‹ Peintres & sculpteurs contemporainsChapitre 13 sur 17 · GENRE · texte numérisé non relu

GENRE

1870 Le Réveil, plafond pour la salle de bains de l'hôtel de M"^ de

Cassin.

Pèlerins dans Saint'Pierre de Rome, appartenant à M. P.-L. Morton, de New-York.

1871 La Tricoteuse^ petite figure d'Italienne.

Deux petits panneaux, représentant des Italiennes vendant des fruits; et une esquisse de la Vérité qui appartient i M. Lahure. 1^72 Une Italienne à la fontaine, figure à mi-corps.

Deux petits panneaux représentant, l'un une Italienne^ l'autre une Sapho.

1873 Une Bacchante, gracieuse figure dans une toile ovale.

La Fille du Brigand, Italienne à mi<orps, appartenant à M. Lepkie, de Berlin ; et une autre Italienne, formant panneau, pour M. Allan, le célèbre avocat.

1874 Esclave portant des fruits sur un plateau, appartenant au Musée

de Gand.

Baigneuse, panneau appartenant à M Elisée Descombes, secrétaire de la questure du Sénat.

Jules Lefebvre devait envoyer à l'Exposition cette Diane au bain qu'il tenait à « parfaire »

Italienne à l'oranger , panneau appartenant à M. Thomas, et la Sieste f figure nue grandeur naturelle» à M. William Astor, de New-York.

1875 Italienne tricotant et Italienne à la toilette : deux panneaux.

I 876 Deux panneaux exécutés pour le roi de Hollande et un autre panneau appartenant à M. Guillaume Velay, et représentant une marchande de citrons italienne, la Limonarra. Une Rieuse, Italienne, tète grandeur naturelle, actuellement au Musée d* Amiens ; une Nymphe chasseresse, grandeur naturelle, qui est la propriété de M. Alfred Saucèdre.

1877 Yvonne, appartenant à M. Van der Hagen, de Gand.

1878 Pensierosa^ Italienne, grandeur naturelle, à M. Averg, de New-

York. Puis, une Odalisque au plateau, à M. Tétin, d'Arras; une Graziella, à miss Wolfe, de New- York ; et un Chaperon ^uge, grandeur naturelle, à M. Barger, de New-York.

Je compléterai le Catalogue jusque aujourd'hui :

Salon de 1879. — Diane surprise.

1879 Esclave persane (à M. W. Schaus).

La Gloire du Matin (à M. Catlin, de Saint-Louis). Le Soir (k M. Catlin, de Saint-Louis).

La Cigale (k M. W. Astor).

Virginie (à M. John Astor).

1 880 Portrait de Madame P. Horteloup.

Portrait du centenaire Af . Pelpel.

Esmeralda.

Portrait de Mademoiselle Vanderbilt, Le Printemps (à M. Avery).

1881 Ondine et Fiammetta.

Virginie (à M. G. Goelet).

Portrait de Miss Word.

Plafond pour la chambre à coucher de M. Vaihderbilt, représentant le Sommeil.

Salomé (à M. Schaus).

1 882 Portrait de M. Lalanne, directeur de TEcole des ponts et chaussées. La Fiancée (à M. W.-H. Vanderbilt).

Fleurs d'avril (à M. Lucas).

Portrait de Mademoiselle Lachambre.

Bohémiens (à M. Knoedler). Fiammetta (au Musée de Vienne).

Portrait de Mademoiselle Bochaux, Yvonne,

depuis deux ou trois années, mais il voulut pousser plus loin la facture de cette toile, son œuvre de prédilection, et on ne rencontrait en 1878, au Champ de Mars, mais avec grand plaisir, que des pages connues, appréciées déjà, toutes marquées à ce coin délicat et élégant, d'une rare pureté de lignes et d'expression, qui est comme la faculté maîtresse du peintre de Mignon : c'était la célèbre Femme couchée, savoureuse et provocante, avec sa carnation saine de belle brune se détachant sur un fond rouge ; c'était la Vérité, éclatante dans sa majesté et vêtue de nudité, si je puis dire; c'était le Rêve, c'était la Madeleine rousse du Salon de 1876. Toutes ces œuvres ont un caractère élevé et formaient une exposition vraiment supérieure. Et quelle profonde vérité, quel sentiment, non seulement du visage, mais de l'âme, du regard et de la

188 3 Orientale (à M. Schaus).

