M DCCC I.XXXIV
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'est chez eux, et dans leurs habits de |i tous les jours, comme disait Diderot, Hque je veux peindre les artistes de ce temps. Le milieu explique l'homme, l'atelier commente l'œuvre.
Immense, pareil à un palaisou à la grande salle d'un cloître, à un hall gigantesque, avec des tentures et des tapisseries pendant du haut des poutres de chêne sculpté, les fenêtres fermées par des auvents à serrureries de fer fines comme des orfèvreries, l'atelier de Meissonier, encombré d'oeuvres, d'esquisses, de petits panneaux, de figurines de cire, donne l'idée d'un travail de tous les jours, d'une poursuite quotidienne du mieux,
d'une variété étonnante dans la recherche des sujets. L'œil est sollicité de toutes parts.
Tout à l'heure, après avoir monté le grand escalier de chêne, en traversant le vaste salon qui précède l'atelier, des tableaux accrochés avaient déjà retenu le regard au passage : une aquarelle où Meissonier, assis, en bottes de chasse, se repose à côté de son chien; une autre, un paysage plein de lumière où , sur une allée du Midi , l'ombre d'oliviers énormes zèbre la route de ses tons fins; un portrait de médecin, accroché à côté d'un Metzu; et, au centre, s'ouvrant comme une fenêtre sur le plus étonnant des spectacles, une toile de dimensions hautes, représentant une vue des Tuileries écroulées, les ruines amoncelées après les journées de mai 1871 et, de cet amas de décombres grises ou dorées, une image consolante se dégageant, victorieuse : — le quadrige de bronze de l'arc du Carrousel apparaissant par la trouée de l'incendie et se découpant sur le ciel bleu. Un chef-d'œuvre qu'une telle page.
Mais nous sommes ici au logis des chefs-d'œuvre. Ils sont épars dans l'atelier; ils semblent traîner, çà et là, sur les chevalets ou sur les planches de bois où s'étalent et s'étagent de petits panneaux admirables. Ici, une cour de château du
temps de Louis XIII, rayonnante de personnages multiples, en habits de fête, un jour de mariage ou de gala. Une fiancée du temps passé que va tout à l'heure emporter un élégant carrosse rouge dont Meissonier a fait exécuter dans des dimensions minuscules le modèle avant de le peindre. — Là une Italienne en robe de velours vert, superbe créature du Titien découpant son fier profil sur des tentures de velours rouge. — Plus loin, une esquisse admirable, Lodi ou Rivoli, Bonaparte à cheval passant, à la tête de son pittoresque étatmajor, au front des jeunes troupes d'Italie qui l'acclament, fusil en Tair, chapeau sur la baïonnette, drapeau flottant au vent, dans une fièvre d'enthousiasme, de jeunesse et de victoire. Puis des dragons deM'Empire descendant un chemin d'une forêt d'Alsace, précédés d'un paysan qui les guide, escadron dont chaque soldat garde une physionomie déterminée, un type spécial. Et, de tous côtés, des statuettes en cire sculptées par Meissonier avec une maîtrise superbe : cavaliers emportés, chevaux dont les muscles en saillie ont été pétris par ce dessinateur impeccable. On ne sait où porter son attention, sa surprise charmée.
Peut-être est-ce sur l'étonnant entassement des
petits panneaux où courent des cuirassiers de Friedland, des chasseurs de la garde, des pans de jupes féminines, des chiens couchés, des paysages d'Évîan ou d'Antibes, véritables coins de terre ensoleillés et conservés là dans la vibration de leur pleine lumière.
Des brides de cuir noir brodé d'argent et des mors ayant appartenu à Murât s'accrochent à ces panneaux de bois où un cadre extraordinaire, d'une valeur artistique et historique inappréciable, apparaît : — M. Thiers mort, un tableau grand comme la main, exécuté par Meissonier à Saint-Germain, devant le cadavre, et d'une précision puissante : une tête aux yeux clos, la bouche fermée encore ironique, quelque chose de narquois répandu sur ce visage cireux et immobile où le gris d'argent de la houppette des cheveux répond à la note blanche de la chemise. Je ne sais rien de supérieur à un tel morceau, et l'atelier de Meissonier en est rempli, de ces petites merveilles, plus durables dans leur exiguïté que tant de grandes compositions orgueilleuses, et qui vous font comprendre, quand on les voit là entassées, la folie.de désir, la tentation du président de Brosses avouant, — lui, un magistrat! — qu'en Italie, devant certain petit Raphaël, il s'était senti
tenté de fuir en emportant le tableautin sous son manteau.
Mais ce qu'il faut noter, dans cet atelier encombré d'œuvres exquises, c'est le projet de tableau, exécuté par Meissonier, à Poissy, en 1871 , dans sa maison pleine encore d'Allemands. Pour les fuir, encore exaspéré par la douleur de la défaite, il s'enfermait dans son atelier et jetait sur la toile la plus saisissante, la plus vivante et la plus vengeresse des allégories : — Paris, enveloppé d'un voile de deuil, se défendant contre l'ennemi avec ses combattants et ses mourants groupés autour d'un drapeau déchiqueté : marins, officiers et fusiliers, soldats, gardes nationaux, femmes qui souffrent, enfants qui meurent; et, planant dans les airs, avec l'aigle de Prusse à ses côtés, la Famine, la blême famine, accomplissant l'œuvre que n'ont pu achever les obus. Il n'est rien, je crois, de plus poignant que cette esquisse extraordinaire.
fi Je veux, nous disait Meissonier, exécuter ce tableau grand comme nature ! C'est plus facile ! »
Henri Regnault est représenté sur cette toile, mourant aux pieds de Paris en deuil. Ce sera comme l'apothéose du jeune maître par le plus étonnant des maîtres-peintres.
Et ce qui plaît, chez Meissonier, c'est la cor-
dialité avec laquelle il explique ses projets, cherche, de son œil profond et franc, la vérité de la parole dite dans le regard de son interlocuteur. Cet homme, qui habite un palais, est sobre comme un soldat en campagne. Cet artiste dont on paye les toiles un demi-million est généreux comme un nabab. Il donnera pour une vente de charité, une toile qui vaut le prix d'une maison. Accueillante tous et vanté par tous, il a moins de fatuité que des barbouilleurs à la toise. Avec des cheveux drus sur son front volontaire, sa barbe de fleuve lui tombant sur la poitrine, sa robustesse agile de bon cavalier, il est, à plus de soixante-huit ans, solide et actif comme à quarante. On le sent bien trempé, sympathique et sûr, aimant ses amis comme il aime la vérité, avec une passion d'homme de vingt ans.
C'est à Lyon qu'il est né. Une enfance pauvre, des débuts difficiles ; à dix-neuf ans, vers i8}0, une arrivée à Paris, pleine de hasards et de tristesses. Il avait raison d'être né robuste. Mais qu'estce que la lutte, même misérable, pour un artiste de race? « L'art vit de misère, il meurt de richesse! » comme dit M. Alexandre Dumas. Je ne sais où j'ai lu qu'à ces heures noires des débuts, Meissonier
exécutait, côte à côte avec Daubigny, des tableaux à 5 francs le mètre carré, pour Texportation. Ce doit être une légende d'atelier. Toujours est-il que Tony Johannot, à qui Meissonier montrait alors ses études, lui donna courage et que Léon Cogniet lui ouvrit son atelier. Il ne devait d'ailleurs rien prendre à Léon Cogniet, et il apportait déjà dans ses œuvres de début ses qualités maîtresses : — l'originalité dans la vision et la description des choses, la science incomparable de la physionomie et du costume, la finesse de la touche, la précision extraordinaire du dessin, l'esprit aiguisé dans l'expression du visage, la vérité stricte dans la peinture des accessoires. C'était Metzu, Miéris ou Terburg, mais avec quelque chose de spécial, d'élégant, de particulièrement séduisant et de bien français.
Je trouve pour la première fois le nom de
M. Jean- Louis- Ernest Meissonier dans le livret
du Salon de 1836. Le maître exposait alors les Joueurs d'échecs^ « sujet flamand » , dit la notice, et le Petit Messager^ « idem ». En ce temps-là, il vendait tout bravement ses tableaux 100 francs. Le Petit Messager i\xi acheté tout juste ce prix-là. Meissonier, qui devait avoir un palazzo place Malesherbes, demeurait alors 2g, rue des Ecouffes.
Plus tard, Meissonier vendait au duc d'Orléans, 600 francs un tableau qui en vaudrait jo,ooo aujourd'hui, et donnait, en remercîment, à M. Adeline, secrétaire des commandements du prince, une aquarelle qui atteindrait, à présent, des prix fous en vente publique. Au reste, voici qui donne une idée de la hausse de ses prix, comme dirait un commerçant.
Il y a quinze ans, M. Meissonier fils, qui est lui-même un peintre d'un vrai talent, était invité à un bal masqué chez M. Goupil. Il se déguisa en Flamand, en personnage de Metzu galamment enveloppé dans un manteau rouge, et son père fit tout aussitôt,et d'après lui, unepetite étude sur panneau qu'il vendit 2,000 francs. C'était alors le prix des tableaux. Récemment, Meissonier apprit que cette étude ou plutôt cet admirable petit tableau , avait été vendu, et il pria M. Petit, l'expert, de le lui racheter pour lui, coûte que coûte. Un amateur, M. Secrétan, qui dans les cartouches, — il en fabriquait les armatures de cuivre, — a fait une fortune considérable, et qui vient d'acquérir (1881) moyennant 400,000 francs les Cuirassiers^ du même maître, apprit la fantaisie ou le désir de Meissonier, se mit en campagne, racheta, au prix de 2 5 ,000 francs le portrait de
lO MEISSONIER
M. Charles Meissonier, et l'envoya très galamment, pour rien, pour le plaisir, à Tauteur très touché et qui conserve sur un chevalet, dans son atelier, cette étude faite d'après son fils.
