V Artiste, i85i
2. M. Gérôme a donné successivement: Jeunes Grecs excitant des coqs (1847); la Vierge, l'Enfant Jésus et saint Jean; Anacréon, Bacchus et l'A~ mour (1848); Bacchus et l'Amour ivres. Intérieur grec. Souvenir d'Italie (i85o); Pxstuin (idSs); Idylle, Étude de chien (i853); Gardeur de troupeaux, Pifferaro, le Siècle d Auguste et la Naissance de Jésus-Christ, grande toile historique (i855); la Sortie du bal masqué, les Recrues égyptiennes, Memnon et SésostrisliSS"]); César: «Ave, Cesar imperator, morituri te salutant !..•; le Roi Candaule{iS5^); Phryné devant le tribunal, Socrate vient chercher Alcibiade chez Aspasie, les Deux Augures, Rembrandt f aisant mordre une planche à l'eau-forte, Hache-paille égyptien. Portrait de Rachel(i%6i]; Louis XIV et Molière, le Prisonnier, Boucher turc à Jérusalem (i863); l'Aimée, un Porfrai/ (1864); Réception des ambassadeurs siamois au palais de Fontainebleau, la Prière (186 5); Cléopâtre et César, Porte de la mosquée El-Assaneyn, au Caire (1866); la Mort de César, Arnautes jouant aux échecs ( 1 867, Ex. un.) ; le Sept Septembre 1 8 1 5 ; Jérusalem (1868); Marchand ambulant au Caire, Promenade de harem (1869). Il a peint, dans une des chapelles de l'église Saint-Séverin, i Paris, la Peste de MarseilU et la Mort de saint Jérôme ; dans la bibliothèque des Arts
Parmi tous ces tableaux que la gravure ou la photographie ont popularisés, il en est, d'une importance capitale, qui mériteraient de nous arrêter plus longtemps, sans compter ceux qui n'ont pas été exposés, que l'étranger a emportés, et que nous n'avons pu juger. Telle, par exemple, la magnifique reconstruction du passé où Gérôme nous montrait, avec Condé, tout le siècle de Louis XIV sur un des escaliers de Versailles. Tel encore un Charmeur de serpents^ d'une dimension importante, debout sur un fond de faïence aux couleurs éclatantes, avec tout un peuple de spectateurs sordides accroupis à ses pieds. Il y a dans l'atelier de Gérôme d'admirables études de reptiles pour ce Charmeur de serpents.
Je m'arrêterai plus volontiers sur le souvenir des tableaux que j'ai vus. En 1855, Gérôme exposait une composition magistrale dont une esquisse hors de pair passait naguère aux enchères, lors de la
et Métien (ancien réfectoire de Saint-Martin-des-ChaRips}, les tètes du Saint Martin coupant $on manteau.
M. Gérôme, nommé professeur de peinture à l'École des Beaux-Arts en décembre i863, a été élu membre de l'Académie des Beaux-Arts en i865, en remplacement de M. Heim. Il a obtenu une 3^ médaille en 1847, deux secondes en 1848 et 1 855, et une médaille d'honneur à l'Exposition universelle de 1867. Chevalier de la Légion d'honneuc depuis i855, il a été promu officier le 6 juin 1867, puis commandeur. En 1874, le jury, récompensant toute une existence de travaux et de succès, lui a décerné la grande médaille d'honneur.
vente Victor Borie. C'est le Siècle cC Auguste, où il montrait les chefs de peuples , les poètes , les guerriers, entourant la crèche d'un enfant.
« Le Siècle d'Auguste, écrivait Gautier, restera un des beaux morceaux de l'Exposition de 1855.» Et il ajoutait que la toile de Gérôme n'était pas indigne de la sublime page de Bossuet qui l'avait inspirée '.