Psyché (à M""» Baird, de Philadelphie).

Portrait de Madame Pam.

Portrait de M. Tarbé de Saint-Hardouin (École des ponts et

chaussées).

Japonaise (à M. Schaus).

1884 Portrait de Mademoiselle Wilson.

Madeleine.

La Jeunesse (tête), (à M. Schaus).

Portrait de Miss Lawrence (Salon).

L'Aurore.

Portrait de Mademoiselle I...

pensée, en ces portraits, qu'avait réunis là M. Jules Lefebvre : M^ L. L..., d'une intensité dévie si profonde, avec ses cheveux d'un blond pâle et ses bras transparaissant à travers sa robe noire ; M*"' A. Dumas, la chevelure rousse et crespelée, élégamment enveloppée de fourrures; les deux portraits d'hommes, si vigoureusement traités, et le Portrait de la dame en noir, M'"' G. Claudon^ qui nous avait frappé si vivement au Salon de 1872!... L'artiste qui est capable de rendre ainsi la lueur scrutatrice de deux prunelles est non seulement un peintre bien savant et admirablement doué au point de vue artistique, mais un observateur délicat et sérieux de la nature humaine. Et l'on n'est un maître portraitiste et un maître artiste comme M. Lefebvre qu'avec cette vertu rare de l'analyse.

M. Jules Lefebvre achevait, au lendemain de l'Exposition universelle, trois tableaux que le public ne devait pas voir, et c'est grand dommage. Ce sont trois figures de femmes : l'une est une Italienne aux cheveux bruns, projetant leur ombre sur un front exquis et des yeux noirs; l'autre, une Grajf/W/a assise et rêvant sur les rochers de Capri. Rien n'est plus attirant que ces deux grandes figures d'une exécution

J ULES LEFEBVRE j6l

charmante et serrée; rien» si ce n'est un petit profil de jeune fille anglaise, Lwcj, que le peintre signait en même temps.

La Mignon, tout à fait séduisante et devenue si rapidement populaire avec son profil pensif et attirant, et le Portrait de M'"« Paul Horteloup (Salon de 1877) précédèrent d'une année l'exposition de Diane surprise. Jules Lefebvre avait mis dans le portrait de M°° Horteloup tout son talent, et je dirai toute son amitié. Il voulait rendre, avec son charme particulier de fine Parisienne d'aujourd'hui, cette exquise et regrettée jeune femme, que la mort devait enlever si vite à l'affection de l'excellent docteur Horteloup, l'ami de Jules Lefebvre et le nôtre. L'artiste y réussit, et ce spirituel profil, cette grâce toute moderne, lui inspirèrent un de ses tableaux les plus complets dans une dimension relativement petite. Je regarde ce portrait de M""" Horteloup comme une des œuvres achevées de Jules Lefebvre, qui compte ses expositions par des victoires.

Enfin, au Salon de 1879, il envoyait sa

Diane surprise, sept figures de femmes où le

nu est chaste et vraiment admirable. Le tableau

est célèbre aujourd'hui; je revois encore, dans

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ce paysage mystérieux et humide, la grande Diane aux cheveux noirs, debout et fière, entourée de ses nymphes, dont le modelé, la chair, les chevelures blondes ou brunes, ont été traités par le peintre avec une maîtrise absolue et un rare sentiment de la vérité, mais d'une vérité choisie, sublimée, qui est la plus écrasante réponse à ceux qui, au contraire de Platon, recherchent surtout la splendeur du laid. Jules Lefebvre, lui, aime le beau et le fait aimer. L'auteur de Diane au baln^ de la Cigale et de la Vérité, du portrait de jeune fille qui fut l'attrait et la poésie du Salon de 1884, de ces toiles d'une aristocratique séduction, de ces figures de femmes qui gardent une chasteté si profonde dans leur nudité si savoureuse, est un des derniers servants de l'art sans fracas, sans réclame et sans scandale. Il vit silencieux avec son idéal. Il cherche à l'étreindre, dans la solitude de son atelier, devant son modèle et, si je puis dire, devant son propre rêve.

