‹ Peintres & sculpteurs contemporainsChapitre 14 sur 17 · DESSIN INÉDIT D'ALEXANDRE FALCUIËRE · texte numérisé non relu

DESSIN INÉDIT D'ALEXANDRE FALCUIËRE

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et le bonheur de son maître. Ce joveux garçon fait sourire ceux qui le regardent; on sympathise avec lui. Je n'ai pas vu souvent obtenir un succès plus complet, il y a encore un morceau de M. Falguière, une étude, mais d'un genre bien différent : c'est une tôte de saint Jean étendue sur un large plat. L'expression d'une mort calme et dignement supportée est rendue avec beaucoup d'intelligence sur cette belle figure immobilisée par la mort, et qu'encadre une longue et abondante chevelure. »

« Le Vainqueur du combat de lccjs, disait un autre critique dans le Courrier artistique, est tout simplement un petit chef-d'œuvre de grâce et d'élégance. Rien de plus gracieux que la tête de cet adolescent, rien de plus charmant que son fier et joyeux sourire. Cette œuvre est tellement supérieure aux autres qu'après l'avoir vue nous avons tout oublié. »

Alexandre Falguière est un « naturaliste » puissant, pour me servir d'un mot dont on a abusé, mais un naturaliste ami de la beauté et toujours, comme David, prêt à célébrer un grand homme ou une grande idée. Il s'est souvent inspiré des poètes, et c'est lui-môme un poète : car quelle poésie touchante, poignante, que la mort du Petit

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Martyr chrétien qu'on voit de lui au Musée du Luxembourg! En 1872, Alexandre Falguière exposait son OphJlie toute droite, Tair égaré, qui ressemblait beaucoup à M*^« Nilsson dans Hamlet, et le Pierre Corneille destiné à la Comédie-Française, dont je parlais tout à l'heure , œuvre de premier ordre et qui peut soutenir sans infériorité la comparaison avec les statues du foyer. La tête pensive de Corneille pourrait faire face au masque spirituel du Voltaire de Houdon. Falguière a représenté Corneille assis et travaillant : il écrit, il songe, il évoque Cinna, Horace, le Cid. Tout un monde héroïque s'agite dans ce front puissant. Le Corneille de M. Falguière est à la fois très ressemblant et très idéalisé. C'est bien là le poète au masque superbe qui, chose curieuse, mourut sans barbe, le menton rasé, et coiffé de la grande perruque du temps de Louis XIV, ainsi qu'on le peut voir dans un portrait étonnant du musée de Rouen '. L'année d'après (Salon de 1873), Falguière, qui débutait aussi comme

1. On a nié l'authenticité de ce ponrait qui semble fait cependant pour donner raison aux vers exquis :

Marquise, si mon visage A quelques traits un peu vieux, SouveneZ'POus qu'à mon âge Vous ne vaudrez guère mieux.

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peintre et envoyait un tableau tout à fait remarquable, un paysage puissant, d'une intensité de couleur sans violence, obtenait un succès considérable avec sa Danseuse égyptienne. Le paysage Près du château était charmant, je Tai dit : à travers une allée ombreuse et verte, une façade blanche d'un blanc éclatant. Point de personnages; mais ce paysage, à la fois ensoleillé et feuillu, n'avait pas besoin d'être peuplé pour être vivant. Quant à la Danseuse égyptienne, c'est par le mouvement, la physionomie, l'accent, — toutes les qualités maîtresses de Falguière, — qu'elle plaisait. Elle tournoie, et fait frissonner autour de ses hanches et au bas de ses jambes sa jupe en mille plis frisés. Tout en dansant, elle s'accompagne d'un instrument bizarre. Sa tête, coiffée élégamment, a le profil inquiétant et attirant des visages égyptiens gravés au flanc des monolithes. Ce qui est merveilleux de grâce, c'est le torse de cette jeune fille, où se collent, tendues avec force, des espèces de bandelettes qui font saillir la peau et sertissent^ comme on dit en bijouterie, les seins délicats de la danseuse. Il y a une grâce infinie dans cette curieuse figure égyptienne, qui contraste si étonnamment avec le mâle et fier Pierre Corneille que Falguière exposait l'année précédente.