Meissonier n'avait pas été tout d'un coup le Terburg français ou, comme l'appelait Delacroix, le Gérard Dow dont je parlais. Au Salon de 1839, il exposait le Docteur anglais^ inspiré de Bernardin de Saint- Pierre ; mais en 1840, à c6té du Liseur devenu illustre, il envoyait un haie et un Saint Paul, Je ne serais pas surpris que M. Alexandre Dumas, qui possède plusieurs Meissoniers et des plus fins, n'eût chez lui ce saint-là grandeur deminature.
Au salon de 1841 , Meissonier envoyait ssl Partie d'échecs; en 1842, un Fumeur et un Joueur de basse; en 1843 ? '^' Peintre dans son atelier^ et d'année en année son petit monde de musiciens, de causeurs, de flûtistes, de philosophes, de hallebardiers, de reîtres, de bibliophiles, s'augmentait de petites compositions extraordinaires qui ajoutaient une petite pierre — des pierres précieuses — au monument élevé par ce maître que des gens d'esprit (la peste soit de l'esprit, parfois!) ont appelé le roi de Lilliput.
(( Monsieur Meissonier, lui disait un jour, à ses
débuts, un amateur, un agent de change d'ailleurs peu éclairé, — j'avoue que par-dessus tout j'aime vos bonshommes [^). » Cet anonyme oubliait-il que ces «bonshommes » sont tout simplement de petits bijoux immortels, des cpwzr^^^arMans le sens absolu du mot, des joyaux aussi inappréciables et souvent plus parfaits , plus séduisants que les Flamands ? On peut faire grand dans de minimes dimensions. La mesure des œuvres, pas plus que le temps, ne compte pour rien dans l'affaire. Meissonier, lorsqu'il signe la Rixe^ est l'égal d'un peintre de fresques. Une nouvelle de Mérimée, condensée, est parfaite, eiLokis vaut assurément un long récit. Au reste, à son talent supérieur, à ce génie de l'achevé dans le fin, Meissonier unit encore non seulement la patience et la conscience, mais la grandeur. Il se plaît d'ailleurs à prouver que les dimensions qu'il choisit pour ses tableaux sont absolument voulues^ et qu'il pourrait, au besoin, aborder ce qu'on nomme ambitieusement la grande peinture. Dans son tableau du Peintre d'enseignes^ la figure de Bacchus, que Meissonier nous montre en raccourci et que son peintre est occupé à
I. Le vrai mot du financier est celui-ci : « J*ouvre un crédit illimité à M. Meissonier. Lorsque la somme sera trop forte, je ne suis pas inquiet, il me fera des petits bonshommes, i»
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tracer sur un panneau , a été exécutée , d'avance , par l'auteur grandeur nature, et c'est un chef-d'œuvre. Le peintre de « Napoléon en 1 81 3 » n'a-t-il point d'ailleurs accepté de traiter une des parties de la décoration du Panthéon et ne veut-il pas prouver que l'homme qui sait être admirable en donnant la vie à tant de personnages si variés, si spirituels, aux auditeurs de la Lecture che:{ Diderot, au Liseur et au Hallebardier ^peui aussi communiquer la même étincelle à des héros agrandis et toujours vivants?
Le peintre qu'aimait et admirait par -dessus tous les autres Eugène Delacroix, ce fougueux et vaste génie, c'était Meissonier. « Meissonier, dit un jour l'auteur du Massacre de Scio^ est le maître le plus incontestable de notre époque. » Après Meissonier, en effet, personne, parmi nos modernes, n'a trouvé le moyen d'enfermer tant de choses dans de si petits espaces.
Ce fut à l'Exposition universelle de 1867 que, pour la première fois, les hommes de ma génération purent, dans une sorte d'ensemble, juger Tœuvre de Meissonier. Le jury lui accorda alors une des huitgrandesmédailles internationales. Nulle récompense (puisqu'il est convenu que le talent doit être officiellement récompensé) ne fut plus hautement méritée. Les quatorze tableaux envoyés au Champ
de Mars par M. Meissonier étaient des plus admirables, et j'en vois même trois ou quatre qui n'avaient point d'égaux parmi les milliers de toiles accrochées dans la galerie de peinture. Tel portrait, celui de M. G. Delahante, vaut, par exemple, le (ameux Bertin de M. Ingres; tel petit cadre, l'Ordonnance, est une chose achevée, un morceau de maître, ce qui est mieux qu'un morceau de roi. M. Meissonier, dans ces productions dernières, avait sinon changé, du moins accentué sa manière. Il y avait dans son pinceau je ne sais quelle ardeur juvénile et quelle nouvelle fermeté de touche qu'il a gardée. Sans rien perdre de son harmonie, la couleur devenait plus intense, la pâte maniée comme d'une main plus énergique.
L'auteur de la Rixe était arrivé alors au moment décisif de son talent, à cette heure de production puissante où l'artiste, sûr de sa force, chaque jour s'affirme et se continue. Il n'a fait, depuis, qu'aller plus droit et plus haut dans sa marche ascendante. Nous avions là d'ailleurs, peint par lui-même, e portrait de Meissonier, différent de l'aquarelle dont je parlais tout à l'heure. Cet homme qui lit, bien assis dans son fauteuil, drapé dans sa robe de chambre, c'était l'artiste lui-même. Il y a du chasseur en lui, du campagnard et de l'artiste. Le
jarret est solide et la main fine. Au surplus, on le prendrait, au besoin, pour un reître échappé d'un de ses tableaux. Ce portrait de l'ouvrier traduit l'œuvre. On y trouve à chaque page, comme dans cette physionomie même, une élégance robuste, une fermeté grande et, encore un coup, la sincérité, — la première des vertus artistiques.
De tous les tableaux qui figuraient alors au Champ de Mars, et qui sont depuis devenus célèbres, un des plus beaux était les Renseignements. Dans une forêt d'Alsace, l'hiver, un général républicain a fait halte : c'est Desaix. Entouré de son état-major, autour d'un grand feu, debout, la main droite dans sa houppelande bleue, il interroge un brave homme de paysan, qui répond de son mieux, en tournant entre ses doigts son bonnet fourré. Un officier tient des papiers en main et contrôle les renseignements de l'Alsacien. A droite, un lieutenant de dragons, relevant son manteau, se chauffe les jambes aux bûches qui se consument ; un officier d'ordonnance, magnifique dans son éclatant uniforme rouge, la main appuyée sur la poignée de son sabre, présente à la flamme ses bottes mouillées. Deux hussards verts, à cheval derrière le paysan, sabre en main, le regardent, tout en soufflant dans leurs moustaches, avec le
regard immobile et le visage impassible du soldat en faction. Un rideau de dragons, au dernier plan, emplit la scène. Les uniformes trouent gaiement le fond de ce bois gris et plein de brume. C'est bien l'Alsace, et c'est bien la saison spongieuse des froids humides. Une mousse épaisse, aux couleurs avivées par la pluie qu'elle éponge, tapisse le dessus des grosses branches et s'y tient comme une neige verte qui ne fondrait pas. J'aime et je revois encore, après des années, ce paysage attristé, ce bois dénudé, où court pourtant la sève. Il encadre bien ces personnages si vivants, si énergiques, ces fiers uniformes de l'armée de Rhin et Moselle.
Avec quel art M. Meissonier a fait vivre ces soldats d'un autre temps! Ces dragons n'ont couru ni les ateliers ni les casernes ; ce ne sont ni des troupiers rencontrés à Poissy et croqués en passant, ni des modèles à Tallure soldatesque payés à tant la séance : ce sont des dragons de la République, des combattants qui^vont forcer tout à Theure les Autrichiens à repasser le Rhin, et certes plus justes d'ailleurs et plus profondément de leur époque que tous les cavaliers de Duplessis-Bertaux. Les costumes, d'une exactitude parfaite, étudiés soigneusement, ne sentent
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jamais chez Meissonier la friperie. Ce tableau, les Renseignements^ est une belle et forte étude militaire, largement traitée dans un petit cadre, d'une touche puissante, solide, et d'un accent très-mâle.
M. Meissonier, délaissant depuis lors ses personnages du XVIII® siècle pour des soldats du premier Empire, devenait ainsi comme un Gros de petit format. Et vraiment, depuis Gros, on n'a point planté un soldat de façon plus nette et plus fière.
Étudiez l'Ordonnance. Un hussard apporte à un officier de dragons, vieux grognard qu'on interrompt dans le fumer de sa pipe, un pli cacheté. L'officier lit, le dos au feu. Un hussard rouge, assis au milieu, sur une chaise, regarde. Cela n'est rien, — un tableau de genre, trois personnages dans une chambre, — et cela est merveilleux. Les jambes du hussard rouge, les plis de la culotte, la main du hussard blanc, le feu dans la cheminée, sont des tours de force de vérité et d'exécution, et mieux que des tours de force, des choses justes, étudiées, consciencieusement rendues.
