En 1845, des tableaux venant de Paris attirèrent son attention. Entre autres une „ Marguerite au Rouet" d'Ary Scheffer, fit vaguement comprendre à l'élève de Kruseman que ses maîtres peignaient avec une correction bien froide et conventionnelle, et ce tableau célèbre le frappa vivement. D'autres œuvres venant de France avaient déjà fait entrevoir au jeune artiste qu'il y avait une autre voie dans la peinture que celle qu'il suivait, et un désir croissant germa en lui, d'aller en France, à Paris, au centre de la vie artistique.

Quoique très-pauvre, ne gagnant encore guère d'argent par son travail, il décida en lui-même qu'il ferait le voyage, et la décision prise, il partit sans se soucier de l'incertain dans lequel il se lançait.

Pour subvenir aux plus strictes exigences, son père lui faisait une pension de cinq cents florins (mille francs) par an, avec quoi il parvint, plus riche encore que beaucoup de ses camarades , à passer deux années, qui lui furent précieuses, en plein mouvement artistique de Paris. Pas la grande vie des artistes aisés, de soirées littéraires et de fêtes; mais la vie dure déjeune peintre, travaillant

de huit heures du matin à six heures du soir, sans relâche, mangeant au hasard, mal logé, mal nourri.

Israëls me dit un jour combien il s'étonnait que c'était là cette ville où tout le monde venait tous les ans pour s'amuser, et qu'il la trouvait un enfer où les grands hommes marchaient sur les pauvres gens sans talent, du nombre desquels il se croyait être.

Il fréquentait l'atelier de Picot, un vieux membre de l'Institut, de l'école de David, dont l'influence resta grande jusque vers sa trentième année; Israëls dessinait et peignait selon les vieilles méthodes, dans cet atelier qui comptait environ cent cinquante élèves.

Inhabile, assez gauche et maladroit, il vivait retiré, tranquillement par nécessité, et ne connaissait personne en dehors de ses camarades d'atelier et du graveur de Mare.

Il suivait consciencieusement les cours de l'atelier de Picot et concourut plusieurs fois pour entrer à l'Ecole des Beaux-Arts. A ces concours se présentaient cinq cents jeunes peintres, dont seulement une centaine étaient admis. Une fois il eut le numéro 85, une deuxième fois, plus heureux, il atteignit le numéro 18.

Mais comme le remarque fort judicieusement Mr. Jan Veth dans son étude sur Israëls*) il ne devait pas vite s'affranchir de l'influence de ces maîtres académiques, et il est clair que les noms de Buijs, Pieneman, Kruseman, Scheffer, Picot n'expliquent rien lorsque l'on considère la place à part qu' Israëls prend actuellement dans l'art moderne.

Parmi les maîtres qu'il eut alors, il se souvient d'Horace Vernet, de Pradier et de Paul Delaroche. De ce dernier Alfred Sensier dit dans son livre sur Millet qu' „il était le maître à la mode. Son autorité était grande en matière d'art; son caractère morose et obstiné en avait fait un homme important, ses succès du Salon, un vainqueur jaloux de sa gloire. En outre son esprit, toujours en méfiance de lui-même, le mettait en crainte de voir bientôt disparaître cette fragile popularité qui était son ambition et sa vie."

•) „Mannen van Beteekenis", Jozef Israëls.

Il est facile à comprendre que le jeune homme, venant de quitter son pays, se sentait parfois dérouté dans ce milieu si différent de ce qu'il avait connu jusqu'alors, et que les moindres choses faisaient grande impression sur lui. Ainsi il se souvient de la colère de Paul Delaroche contre lui, une fois qu'il avait mal dessiné le genou de l'Achille, colère qui fit d'autant plus d'effet, que déjà son tempérament personnel, sa facture sui generis commençaient à poindre. Si Delaroche était violent. Picot par contre, qui connaissait sa position peu fortunée, n'a jamais voulu permettre qu'il payât sa contribution à l'atelier, parceque, tout foncièrement académique qu'il était, il aimait son travail.

Ce n'était pas du reste, comme d'ordinaire, de ses maîtres qu'Israëls apprenait le plus, mais de ses camarades, en les voyant travailler, des critiques qu'ils se faisaient respectivement. Parmi ceux-ci, il en connut plus particulièrement deux, qui ont acquis quelque notoriété, Pils et Lenepveu.

Après une couple d'années de ce séjour à Paris, qui lui apprit beaucoup, pendant lequel il fut souvent très-misérable, il eut envie de retourner chez lui.

Il avait vu comment on travaillait en France, étudié longuement le Louvre, et vu une quantité de tableaux. Un jour il avait été visiter les Galeries de Versailles, à pied, et ayant passé des heures dans le musée, il était revenu à pied encore, une pareille fatigue lui valut trois jovirs d'épuisement.

A peine était-il revenu à Amsterdam que la Révolution de '48 éclata.

Il eut le regret de ne pas y avoir assisté.

Installé dans une chambre arrann^ée en atelier, au Warmoesstraat il commence sérieusement sa carrière de peintre. Maintenant viennent les (grandes toiles, les compositions lonji^uement élaborées, les petits tableaux brossés pour la vente. Une de ses premières œuvres de cette période, une f^rande toile dont le sujet est tiré de l'histoire Juive, „Aaron trouve dans le tabernacle les cadavres de ses deux fils", expo.sée en même temps que le portrait de Madame Taigny, une actrice française qui donnait des représentations à Amsterdam, n'eut aucim succès. On trouvait sa peinture affreuse, „fatale". Seul le vieux Pieneman, un contemporain tle Jan Kruseman, l'appelle chez lui et lui témois^ne un peu d'admiration pour son coloris, qui marquait au milieu de la peinture de l'époque par la recherche du ton.

Alors .se succèdent des compositions historiques et théâtrales, „Hamlet et .sa mère", „Guillaume le Taciturne et Mari^uerite de Parme", „le prince Maurice de Nassau devant le cadavre de son père", et de nombreuses petites œuvres, des chevaliers au clair de lune, des sujets de j^enre qui remplissent .sa cheminée, (|u'il tâche de vendre dix ou quinze florins, rarement trente.

Il travaille assidûment, peint beaucoup, mais rien ne fait encore pressentir l'artiste personnel qu'il deviendra peu de temps après. Le i^-oût de l'époque était .si bizarre, si anti-arti.stique, qu'une fois ([u'il avait peint un portrait de vieille femme, Jan Kruseman

lui dit qu'il ne devait pas peindre de si laides gens, parceque cela gâtait le goût.

Ses portraits n'avaient pas plus de succès que ses tableaux. Quatre de ceux-là, qui lui avaient été commandés par un marchand furent trouvés si mauvais que ce dernier qui avait promis cent florins pour les quatre, ne voulut plus en donner que soixante quinze lorsqu'ils étaient terminés.

On peut voir par les faits que nous citons que les débuts , sérieux dans sa carrière ne sont pas immédiatement couronnés de succès, loin de là! Comme pour tant d'autres peintres, comme pour la plupart des vrais artistes, la lutte pour l'existence lui est dure, les désappointements sont nombreux, la vie précaire.

Il travaille beaucoup, se remue, expose, n'est guère compris, est violemment critiqué, mais sans se décourager il continue la lutte; et grâce à son talent et à sa persévérance, peu à peu il en arrive à s'imposer au public, à attirer l'attention sur ses œuvres.

Une de celles-ci fit enfin sensation, le fit remarquer, et lui valut un vrai succès.