Le Duel de Pierrot, qu'on peut voir aujourd'hui dans la magnifique collection du duc d'Âumale à Chantilly, et qui n'a rien perdu de ses qualités pittoresques et dramatiques, popularisa le nom de Gérôme, salué jusque-là par les délicats. Ce fut un succès sans nul précédent. Les 20,000 francs que fut vendu le petit cuadro semblèrent alors ce que seraient 200,000 francs aujourd'hui. Cette scène désolée dans ce morne paysage d'hiver, cette mascarade devenant une tuerie, ce bal de l'Opéra donnant sur la Morgue, causèrent une im-
I Cette toile avait coûté à Gérôme deux années de travail et des efforts énormes. Elle mesure lo mètres de long^ sur 7 de haut. En dépit de Gautier, le Sièclt d*Auguste, sorte de paraphrase de V Apothéose d'Ho^ mère, d*Ingres, n'eut pas tout le succès qu'il méritait. C'était injuste. Brutus et Cassius, Antoine et Cléopâtre sont là des groupes hors de pair. Et quelles draperies d'un bon style, quelle science dans l'arrangement des costumes, quelle somme de talent et de volonté ! « Cette toile, dit en souriant Gérôme, est aujourd'hui le plus grand ornement du musée d'Amiens. »
pression d'autant plus poignante que l'exécution était plus achevée.
Gérôme se plaît d'ailleurs à ces tragédies historiques ou bourgeoises, comme l'auteur de la Mort du duc de Guise^ son maître, qu'il a dépassé. Il a tour à tour exécuté (je ne fais point de jeu de mots) César mort, le maréchal Ney fusillé et le Calvaire, dans ce paysage étrange de Jérusalem où, sur les roches brûlées, se profilent les ombres des trois croix des suppliciés...
Mais, en artiste qui n'aime guère à se répéter et qui préfère (chose originale en un temps où chacun se spécialise) les renouveaux aux recommencements, Gérôme a toujours, et toujours avec bonheur, varié ses œuvres. Un catalogue de ses travaux remplirait un nombre considérable de ces pages. Et quel rang pourrions-nous assigner entre elles à ces compositions savantes et ingénieuses, émouvantes ou exquises, où l'œil se sent attiré tour à tour soit par quelque armurier des rues du Caire regardant en aficionado le fil d'un sabre, soit par quelque aimée tordant son corps et roulant son ventre devant des spectateurs impassibles, soit par Phryné découvrant sa nudité de statuette devant le rire gras de l'Aréopage, soit encore par Socrate allant chercher son disciple dans la de-
meure embaumée d'Aspasie? Chacune des toiles de Gérôme résume son talent et forme un tout parfait. Et, encore un coup, quelle volonté , quelles recherches, quelle science, quel souci du dessin et de la vérité, qualités admirables surtout à une époque où la plupart des artistes sacrifient volontiers au caprice, à cette peinture bâtarde qui tient de la pochade et du décor de théâtre, et qu'on appelle la peinture de chic!
Puis il y a autre chose dans les tableaux grecs ou romains de M. Gérôme, il y a autre chose aussi que la fidélité d'un savant; il y a l'intuition d'un poète. Pas plus qu'André Chénier, il n'est un pasticheur de l'antiquité; comme lui, il s'est nourri de la moelle antique; il est le contemporain de Zeuxis comme le poète était le contemporain de Théocrite. Sa peinture évoque les souvenirs parfumés de la jeune Grèce, et, si ses temples peuvent servir de modèles authentiques d'architecture , ses ciels bleus pourraient se réfléchir dans les eaux de l'Eurotas, qu'il avait devinées et qu'il a vues.
C'est un voyageur que Gérôme. Dès 1854, après avoir attaché à sa boutonnière le ruban rouge que lui valait le Siècle d'Auguste, il partait pour l'Egypte. Un court séjour à Constantinople l'avait
mis en appétit. L'Orient était son rêve. « Probablement, écrivait-il un jour à un ami, parmi mes ancêtres s'est glissé quelque bohémien, car j'ai toujours eu l'humeur nomade et la bosse de la locomotion ! » llvadonc en Egypte, dans cette Égypteoii il devait voir son Prisonnier passer le long du Nil, et dont il allait rendre si bien, dans le Hache-paille égyptien, le côté agricole et pastoral. Il part.