La Lecture che\ Diderot, les Cavaliers se faisant servir à boire, le Corps de garde, le Maréchal fer^ rant, appartiennent — quelques-uns de ces petits
tableaux surtout, — à Tordre des infiniment petits. Mais Meissonier peindrait des infusoires qu'il trouverait moyen de faire large. Que pourrait-on dire de telles œuvres? C'est parfait. Toutes ces physionomies du XVIII® siècle sont saisies au vol, fixées, rendues avec une finesse inouïe et une science profonde. Le Maréchal ferrant^ ce dessus de boîte qui, pour un peu, deviendrait un dessus de tabatière, est un tableau, un vrai et vaste tableau, et non pas une miniature. | Il y a de l'air, il y a partout de la lumière. Ces Lilliputiens sont des hommes, et les modèles académiques de tant de peintres prétentieux n'en sont pas. Voyez l'Empereur à Solferlno qui figure au Luxembourg. Le tableau est vaste en dépit de la petitesse du cadre. L'artiste peint un état-major, mais, — en examinant de près un tel tableau, — comme il nous rend bien aussi une bataille , la fumée , les bataillons grimpant à l'assaut, la canonnade et les morts! Ce groupe d'hommes à cheval qui regardent de loin de pauvres diables monter sous les balles à l'assaut d'une tour, semblent, il est vrai, faire non pas la guerre , mais la petite guerre. Est-ce la faute de ce doux ciel italien, de cette verdure lombarde? Tout est gai : les artilleurs sont à la parade ; les généraux aux boutons astiqués caracolent sur des
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selles de velours galonné d'or. Les petits bataillons, dans le lointain, vont allègrement au pas de charge. Il n'est point jusqu'à la fumée qui ne s'élève coquettement au ciel, sur la lumière des canons (et voilà qui est supérieurement observé) en forme de nimbe. Oui, c'est la bataille lumineuse comme un jour de victoire. Pour toute horreur, sur ce champ de mort, deux ou trois cadavres qui ressembleraient à des paresseux endormis dans rherbe fraîche, si la mort ne les avait aplatis, collés au terrain, torses et ventres creux.
Les morts! Nul ne les a su peindre avec autant de naturalisme farouche et de réalité que Meissonier dans cette aquarelle incomparable que nous vîmes, un jour, à la vente Eugène Delacroix. Cela s'appelait la Barricade. Je ne connais rien de plus saisissant dans toutes les œuvres de l'art contemporain. Des tas de cadavres sur des tas de pavés. Le corps humain devenu haillon, l'homme transformé en loque par le carnage. La tuerie de la guerre civile dans toute sa hideur. Meissonier avait peint cette Barricade d'après nature, étant, aux journées de Juin, capitaine de la garde nationale. Au coin de la rue Geoffroy- Lasnier et de la rue de la Mortellerie, il vit cela, cette épouvante, et il jeta la Barricade sur le papier.
C'est là qu'il entendit Armand Marrast, alors maire de Paris, hocher la tête devant ces monceaux de morts et dire : « Est-on sûr seulement que tous ces gens-là fussent coupables? — Oh! répondit un capitaine de la garde de Paris, il n'y avait pas le quart d'innocents ! »
Meissonier a violemment saisi, dramatiquement rendu le côté sinistre et sans merci de toute guerre civile. Cette Barricade^ ce chef-d'œuvre, traînait dans son atelier, lorsqu'un soir Eugène Delacroix vint dîner chez lui.
« C'est superbe ! s'écria l'auteur de la Barque du Dante.
— Vous trouvez? Eh bien, dit Meissonier, si cela vous plaît, prenez-le ! »
Delacroix emporta la Barricade. A la vente de son atelier, M. Steinhell, le beau-frère de Meissonier, acheta cette page inoubliable 3,600 francs et alla l'offrir au même prix à M. Reiset, pour le Louvre. M. Reiset hésita, refusa. M. Steinhell revendit la Barricade 6,000 francs. Le jour où elle repassera en vente publique elle sera payée plus cher que le Coup de Vétrier, qui, à la vente Wilson (mars 188 1), a été vendu 125,000 francs.
Cette Barricade n'a jamais été exposée que lors delà vente Delacroix. En 1867, à côté des ta-
bleaux dont je parlais tout à l'heure, Meissonier avait au Champ de Mars sa fameuse Campagne de France {i 8 1^). Voilà un chef-d'œuvre encore. La grande armée, repoussée, éreintée, patauge dans la boue; la neige du Nord a roussi les uniformes, les longues retraites ont usé les chaussures. Ces gladiateurs qui vont mourir ne saluent pas le César en redingote grise, mais ils le regardent curieusement, anxieusement peut-être (car il est le maître de leurs destinées), par-dessus la visière de leurs shakos. Ils vont. Lui, morne, l'œil sur l'avenir, marche à dix pas de son état-major, groupe fatigué de généraux et de maréchaux qui trouvent lourd leur uniforme, bâillent après la fin et sont repus de poudre. L'un d'eux s'endort sur son cheval ; les autres songent, silencieux. Napoléon va défendre Paris. Il cherche, au fond de ce ciel bas, son étoile d'autrefois et son astre de victoire. Le soleil d'Austerlitz est couché. Les batailles à présent se gagnent dans la boue et sous la pluie. C'est une merveille, cette peinture. Le terrain, cette route effondrée, défoncée, où les roues des caissons, les sabots des chevaux, les talons des fantassins ont pétri la neige, la terre et peut-être le sang, est un des plus admirables morceaux du peintre. On n'a jamais trituré de la sorte la glaise. Quelpaysa-
giste, — je songe à la forêt des Renseignements, au terrain boueux de 1814, — quel naturiste, ce Meissonier qu'on a appelé un peintre de costumes et d'antiquités !
Eh oui! M. Meissonier pousse la conscience jusqu'à donner à ses personnages les vêtements de leur temps. Pour peindre ce Napoléon, M. Meissonier, patient, consciencieux, avait demandé la redingote grise du Musée des souverains; ill' avait fait copier par un tailleur avec une exactitude chinoise, pli à pli, bouton à bouton. Puis, la revêtant et montant, dans son atelier, sur un cheval de bois, sellé comme l'est le cheval blanc de l'empereur, le peintre étudiant, dans une glace disposée tout exprès, les lignes, les froncements du drap, la lumière des bottes, recommençait les esquisses, multipliait les études, travaillait et cherchait. M. Ph. Burty le trouva ainsi, un jour, par un temps torride, occupé depuis quatre ou cinq heures à déterminer le plissement de la redingote sur la croupe du cheval. C'est un grand tort, paraît-il, d'avoir ce souci de l'exactitude, et les gens qui se moquent volontiers de l'anachronisme vous diraient : « A quoi sert tant de soin? » Cela sert, j'imagine , à satisfaire l'artiste avant le public ; et pour de tels hommes, en vérité , c'est quelque chose.
Meissonier, disons-le d'ailleurs, ne pousse jamais le culte de la vérité jusqu'à l'archéologie et au bric-à-brac. Il y ades hommes sous sescostumes, et lorsqu'il nous peint des modernes et des contemporains, il est plus contemporain et plus moderne que personne. Je ne sais quel critique lui reprochait assez ridiculement de ne pas savoir dessiner les femmes. Il a peint, un jour, le portrait de M™® Henri Thénard. Quels jolis tons roses, et vivants, et vrais! Quelle science du dessin et de la peinture dans cette main veinée de bleu ; quel charme un peu souffrant dans cette physionomie ! Et le jour où la belle fille titiancsque qu'il achève sera exposée, on verra quel peintre de la femme est cet homme qui a dessiné de si exquises et si séduisantes créatures pour les Contes Rémois de M. de Chevigné.
Meissonier est un peintre de portraits, pénétrant et vivant. Celui que je citais tout à l'heure, le portrait de M. Delahante, entre bien d'autres qu'il a signés , — comme ceux de son fils, de M. Fould, de M. Battu, etc., — est un des plus solides. L'homme est puissant, d'une carrure athlétique ; quelque chose de fin pourtant dans cette taille de colosse. C'est la vie plutôt que l'embonpoint qui déborde. La tète est énergique
et, au fond, débonnaire. Meissonier a placé dans le fond du tableau une copie minuscule de sa Charge de cuirassiers.
Cette « charge de cuirassiers » , c'est Friedland^ une des huit toiles où le maître voulait enfermer, en partant de Lodi pour arriver jusqu'à i8 14, tout le cycle napoléonien. Friedland {\xi un événement lorsque Meissonier l'envoya à l'Exposition de Vienne. M. Richard Wallace eut la malechance ou la maladresse de laisser partir une telle toile pour l'Amérique. C'est une des plus grandes toiles qu'ait signées le grand peintre des « petits bonshommes » dont parlait le financier, lors de la jeunesse du maître. Meissonier travailla durant des années à cette œuvre qui fut exposée un moment chez Petit, rue Saint-Georges, tandis que l'Américain, M. Stuart, qui la paya 300,000 francs, disent les uns, 400,000 francs, disent les autres, l'attendait là-bas avec impatience.
Friedland mesure, à vue d'œil, deux mètres de largeur sur un mètre de haut, et cette dimension inaccoutumée est unique dans l'œuvre de Meissonier. La scène choisie par l'artiste représente Napoléon I^^ à cheval, placé sur un tertre, au centre de la toile, et entouré d'un nombreux état -major, saluant de la main droite d'où pend
une cravache attachée au poignet, et en élevant son chapeau au-dessus de sa tête, un régiment de cuirassiers qui part pour charger Tennemi. Les cuirassiers débouchent au galop sur la droite du tableau et leur tète de colonne occupe le premier plan. En passant devant l'Empereur, tous se retournent, roides sur leurs étriers, lèvent en Tair leurs grandes lattes et acclament d'un cri unanime le souverain satisfait. Les recherches de Meissonier se traduisent ici par la curieuse veste du trompette , d'un jaune de cuir, qui fait songer aux casaques des soldats du temps de Louis XV. Mais l'élan, la fougue, l'emportement de tout ce régiment au galop, voilà qui est admirable et intraduisible. C'est un roulement de chevaux, c'est un déchaînement de tempête.
Le peintre a donné à son Napoléon I®^ une figure confiante et heureuse : l'antithèse de 1814, l'épanouissement du Bonaparte de Lodl. Dans son uniforme vert des chasseurs de la garde, ce Napoléon I^Mà, rasé de frais, s'est mis en coquetterie pour la victoire.
Les officiers généraux qui entourent le principal personnage ont des attitudes, des costumes, des chapeaux et des physionomies d'une étonnante vérité. Et le ciel bleu et printanier, les herbes du
sol, les cuirasses des soldats, leurs bottes, leurs sabres, leurs épaulettes, tout semble enveloppé d'une lumière ardente et crue.