De telles natures d'artistes ressemblent à des porte-drapeaux qui tiennent haut l'étendard de la bataille et ne semblent avoir fait, après la journée, que strictement leur devoir. M. Jules Lefebvre cherche le beau, je le répète; il le

voit et le rend comme il l'a vu. Son Ondine du Salon de 1881 s'ajoutera, charmante, à la galerie de ses femmes, qui pourraient former, elles aussi, un Livre de beauté. Elle est adorable, vue à mi-corps, baignant son corps de neige dans une eau pure, où un glaïeul met sa note violette. Rousse, ses longs cheveux dénoués, hésitant à entrer dans l'onde, sa main droite se retenant à une branche d'arbre, elle est jolie d^une printanière puberté. Le dessin de son corps, de ses mains, si admirables, est vraiment achevé, et il y a dans son regard un attirant mystère. Et je préfère encore, s'il est possible, à cette apparition troublante, le profil de Florentine que M. Lefebvre appelle la Fianimetta : une vraie fille de Boccace, superbe avec la splendeur lourde de sa chevelure rousse, sa lèvre sanguine, son œil qui rêve, et ce laurier d'or dans ses cheveux, se détachant, incarnation de la beauté , vision idéale, sur un fond rouge, avec sa robe d'un gris bleu toute brodée d'or. La Fiammctla de Jules Lefebvre a une chaleur de sang égale à la mélancolie de sa Mignon. C'est une créature insolemment belle, vrai caprice magistral d'artiste en possession de tout son talent. Un

morceau de Musée, disions-nous quand nous Taperçûmes. Le Musée de Vienne nous Ta enlevée, et la garde, comme l'étranger nous a pris la Diane qui eût honoré et enrichi notre Luxembourg.

M. Paul Mantz, parlant de VOndine avec toute son autorité de juge et toute sa science de styliste, avait surtout loué le « galbe charmant » des mains, ajoutant : « On ne rencontre de belles main que chez les peintres délicats. »

Un délicat, voilà bien Tépithète qui convient à Jules Lefebvre, et qui, à mon sens, le caractérise le plus heureusement. « Sa Psyché (la Psyché à^ 1883), disait le critique d'art que nous citions au début, M. Péladan, — sa Psyché est d'un tendre sentiment et d'une exquise gracilité. Ce jeune corps est bien modelé, bien posé sur son rocher, et le clair de lune un peu irréel, qui frappe cette pudique nudité, la rend vermeille et suave. » Suave, délicat, encore un coup, voilà les mots qui viennent tout naturellement sous la plume quand on parle de ce maître si sévère à lui-même et si indulgent aux autres.

Toute une partie de l'œuvre de Jules Lefebvre, — et non pas la moins importante, — n'aura pas été vue par le public français : par

exemple, un magnifique plafond exécuté pour la chambre à coucher de M. Vanderbilt, maîtresse page, lumineuse et claire. Lefebvre a peint aussi des figures féminines qui ont passé TAtlantique, et que j'ai cataloguées plus haut. Il a achevé une Sapho. Il rêve une Virginie qu'il ajoutera à sa galerie de créatures idéales : Bernardin de Saint- Pierre après Gœthe.

Au Salon de 1882, avec un portrait exquis, celui de M*^® Lachambre, Jules Lefebvre envoyait la Fiancée, qui appartient à M. Vanderbilt, une scène antique d'une grâce et d'une science incomparables, avec des blancheurs, des finesses, tout à fait savoureuses. J'en ai vu chez lui une réduction exquise. En 1883, sa Psyché méritait certes la médaille d'honneur qui était due à Diane surprise.

L'étoile au front, les mains tenant le sort du inonde, Psyché s'assoit, rêveuse, en attendant Caron. « Quel est donc ce beau lis éclos sur TAchéron? » Pensent les morts errant dans une nuit profonde.

En quatre vers, M. Em. Ducros nous décrivait le tableau; mais comment rendre la chasteté, la grâce, de cette figure de Psyché,

pure, en effet, comme un lis, mais comme un lis qui ne serait encore épanoui qu'à demi,

dans une séduisante puberté? Le peintre qui

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a évoqué, fixé sur la toile une telle vision, est évidemment dans toute la force de son talent. Il a fait mieux encore peut-être : il a fait ce portrait de jeune fille du Salon de 1884 qui est un étonnant chef-d'œuvre; car, — je le redirai, — le peintre qui sait peindre un regard de jeune fille, comnrie le poète qui en sait deviner Tâme, est de tous les artistes le plus rare à rencontrer, et, par conséquent, le plus exquis.