Je m'embarque avec des amis, moi cinquième, tous assez légers d'argent, mais pleins d'entrain; la vie matérielle était d'ailleurs, à cette époque, très bon marché en Egypte. Ce pays n'avait pas encore été envahi par l'Europe; on y vivait à des prix extrêmement modiques. Nous louons une cange et restons quatre mois sur le Nil, chassant, peignant, péchant de Damiette à Philae. Nous revenons au Caire, où nous demeurons quatre autres mois dans une maison du Vieux-Caire que Soliman-Pacha nous avait louée. Il nous donna, à titre de Français, une cordiale hospitalité. Heureuse époque ! de la jeunesse, de l'insouciance, de l'espoir! et l'avenir devant nous! Le ciel était bleu. {Notes à Timbal.)
J'ai surtout cité ce passage parce qu'il donne le ton de la causerie du peintre. M. Gérôme aurait dû écrire ses voyages, qu'il conte si bien et d'une façon si pittoresque et si charmante, avec cette simplicité mâle et franche qui est la marque même de sa nature.
Gérôme sait beaucoup et n'a rien de pédantesque; son art ressemble à sa personne, à son
esprit; c'est de la peinture savante qui est de la peinture amusante. Avec une imperturbable sûreté de main, il a le goût, puis, je le répète, le souci de la nouveauté, une solidité nerveuse; il fait bien le tableau^ comme dirait un peintre : il compose, met tout à son plan, agrandissant ses figures lorsque la perspective les rend trop petites pour ridée dramatique, pour la sensation qu'il veut exprimer.
Il est peut-être bon de marquer ici le souvenir de la première exposition du Cercle de la place Vendôme (janvier 1873). Cette exposition était spécialement affectée aux œuvres d'art que les membres du cercle se proposaient d'envoyer à Vienne. M. Gérôme, à lui seul, s'y résumant luimême pour ainsi dire, envoyait huit tableaux, dont deux fort importants : une femme nue détachée d'un marché d'esclaves, avec ce titre : A vendre; et l'autre, une de ces reconstructions du monde romain qu'entreprend parfois l'auteur de la Mort de César, avec une érudition digne d'un Heuzey ou d'un Gaston Boissier. Ce second tableau s'appelle Pollice verso ! C'est le moment du combat des gladiateurs où les vestales ont droit de vie et de mort en montrant au vainqueur leur pouce renversé. Ces vierges aux longs cheveux.
enveloppées de leurs voiles blancs, pareilles aux Érinnyes tragiques, se dressent debout de leurs sièges, tandis qu'une impératrice aux cheveux roux et un gros empereur mangeant des figues regardent les corps sanglants étendus sur Tarène et le vainqueur debout, son glaive rouge à la main. Des taches de lumière, trouant le vélum ^ illuminent çà et là le sable ensanglanté de l'amphithéâtre regorgeant de spectateurs. M. Gérôme considère ce tableau et le Morituri te salutant, avec des gladiateurs aux casques énormes et bizarres, comme ses deux meilleurs ouvrages.
J'aime profondément aussi son César mort, cadavre jeté en un coin dans sa toge blanche, et que Nadar trouva plaisant d'appeler « le jour de la blanchisseuse ». C'est un chef-d'œuvre que cette toile.