Quel dessin dans tout cela et comme les seconds plans sont prodigieux! Il y a là de petits grenadiers à pied, prêts à charger — en grande tenue, selon l'ordonnance; — des grenadiers hauts comme la phalange d'un doigt. Il y a des artilleurs à cheval enlevant leurs chevaux et partant à fond de train. Il y a une foule immobile et rangée qui étonne et qui charme. Jamais on n'a ainsi vivifié la bataille. Les chasseurs à cheval du premier plan, à gauche, rudes troupiers chamarrés et sérieux, sont superbes aussi, immobiles, au milieu de cette trombe de fer.
Meissonier atout vu, tout rendu : le gramen foulé aux pieds par les chevaux, et dont le vert tendre est réveillé par la note vigoureuse d'un coquelicot. Rien n'échappe à la faculté puissante de vision d'un tel homme, capable de peindre le cèdre et de ne pas oublier l'hysope ^
L'exagération de cette méthode est d'ailleurs
I. Une aquarelle appartenant à M. Alexandre Dumas, Napoléon l*r regardant un défilé de chasseurs de la garde, et qui rappelle un peu ce tableau, est surtout exquise par Tatmosphère qui enveloppe les fonds, d'une séduction inexprimable. Le détail y est étonnant et Tensemble est exquis.
assez drôlement raillée par cette autre légende d'atelier qui veut que Meissonier verse du sucre en poudre sur la terre sèche lorsqu'il a à peindre un effet de neige. Encore une fois, en dépit des plaisanteries des rapins, rien n'est plus large que cette facture achevée, précise et forte.
A l'Exposition universelle de 1878, Meissonier se résumait encore dans ses meilleures œuvres : le Portrait de M. Alexandre Dumas, dont l'œil bleu, le nez, le visage, la bouche sont si étonnants et si vivants, palpitants, vus à la loupe; le Corps de garde; Moreau et son chef S état-major Dessoles avant Hohenlinden^ une de ses meilleures pages. Debout sur un tertre couvert de neige, les deux généraux, dans ces uniformes amples et sévères de la République, fouettés par le vent, interrogent les profondeurs d'une forêt où il semble qu'on ait, à travers les branches dépouillées, la sensation du fourmillement de l'ennemi. Un hussard pittoresquement accoutré et fièrement campé tient les rênes des chevaux de Moreau et de Pessoles. Rien déplus fin, et à la fois de plus nerveux, de mieux dessiné, de plus admirablement traité, que cette toile, une des préférées du maître'.
1. La sachant en Allemagne, M. Meissonier l'a fait racheter par l'Américain M. Vanderbilt.
Le paysage à'Antibes^ avec ses deux cavaliers (M. Meissonier et son fils , je crois) sur la route incendiée de soleil, sa mer moirée de bleu et de vert, éclate de soleil, et, épris de cette vive lumière du Midi, Meissonier avait envoyé à cette Exposition de 1878 plusieurs vues des côtes de la Méditerranée, le Chemin de laSalice, les Joueurs de boules. Il y montra aussi ses Cuirassiers avec leurs uniformes de 1805.
Ce tableau que M. Secrétan vient d'acquérir est une de ses maîtresses pages. Il précéda, je crois, dans son atelier, le Friedland. Les cuirassiers sont en ligne, attendant froidement le moment de charger. Leur escadron, tiré au cordeau , fait la plus mâle figure. Chaque physionomie est un type très vivant, très français et très militaire. Sous Tuniforme, on retrouverait pourtant le paysan, le grand gars alsacien ou lorrain. Les officiers, reconnaissables à leurs épaulettes d'argent, serrent la file de leurs hommes. L'un d'eux caresse son cheval. Un des cuirassiers essuie son casque, comme pour se parer avant le combat. Devant la ligne sévère de ces cavaliers arrive, au pas de sa monture, un général suivi de hussards, et, au fond, de tout petits soldats, d'une finesse, d'un esprit, d'un mouvement
extraordinaires, défilent, artilleurs allant prendre position, fantassins le fusil sur l'épaule. Ces derniers plans, dans ce tableau comme dans celui de Friedlandy sont supérieurement traités, et cette infanterie surtout, marchant à Thorizon d'un pas si allègre, est d'une étonnante exécution. Je louerai aussi le terrain, si profondément labouré et qui rappelle cette terre boueuse où Meissonier enfonçait l'état-major de Napoléon dans son
Le Catalogue de l'œuvre de Meissonier demandera un travail patient. On n'y oubliera point le Voyageur^ poussé par le vent qui enfle son manteau, ni le Polichinelle goguenard que la gravure a popularisé, ni le Portrait du sergent^ un des tableaux les plus spirituels du maître. Cette dernière toile représente un peintre assis et faisant le portrait d'unsoldat de la République, un Chasseur des Alpes y en costume blanc, le casque en tète, qui pose pendant que ses camarades le regardent. A droite, un autre chasseur, assis sur un banc, fume philosophiquement sa pipe sans s'inquiéter du portrait et du modèle. Dans le fond deux fantassins, plus petits, regardent au dehors à travers la vaste fenêtre d'une galerie. C'est un prodige de réalisme que cette peinture où, comme ailleurs.
rien n'est oublié, ni les plis des culottes, ni les boutons de guêtres, ni les froncements des cocardes, ni les trous du mur de briques sur lequel se détachent ces grenadiers de T ex-régiment de Dauphiné.
Quel maître, encore une fois, — je le répéterai jusqu'à la fin de ces pages, — que ce Meissonier, et quelle largeur il apporte en ces œuvres de
petites dimensions où la plupart de ses imitateurs ne déploient que des qualités de photographes ! Les fameux bonshommes dont parlait l'agent de change dureront autant que des marbres.
Et tout cela lui coule des mains avec une facilité profonde. Il dessine comme la Patti chante. Il est comme ces tireurs qui acquièrent une prestesse prodigieuse à force d'avoir tiré au mur. Son atelier est plein d'albums bourrés de dessins précieux qui valent des choses achevées.
On m'a conté que dès qu'il est inoccupé, fût-il en visite chez un étranger, à plus forte raison chez un ami, voit-il à portée de sa main un crayon, machinalement il le prend, le tourne et le retourne et, sans y prendre garde, le laisse courir sur les morceaux de papier égarés. Un ami, un libraire, chez qui Meissonier alla dîner de temps à autre pendant quelques années, s'est même, m'a-
t-on assuré, composé de cette manière un album d'un prix inestimable. Le domestique avait ordre de servir à Meissonier, en même temps que lecafé, un crayon et quelques feuillets de papier qu'on posait négligemment sur la nappe, à la droite du peintre, et comme si c'eût été là du papier à cigarettes. Meissonier, sans y faire attention, rencontrait, en étendant la main, le crayon; et les bonshommes les plus charmants, grenadiers de la garde, bourgeois du siècle passé, piquiers et pertuisaniers superbes, mousquetaires élégants, raffinés insolents une main sur leur épée, une autre sur leur canne, muscadins tortillés, toutes les époques et tous les costumes, naissaient alors comme par hasard, souvent inachevés, parfois poussés comme pour la gravure, toujours intéressants et précieux. Je doute qu'aucun album au monde soit plus curieux que ce recueil unique de croquis.
Meissonier, qui a eu tous les triomphes officiels, les décorations et les médailles, toutes les gloires — et qui les mérite, — n'attache, quoi qu'on en ait dit, d'importance réelle qu'à son art. C'est une conscience qui ne vise pas au puritanisme, mais qui n'en est pas moins inflexible.
Il quitte rarement sa maison, son atelier : — place Malesherbes, l'hiver; à Poissy, Tété. Toujours il travaille. Lui aussi est l'ami du mieux. Rarement un de ses tableaux le satisfait au premier coup ; il n'hésite pas alors, il le gratte.
Meissonier se plaît à causer. Nul ne connaît mieux que lui la peinture. Sa conversation est substantielle, intéressante, pittoresque. Je l'ai entendu, à propos de ses merveilleuses illustrations du La^arille de Tonnes^ comparer Gil Blàs à Don Quichotte avec une curiosité de critique tout à fait entraînante. Il regrette de n'avoir pas jadis illustré Gil Blas où tant de scènes variées s'offrent au crayon.
Toujours peintre lorsqu'il tient la plume, il a commencé à rédiger des Souvenirs. Il peint aussi en parlant, je veux dire qu'il montre ou évoque réellement ce dont il parle, s'oubliant d'ailleurs volontiers lui-même et ne se mettant en frais d'éloges que lorsqu'il s'agit des autres. Jamais une critique amère de ses contemporains. Jamais une méchanceté. C'est le cœur qui monte à ses lèvres. Il a éloquemment loué Michel-Ange, au Centenaire du Maître dont son visage rappelle le Moïse. L'œil est bon, enveloppant et pénétrant, la poignée de main cordiale et franche. Jamais
p MEISSONIER
inactif, très entraîné , canotier comme Alphonse Karr, il monte à cheval comme Baucher, — « c'est le Juif errant à cheval! » a-t-on dit à cause de sa barbe, — et soulève des poids comme M. Littré. Mais cet Hercule est un délicat, ce robuste est un féminin. Il a des tendresses comme il a des énergies, profondes et mâles.
Chaque artiste a son mot d'ordre. Celui de Meissonier est Perfection. Il y a obéi toujours dans toute son œuvre ; dans cette œuvre multiple, séduisante, parfaite, qu'il s'occupe de réunir pour la montrer bientôt au public dans son ensemble et qu'il peut certes, en toute confiance, léguer à l'avenir.
La postérité n'en recueillera pas beaucoup de
pareilles.
Jules Claretie.
8276. — Imp. Jouaust.