Prix de Rome en 1861, médaillé en 1865, 1868 et 1870, décoré en 1870, médaillé au premier rang lors de l'Exposition universelle de 1878, officier de la Légion d'honneur en 1878, il ne manque à Jules Lefebvre que la récompense suprême, que lui doivent absolument ses confrères, et que son œuvre aurait dû, dès longtemps, et plusieurs fois, lui assurer : la médaille d'honneur. Mais quoi! Jules Lefebvre a mieux que cela. Il a la gloire incontestée, l'estime de ses rivaux, l'affection de ses élèves, et je sais bien un maître qui, s'il vivait, lui donnerait paternellement son accolade et son suffrage : c'est ce poète du pinceau qui s'appelait Prud'hon. Lefebvre est plus encore le fils de Prud'hon que le frère de Sully- Prudhomme.

J'ajouterai, — qualités qui ont leur prix, — que

je ne sais point de nature plus droite, de juge plus sincère, de meilleur maître et de camarade plus obligeant. Sa fidélité d'affection pour M. Hector Le Roux, le poétique peintre des Vestales, un des talents originaux de récole contemporaine, fait honneur à lui et à son ami. J'ai vu Jules Lefebvre s'inquiéter des récompenses dues à autrui cent fois plus que de celles que méritaient ses propres œuvres.

Aussi est-il fort aimé à son atelier, et, au total, partout. C'est un conseiller impeccable et c'est une conscience. Il se soucie plus de l'art en lui-même que des profits ou des honneurs qu'il rapporte. L'important, pour lui, en fait d'honneurs, est d'en être digne. Jules Lefebvre se rencontrera bientôt encore, à l'Institut, avec Bonnat, qui l'y a précédé, et Henner et Puvis de Chavannes, qui l'y accompagneront; — et, ce jour-là, les peintres contemporains salueront la justice rendue à un des meilleurs, des plus sympathiques et des plus admirés d'entre eux.

Imp. Jouaust et Sigaux.

FALGUIERE

5]a rue d'Assas a, depuis David d'Angers [ et Rude, je crois, toujours abrité les J ateliers des sculpteurs, et Toulouse semble être le berceau de toute une école de sculpture, depuis le maître Falguière jusqu'à ce nouveau venu, Madré, en passant par Antonin Mercié et par Idrac, Falguière, pour être Bdéle à la tradition, est né à Toulouse et habite rue d'Assas, non loin de la demeure où vécut Michelet.

Le iT^ 68 de la rue d'Assas est comme une cité artistique, un nid de sculpteurs. Une longue suite d'ateliers aux portes uniformes et numérotées s'étend à gauche et à droite de cette sorte d'im-

passe. C'est là que Préault travaillait, là que Paul Dubois, Charles Degeorge, Delaplanche, Falguière, se font face et se coudoient.

Petit, vigoureux, ardent comme un Méridional, Alexandre Falguière pétrit sa terre dans un atelier du rez-de-chaussée de droite, atelier un peu assombri par la verdure de grands arbres qui en ternissent le jour. Face à face avec quelque œuvre magistrale, comme son Eve adorable, d'une réalité divine, il « pioche ferme », toujours gai, alerte et résolu. Tempérament de montagnard du Midi, l'auteur de ce chef-d'œuvre de grâce et de vie, le Vainqueur au combat de coqs, élégant comme un antique retrouvé, et de ce petit Martyr chrétien^ adolescent, déjà couché à terre et d'un sentiment si pénétrant et si pur, Falguière anime la glaise, fait parler le marbre et jette encore sur la toile quelque peinture hardie, comme ses Lutteurs dans l'arène, ou comme tel paysage qu'il appelait Près du château, morceau tout à fait remarquable et puissant, d'une intensité de couleur sans violence et plein de charme.

Çà et là, à côté des œuvres nouvelles, traînent dans l'atelier de Falguière des maquettes d'œuvres anciennes. C'est Ophélie, c'est un torse, un bras, un sein, un morceau defière sculpture. Souriant,

sympathique, Falguière vous guide à travers ses propres travaux, les expliquant de sa voix mâle, bien timbrée , légèrement gutturale , franche comme lui.