C'était sa ,, Rêverie", dans laquelle il concentrait tous ses efforts, faisant tout ce qu'il peut pour traduire sincèrement ce qu'il sent. Cette Rêverie représente une jeune fille vêtue de blanc, couchée au pied d'un massif d'arbres, sur une colline au bord de l'eau.

C'était à une Exposition d'Amsterdam, et par les influences du vieux Pieneman sa toile avait une des premières places d'honneur; par son sujet autant que par l'exécution elle attirait vivement l'attention et pour la première fois il eut l'intime satisfaction de jouir d'appréciations favorables, illimitées, dont le résultat fût qu'il vendit son oeuvre à un Mr. Hieronimus de Vries, pour la somme, considérable pour lui, de cinq cents florins.

Ensuite il peint, entre autres tableaux, un „ Adagio con espressione", un homme jouant du violoncelle, qui, exposé à la Haye, n'eut dans cette ville aucun succès, fut fortement critiqué, mais eut l'honneur d'être lithographié par Allebé, le sympathique directeur actuel de l'Académie des Beaux-arts d'Amsterdam.

Peu de temps après ces événements, vers le milieu de la même année, il tomba malade et, très-misérable, il va tâcher de se guérir à Zandvoort, un petit village de pêcheurs près de Haarlem.

Zandvoort était alors tout ce qu'il y a de plus primitif. De petites maisons en briques rouges, agglomérées au pied des dunes qui les abritent des vents du large, à demi enfouies dans le sable; leur groupement est des plus amusants pour un œil de peintre, de même que le costume et les habitudes de leurs habitants.

Là, dans ce milieu nouveau, tout seul, loin du monde où il

avait vécu, Israëls commence à s'apercevoir que le dramatique existe partout, que la douleur des humbles est aussi poignante que celle des grands de la terre, qu'un calme intérieur de pécheur, baigné d'une douce lumière, est aussi harmonieux, aussi beau de couleur, aussi poétique que n'importe quel sujet historique, et le séjour de quelques mois dans se village perdu lui montre enfin sa voie, trace sa carrière désormais brillante.

Là , dans ce joli village maritime, au milieu de ces braves gens menant la vie dure des pêcheurs, Israëls est seul, isolé loin des bruits d'atelier, des propos mondains, des influences et des causeries artistiques.

Il vit de leur vie, intime et simple, demeurant chez un charpentier de marine, partageant entièrement les habitudes de ses hôtes. Il diffère seulement d'eux par son travail, peignant sans discontinuer des études d'après nature de ce qui l'entoure; les intérieurs harmonieux, les costumes simples mais plein de caractère, les dunes aux verts des longues herbes, aux jaunes blonds des sables. Pour la

première fois il est frappé par la beauté intime qu'exhalent ces sujets misérables en apparence, empreints de poésie vraie, intime, éternelle. Vircrile, Théocrite, Burns, Millet avaient été touchés par le charme pénétrant de la vie des campagnards, par la beauté de leur lignes, de leurs formes, devenues typiques par le même mouvement, le même travail répété à l'infini.

Israëls le fut à son tour, à une période de sa vie pendant laquelle il cherchait sa voie, et se demandait comment il parviendrait jamais à faire quelque chose de bon.

11 était dans une de ces périodes de doute que traverse tout artiste véritable. Comprenant que ce qu'il avait peint jusqu'alors n'était pas encore l'expression complète de ce qu'il sentait, sans savoir se rendre compte de ce qu'il cherchait et trouverait un jour, trèsproche déjà, le hasard l'avait conduit à ce village de Zandvoort qui devait devenir pour lui une source inépuisable d'inspirations du plus grand intérêt.

Les quelques mois qu'il y passa furent féconds en travail sérieux, le premier réellement personnel qu'il eût fait jusque là. Il rapporta une série considérable d'études, sincères, d'une facture large, lumineuses, trahissant un réalisme poétique, une recherche toute artistique du sujet.

Car notons que le sujet est toujours pour Israëls une des conditions essentielles de son œuvre. Quoique, comme nous l'avons dit plus haut, son grand talent de peintre lui suffise pour transposer le plus insignifiant objet en une œuvre de l'art le plus élevé, pour lui, la trouvaille du sujet et son arrangement dans le cadre sont les premiers éléments de son tableau. Il aime à dire qu'il préfère un beau sujet à un sujet insignifiant; et il est certain que tous ses sujets, depuis Zandvoort, sont supérieurement beaux comme trouvaille et comme composition d'ombre et de lumière.

Evidemment il ne trouve pas qu'un sujet, si beau qu'il soit, mal peint, vale quelque chose; mais lorsque l'œuvre est supérieurement exécutée, il aime qu'elle dise quelque chose à l'esprit en même

temps qu'aux yeux, qu'elle fasse sourire ou pleurer, qu'elle émeuve par sa composition même.

Et c'est à ces sujets, découverts dans ce petit coin de terre perdu dans les dunes, qu'il doit ses premiers véritables succès.

Retourné à Amsterdam après son .séjour à Zandvoort, il va s'établir avec sa remarquable collection d'études, au Rozengracht, chez Helweg, où il passe .sept années dont il a j^ardé un trè.sagréable souvenir. Il a peint dans cet atelier toutes ces toiles devenues célèbres, qui créèrent sa réputation, „ Premier amour", „Le jour avant la .séparation", „Près du tombeau de la mère", „Le naufragé", „Le berceau", „Le long- du cimetière", et tant d'autres.

Son „ Premier amour" représente une jeune fille assise à une fenêtre, tandis (|u'un jeune garçon lui donne une bague de fiançailles. Cette œuvre, qui a été lithographiée par Mouilleron, lui valut un succès considérable, mais toujours encore il était incertain, il doutait de son travail, il se demandait s'il arriverait à faire mieux.

Une année plus tard il peint „Près du tombeau de la mère", cette toile devenue célèbre, empreinte d'un poésie navrante.

Un de ces robustes pêcheurs de nos plages, portant un de ses enfants sur le bras, donnant la main à l'autre, passe à côté du cimetière où .sa femme repose après une vie laborieuse, adoucie seulement par les joies familiales.

L'entente de l'effet, le temps sombre qui contribue à rendre cette scène si simple d'une tristesse poignante, tout contribue dans cette œuvre à exprimer le sentiment fin, inné, profondément humain, si per.sonnel, qui caractérise le sympathique talent du maître, et qu'on retrouve dans un si grand nombre de ses œuvres, plânant comme une ombre de douleur.

Cette toile eut un grand succès. Expo.sée à Amsterdam, elle fût achetée par l'Académie des Beaux- Arts de cette ville en souvenir de son ancien élève, à la suite des instances de Royer, le sculpteur, qui en était le Directeur à cette époque. Mais l'Académie n'était pas riche, et ce ne fût qu'avec l'aide d'un avocat Israélite d'Amsterdam qu'on parvint à réunir la somme nécessaire.

Aujourd'hui cette toile, si caractéristique pour la première manière d'Israëls, est au Rijksmuseum, ce Louvre d'Amsterdam, où l'on peut suivre les progrès du peintre.

Peu après „Le long du cimetière", il peint „La veille de la séparation". Une petite chambre de paysan, blanchie à la chaux, aux dalles de pierres effritées et fendues, enveloppée d'une douce pénombre lumineuse, sombre et transparante, éclaircie par la lumière que laisse passer la fenêtre aux petites vitres.