S E premier Jury élu par ce qu'on pourrait j appeler le suffrage universel des artistes iJa décerné la médaille d'honneur du Salon de 1881 à M. Paul Baudry, et il y avait dans cette récompense donnée à une œuvre capitale, ta Glorification de la Loi, un hommage rendu à toute une existence d'artiste noblement vouée à l'Art dans ce qu'il a de plus élevé et de plus exquis.
Nous n'aurons pas à peindre beaucoup de figures contemporaines aussi sympathiques que celle de M. Paul Baudry. Petit, solide, râblé, brun comme un montagnard du Midi, il y a, dans ce tempérament résistant, je ne sais quoi de
mâle, de nerveux et de vibrant. L'œil est franc, la main ouverte^ la voix chaude et harmonieuse. Dans son atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs, où le regard ne s'accroche à aucune des japonaiseries ou des bibelots à la mode, on se sent dans le sérieux laboratoire d'un maître. Pour toute décoration, des études peintes, des dessins dignes d'un Louvre, des adresses de modèles tracées au crayon, sur la muraille. Il semble qu'une impression de respect vous tombe là sur les épaules, lorsqu'on se trouve devant ce maître, jeune encore, dont la simplicité affectueuse, point banale mais cordiale, est de celles qui charment. Les cheveux drus, la moustache noire, le menton bien dessiné, coupé en deux, tous les méplats du visage décèlent une volonté ferme. Il y a en lui quelque chose du militaire, de l'officier de cavalerie, puis, en l'écoutant causer tout en fumant sa cigarette, on découvre bien vite en Paul Baudry le lettré, le liseur, le poète, l'homme qui a tout lu, retenu beaucoup et qui pourrait au besoin tenir la plume et commenter son œuvre comme l'a fait Charles Garnier.
Cette œuvre, la plus considérable qu'ait produite un peintre de la génération nouvelle, c'est la décoration du foyer de l'Opéra. Œuvre à la fois
PAUL BAUDRY JÇ
élégante et puissante, comme tout ce qu'a signé Paul Baudry. Cet Italien de Paris, si je puis dire, a recherché constamment en effet (c'est là son originalité charmante) la grandeur et le style tout en laissant à ses personnages la physionomie bien moderne et bien française qui donne la date et marque la race de son talent. On le prendrait, je le répète, pour un Italien de la Renaissance qui chercherait à unir le sentiment de la grâce contemporaine, de la modernité^ comme on dit, à la majesté du naturalisme supérieur des Masaccio et des Ghirlandajo. On sent que Baudry a tout étudié, mais on est enchanté de constater que, tout en fréquentant les maîtres ses prédécesseurs, il a conservé une séduction toute spéciale et gardé son originalité première. L'auteur de ces magnifiques copies de la fresque de la Sixtine, demeurées célèbres dans la mémoire des artistes, est resté, en dépit de sa science, l'auteur de la Léda et du Supplice de la Vestale. Il a fréquenté Michel- Ange, il s'est grisé de Tiepolo, mais sans avoir gardé le pli du pastiche ; il a contemplé Véronèse sans être tombé jamais dans le fossé du plagiat.
C'est un homme ^ en un mot, celui-là, un véritable artiste, et de telles individualités sont rares, même dans un pays qui compte les talents par
dizaines. Je ne sais point parmi les artistes de ce temps quelqu'un qui ait fait autant que lui preuve de volonté, de résolution et de patience. Ce petit homme tenace et brun, noir d'aspect, — une nature d'aigle, — a deux qualités à la fois, deux vertus : le don d'abord, qui ne s'acquiert pas, et l'opiniâtre amour du labeur, qui se développe tous les jours. A Bourbon-Vendée, adolescent, il se levait la nuit pour nettoyer l'École de dessin. Il était déjà le piocheur, nous disait un de ses camarades d'enfance, qui l'admire depuis sa jeunesse.
Le public qui lève les yeux sur le plafond du foyer de l'Opéra ne se rend, à coup sûr, pas compte de ce qu'il a fallu d'ardeur et de résolution à ce peintre pour mener à bonne fin ces compositions multiples et variées.
Il y a là la vie d'un homme, et à peine l'auteur les a-t-il eu achevées qu'il s'est mis' à rêver d'autres compositions, aussi considérables, plus nombreuses, et auxquelles il veut consacrer dix ou quinze années encore de sa vie si bien remplie.
M. Paul Baudry est, en effet, encore à l'âge où l'on peut faire des projets et bâtir des châteaux en avenir. Il aura, le 9 novembre 1 88 1 , cinquante-trois ans, mais à peine a-t-il l'air d'avoir dépassé depuis peu d'années la quarantaine. Né à la Roche-sur-
Yon, fils d'un sabotier de Bourbon, ou Napoléon-Vendée (comme on voudra), pauvre et élevé à la dure, tout enfant il jouait du violon et on le voyait figurer, son instrument sous le menton et son archet à la main, dans les concerts de sa province. Puis, sous ce prétexte qu'il était musicien, ses parents résolurent d'en faire un peintre. Il avait treize ans quand on lui mit un pinceau entre les doigts. Son département, enchanté de ses essais, lui accorda, peu d'années après, une pension annuelle de quatre cents francs, et Paul Baudry partit pour Paris, bien résolu à y « tailler » sa place et à y faire son trou. Il se présenta à l'atelier de Drolling. Qui jamais s'avisera de croire que Baudry, ce Primatice et cette sorte de Wéronèse parisianisé^ est l'élève de Drolling? Cela est pourtant. Le père Drolling demandait à ses élèves vingt-cinq francs par mois pour leur donner des leçons. « Soit, dit Paul Baudry. » Et sur les quatre cents francs annuels de la ville de Bourbon-Vendée, il préleva vingt-cinq francs par mois pour l'atelier de Drolling. Mais comment pouvaitil vivre avec ces modiques ressources ? Par quels prodiges d'économie, ce jeune homme, cet adolescent qui devait devenir un maître, put-il réussir à lutter et à durer? Je n'en sais rien. Tantôt il
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vendait des croquis ou des copies aux brocanteurs, tantôt il laissait s'écouler un mois sans aller chez Drolling, et il économisait ainsi vingt-cinq francs, tout en piochant durement dans sa mansarde, si basse qu'il était matériellement obligé d'en soulever la tabatière lorsqu'il voulait s'habiller. Tantôt encore, Baudry entrait, pendant un mois ou deux, dans un autre atelier, chez M. Sartoris, oii on ne lui prenait que 7 fr. 50 pour les leçons mensuelles. Et toujours et âprement, vaillamment, en ascète, il se refusait un plaisir, une dépense. Pour lui le nécessaire était du luxe. Mais que les fns de mois étaient terribles ! Un jour, le vingt-cinq d'un mois d'hiver, Baudry, à court d'argent, demande à emprunter à un camarade d'atelier. Benjamin Ulmann, l'énorme somme de trois francs pour achever la semaine.
« Prends cent sous, répond l'autre, c'est un compte rond.
— Non, non, fit Baudry (et ce trait le peint tout entier, économe, timide, restreignant courageusement ses besoins), non, non^ je me connais; si ie les prenais, je les dépenserais ! »
Et Paul Baudry se contenta de trois francs pour vivre cinq jours encore. Mais c'est ainsi qu'on a raison de la destinée et qu'en un temps où
Tart tourne si facilement au métier , on peut faire cependant de grandes choses.
Dès son arrivée à Tatelier Drolling, Baudry avait montré du reste ce qu'il serait un jour. Ses premières figures, ses premières études, étaient déjà du Baudry. Le fils du sabotier était né peintre. A son premier concours en loge, en 1847, il disputa le prix à Lenepveu avec un Vitellius traîné aux gémonies. Il débutait pour ainsi dire, il se cherchait encore, et il obtenait déjà le second prix. La ville de Bourbon- Vendée fut enchantée de son pensionnaire; sa satisfaction devint même effective : elle porta la pension de Paul Baudry à i ,200 francs. Une fortune ! Oui certes, et Baudry fut sans doute un moment trop riche, car il lutta encore trois ans avant de remporter le prix, et il l'obtint avec une Zénobie trouvée sur les bords de l'Araxe. C'était en 1850. L'année précédente, l'Institut n'avait pas décerné le grand prix de Rome. Il y en eut donc deux cette année-là : l'un, Paul Baudry, premier grand prix; l'autre, W. Bouguereau, deuxième grand prix. L'antithèse était absolue entre ces deux lauréats qui prirent ensemble, un beau matin, le chemin de la villa Médicis et en revinrent ensemble : Bouguereau, pour aboutir à l'art élégant, poli, coquet, châtié, bien dessiné,
à cette aimable antiquité d'exportation ou à cette religiosité douceâtre qui est sa marque de fabrique ; Baudry, pour arriver à décorer d'une façon si superbe le monument élevé par Charles Garnier, son ami.
Cette personnalité de Paul Baudry est, je le répète, faite tout entière de volonté et d'énergie. Paoluccio^ comme on l'appelait à Rome, n'avait pas, à proprement parler, d'instruction, lorsqu'il sortit de sa province. Maintenant il est érudit.
Il écrit d'une façon pittoresque et exquise.
Sa notice sur Victor Schnetz, l'auteur du Fœu à la Madone et de la Revanche du Gaulois (sous ce titre ambitieux se dérobe un simple tableau de genre représentant un tourlourou en pantalon rouge coupant du tranchant de son briquet la tète à des oies), cette causerie artistique que Paul Baudry lisait un jour à l'Académie des Beaux- Arts est un morceau de littérature d'un tour excellent. L'adolescent avait à peine une orthographe ; l'homme a un style. Volonté^ encore une fois, c'est sa devise.