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Au Salon de 1B75 , Falguière tenait décidément à affirmer son talent de peintre, comme Carolus Duran, avec son buste superbe deP/^j/?, avait montré son talent de sculpteur. Il exposait, après Courbet, les Lutteurs. Ces Lutteurs, grands comme nature et s'étreignant devant les spectateurs de l'arène Le Peletier, sont des morceaux de peinture les plus vigoureux et les plus sains : « Les scutpteurs qui savent peindre savent colorer leur sculpture », disait Michel-Ange. On pourrait dire de même que les sculpteurs qui recherchent le mouvement en pétrissant la glaise ou en taillant le marbre savept, lorsqu'ils prennent le pinceau, animer leurs figures. C'est ce qu'a fait Falguière. Il y a plus d'un rapport, en réalité, quoique l'apparence ne s'y prête guère, entre ces Lutteurs et le groupe qu'exposait en même temps Falguière dans le jardin de la sculpture. Un artiste original est partout identique à lui-même. Le groupe de plâtre offert à la Suisse par la ville de Toulouse représentait un pauvre mobile harassé , près de tomber, et que soutient une femme en cos- • tume helvétique. Le bronze allait donner plus de caractère encore à ces deux figures d'expressions si différentes et d'un ensemble si poignant.

Falguière a pour idéal la Vie même, et ta-

bleaux et statues, tout en déborde chez lui, tout est mouvementé, et, comme le disait Michel- Ange, coloré. Mais, avec une mesure parfaite, Falguière s'arrête toujours au moment où le geste pourrait devenir contorsion et où Témotion du visage pourrait tourner à la grimace. C'est par là que l'artiste marque sa supériorité et la sûreté de son goût. On a comparé les Lutteurs de Falguière à ceux que Courbet exposait il y a déjà nombre d'années. Mais, chez Falguière, le dessin est autrement ferme, les musculatures sont traitées par un homme qui a l'habitude du nu et qui vit, depuis ses débuts, devant pn écorché. Ces torses musculeux, ces cuisses robustes, ces jarrets herculéens, Falguière les a modelés avec une rare puissance. Ce sont vraiment là des lutteurs dans toute leur magnificence brutale. Le peintre a enveloppé ses deux principales ou, pour mieux dire, ses deux seules figures dans une atmosphère rouge, et les spectateurs de l'arène athlétique sont peints avec une largeur de brosse qui confine à la pochade. Tout le tableau pourtant est comme marqué au coin d'un véritable peintre:

c'est un fier tempérament de coloriste que l'homme qui a si bravement et d'une façon si délibérée campé ces Lutteurs sur la toile.

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Falguière clait d'ailleurs enchante de son succès de peintre, et il avait vraiment raison de se montrer ainsi, car il venait de faire preuve d'un talent de palette presque égal à la puissance, à la virilité de son ciseau.

Le groupe pourtant était encore supérieur à la toile. La Suisse accueillant l'année française restera comme une de ses œuvres de choix.

Le groupe est très pittoresque et très vrai.

Falguière semblait vouloir de plus en plus se détacher des sévérités de T École pour arriver ou plutôt pour demeurer fidèle au mouvement qu'il avait, d'ailleurs, depuis longtemps trouvé.

<< Je ne connais que deux sortes d'artistes, nous disait un jour le sculpteur Préault : ceux qui représentent une idée* et ceux qui ne s'occupent que de l'ornement. >►

Falguière a toujours une idée.