Après la vie d'éreintement, avec ci peu de joies, le grand calme est venu. Le pauvre être humain ne souffre plus, ne sent plus, les yeux clos, les lèvres immobiles, les traits rigides. Tout est silence autour du cadavre, comme le cadavre lui-même.

Toute l'angoisse qui suit le passage de la vie à la mort, le mystère plein d'ombre, l'inconnu triste et attirant, le calme qui suit l'agonie, sont exprimés avec vme intensité que l'on ne rencontre chez aucun autre artiste.

Œuvres exquises que ces pages sombres du grand peintre, exquises par la poésie qui les domine, par l'exécution merveilleuse, par le coloris harmonieusement foncé, sans jamais être opaque ou lourd.

Cette toile, la première dans ce genre, fut exposée à Rotterdam, oii encore une fois le succès fut considérable.

Israëls eut la dernière médaille de l'Etat qui fut décernée, la plus haute récompense, donnée par un jury qui comptait parmi ses membres le grand artiste Bosboom.

D'étape en étape, Israëls arrive à la renommée, à la fortune.

En 1862 il expose à Londres „le Berceau" et „le Naufragé", cette grande toile, encore un peu théâtrale, mais quand même profondément dramatique.

Le calme est venu après la tempête qui ébranle les navires, fait frisonner et mugir les flots, couvre tout d'écume blanche, déploie indéfiniment des rideaux sombres dans le ciel livide.

L'azur pâle, verdâtre, rayé de bandes étroites, redevient visible.

Sur la plage, d'oh la mer se retire comme à regret, des épaves,

une coque de bateau de pêche, brisée, lugubre. Des hommes, des veuves, des filles guettent le cadavre que les lames amènent sur le sable, le reconnaissent; alors quelques pêcheurs le prennent par les épaules et par les pieds et le portent lentement, suivis par la foule silencieuse et morne. Le sombre cortège qui monte lentement les dunes, se détachant en valeur contre le ciel, est d'un grand, puissant (;ffet; cependant les moyens d'expression ne sont pas encore aussi simples que dans ses œuvres postérieures.

Le charme de son tableau, „le Berceau", et la grandeur émouvante du „ Naufragé" lui valent îl Londres un grand succès. L'Athenaeum dit des œuvres d'Israëls „the most touching pictures of the Exhibition".

Le „Naufragé" vendu d'abord par Gambard à Lewis, fut revendu peu de temps après à Arthur Young soixante mille francs, somme considérable pour l'époque.

Tout à fait connu et apprécié, en 1H63 Israëls se marie avec la fille d'un avocat de Groningue, qu'il connai.s.sait depuis longtemps.

Etant venu plusieurs fois déjà à Schéveningue pour y faire des croquis comme il avait fait à Zandvoort, il se décida à venir habiter La Haye qui est à vingt minutes de Scheveningen, et aujourd'hui il habite toujours la maison connue du Koninginnegracht.

Israèls a produit beaucoup depuis son arrivée à La Haye. Vivant simplement, à neuf heures on le rencontre faisant sa promenade matinale, à dix il est dans son atelier, à deux il reçoit des connai.s.sances intimes.

Régulièrement sa vie s'écoule toute de travail et de calme. Ici ses œuvres supérieures ont été pensées, créées, élaborées.

Depuis plus de vingt ans, Israëls a fait école. Nombreux sont ceux qui plus ou moins personnellement s'inspirent des sujets qui l'ont inspirés. Mais comme tous les imitateurs plus on moins inconscients, ils n'ont pas les qualités du maître. Chez les uns, le sujet prédomine, chez les autres .sa conception de la composition. Aucun néanmoins n'a la cjualité suprême de l'artiste délicat, ce sentiment tant vanté et si peu compris, qui lui donne une place

à part parmi les plus célèbres, qui est un joyau incomparable, qui fait de Jozef Israëls un des plus grands peintres des temps modernes un des plus intimement artistes, et des plus poètes.

JACOB, MATTHIJS et WILLEM MARIS.

JACOB, MATTIIIJS et WIIJ.EM MARIS.

Parmi les Maîtres, dit^nes de ce nom, qui se trouvent placés à la tête de l'PLcole Hollandaise; contemporaine, il est certain que les trois Maris (Jacob, Matthijs ou Thijs , et Willem) prennent une place prédominante. Et bien sinjj^ulier, remarquable, particulièrement rare, est ce hasard, ([ue trois frères pratiquent le môme art, chacun d'une manière absolument [personnelle, ne ressemblant aucunement à aucun de ses frères, ni par la facture, ni par le genre de sujets, ni par la compréhension de ceux-ci; et que tous trois aient dans leurs œuvres supérieures des qualités hors pair, qui les placent tous trois au même ranj^, quoiqu'ils soient si différents en apparence ; et ce ran*^ si élevé , si distini^ué , si au-dessus de la majorité de leurs confrères.

Talent, névrose, j^énie, quelle faculté suprême, quel don mystérieux que celui de sentir, de voir, de comprendre , et de savoir s'exprimer mieux, et plus parfaitement que d'autres? Pourquoi naît-il de temps à autre des êtres plus complexes, mieux organisés sous beaucoup de rapports, supérieurs au moral certainement à la masse , sans aucune cause apparente , sans atavismes à constater , sans ancêtres ayant excellé dans une science ou un

art analogue à celui qu'ils pratiquent? Pourquoi un jour un très modeste ouvrier typographe aura-t-il trois fils qui seront comptés parmi les plus pures gloires de leur patrie?

Combien il est vrai que les artistes , les vrais , sont les moins mortels des hommes ! Nés par hasard , comme les gouttes de pluie , féconds et bienfaisants, il dominent leur époque, sont au-dessus de leur temps, plânent de par les siècles.

„Tout passe. — L'art robuste Seul a l'éternité.

Et la médaille austère Que trouve un laboureur

Sous terre Révèle un empereur.

Les dieux eux-même rtieurent , Mais les vers souverains

Demeurent Plus forts que les airains."

(Th. Gautier.)

Qui se souvient au juste des rois du temps d'Homère, qui sait le nom des archontes qui gouvernaient lorsque Phidias sculptait ses marbres grandioses, quel empereur régnait lorsque Outamaro faisait ses „ Douze heures des maisons vertes"? et plus près de nous, qui sait d'emblée les noms des princes du vivant de Durer, de Rembrandt, de Vinci? Tout le monde connaît le bourguemaître Six , non pas parcequ'il fût bourgmestre d'Amsterdam, mais seulement parcequ'il fût l'ami de Rembrandt, qu'il eût l'honneur de le protéger, et qu'il posa pour lui!

Dessin pâli, léger griffonis mordu dans un cuivre, font vivre leur modèle à travers les siècles, si un de ces hommes supérieurs, un grand artiste, les a frappés au coin de son génie.

Et par quelle fatale loi, appelée par Césare Lombroso „misonéisme," tout ce qui est grand, nouveau, original doit-il être mal compris d'abord , souvent bafoué et insulté ? Probablement parceque pour bien comprendre il faut sentir et que le don de sentir, de voir ,

l'urtr.iit tic J. Makis, tl'aprcs une photographie.

d'écouter avec délicatesse est presque aussi rare que celui de créer.

Si nous disons tout cela, c'est parceque peu de peintres furent aussi peu compris que les Maris , surtout que Matthijs Maris. Comme nous entendons encore le ;^ros rire de la foule devant telle toile de Jacob ou de Thijs Maris, ce môme rire qui accueille tout ce qui est neuf, qui hier encore voulait protester contre un Millet, un de Concourt, un Whistler !