En veut-on un frappant exemple? Lorsque Garnier obtint le prix pour la construction de l'Opéra, Baudry s'ennuyait à Paris. Il était triste, il était las d'une liaison qui lui paraissait longue.
dangereuse peut-être, avec une actrice célèbre dont le portrait, avec celui de Beulé, est une de ses meilleures toiles. L'artiste éprouvait cette vague angoisse qui serre le cœur à de certaines heures et fait douter de tout, de l'avenir qui vous attend, de la terre même sur laquelle on marche. En pareil cas, l'homme qui ne secoue point une torpeur semblable, cet homme, fût-il un créateur et un Titan, est à demi perdu.
Baudry le sentait. Il va donc trouver Garnier, il lui propose de décorer l'Opéra tout entier s'il le faut; il compte sur l'écrasement que lui causera un travail si gigantesque pour avoir raison de l'état de son.âme.
11 rompt avec Paris, il court s'enfermera Rome; il se retrouve face à face avec les maîtres, et, comme il sait bien que si la couleur et la forme ne lui font pas défaut, jusqu'ici l'art de la composition est son côté faible, il se met à copier l'une après l'autre toutes ces compositions immortelles de la Farnésine et de la Sixtine, et il demande à Raphaël et à Michel-Ange le secret de leurs harmonies et de leurs agencements. Il n'y a pas beaucoup d'exemples d'un pareil courage, d'une telle veillée des armes ^ d'un travail préparatoire si virilement entrepris.
Paul Baudry, loué par la critique, adopté par le public, choyé par le succès, pouvait facilement alors devenir un peintre élégant, mondain, acclamé et riche. Il avait à choisir entre la modQ et la postérité. C'est la postérité qu'il choisit sans hésiter. Il abandonna pour ainsi dire la maîtresse pour l'épouse. — Et il fut et il est de ces rares et vrais artistes qui lèguent leur œuvre à l'avenir comme le poète grec vouait ses tragédies au temps.
Tout en luttant ainsi, Baudry, sévère à luimême, était dévoué aux siens. Il attirait, en quelque sorte, sa famille dans le rayonnement de sa gloire. Son frère Ambroise était menuisier : il l'arrachait à l'établi, il en faisait un architecte, et aujourd'hui le profil d' Ambroise Baudry apparaît, avec celui du peintre, dans le plafond du Parnasse, à côté de la figure frisée de Charles Garnier.
En quelques traits, voilà l'auteur des peintures du foyer de l'Opéra. Quels battements de cœur ont dû le saisir , lorsqu'il a vu le résultat de ces dix années de travaux ainsi livré aux regards de la foule et — ce qui est plus terrible — aux critiques, aux objections, aux résistances des confrères ! Paul Baudry avait demandé que ces peintures fussent exposées à part durant deux mois ; il a bien fait, car dans l'immensité de l'Opéra, on
ne les voit plus qu'à demi et le gaz les décolore ; les Muses colossales sont réduites à des proportions humaines; Téloignement fait une grâce de ce qui est une grandeur.
Et si de telles peintures n'avaient contre elles que V éloignement !
Un jour, dans un article du Journal des Débats ^ M. Georges Berger signalait la destinée qui attendait inévitablement « l'œuvre la plus magistrale de la peinture contemporaine ». C'était en 1876. Il y avait une année à peine que l'Opéra était ouvert, et ce temps avait suffi au gaz et à la buée pour produire une détérioration évidente. L'action des hydrogènes sulfurés produits par la combustion du gaz et la vapeur d'eau mêlée de poussière se condensant sur les parois menaçait déjà d'anéantir chimiquement l'œuvre d'art. Conçoit-on qu'un tel labeur est menacé de destruction, et qu'on n'ait rien fait encore pour le sauver? M. de Chennevières proposait, en 1876, de consacrer pendant trois ans une somme de 25,000 francs sur le budget des Beaux- Arts à des copies qui, exécutées sous la direction de Baudry, eussent pris la place de ces peintures comme la copie de V Apothéose d'Homère^ exécutée par Balze et Michel Dumas sous la direction d'Ingres, a pris la
place de T original à Tun des plafonds du Louvre. On n'a rien fait depuis lors. Si Ton ouvre aux Tuileries un Musée nouveau d'artistes contemporains — les salles du Luxembourg étant trop étroites — ne pourrait-on placer dans une galerie spéciale, comme le sont les peintures de Rubens, ces plafonds de Baudry redevenus des tableaux : la Mélodie et V Harmonie, la Tragédie, la Comédie^ et les voussures mêmes, ces douze grandes compositions, malgré les anamorphoses exigées par la perspective, le Parnasse, les Poètes, le Jugement de Paris, Mars/as, V Assaut, les Bergers^ Saiil et David, le Rêve de sainte Cécile, Orphée et Eurydice^ les Corybantes, Orphée^ Salomé^ — sans compter les Muses adorables, — œuvres exquises que le public aperçoit à peine au foyer de rOpéra, et que le gaz dévore, tandis que des copies bien faites pourraient braver la décomposition chimique de l'hydrogène sulfuré, cet ennemi de toute peinture ?
On peut dire, au surplus, que ces compositions du foyer de l'Opéra ont rendu Paul Baudry populaire; mais, dès longtemps déjà, il était salué comme le jeune maître le plus en vue de l'écolemoderne. « L'artiste qui éveille le plus de bruit aujourd'hui, c'est M. Baudry, » écrivait M. Olivier
Merson en 1861 '. » Paul Baudry exposait alors, en même temps, sa Charlotte Corda/, deux esquisses de décorations exécutées dans le salon de ^me Jq Nadaillac, une Cybèle et une Amphitrite, un portrait du fils de M"^^ la comtesse Swieytowska en petit saint Jean, un portrait de M"^^ Madeleine Brohan , et deux ou trois portraits d'hommes , entre autres le magistral et sévère Portrait de M. Gui:{oty maigre, vu de profil, avec un beau ton d'ivoire.
Depuis son magnifique Portrait de Beuléy si vivant, pensif et plein de feu, exposé en 1857, M. Baudry était célèbre comme évocateur de la figure humaine. Ce qui frappait en lui, c'était la variété des procédés, la façon dont il poursuivait le rendu du modèle, donnant à M^^^ Jane Elssler je ne sais quoi d'étrange, de songeur, d'attirant, dans le profond et inquiétant sourire; à Beulé, sa fièvre; à Guizot, sa majesté vieillie. Admirable surtout dans l'exécution des mains, où tant de maîtres échouent. On savait par sa Léda, par la Fortune et le Jeune Enfant, par le Supplice de la Vestale, toiles exposées en 1857, — comme si
I. Voyez la Peinture en France, p^r M. Merson (i vol.), avec le petit Saint Jean de Baudry, gravé par Léopold Flameng.
Baudry voulait montrer que la quantité n'exclut pas la qualité, et que les travailleurs stériles regardent seuls l'abondance comme un défaut et reprochent aux créateurs de trop produire, comme un jardinier qui reprocherait à un arbre de donner trop de fruits ; — on savait par ces peintures des chairs d'enfants et des chairs de femmes combien Baudry donnait de suavité aux caresses de la peau, de profondeur à la lumière des regards ; mais le petit Saint Jean était comme le résumé de son art, et, à propos de cette Charlotte Corda/, aujourd'hui au musée de Nantes, et que le peintre représentait debout, vêtue d'une robe grise à raies blanches (détail qui n'est pas tout à fait historique) , et coiffée d'un chapeau d'homme en feutre noir, pâle, égarée, affolée, venant de tuer Marat, Théophile Gautier disait :
« Cette tête pâle, au regard fixe et comme médusée au milieu de son auréole de cheveux blonds, se grave invinciblement dans la mémoire; elle est terrible et charmante, elle inspire l'effroi et l'amour, et Ton conçoit en la voyant la passion posthume d'Adam Lux. On frémit à songer que ce col gracieux et flexible portera pour collier, dans quelques jours, le fil pourpré de la guillotine.... Ce tableau, l'un des plus remarqués du Salon, prouve que M. P. Baudry sait faire autre chose que des Lédas, des Vénus et des Madeleines; — talent qui nous suffirait d'ailleurs, — car, pour nous, sans le nu, il n'y a pas de véritable peinture d'histoire. »
Reproche étrange I On chercha querelle , en 1 86 1 , à M. Baudry,pour le trop de soin qu'il avait mis aux recherches archéologiques, aux détails réalistes apportés à sa peinture, qu'il s'était efforcé de rendre exacte comme un procès-verbal. On cria au trompe "l'œil devant certain numéro de fAmi du Peuple, tel encrier de plomb et tel filet de sang de la baignoire-sabot. D'autres voulurent écraser Paul Baudry sous le ressouvenir de l'effrayant et superbe Marat de David.
La Charlotte Corda/ de Baudry avait quelque chose du charme troublant que ce peintre de la femme apportait à toutes ses figures féminines : à sa Madeleine pénitente, avec sa gorge de lait et ses yeux battus; à la Perle et la Vague, qu'il exposait au Salon de 1865 ; à sa Diane ^ qui fut une des séductions du Salon de 1865.
En 1869, Baudry envoyait aux Champs-Elysées un admirable et vivant portrait de M. Charles Garnier, avec son teint brun et sa tête aux cheveux noirs bouclés, pareille à celle d'un Florentin des fresques de Masaccio et au visage martelé de Masaccio lui-même.
Jusqu'en 1872, Salon remarquable et qui, au lendemain de la guerre, sembla comme un réveil et fut, pour la nation, comme une date consolante.
Paul Baudry n'exposa plus rien. Il avait obtenu une première médaille en 1857 avec sa Vestale enterrée vivante, un rappel de médaille en 1861. Nommé chevalier de la Légion d'honneur cette même année, il était promu officier en 1869 et entrait à l'Institut en 1870, où il remplaçait le vieux Schnetz, qui avait été son directeur à la Villa Médicis.