11 n'est pas de nature plus attirante et plus droite, unissant avec plus de hardiesse heureuse la grâce et la force, comme dans cette statue de Vincent de Paul où il a éternisé, en un sourire de pierre, la bonté d'enfant, le dévouement quasi maternel de ce saint abritant des nouveau-nés dans les plis de son manteau.

Falguière se plaît aux évocations des grands hommes de la poésie. Il a rendu avec une maîtrise supérieure la fierté du vieux Corneille. David d'Angers avait représenté Corneille debout, superbe; Falguière Ta fait revivre assis. II. a sculpté Lamartine. Il voudrait peindre Victor Hugo.

« J'ai rêvé, me disait-il un jour, une vaste composition où Victor Hugo serait représenté assis et rêvant, tandis qu'autour de lui, dans la réalité même de leur immortelle existence , se grouperaient les créations de sa pensée : la Esméralda, Éponine, Fantine, Josiane, Guanhumara, la Reine de Ruy Blas^ Lucrèce Borgia, etTriboulet, Quasimodo, Habibrah, — ce Qua-

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simodo avant Notre-Dame^ — Jean Valjean, Hernani, Gavroche, l'Homme qui rit, les héros de 9J, les marins des Travailleurs de la mer, Ruy Blas, Angelo, les colosses des Burgraves, l'œuvre entière de ce créateur immense! J'ai fait une ou deux esquisses de ce projet. C'est un des songes de ma vie. »

Falguière est un convaincu et un bouillant.

Avec cela, l'être le plus simple du monde, se reposant, l'été, à Clairefontaine, dans les Vaux de Cernay, des luttes de l'hiver, et y retrouvant Français le paysagiste, le père Français, qui lui chante des chansons franc-comtoises, tandis que Falguière fredonne des romances de la Garonne.

A peine le sculpteur a-t-il achevé une œuvre qu'il en cherche une autre, et Y Eve de 1880 aura bientôt son pendant, qui ira chez un même possesseur. Fier talent, caractère droit, artiste vrai, bon sculpteur et bon cœur : voilà le portrait moral de Falguière.

Il y manque le portrait physique. Tête puissante, chevelure emmêlée, la joue brune, l'œil du voyant enfoncé sous des arcades sourcilières rudes, la bouche tordue, railleuse, mais bonne, le verbe guttural, franc, cordial, avec un rire mâlo

A. KALGUIliRE }J}

qui souligne parfois la plaisanterie ou corrige la raillerie.

Un jour, en visitant les jardins du ministère des Postes et Télégraphes, avec Carolus Duran et lui, nous rencontrions, parmi les statues du jardin où se promenait Cavaignac en 1848, une délicate figure de femme nue , debout sur un piédestal : type d'Italienne exquise et troublante.

« Tiens, dit Falguière, c'est un de mes envois de Rome ! »

Il s'avance, regarde la femme :

(( Ah ! la coquine! je Tai bien aimée, au Transtôvère ! Et comme elle m'a fait souffrir ! »

Il hochait la tête, puis, se mettant à rire : (( Bah! les formes étaient belles, et, en somme, la statue n'est pas mauvaise ; voilà le principal ! » J'ajoute, pour compléter V historiette de la Transtévérine , que Carolus Duran souriait discrètement, — indiscrètement, — aux évocations de Falguière, et que le modèle en question, après avoir épousé un soldat du pape, fut emprisonnée pour l'avoir tué. Une pure Italienne de Stendhal. Tout l'homme est là, ce merveilleux pétrisseur de la matière qui, sous l'impulsion de M. Antonin Proust, a campé sur l'Arc de triomphe un groupe audacieux, d'un mouvement emporté et endiablé^

chevaux fougueux , hardi clapotis de draperies ; — u/ie œuvre d'art dont les journaux ont moins parlé que d'une chanson d'opérette.

En faisant autrefois le portrait de Clésinger, dans un très éloquent travail sur la Sculpture et les Sculpteurs^ dont j'ai déjà citc^ en ce livre, un autre fragment, Alexandre Dumas fils expliquait admirablement ce sentiment qui permet à l'artiste de mêler à son art l'amour même de sa vie, et pourtant d'oublier cet amour, même quand il devient modèle et inspiration.