Au Salon de 1876, il se présentait encore et comme sculpteur et comme peintre, allant de l'ébauchoir au pinceau. Il donnait, en peinture, un Cain et Abel, et il envoyait à l'Exposition de la sculpture un buste très vivant, largement modelé, de M. Carolus Duran, et une haute statue de Lamartine destinée à la ville de Mâcon. Il y a de la fierté et de Télégance dans ce Lamartine, qui

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rend bien, à mes yeux, le poète des Mi^dllalions. La taille est svelte, le visage superbe, le geste simple. C'est une œuvre hors de pair. 11 va sans dire que nous avions conseillé, dès le premier jour, comme tout le monde, à M. Falguière d'ôter certain laurier sur lequel il avait appuyé le poète. Les lauriers poétiques ne doivent figurer que dans les rhétoriques. Ce léger détail enlevé, restait une belle statue digne du nom sympathique de son auteur.

L'année d'après, en même temps que ce Lamartine amélioré par maints détails, et qui se dressait si fièrement sur son piédestal, le sculpteur vigoureux , vivant , admirable , de tant de morceaux supérieurs , nous présentait encore un tableau . la Décollation Je saint A'j/)/ peinture saisissante, étrange, d'une impression profonde. La Salomé au profil juif, le bourreau vu de dos, les étoffes, l'atmosphère même de la scène, tout est traité avec la crânerie d'un sculpteur s'emparant d'une palette et la trouvant légère à ses doigts habitués au viril ciseau.

Depuis, Alexandre Falguière a mené parallèlement ces deux arts et y a trouvé, si je puis dire, des succès jumeaux. Il a peint Éventail et Poignard sur des vers de M. Goudcau :

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La Moresque aux bras nus est lasse du charmeur; Les morsures après les baisers, tout arrive...

et la même année il exposait son adorable Diane, élancée et vigoureuse, et un buste exquis de Af'"« la comtesse d'A.,, qui vaut presque ses jolis bustes de M^^^ Léonide Leblanc et de M^^« Kalb. Il a signé ainsi de vivants bustes de femmes , aristocratiques et charmants, et, en même temps, achevé ce tableau plein d'épouvante où il sème 'autour d'un Sphinx plus réaliste que celui de Gustave Moreau des cadavres dignes de Goya.

Il a tiré du marbre une figure d'Eve d'une vitalité prodigieuse, presque sensuelle, où la pierre semble aspirer la vie, comme la peau, par les pores, et il a campé, sous un ciel d'un bleu cru, des bouchers aux biceps de cariatides du Puget, abattant un bœuf à coups de marteau. C'est un artiste sollicité par tout ce qu'il voit, forme ou couleur, et apportant en toutes ses œuvres la même vertu prodigieuse, celle dont je parlais il y a un moment : la Vie.

Falguière a longtemps pu ressentir une espèce de vague amertume à ^ voir ses élèves, comme Antonin Mercié, par exemple, l'auteur de l'admirable Gloria vidis, sembler prendre le pas sur le maître qui leur avait enseigné leur art. Mais les

triomphes de ces dernières années , réclatanl succès de son Eve, l'affirmation de sa toute-puissance de sculpteur par ce quadrige posé si hardiment sur l'arc de l'Etoile, et, discuté ou non, couronnant le monument, planant, en quelque sorte , sur Paris, et s'imposant par une fougue superbe; enfin, les suffrages des membres de l'Institut appelant Falguièreà prendre place parmi les maîtres officiels de l'art français, sont les revanches éclatantes qui doivent avoir satisfait ce' cordial et vaillant artiste.

Je ne songe pas à Falguière en relisant ce que Dumas fils a écrit sur Clésinger; et Falguière est un bien autre maître que l'auteur de la Cléopâlre. Il est autrement solide et durable. Mais il y a du vrai sur les artistes en général dans ce que dit Dumas en parlant de ces êtres privilégiés que ne comprend pas toujours la foule :

Il parle beaucoup de lui-même, il se dit beaucoup d'amabilités, mais on ne peut pas lui en faire de reproches, il les pense. Après tout, pourquoi un homme de talent ne dirait-il pas du bien de lui ? il y a toujours tant de gens qui l'attaquent sans savoir pourquoi. Et puis, en vérité, du côté de la louange, on n'est jamais si bien servi que par soi-même. Il y a deux êtres bien distincts dans l'homme producteur, et qui n'ont aucun rapport ensemble : l'un a donc le droit d'admirer Pautre, car, le plus souvent, pour ne pas dire toujours, il ajoute aux créations de son esprit, en y aidant de ses sens ; mais, en somme,

sans bien comprendre comment elles se forment et se révèlent, et la preuve, c'est qu'il serait impossible au plus grand artiste qui vient de faire un chef-d'œuvre de le copier identiquement.