On pouvait, en 1872, s'étonner qu'après n'avoir donné, trois ans auparavant, au Salon, que le Por^ trait de M. Charles Garnier, M. Paul Baudry n'eût exposé que le Portrait de M. Edmond About. Mais ce n'était là, pour M. Baudry, qu'une façon de rappeler son nQm au public : ce n'était même pas un portrait, c'était un portrait-carte, une carte de visite tendue à la critique.
M. Baudry était alors tout entier à ses décorations de l'Opéra.
Au mois de mars de 1 871, un dimanche, au retour d'Arcachon, nous nous étions trouvé en wagon avec Edmond About, qu'un homme jeune encore accompagnait, et qui demeura assez silencieux tandis que son compagnon nous parlait, avec sa verve et son esprit ordinaires, de l'Alsace et des nouvelles qu'il en venait de recevoir. C'était M. Paul Baudry qui se tenait ainsi
dans un coin, et qui, se trouvant à Bordeaux, loin des peintures de TOpéra, se donnait pour tâche ou pour plaisir de faire le portrait de son ami Edmond About. Ils appartiennent Tun et l'autre, le peintre et récrivain,àun groupe qui a su marcher dans la vie en rangs serrés et coude à coude. Camarades d'école et de jeunesse, liés par des communautés d'idées ou de voisinage de travaux, ils ont, à la longue, transformé cette utile camaraderie en solide amitié. Ils se sont entr'aidés : c'est la loi de nature, dit La Fontaine; mais ce n'est point l'habitude des artistes et des gens de plume.
Lorsque M. Sarcey a voulu écrire, Edmond About lui a tendu l'encrier; quand cet artiste vivace, ardent et convaincu, M. Garnier, a édifié le nouvel Opéra, les compagnons ont combattu pour lui; Edmond About, au temps jadis, dédiait à Paul Baudry son livre sur Nos Artistes au Salon de 1857. Il l'appelait Paoluccio mio, comme les camarades de Rome. En 1872 M. Paul Baudry exposait son portrait de M. About, et depuis plus de vingt ans, le petit groupe compact n'a cessé de combattre côte à côte.
Dans le portrait d' About, de dimension exiguë, format que M. Bastien Lepage et les nou-
veaux venus ont mis depuis très à la mode, M. Paul Baudry avait peut-être songé à Holbein. C'est un chef-d'œuvre. Depuis, je ne crois pas pas qu'il ait, sauf dans le portrait de son frère, renouvelé une si intéressante tentative.
Il revint à Paris, remonta sur ses échafaudages de l'Opéra, et J.-J. Henner nous parlait un jour avec une sympathie admirative de ce travailleur juché là-haut, dans la poussière et le plâtre, une blouse sur son paletot, comme un ouvrier, la poudre des gravats dans ses cheveux noirs et drus :
« Cela fait plaisir à voir, nous disait Henner. C'est si loin de l'affectation d'élégance des artistes mondains, des peintres de cocottes!
Depuis encore, au Salon de 1875, M. Paul Baudry a exposé des portraits d'une réverbération lumineuse tout à fait charmante, un chef-d'œuvre, le Portrait deM^^^ Déniera où il a fixé d'un pinceau délicat le sourire doux, un peu souffrant, d'une fine nature féminine, le grand Portrait du général Cousin de Montauban, lumineux et clair comme une immense aquarelle. Aux expositions particulières des Cercles, rue Volney entre autres, on a vu de Baudry des morceaux de choix, de petites figurines de femmes, du nu, comme l'aimait Gautier, et du nu d'un dessin charmant et d'une cou-
leur savoureuse. Visiblement, Paul Baudry cherche le plein air, comme cette génération nouvelle de peintres qui parlent, un peu dédaigneusement peut-être, des clairs-obscurs d'autrefois, des peintres noirs, des anciens tableaux au jus de chique. Ce « plein air », Paul Baudry lui donne une vibration puissante, un incomparable éclat. C'est un assoifé de lumière.
Pour le château de Chantilly, le peintre a exécuté naguère des panneaux décoratifs, des grisailles, la légende de saint Hubert. Il a signé, pour une illustration future de Victor Hugo, une adorable peinture en camaïeu, le Réveil d'Eve. 11 rêve d'une sorte de poème du pinceau, l'histoire de Jeanne DarCj une succession de toiles pour lesquelles, avec sa vaillance de chercheur, il s'est plongé déjà dans l'étude des vieilles chroniques, ne voulant négliger ni un détail de costume, ni un morceau d'armure, pareil à un Viollet-le-Duc qui jetterait sur l'archéologie la pourpre de la peinture et le coup d'aile de la poésie.
Cette épopée de Jeanne Darc, ce poème épique en peinture, si je puis dire, cette idéalisation, ou plutôt non, cette histoire simple et grande de l'héroïne de la patrie sera pour l'âge mûr de Paul Baudry le grand et beau rêve comme l'ont été,
pour sa jeunesse, les visions des nymphes, des dieux et des poètes qu'il a placés dans les perspectives, les paysages et les ciels de TOpéra. Mais une telle tâche, qui écraserait un autre homme, ne suffit pas à un semblable artiste. Il fait des portraits pour vivre, et des compositions comme la Glorification de la loi pour durer.
Cette Glorification de la loi^ que le peintre destine à la grande salle des audiences de la Cour de cassation et que la Chambre des députés veut réclamer pour la salle de ses séances, était achevée déjà en 1880, et M. Baudry allait l'envoyer au Salon lorsqu'il voulut, par un scrupule de véritable artiste, la revoir et la travailler encore. C'est une des meilleures œuvres du maître , une des gloires de la peinture de notre temps. Il y a là, comme en toutes ses peintures, ce mélange exquis de coloris vénitien et de grâce parisienne. On dirait, à voir ces lumineuses figures s'enlevant sur un fond clair, l'œuvre d'un petit-fils de Véronèse, — Paoluccio^ né dePaolo — énamouréde Parisine.
C'est l'œuvre d'un érudit de forte race qui serait demeuré un homme de son temps. On lui a reproché de donner aux figures de la Loi, de la Jurisprudence, de la Justice et de l'Équité, un caractère tout à fait moderne, très actuel, si je puis
dire, et fort agréable. C'est un reproche encore qu'on pourrait adresser aux adorables et immortelles allégories de Prudhon. Prudhon,lui aussi, a peint les femmes de son temps ou plutôt la femme, ridéal et éternel modèle, et ces créatures exquises aux cheveux peignés à la mode de l'empire, demeurent à jamais admirables dans le clair de lune qui nacre leurs chairs lactées. De même M. Paul Baudry a peint, là comme partout, avec une grâce singulière, les jolies Parisiennes qu'il a rencontrées, et il leur a donné le double caractère de l'œuvre d'art vraiment personnelle : le cachet de son temps et sa marque propre , son coup de griffe de peintre, et ce je ne sais quoi qui fait le peintre très français et très vivant. « Voilà une Justice que j'inviterais bien à souper! » disait quelqu'un derrière moi, un jour que je regardais le tableau. Sous la facétie, sans même qu'on le voulût, il y avait un éloge, et le plus vif des éloges. Au fond, cela ne voulait pas dire autre chose que ceci : Quel charme dans cette peinture ! Quelle séduction attirante dans ces figures ! — Et je ne sais pas de meilleure manière de glorifier la Loi, pour un peintre qui n'est tenu d'être ni un légiste ni un pédant, que de la rendre agréable et de lui conquérir des amoureux.
Ce qui est très particulier, — et ce qu'il faut noter comme un trait caractéristique , — c'est que pour peindre le magistrat en toge rouge, dont la physionomie caractéristique et si moderne se mêle à ces séduisants visages féminins, M. Paul Baudry a tout simplement copié un marbre antique , ce qui prouve bien, soit dit en passant, que, si la modernité est une belle chose, l'éternité est encore plus moderne qu'elle.
. Et, n'en doutez pas, ce peintre « moderne » est un peintre éternel. Ce contemporain est un ancêtre. S'il avait voulu monnayer son talent, — et il n'en est pas de plus rare à l'heure où nous sommes, — cet homme, devenu millionnaire, aurait eu des hôtels, comme les peintres de l'avenue de Villiers. Mais, si, fils de l'Ecole, il n'appartient à aucune école, ce n'est point pour faire partie de l'École toute ' commerciale des bank-notes. Il travaille non pour les, autres mais pour lui et pour cette postérité qui passe au crible tant de renommées. Il est toujours lepioclieur d'autrefois, le convaincu des premières heures, le vaillant des rudes journées chez Drollinget chez Sartoris. Il vit à Tombre, répondant à ceux qui veulent pénétrer chez lui pour le peindre : « Devinez-moi ! Les meilleurs portraits que j'aie signés, je les ai faits d'instinct! »
jO PAUL BAUDRY
Il est de ceux qui redoutent le bruit parce qu'ils aiment la gloire. La gloire, c'est l'or pur; le bruit, c'est la fausse monnaie. Et, dédaignant les succès faciles, la fortune rapide, Paul Baudry ne met rien en vente. Rien de plus difficile à trouver que ses tableaux; il n'en a pas fait vingt. 11 est de ceux qui, pouvant signer leur nom sur la pierre ou le plâtre de la Bourse, ont mieux aimé le graver sur le marbre d'un Panthéon.
|n grand atelier au haut d'une maison B du boulevard de Clichy tout emplie J d'œuvres d'art, de bronzes, d'objets précieux, de souvenirs de voyages. L'escalier qui mène au laboratoire artistique, avec sa rampe chinoise, ses murailles revêtues de faïences claires comme des miroirs, ses vitraux à dessins japonais aux fenêtres, s'ouvre droit sur l'atelier, d'où sort, au premier appel, une voix bien timbrée, mâle et ferme : Entre^ !