L'histoire de l'art toute entière est là , montrant à côté des maîtres, des hauts esprits raffinés et dominateurs, de mauvais artisans qui spéculent sur les bas instincts et les goûts grossiers de la foule, à qui toujours des amuseurs superficiels, au talent léger, facile, tout de surface, plaisent, tandis que les rares natures d'élite, sensitives et supérieures, aristocratiques de naissance, les artistes de par la grâce de Dieu, luttent, opiniâtres, convaincus, souvent martyres, mais toujours remportant la victoire tôt au tard, de leur vivant, ou après leur mort alors que les autres s'enfoncent dans le noir néant de l'oubli.

En 1850 vivait à la Haye un modeste imprimeur, Maris , dont la famille avait (.le lointaines origines Polonaises, mais depuis des générations établis en Hollande, les enfants du typographe sont bien Hollandais actuellement.

Non sans difficulté il élevait ses trois fils et deux filles. Les trois garçons se suivaient d'assez près; l'aîné, Jacob, commença le premier à dessiner, et bientôt ses frères manifestaient leur profond et ardent goût pour la peinture. ')

Leurs dessins d'enfance, faits à l'âge de onze ou douze ans se ressemblent, du moins ceux de Willem ressemblent à ceux de Jacob, mais ceux de Matthijs ont dès ses débuts quelque chose de maniéré que n'ont pas ceux de ses frères; (je tiens ce dernier détail de Jacob Maris.) Tandis que l'aîné et le cadet font des études serrées, suivies de près, d'un consciencieux rare, Matthijs,

1) .lacob Maris est né en 1837, Matthijs en 1839 Willem en 1844.

tout en donnant aux siens une très-grande vérité d'expression , reste un peu à côté de la nature, et son tempérament personnel, très original, empreint d'un vague mysticisme est déjà perceptible à cet âge si tendre.

Mais dès qu'ils ont en main le pinceau, chaque frère prend une voie à part, bien à lui. Il s'écarte des autres, marchant droit son chemin, avec la conviction, la foi, qui donnent la force.

Jacob, l'aîné, malgré son immense talent, qui dépasse la compréhension du grand public, a bien longtemps passé inaperçu, même en Hollande. Ce n'est que depuis une dizaine d'années que le maître commence à être admis par ses compatriotes qui, excepté les toutes dernières années, sont restés en arrière du mouvement intellectuel qui s'accomplissait en Europe.

Il naquit en 1837, et tout jeune il sentait un besoin irrésistible de reproduire par le dessin tout ce qu'il voyait autour de lui. Jusqu'à douze ans il fréquenta l'école communale, faisant dans les heures de récréation, des dessins de tous les objets qui l'entouraient, jusqu'à des portraits de son père et de sa mère.

Le maître de l'école, qu'émerveillaient les aptitudes du jeune Maris et qui voyait en lui un futur grand peintre, le recommanda chaleureusement à M. Stroebel, un artiste qui jouissait alors d'une certaine notoriété comme peintre d'intérieurs dans le goût de Pieter de Hooghe. Sur ses instances, Jacob entra comme élève à l'atelier du peintre, et commença dès lors des études sérieuses. Il avait pour tâche de copier des lithographies de l'époque, des dessins sur pierre, de Robert, qu'il reproduisait aux deux crayons, en noir et blanc sur papier teinté.

Mais le travail qui le forma le plus, ce fut d'exécuter sans cesse à l'aquarelle des natures mortes d'après de simples objets usuels. Il en peignait du matin au soir, et peut-être est-ce là qu'il faut, jusqu'à un certain point, chercher l'origine de l'habileté sans égale de l'aquarelliste d'aujourd'hui.

Après que J. Maris eut quelque temps travaillé chez Stroebel, un marchand de tableaux , pressentant son avenir , d'accord avec

paprcs line e:iii-lorie li'aprcs J. Makis.

Louis Meyer, le Gudin hollandais, décida le petit Jacob (il n'avait encore qu'une quinzaine d'années) à entrer chez Huib van Hove. C'était un peintre qui réunissait une dizaine d'élèves dans une ancienne chapelle transformée en atelier.

Il n'y était pas encore depuis bien longtemps, travaillant assidûment, que Huib van Hove, à la suite de mauvaises affaires, dut quitter la ville, et se réfugier à Anvers, où Jacob Maris le suivit.

C'est à Anvers que commença pour lui la vie de rapin. Son maître, au lieu de lui laisser développer ses dispositions naturelles, l'employait à préparer des toiles, ou môme à faire des études pour lui, l'absorbant à ce point que lorsque Maris demandait l'autorisation d'aller aux cours de l'académie, van Hove la lui refusait. De là, entre l'élève et le maître, une rupture après laquelle, pendant trois années consécutives. Maris suivit .sans interruption l'école de dessin d'Anvers.

Ce temps d'étude écoulé, Jacob Maris retourna à la Haye, et entra, plutôt encore comme rapin que comme élève, dans l'atelier de Louis Meyer. Il nettoyait les bros.ses, préparait les couleurs, découpait des mouettes en papier, que le peintre piquait soigneusement sur la toile au moyen d'une épingle, afin de juger de l'endroit exact où il devait les peindre.

On comprend aisément que le jeune artiste ne se contentait pas de ces travaux et frémissait du désir de s'élever enfin à des couches supérieures. Aussi dès qu'il le pouvait, il se mettait à peindre pour lui-même , et c'est de cette façon , dans ses moments dérobés pour ainsi dire, qu'il exécuta le premier tableau qui attira sur lui l'attention du public. Cette toile représentant une scène d'intérieur, une cuisinière à l'ouvrage, se trouve encore à la Haye, dans la collection de M. Trossarello, son premier acheteur. C'était un grand pas pour Maris: il avait vendu un tableau! sa carrière d'artiste allait s'ouvrir.

Peu de temps après, en effet, en 1865, il partit avec son ami Kaemmerer pour Paris et là, ne peignant d'abord que des figures, des Italiennes surtout, il parvint à gagner sa vie.'

Une année se passa pour lui à suivre l'atelier d'Hébert, le peintre au sentiment distingué, un peu froid , mais toujours élégant. Hébert trouvait les études de Maris d'une couleur superbe, mais il reprochait à son élève de ne pas savoir son métier; il trouvait ses figures trop lourdes, lui conseillait de les amincir, de les élancer, de leur donner de la délicatesse et de la grâce.

Peu à peu il inclina vers le paysage; au Salon de 1868, il exposa une Vue du Rhin, qui fut remarquée, et achetée par un marchand de tableaux de Londres. Désormais il était lancé, le succès lui souriait , lorsque survinrent les tristes mois de la guerre et de la Commune.

Jacob Maris était père de famille et la vie, durant le siège, fut dure pour lui comme pour tant d'autres.

Après l'année terrible, Jacob Maris revint avec sa famille en Hollande et s'y établit. Les paysages hollandais l'attiraient si fort, qu'il ne devait plus quitter la Haye , où il vit désormais au milieu des siens, entouré de la haute considération de ses confrères.

La maison qu'habite Jacob Maris est située tout à l'extrémité de la ville, dans un quartier tranquille; en face, s'étend la campagne infinie, sans transition aucune. C'est cette absence de banlieue qui fait de la Haye une ville si charmante en été. On quitte une rue, qu'on dirait en pleine ville, et, brusquement, on est dans les bois, sur les dunes ou dans les prairies qui entourent la Haye comme une ceinture d'émeraude.