Cependant la masse s'effarouche volontiers de cette franchise que les hommes d'élite se permetteni sur eux-mêmes. Elle a tort, la masse ; ces pauvres grands hommes ont si peu de distractions. Croyez-vous donc qu'on produise en s'amusant? L'art est une religion, et toutes les religions ont leurs disciples, leurs abstinences, leurs jeûnes, leurs luttes secrètes, leurs calices mystérieux, leurs macérations inconnues. Que de choses il faut tuer autour de soi pour donner la vie à un livre ou à une statue ! Ne vous hâtez donc pas d'attaquer P^iomme qui dévoue sa vie à ces effrayantes tentatives de Pesprit. On vous dira qu'il est corrompu, qu'il s'enivre, qu'il est joueur; ne lui demandez que son œuvre, et jugez-le dessus. Demandezvous à un commerçant de faire des tragédies comme Corneille ou des tableaux comme Raphaël ? Non. Alors, pourquoi demander à Raphaël et à Corneille d'avoir de Tordre comme un commerçant? L'épicier du coin vous dira : Je vends le meilleur sucre de Paris, moi; pourquoi défendre à l'artiste de dire : Je sais ce que je vaux ?

Répétons-le donc, on peut excuser bien des choses chez l'homme qui forcera un jour l'histoire à s'occuper de lui, et, puisque j'ai pris Clésinger pour type, donnons-le pour exemple jusqu'au bout. Son mérite incontestable, ce qui le met audessus de tous les autres aujourd'hui, c'est son travail incessant, éternel, infatigable. Rien ne l'arrête, rien ne le décourage, rien ne le rebute, rien ne l'abat. Demain sa statue se briserait, après-demain il se remettrait à l'œuvre. Dès l'aube il est à son atelier, en juin comme en décembre. Il déjeune d'un petit pain et d'un verre d'eau comme un carabin à l'amphithéâtre. Le soir venu, il s'en va dîner au premier endroit venu; puis il rentre, et alors, à la lueur de sa lampe, dans sa chambre, quelquefois jusqu'à deux heures du matin, commence un autre genre de travail. 11 étudie, il dessine d'après le premier modèle venu. Il demande au crayon le modèle que l'ébauchoir

OU le ciseau lui donneront le lendemain. II cherche le vrai sincèrement, patiemment, éternellement. C'est dans ces nuits de travail calme que naissent ces merveilleux portraits, dont ses cartons sont pleins, qu'il fait en une heure, qui sont solides à l'œil comme des bustes, et qu'il nous donne après le dîner qu'il nous a offert. De temps en temps une promenade à cheval^ par une matinée fraîche . une demi-journée de marche à travers la campagne, avec ses praticiens, une vieille bouteille de sauterne^ en fumant le soir, voilà ses excès. Ce seraient des vertus chez les sots qui ne savent rien faire.

Plus sobre, plus simple, plus cordial dans la vie et plus grand dans l'art que celui dont parlait Alexandre Dumas fils, tel est Alexandre Falguière : un Gaulois rieur, un laborieux acharne , l'aspect d'un soldat , l'esprit d'un rapin, le cœur d'un brave homme.

L'Institut redoutait ses libres allures.

Quelqu'un disait :

<( Je voterais bien pour Falguière ! Mais, est-ce vrai.^ on me dit que, pour voyager dans Paris, il prend sans façon l'impériale des omnibus.

— Qu'est-ce que cela vous fait, répondit le musicien X..., si c'est l'omnibus du Panthéon ! »

Le mot est joli , et Falguière est de taille à le supporter.

Imp. Jouaust et Sigaux.

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