Là, devant une large baie traversée de lumière, dans le jour clair et puissant, Gérôme travaille, assis devant un chevalet placé très bas et regardant un modèle accroupi qui « lui pose » un
Anacréon.'ii Je vous dérange? » Et de cette sympathique figure d'Arnaute qu'a si admirablement sculptée, pétrie dans le bronze, Carpeaux en un de ses chefs-d'œuvre, la réponse franche sort avec un cordial sourire : « On me dérange toujours parce que je travaille toujours, mais on me fait plaisir quand on vient comme vous venez. » Et au modèle qui s'en va derrière un' paravent : « Vous pouvez vous reposer. Nous reprendrons ça tout à l'heure I »
Alors nous causons. L'homme est charmant, d'une droiture et d'une séduction rares. Très simple, comme les robustes qui ne se travaillent pas à paraître forts. Il achève une série de quatre tableaux où il représente tour à tour Anacréon recueillant au coin de son feu l'Amour mouillé et à demi mort, Anacréon recevant en plein cœur la flèche aiguë du petit scélérat, du petit cul nu d'Amour, comme disait Béranger, enfin Anacréon vieilli, le coude au visage et voyant réapparaître l'Amour, le perfide Amour, dans les flammes vives de son foyer... Rien n'est exquis, d'un sentiment plus rare et plus fin, que le geste de tendresse qu'a pour le blondin l' Anacréon de Gérôme, si ce n'est l'attitude désolée, désillusionnée, de ce même Anacréon tisonnant en quelque sorte
son feu où ses vieux souvenirs gisent parmi les cendres.
M. Gérôme a toujours aimé Anacréon. Au Salon de 1848, à vingt-quatre ans, il exposait sous ce titre un tableau qui paraît un peu sec aujourd'hui , dans le musée de province où il est conservé , et au Salon de 1881 il nous montrait un Anacréon de marbre souriant à deux petits amours doucement tenus entre ses bras, comme des orphelins par un Vincent de Paul. Le maître qui débutait, en 1847, P^^ ^^^ Jeunes Grecs excitant des coqs, est resté fidèle à ses inspirations premières, à ce culte de TAttique, qui, lors de ses vingt ans, lui semblait un rêve vivant, une patrie d'élection, l'idéale patrie de tout homme qui pense !
Au reste, à regarder les tableaux inachevés, fort nombreux, qui attirent la vue dans ce vaste atelier aux meubles précieux, avec des tentures, des tapis superbes , on reconstruirait en quelque sorte tout l'art de Gérôme, cet art d'une perfection rare, où le soin, le fini, l'achevé de l'exécution se mêlent à l'ingéniosité de la composition , à la science profonde des civilisations lointaines, des mœurs disparues, des costumes et des milieux. Cette suite de tableaux consacrés à Anacréon, ce sont — avec plus de science et de fer-
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mêlé, — les premières inspirations grecques qui plaisaient si fort à Théophile Gautier. Tel autre tableau, un Amateur de tulipes défendant une tulipe jaune contre des soldats hollandais, jolie composition avec un parterre de fleurs d'une incomparable séduction, des bleus et des roses exquis, c'est le Gérôme historien ou « mémorialiste », donnant à V anecdote la valeur absolue d'un drame. Telle jolie fille d'Egypte debout devant sa porte, dans une ruelle du Caire, et les bras nus sous la gaze noire, une jupe de soie au flanc, une cigarette entre les doigts comme une Andalouse a son papelito, c'est le Gérôme de l'Orient, des aimées, des santons, des bandits en foustanelle, des petites esclaves brunes et troublantes et des marchands des bazars égyptiens. Telle composition encore, d'une majesté puissante, des Chrétiens livrés aux bêtes, tous inclinés autour de l'apôtre qui les bénit, groupés au milieu du Cirque, inattentifs à la foule qui regarde, au danger qui menace, au magnifique paysage qui entoure l'amphithéâtre, au ciel bleu qui domine l'arène, la colline, les spectateurs, les martyrs; tous n'ayant qu'une pensée, la prière, qu'un sentiment, leur foi, tandis qu'au premier plan, majestueux et fauves , sortent lentement les lions énormes
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qui vont les dévorer, broyer ces mains levées au ciel, ces fronts penchés, ces visages de vierges; — cette dernière composition, dis-je, rappelle, en les dépassant, à mon sens, les plus belles pages de Gérôme, le Siècle d'Auguste, VAve Cœsar^ la Mort de César. . .
Et avec quelle cordialité toute simple, encore un coup, le peintre explique ses tableaux inachevés, retourne, pour les montrer, ses toiles commencées! Nulle hésitation d'une feinte modestie; la conscience virile d'un artiste vrai qui se juge hardiment lui-même. Dans le mot la même netteté, la même solidité, la même vérité, que dans cet œil si vivant sous les sourcils, que dans ce visage maigre et sympathique, moustaches grises, cheveux gris, mais d'une juvénile vigueur, tel, à cinquante-sept ans, que Carpeaux le pétrissait à quarante-huit.
Léon Gérôme est né, le 1 1 mai 1824, dans la Haute-Saône, à Vesoul. « Première chance », dit le peintre Charles Timbal, son cousin, dans une étude assez complète*. Et Timbal ajoute, avec raison : « Malheur aux natifs de Paris, la ville ma-
I. Voir son volume posthume : bJotti tt causerie $ sur l'art et les artistes.
ràtre qui abandonne, qui ne connaît même pas ses enfants ! A Vesoul, Gérôme commença-ses études, mélange à dose inégale de latin, de grec et de dessin. En dessin, il remportait tous les prix. A Paris, qui s'en fût occupé? A Vesoul, chacun parlait de l'enfant prodige. Son père était orfèvre; même en province, c'est un état qui touche à l'art. » De là sans doute, comme le remarque Timbal, une facilité plus grande à laisser Gérôme devenir artiste. Loin d'entraver sa vocation, le père lui acheta à Paris une boîte de couleurs et l'apporta à Vesoul avec un tableau de Decamps. Et, tout aussitôt, l'enfant de copier « assez bien », dit Gérôme lui-même, le tableau. A Vesoul, cette copie fit événement. Un ami de Paul Delaroche se trouvait là, il vit le chef-d'œuvre, et voilà Gérôme parti pour Paris avec une lettre de recommandation de l'ami de Delaroche pour le peintre des Enfants d'Edouard, Sans compter douze cents francs que donnait le père. Une fortune !
Gérôme entra chez Paul Delaroche : il y resta trois ans à peu près. Nous avons donné, en parlant d'Hamon, quelques détails sur le groupe de jeunes gens qui se trouvaient là, rêvant en commun toutes les gloires. Les Souvenirs d'Hamon nous ont fait connaître Picou, Damery, Jalabert,
et le plus travailleur de tous, Gérôme'. Un jour, pendant que Gérôme était à Vesoul, il y eut à Tatelier Delaroche une horrible charge^ faite à un nouveau qui en mourut. Le maître renvoya ses élèves, ferma son atelier, et, lorsque Gérôme revint de son pays : « Entre chez Drolling, dit Delaroche. Je ne veux plus d'élèves! D'ailleurs je pars pour l'Italie. — Moi? répondit le jeune homme. Je n'accepte pas deux maîtres, je n'entrerai pas chez Drolling. Vous allez à Rome, j'irai avec vous I » Et ils partirent. Gérôme avait un peu plus de dix-huit ans. Timbal a raconté tout ce passé, d'après les notes mêmes de Gérôme.
A Rome, l'enfant de Vesoul se sentit comme enthousiasmé à la fois et humilié, s' apercevant qu'il ne savait pas grand' chose. Alors il étudiait et copiait toutes choses : le Forum, le Capitole, les temples, les passants, les paysages. Puis, après quelque étude rapide, faite avec fièvre, il grattait son travail et se disait : « Ce qui se fait si vite ne
1 . Les compagnons d'études de Gérôme étaient Damery, Henri Picou et Gobert, plus tard aussi Haraon. Le premier, qui promettait beaucoup, eut le prix de Rome très jeune, et fit deux envois de figures nues extrêmement remarquables ; mais il était atteint d'une maladie mortelle qui l'enleva à la fleur de l'âge. Le second, organisation admirable intellectuellement et physiquement, esprit raphaélesque, avait une facilité d'invention et d'exécution vraiment extraordinaire... Il n'est plus que l'ombre de lui-même. Les autres ont tenu ce qu'ils avaient promis. {JNotu intimes d'un de leurs camarades d*atelier.)
doit rien valoir 1 » Tout Gérôme est là avec son enseignement, sa résolution et son art'.
De retour à Paris, il entre chez Gleyre. Puis il revient chez Delaroche. Il collabore avec son maître à ce Passage des Alpes par Charlemagne qu'on voit à Versailles. Il concourt pour le prix de Rome, échoue et se met à peindre deux figures nues. C'est le Combat de coqs^ son premier triomphe. Tandis qu'il l'exécutait, il disait à Delaroche : « J'essaye de peindre en honnête homme, en m'accrochant à la nature, mais je suis encore inhabile. C'est plat, c'est maigre. — Oui, répondait le maître, tu as raison, mais il y a une originalité, un style; tu feras mieux plus tard; en attendant, ne t'inquiète pas : expose ton tableau ! — L'exposer? — Il te fera honneur!*»
C'était au Salon de 1847. Gérôme avait vingttrois ans. Couture triomphait là avec son Orgie romaine. Delacroix avait envoyé ses Naufragés dans une barque. Il y eut place cependant pour un grand succès fait d'acclamations à ce débutant dont Gautier disait : « Il faut marquer de blanc cette année heureuse. Un peintre nous est né.
I . n Mon déjà j'étais et je suis resté très sévère pour moi ; je suis mon critique le plus dur, car je ne m'illusionne pas sur mes ouvrages. . f Gérôme à Timbal.
(Gérôme à Timbal.