Cette maison , qu'on ne distinguerait pas de ses voisines , fort simple, trahit cependant la personnalité qui l'habite, dès que l'on a monté l'escalier qui mène au premier étage. Un salon garni de tapis lourds à tons riches , avec quelques beaux éclats de couleur , des Delfts , des Satzumas blonds et dorés , de vieux cuivres joyeux, alternant avec les tableaux, souvenirs et études de ses frères et de ses amis; un je ne sais quoi de puissant, de vigoureux et de fin dans l'harmonie générale qui rappelle la palette du peintre. En

soulevant une portière d'ancien tissu oriental , doublé de Gobelins aux verts fauves et bleutés, sourds et profonds, on pénètre dans le sanctuaire du maître. Ces Gobelins forment le fond de l'atelier, contre lequel se détachent les chevalets portant les œuvres en cours d'exécution. A droite, tout contre les tapi.sseric^s , éclatent les ors de vieux cuirs «gaufrés; tous ces tons, avec leur opulence, forment le fond qui convient aux oeuvres vi^^oureuses du maître. Pas plus que les toiles de Rembrandt et de tous les vrais coloristes, elles n'ont besoin de repoussoirs , et , au contraire , leur couleur s'exalte, chante dans un entourage di<i;'ne d'elles, qui continue les couleurs débordant du cadre.

Dans son atelier, qui mesure une huitaine de mètres de profondeur, le maître travaille sans cesse. Levé tAt , il commence dès huit heures du matin , le soir on le trouve encore souvent éclairé par une lamp(? à t^az, occupé à p(;indre et repeintlre une toile. 11 reconstruit et démolit ce qu'il a p(!int dans la journée, toujours à la recherche de la perfection dans les proportions, dans les masses d'ombre et de. lumière, remaniant la composition de son oeuvre la plus simple iusqu'à ce qu'il .soit absolument satisfait; et toujours ces oeuvres sont établies avec un(; lojjfique rii^oureusc , (pii se dérobe derrière l'apparence d'un sentiment prime.sautier.

jamais Jacob Maris n'a, comme tant d<; peintres, spéculé sur la sentimentalité d(>s sujets, jamais une. de ses oeuvres ne trahit une défaillance en vnr. d'un succès banal. Toujours et avant tout il est peintre, consciencieux jusqu'au bout, peignant avec désintéressement, pour le plaisir d'exécuter une oeuvre belle, vivante, complète, tout artistique.

Ainsi, s'il a souvent peint des enfants (les siens), ce qui l'attire en eux, c'est la tlélicatessc de ton (.les chairs, le rose des carnations, le blond soyeux de la chevelure, la tendre niolle.s.se des foruies, les blancheurs des vêtements, rehaussées par la note éclatante, rouge ou bleue, d'un noeud, d'un jouet, de quelques

fruits. Exquisement il sait peindre l'enfance, la pureté jeune de ses couleurs intouchées, la fraîcheur veloutée, pareille à un duvet de pêche.

Et c'est par cela qu'il rend ses oeuvres si attrayantes, parce sentiment, par cette connaissance intime des sujets qu'il peint. Jamais un soupçon d'anecdote dans ces tableaux d'enfants. Les données les plus simples ; un bébé dans sa chaise haute ; une filette assise, tenant un livre dans les mains, le regard dans le vague; un petit garçon jouant du violon ; mais comme ces sujets, exhalant un pur parfum de grâce naïve, peints admirablement, sont délicatement harmonieux dans leur tonalité rompue !

Paysagiste , il a peint tous les effets , si nombreux , si variés si changeants, du pays où les aspects de la campagne varient plus que partout ailleurs.

Vrai peintre hollandais, son caractère intime d'artiste est celui de ses glorieux ancêtres, d'un Rembrandt, d'un van der Meer.

L'ensemble de son oeuvre de paysagiste a ime teinte de douce mélancolie, de calme intime, de paix profonde, sans monotonie, impressions que dégage le pays qu'il habite et qu'il aime.

Comme personne, il a su rendre la sensation de ces vers de Baudelaire :

Les ciels bas et lourds, Les soleils brouillés De ces ciels mouillés....

Les soleils couchants Revêtent les champs, Les canaux, la ville entière, D'hyacinthe et d'or; Le monde s'endort Dans une chaude lumière.

Nul peintre, ancien ou moderne, n'a su aussi complètement, avec autant de sincérité, de compréhension, de sentiment, rendre les divers aspects éthérés, baignés d'air lumineux, flottant dans les brumes blondes de ce beau pays de Hollande si admirable surtout pour les peintres, et dont les caractères essentiels sont les

U'.ilMC.-. unu call-furlc ^J';lpn.^ J. .M..ii-

horizons infinis s'estompant dans des buées; la blondeur rose des terrains; les frondaisons fraîches, savoureuses; les temps gris, lumineux, argentins, n'ayant rien de l'opacité des temps de pluie en Angleterre, des ciels lourds de Paris, de la dureté du Midi.

Ces caractères essentiels du paysage de la Hollande ne changent pas et lui garderont toujours un charme particulier; mais ce qui change et se modifie , ce qui se perd là comme partout ailleurs, c'est le pittoresque, l'amusant dans les bâtisses, dans les constructions, dans le paysage même. Ainsi au bord des marais jadis peuplés de milliers d'oisc^aux, que seules de rares barques de pôchcurs venaient déranger, s'élèvent aujourd'hui des usines, des moulins à vapeur. Tout ce qui plaît à un oeil d'artiste, les vieux quartiers de banlieue, les branlantes masures, colorées [)ar les mousses et les moississiux-s qui l(;s rongent, par les saisons nombreuses qui y ont laissé les traces de leur |)assage, par les repeints irréguliers faits par les habitants successifs, tout cela disparaît peu à peu, remplacé par les ruches ouvrières bâties au cordeau, régulières, franchement laides. Seuls au fond des provinces, quelques villages, de vi(;illes villes mortes, h(jrs des communications , gardent un caractère pittoresque. La Hollande, où tant de peintres , français, anglais, américains, allemands, viennent tous les étés à la recherche du pittoresque, des débris d'autrefois, change et .se modernise. Encore quelques années et il n'y aura plus de moulins; de ces superbes moulins qui datent de cent t)u de deu.x cents ans, aux ailes recouvertes de toile rouge ou jaimc rapiécée, délicieu.x morceaux de couleur, recouverts d'une patine grise, bronzée, avec des plaques rougeoyantes tle brique effritée, avec leur balcon ([ui sert à manoeuvrer les ailes et à disposer les voiles. De même, des ponts-levis en bois, les curieuses et lourdes constructions, peintes en blanc chaud et barbouillées de goudron, qui sont remplacées aujourd'hui par de maigres pa.sserelles en fer ajouré.

De tout cela , de cette belle Hollande qui va disparaître , l'oeuvre de Jacob Maris donne une vision syntliéticiue. Il a encore vécu et fait des études à l'époque où subsistaient ces derniers

vestiges des temps antérieurs à la vapeur. Trouvant un vieux mur plus „amusant" qu'un neuf (peut-être appellera-t-on cela du romantisme , tandis que ce n'est que du sentiment pittoresque) , Maris l'a peint et le peindra, de préférence à des bâtisses modernes, froides, incolores, monotones. Par là, déjà son oeuvre sera intéressante et présentera un charme particulier.