« Une femme qui pose, disait un sculpteur, n'est pas une femme, et vous n'êtes pas assez bête pour la regarder autrement que comme une statue. »

En eflety ajoute Dumas fils, en racontant comment il se trouva face à face avec le modèle nu de Clésinger, tout ce qui a rapport à l'art devient chaste. Cette jeune femme était belle, et, de plus, un sentiment de pudeur réelle inquiétait sa nudité. Elle me regardait à la dérobée comme pour me prier de ne pas la regarder franchement. C'était cependant un simple modèle, pour Tensemble, à trois francs Theure. Étrange métier quand on y pense ; mais, je le répète, l'art purifie tout, et pour tout être intelligent la beauté commande le respect. Cette femme trouvait tout naturel de se dévêtir devant l'homme dont c'était le métier d'^étudier et de reproduire sa beauté ; mais elle ne semblait pas me reconnaître le droit d'y assister. Quant à Clésinger, il comparait son œuvre à la nature, et ne s'apercevait pas des réticences pudiques de son modèle. La

recherche du beau et du vrai, dans Part et dans la science, produit du reste des phénomènes moraux qui feraient pousser les hauts cris à ceux qui ne sont pas initiés aux mystères de cette vie exceptionnelle que Tart crée dans la vie générale. « Il faut, me disait dernièrement le bon et brave père Cicéri, nous prendre comme nous sommes, nous autres artistes, sans nous demander ce que nous sommes. Nous sommes des animaux à part dans la création, et bien malin sera celui qui nous classera dans le catalogue zoologique. » Il avait raison. Nous pourrions citer des artistes bien connus, dans les temps anciens et dans les temps modernes, que la recherche du beau et les ambitions de l'art ont conduits non seulement à dévoiler les beautés de leurs maîtresses, non seulement à utiliser les charmes que leur avait révélés le mariage, mais encore à essayer de pénétrer les secrets et timides trésors que la pudeur de leurs filles se cachait à elles-mêmes.

Voyez-vous d*ici cet incestueux et poétique larcin, ce viol du génie qui ne souille pas, ce chef-d'œuvre qui naît de cette découverte, si honteuse en apparence, si chaste en réalité. L*art est divin. C'est le Jupiter antique dont l'amour ne laissait pas de trace. Seulement il faut que l'artiste qui en arrive à de pareilles recherches, qui contemple ainsi la nature dans ce qu'elle a de plus sacré, devienne un grand homme et laisse des œuvres pures comme ses modèles, sinon il n'aura été qu'un curieux obscène, méprisable et impuissant, dont la curiosité aura fait le mal sans produire le bien.

Jean-Alexandre-Joseph Falguière, pour revenir à lui, est, je Tai dit, né à Toulouse, et il est élève de M. Jouffroy. A dire vrai, toute sa biographie tiendrait dans ces deux lignes : « Prix de Rome en 1859, célèbre depuis le Vainqueur au combat de coqs (statue bronze, 1864), il a obtenu deux médailles, en 1864 et 1867, une médaille de

première classe à l'Exposition universelle de 1867, et la médaille d'honneur en 1868. Il a été décoré en 1 870, fait officier de la Légion d'honneur en 1879, et il est entré, par droit de conquête, à l'Institut en 1883. Voilà ses premières étapes.

Un critique disparu, Châlons d'Argé, rendait ainsi compte des premiers travaux de Falguière, et l'on peut voir par là combien ils firent sensation : « L'exposition des envois de Rome (octobre 1863) ne cesse d'attirer une foule empressée à l'École des beaux-arts. Elle mérite du reste l'attention, car elle présente une suite d'œuvres remarquables. L'une des sculptures obtient un véritable succès populaire : c'est le Vainqueur au combat de coqs de M. Falguière. Rarement on avait vu une figure plus heureusement modelée, d'un mouvement plus naturel et plus franc. Ce vainqueur, c'est un véritable gamin de Rome, aux membres sveltes, élancés, de cette maigreur vraie qui promet un jour des formes élégantes et vigoureuses. Il court, le visage riant, inondé de la joie du triomphe. Le bras gauche en l'air, il fait claquer ses doigts en signe de victoire. Sur son bras droit il soutient son cher coq et la palme qui lui a été remise. Le volatile se tient fièrement, la tête en l'air, semblant comprendre son importance

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