Sa facture est des plus simples. A l'huile comme à l'eau, il emploie une palette de vrai coloriste; des ocres, des terres brûlées, du bleu ; et jamais il ne s'efforce de donner du caractère à ses oeuvres par des expédients , des trucs. Quoique repeignant souvent une même toile, il ne profite jamais d'empâtements pour exprimer des substances diverses , des pierres , du bois , des eanx , au moyen de frottis, de glacis; il gratte tout au couteau, et repeint entièrement de jet, et d'un seul coup. Et cette fraîcheur d'exécution s'accentue de plus en plus clans ses dernières œuvres; aussi a-t-il en horreur toute peinture à ficelles, toute peinture „chic", qui vise à être fine et distinguée, tandis qu'au fond elle ne trahit que la pauvreté de tempérament.

Le peintre n'aime pas les toiles neuves, qui se prêtent à un travail calculé, fait de recettes. Il lui arrive, lorsqu'il ne travaille pas à une œuvre en train , de faire des esquisses de natures mortes de la plus vibrante couleur, de la facture la plus large, de vrais morceaux de roi pour les amateurs, que le consciencieux artiste ne laisserait jamais sortir de son atelier , parce que pour lui ce ne sont pas des œuvres achevées, et qu'il trouve qu'il ne faut montrer une toile au public que lorsque tout y a été dit et exprimé. Ces splendides esquisses servent de préparation à des œuvres toutes différentes.

Il abhorre la froideur insipide de la toile grise ou jaunâtre , il lui faut un fond coloré et lumineux, quoique sans rapport avec la composition projetée, pour que monte en lui ce qu'Edmond de

Concourt a si joliment nommé „la petite fièvre de la cervelle", pour mettre sa palette au diapason.

Le coup de pinceau de Jacob Maris est très personnel ; au début, il est maigre; un peu plus tard, il y a une dizaine d'années, les touches sont posées à plat, g'rassement, produisant parfois des empâtements épais par suite des nombreux repeints. La pâte de cette époque est jurasse, luisante, riche. Insensiblement, la manière chanj^e. Mettant plus d'air dans ses toiles, plus d'expres.sion dans

les touches , la facture devient

plus nerveuse , plus sentie ; la netteté du coup de pinceau se change en un torchis, un coup de brosse essuyé , parfois à I rebrousse poil , écrasé avec violence, rayant, labourant la pâte é[)aisse. Ce coup debrosse est plus expressif, plus direct dans ce déchiquetage de la couleur, modelée dans la masse, et, rendant merveilleusement ^ les substances diverses, il semble détacher les objets de la toile, les animer dans l'espace.

\in lb)llande, les pcnntres font autant d'aquarelle que ivaprcs un. cau-fur.c .le j. mak.s. ^Ic pciiiture à l'huile, et d'une

manière très différente des procédés anglais ou français. Nous en avons parlé dans l'étude sur Israëls. En mélangeant aux couleurs transparentes à l'eau un rien de gouache , les tons se rompent, s'affinent et le peintre obtient ainsi de délicates harmonies de blancs mineurs, de verts mats, de gris vigoureux, d'une tonalité puis.sante et délicieusement voilée. Il arrive alors qu'on trouve ses œuvres sombres, foncées, tandis que, au contraire, elles expriment infiniment plus la lumière ambiante que ne le feraient des toiles pâles, blanchâtres. Pour faire vibrer, sein-

tiller une lumière suprême, un point lumineux, le clair d'un ciel, le luisant d'un objet brillant, il transpose les tons au degré voulu, au degré exigé par son tempérament de louis te , il les assourdit , sans que pour cela ils deviennent jamais noirs ni incolores. Supposons une assiette d'étain , posée sur une nappe blanche ; pour rendre l'éclat du luisant de l'étain, en harmonie avec le blanc de la nappe, il peindra le blanc de celle-ci dans sa valeur transformée, dans un ton plus bas , plus profond , légèrement teinté , qui paraîtrait grisâtre si on le voyait isolé, afin de faire scintiller la vibrante lumière de l'étain. Et alors , tout naturellement, la gamme entière des couleurs est subordonnée à cette lumière suprême , tovis les tons sont transposés dans le rapport avec le blanc, et la tonalité générale y gagne une distinction exquise, en même temps que l'intensité des couleurs est conservée.

Pour ne rien omettre , disons que Jacob Maris a , de rares fois, tout à fait magistralement manié la pointe de l'aqua-fortiste. Quelques planches ont été mordues par lui, et les épreuves qui en existent sont introuvables.

La fraîcheur d'exécution qui caractérise ses toiles est frappante dans ces eaux-fortes, petites études de tête, petits paysages, un vieux pont avec quelques maisons , un moulin , un petit effet de soir. Une légèreté, une facilité, une sûreté dans les rayures, comparable seulement a celle que montrent les croquis de Rembrandt ou de Durer, en font de petites merveilles d'expression délicate. Ces traits, égratignés avec une nonchalance sûre du résultat, dessinant d'un dessin concentré l'ensemble, en flânant sur la plaque, indiquent les détails sans détruire l'effet. Ces petites épreuves, tirées sur un pauvre papier trop blanc avec une encre trop noire, par un imprimeur inexpérimenté, sont de rares joyaux que les collectionneurs d'eaux-fortes ignorent, et qui ne sont visibles que dans le portefeuille du Cercle des peintres de la Haye.

Chose particulière , et qui démontre le point de vue synthétique où se place Maris; presque jamais il ne peint un motif, un sujet,

entièrement comme il l'a vu, parce que tout naturellement il se trouve quelque détail à rompre, quelque détail à éliminer, pour constituer un ensemble parfait, harmonique, ce qui est pour lui la condition première d'un tableau. Ainsi, souvent on demande d'un tableau de Maris „où est-ce pris? „Et il est difficile de répondre. Il a pris un moulin à la Haye, une towr à Dordrecht , des bateaux à Rotterdam, et, ayant saisi un effet, un sujet, une opposition de tons qui l'a frappé, et qui lui sert de trame, il commence à broder, construisant et démolissant son tissu, vrai travail de Pénélope, faisant et défaisant pendant lonti^temps son sujet, jusqu'à ce que, ayant trouvé l'ensemble, il commence l'exécution rapide, mais profondément sentie et personnelle. Combien de fois repeindra-t-il un ciel, parce que la lumière la plus haute n'est pas à l'endroit où elle fait le meilleur effet sur la toile! Un jour, il la mettra en haut, le lendemain plus Ims, et alors, il arrive qu'il fait, avec le même motif, i)lusieurs tableaux entièrement différents. Nous avons vu dernièrement, dans son atelier, un sujet fort simple, un terrain au bord de l'eau, avec des lessiveuses, dans un monotone effet de temps s^ris, une douce clarté uniforme baiy^nant tout le paysa<re. Revenant le lendemain chez lui, nous retrouvâmes les mêmes lit^nes, le même sujet, mais tout cela était repeint, éclairé par un joyeux soleil, à contre-jour, avec un ciel bleu tendre, où de beaux nuas^es d'arL,'"ent, placés près de l'horizon, chany;eaient du tout au tout l'aspect du paysage.

Bien peu de peintres se donnent autant de peine pour protluire im ensemble dans le cadre, pour soigner si scrupuleusement la mise en page, pour faire le tableau aussi homogène.

Un caractère spécial de ses oeuvres, surtout de la plupart de ses paysages est un sentiment de grandeur, d'espace , d'infini, l'elle petite toile, moulin, plage, vue de ville, donne une impression d'étendue grandiose; le cadre disparaît, et l'espace n'a pas de limites.

Exprimer cette stmsation de l'immense est l'apanage du seul grand art et bien peu de peintres y atteignent.

Par contraste ses sujets plus p(;tits, un bord de rui.sseau , un

vieux pont, des enfants dans une chambre, dégagent une intimité intense, et éveillent le sentiment de l'infiniment petit. Brins d'herbe, vieilles pierres moussues , étoffes , meubles , son pinceau les caresse avec un amour qui seul explique le charme extrême que dégagent d'aussi simples sujets. La délicatesse des tons , le fin sentiment qui les a perçus, sont incomparables, et expliquent l'attrait invincible des oeuvres de Jacob Maris.

Comme tous les peintres, Jacob Maris a peint jadis des études d'après nature, pour apprendre son métier, pour se faire la main. Mais depuis nombre d'années il n'en a plus fait, et c'est à peine s'il lui arrive parfois en se promenant , de jeter quelques lignes , des notes, sur un morceau de papier, qui lui serviront d'indications pour créer un coin de nature sur une toile.

Le travail de sa mémoire tient du prodige. Ce don, il l'a en commun avec ses frères. Matthijs Maris a fait, des mois après la mort du modèle, des portraits d'une ressemblance saisissante, sans aucun croquis, reconstituant une physionomie avec l'aide seule de sa mémoire; de même, Jacob Maris, après des années, sait, voit, les relations absolument exactes, les valeurs relatives de telles masses de terrains , d'arbres et de ciel.

Qu'est-ce, en somme, qui le travail d'après nature? Peut-on être sincère devant la nature qui varie incessamment? L'oeuvre exécutée sur le chevalet ou dans les champs n'est-elle pas essentiellement le résultat de l'impression sur la rétine? Faire „du chic" d'après nature? De la peinture „de plein air?" „Qu'est-ce que tout cela? Le vrai peintre ne transporte-t-il pas sa vision intellectuelle partout avec lui, n'a-t-il pas aussi bien dans son atelier qu'à la campagne sa manière de voir , personnelle et individuelle ? et a-t-il jamais existé quelqu'un doué d'un parfait tempérament artiste qui ait copié servilement la nature sans y mettre du sien ? Tout art étant une interprétation, qu'importent les moyens? Que Jacob Maris, en voyant en imagination un paysage sache le peindre par coeur

et entièrement de mémoire, qu'importe ? Le résultat est une impression de lumière, d'espace, de fraîcheur, l'impression même que produirait tel coin de paysat^e; cette impression sera parfois agrandie, transformée, tout en restant humblement vraie, interprétée par un tempérament sensitif et puissant.

Etonnante est, dans son oeuvre, la variété d'aspects , de sujets. Jamais un de ses tableaux ne s'est reproduit, multiplié ; jamais une toile n'est la répétition d'une autre, comme il arrive à des peintres de figure; toutes ses toiles gardent une vigueur (;t une fraîcheur d'impression et de vision remarquable et particulière.

La moindre des ses oeuvres donne des sensations spéciales et fait voir et sentir ce que le maître a éprouvé devant la nature. Il rend v.t transmet au spectateur l'impression de grandeur, de limpidité, de majesté calme, d(; mélancolie indéfinissable qu'il a ressentie devant la nature; et ceci, avec une vibrantf; intensité.

L'habileté, l'adresse de facture ne sont guère des moyens suffisants pour obtenir une telle force d'impression; il faut, pour cela, être |)liis (in'un bon p(;intre. plus ([u'un homme de métier (jui sait habilement poser des touches et tripoter la pâte; il faut en un mot être poète.

Après (lu'il a été p(Mnt des milliers de. ciels nuageux, de

moulins, de canaux, il arrive qu'il sait, av(;c un de. ces sujets

les i)lus simples, produire l'oeuvre la plus impressionnante et la

plus originale;, et ceci démontre; sa suprême maîtrise comparée

réc(MnnuMit, non sans justesse, à celle de Constable. Jacob Maris

est du pe.m nombre de ce.H artist(;s personnels, qu\ ont dit quel-

qiirl chose; de neuf, par la raison ([u'ils ont eu (luelciue chose à dire.

Matthijs Maris est de; nature moins „peintre", moins brillant virtuose; que ses frères, te)ut en sachant être- un e-xécutant moderne merveilleux.

Sa facture, d'une .simplicité extrême, à l'apparence effacée, dans une gamme ble)nel-gris-argent , délicate au possible, aux tons flottants, vagues, mouvants, donne une exquise impres.sion d'un au delà, d'un là-bas quelconque. Mais on ne voit pas le coup de

pinceau , on ne comprend pas comment ces toiles , retravaillées à l'infini, repeintes pendant des mois, des années même, ont gardé une si délicieuse fraicheur d'exécution.

La réalité, la couleur locale, lui sont choses parfaitement indififérentes. Aussi la nature l'intéresse-t-elle peu comme source de motifs à tableaux. Mr. Berckenhoff ') va jusqu à dire que la nature le o-ône, lui fait mal.

Aussi s'indiqne-t-il violemment lorsque, lui montrant une oeuvre, un peintre répond à ses critiques par un : „je l'ai fait d'après nature !" Il trouve absurde que l'on soit l'esclave d'un objet placé devant soi, et trè.s-judicieusement il dit que la nature sert de moyen pour exprimer ses idées. Et comme nous le disions à propos de son frère Jacob, tout artiste véritable n'impose-t-il pas sa vision individuelle, sa conception à lui propre?

Tout dépend de l'impression personnelle, et toute oeuvre d'art n'est que le reflet d'un état d'âme — exprimé au moyen de la Nature infinie.

Jeune, avec ses frères, Matthijs Maris a étudié consciencieusement, et les rares études de cette époque qui sont venues jusqu'à nous sont d'un maître; nature.s-mortes , têtes, terrains sont peints avec toute la science et le talent des plus grands maîtres anciens. Mesdag possède de lui une tête de bélier, belle comme un Rembrandt, et j'ai vu jadis une nature morte, peinte comme un van der Helst ou un van Beijeren.

Ces oeuvres de jeunesse ont vuie belle richesse de ton et de pâte, une grasse maturité de couleur dans des gammes dorées, rousses , parfois bitumeuses , sombres , ou devenues telles par le travail du temps et de la lumière.

A cette époque il fit des dessins , bien différents de ses dernières oeuvres , des dessins au fusain sur un papier jaune , n'ayant pas le fouillé, le fondu de ses oeuvres d'aujourd'hui, et de quelques unes de ses eaux-fortes, mais qui sont déjà d'un merveilleux dessinateur, dans le haut sens du mot, d'un artiste raffiné et subtil

i) „De Gids" Dec. 1888.

sachant écraser le fusain en d'imperceptibles dég-radations de valeurs , avec une délicatesse et une sûreté infinies.

Depuis des années qu'il est absolument maître de ses moyens d'expression, il peint des paysaj:*'es, des figures, visions légères de châteaux fantomatiques dans des brumes lég'ères, de ramures flottantes, dans une atmosphère de rêve. Ses délicatesses de touche et de sensation ne sont comparables qu'aux plus exquis poèmes de Heine, de Shelley, de Verlaine, de Verwey.

Parfois ses paysages sont animés de figures: petits pages en costumes moyenâgeux, jeunes filles à la blonde, dorée chevelure, Perdita's du „Conte d'hiver", exquisement jeunes et virg-inales, vêtues de gris tendres, de blanc, de jaunes, avec l'accent d'une note foncée.

Plus jeune il a peint avec un non moins rare talent des sujets du même g'enre, mais d'une manière plus positive, plus décidée en apparence, évoquant le délicat sentiment de Holbein , des enfants ') , une communiante, une jeune fille dans une cuisine, de jeunes fil(nis(;s, oeuvres admirables, mais ne donnant pas encore cette sensation d'immatérialité, impossible à décrire, qu'ont ses plus récents rêves, qui ont fait dire à de très grands peintres qu'il ne faisait plus de la peinture , mais de la poésie.

Rêves, ce mot revient toujours quand on parle de Thys Maris. Et quoi d'autre que des rêves, d'exquis rêves sont ces pay.sages aux buées matinales , argentines , extra-terrestres , lai.ssant se deviner une charmante silhouette d'un château à tourelles dentelées, une fine flèche de cathédrale gothique , entre l(;s branches d'arbustes aux rares feuilles d'or, où se promènent des enfants blondes, jeunes créatures d'amour et de lumière.

•) Il est extrêmement regrettable qu'aucune reproduction des oeuvres actuelles de M. Maris n'accompagne ces lignes, mais l'impossibilité matérielle de reproduire parfaitement une de ces oeuvres nous a fait croire qu'il valait mieux n'en pas donner qu'une médiocre.

La gravure ci-contre, qui, reproduit un de ses tableaux de jeunesse, a été laite d'après une lithographie, entièrement reprise sur la pierre par le peintre, ce qui en fait presque un original de cette époque.

Et ces têtes de femmes, de jeunes filles, „fiancées", ou mystérieuses sphynges , ne sont-elles pas comme l'apparition charmeresse qui vient parfois en un rêve hanter l'esprit, tout charme et harmonie, s'évanouissant lentement dans le néant, mais laissant une impression, comme un arôme délicieusement vague?

Des ombres se dégage une tête , si peu visible , et si vivante , au fascinant regard velouté et doux. Sur les lèvres rouges erre un soupir, se dessine presque un baiser. Ces têtes de Maris ont un type très spécial , rien d'un type conventionnel de beauté. Assez larges, bien construites, à l'abondante chevelure blonde ou brune, aux yeux sombres ou d'un pâle bleu de turquoise, évoquant quelque Primitif Italien, elles sont peintes dans un ton rompu, mineur, relevé parfois par la goutte de lumière d'une perle scintillante.

Très supérieurement Jan Veth a décrit une de ces têtes de femmes. ') Nous essayerons de donner une traduction de ce morceau du peintre distingué, doublé d'un fin lettré.

„c'est une fugitive vision , évoquée en traits puissants , comme d'un ciseleur, — le princier rêve d'un Roi Mérovingien dessiné par un Florentin Primitif, — l'extase devenue femme , d'un artiste infiniment subtil. Cette merveilleuse figure majestueuse semble une prêtresse dans une forêt sacrée , ime fiancée de Géant , une nymphe des eaux, une Belle au Bois dormant, une princesse enchantée réveillée par une mystérieuse musique , élevant en un geste étrange les mains, laissant tomber en larges plis son ample vêtement ; d'une troublante beauté est .sa terrible mélancolie; une déesse de Keats, une Théa, aimée avec toute la tendresse mystique d'un Rosetti. C'est une haleine, un frisson, un soupir ; une âme meurtrie exprimée en une tête de femme par le plus sensitif tonaliste de cette époque de sensations raffinées, apanage exclusif des plus grands de par les siècles."

Matthijs Maris eut dans sa jeunesse un tableau refusé à une i) De Nieuwe Gids.

exposition , et jamais plus il n'exposa, alla habiter Paris, puis Londres, où il s'est fixé.

Ses oeuvres , extrêmement rares , sont très difficiles à connaitre et à voir, et seulement dans quelques collections d'élite on peut en trouver. A La Haye le peintre Mesda^• en possède plusieurs , principalement d(; sa jeunesse. Comme il produit très peu, les amateurs se disputent ses toiles ou ses dessins. Mais partout il compte quelques esprits supérieurs qui sont d'enthousiastes admirateurs de son talent.

Heureusement il nous a été donné de voir à peu près tout ce qu'il a fait dans les dernières années chez M. E. van W'isselinj^h» lorsque celui-ci habitait la 1 laye. Marchand de tableaux, homme charmant, et le plus intime ami de Matthys INLiris, dans ses salons brillèrent souvent comme des joyaux précieux quelques oeuvres du peintre qu'avec justice il jui^e si haut artiste.

Heures inoubliables et d'émotions profondes passées là devant telle de ces toiles dont la suprême distinction, la merveilleuse délicatesse d'expression , faisait pâlir les jjIus beaux morceaux de peinture qui l'entouraient.

Matthys ALiris travaille beaucoup, énormément, mais presque jamais satisfait, il rtpeint ses oeuvres à l'intmi.

Travailleur comme il l'est, l'eau-forte, une fois tentée par lui, devait amener des résultats extraordinaires.

Il n'a fait qu'une huitaine de planches, une tout jeune, en Hollande, et les autres beaucoup plus tard à Londres, en partie pour servir d'études pour un chef-d'oeuvre, trop peu connu, sa <rrande planche d'après le semeur de Millet, une merveilleuse interprétation , une paraphrase de l'oeuvre de Millet, transformée en un Thijs Maris tout en ^^ardant la i,rrandeur de la conception ori<rinale.

Les autres, les petites planches, extrêmement recherchées et rares, sont ses sujets habituels, jeunes filles rêveuses avec au loin

les tourelles d'un château, ou paysages aux arbres légers, d'un ton exquis, velouté, puissant et gris, merveilles de délicatesse de travail et de sentiment.

Un exemple de la ténacité, de la volonté persévérante de l'artiste est l'histoire de sa planche d'après Millet.

Après des tentatives pleines de difficultés, il parvient à vernir convenablement la grande plaque de cuivre. Peu au courant du métier , il se met à faire le travail de la pointe ; avec un clou il grave tout l'ensemble, veut faire mordre à l'acide, mais aucun trait ne prend ! La pointe du clou de fer, trop douce, n'avait pas touché le métal, qui se dérobe à la morsure.

Il prend une aiguille d'acier, refait tout l'ouvrage , et la morsure réussit, mais les épreuves sont loin d'être assez nourries. Alors commence un travail de pointe-sèche, énorme, serré, couvrant toute la planche de traits menus, comparables à certains travaux très détaillés de Gaillard. Un travail de longs mois, et sa volonté inébranlable lui font enfin réussir cette oeuvre, à notre avis l'interprétation ]a plus prodigieuse et la plus grandiose qui ait été jamais faite d'après un maître.

Indifférent à tout ce qui ne regarde pas son travail, n'ayant d'autre but que d'exprimer ses impressions si personnelles, il vit avec une simplicité ascétique, jouissant d'une santé extraordinaire; son travail est toute sa vie , et il travaille la nuit autant presque que le jour.

Ayant toujours été ce qu'il est, simple, droit, logique, n'attachant aucune valeur à l'argent , donnant ce qu'il a lorsqu'on lui en demande, il semble étrange dans notre société, et fut souvent traité d'excentrique, étant un de ces hauts et grands esprits que la généralité des hommes ne peut comprendre.

Comme Séverine vient de dire de Cladel, Thys Maris est aussi „un grand artiste à l'âme pure de petit enfant."

l'orlniit de Willhm Makis, d'après une i)hoH>gnii)liie.

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