[ Au Salon de 1874, qui fut une date dans sa vie, M. Gérôme exposait trois tableaux exquis. Nous étions loin des remarquables petites statuettes, prodige de science archéologique, que M. Gérôme plantait naguère dans le Cirque sous l'œil ému des vestales. Il y avait autant de curiosité, cette fois, dans les œuvres, et plus d'intérêt pour le « gros public ». M. Gérôme avait prestement enlevé trois actes intéressants dans le genre des
pièces historiques d'autrefois, Molière et Cor-neille collaborant, Rex tibicen, VÉniinence grise, le père Joseph. VEminence grise est dès longtemps célèbre : le coUodion et le burin s'en sont emparés à la fois. Ce moine maigre et fier qui descend lentement le grand escalier du Palais- Cardinal, tandis que, sur les mêmes marches, un groupe de courtisans et de prélats courbent l'échiné devant lui; cette apparition de la toutepuissance recouverte du froc et méprisant la tourbe des gentilshommes en habits de soie qui saluent humblement l'âme damnée de Richelieu; cette scène, très habilement traitée, laisse vraiment une impression profonde. Le moine descend, et les courtisans montent. Un assez vaste espace sépare ce solitaire, qui demeure le nez dans son bréviaire, de ce tas de grands seigneurs platement inclinés. M. Gérôme s'est souvenu, dans cette composition, du fameux Duc de Guise de Paul Delaroche, et de l'effet dramatique produit par le cadavre du duc remplissant seul un coin du tableau, tandis que l'autre est occupé par le groupe du roi et des Quarante-Cinq. Le père Joseph, debout et marchant solitaire, donne à peu près la même impression que le duc mort et « plus grand couché que debout » . Cette figure altière et
sombre de TÉminence grise est, d'ailleurs, la partie la plus remarquable du tableau. Elle est bien dessinée, bien plantée, excellemment peinte. Dans la cohue des courtisans, les physionomies craintives, les regards peureux, sont finement observés. Un coup de soleil, qui vise au trompe-l'œil, projette çà et là ses taches lumineuses sur les marches de marbre de Tescalier. La toile tout entière est gaie et agréable à voir. C'est vraiment là, encore un coup, de l'excellente comédie d'histoire anecdotique; une mise en scène d'une page de Cinq- Mars, le beau roman de Vigny.
Rex tlbicen, — qui figurait à côté de cette toile, — c'est le roi Frédéric de Prusse jouant de la flûte, à Sans-Souci, sous un buste railleur de Voltaire. Le vainqueur de la Silésie, botté et crotté, se tient debout devant sa partition et exécute quelque ariette, tout en songeant encore aux dépêches qu'il vient de décacheter. Les chiens légendaires, ses grands lévriers, se vautrent un peu partout, sur les tapis et sur les chaises. M. Gérôme a reconstruit avec un bonheur achevé tout le mobilier rocaille et rococo du temps de Louis XV. Ces dorures, ces incrustations de bronze, ces rinceaux, ces merveilles, sont rendus avec un art infini. On ne souhaiterait pas
d'avoir dans son cabinet de travail un tableau plus intéressant et moins fait pour lasser Tesprit et le regard.
Ce fut à la suite de ce Salon de 1874 que M. Gérôme obtint la Grande Médaille : c'était en effet Theure de la maîtrise absolue. Depuis, Gérôme réservait à ceux qui aimaient le plus son rare talent des surprises nouvelles , et c'est ainsi qu'on allait à l'Exposition universelle de 1878 le saluer comme sculpteur. Oui, cette même main qui maniait le blaireau avec tant de finesse allait, par grandes masses, pétrir la glaise, et, à côté de ses travaux nombreux et des plus intéressants, tous soignés et achevés, dans cette facture lisse qui fait songer parfois à de la peinture sur porcelaine, mais magistrale et toujours souveraine, Gérôme devait offrir au public un groupe admirable, et ce combat de Gladiateurs, que M. Gérôme exposait comme sculpteur, emportait l'admiration avec sa facture puissante et mâle. C'est à la fois l'œuvre d'un savant et d'un artiste. On m'a conté que, dès qu'un détail de costume ou d'armure lui manquait pour parfaire cette œuvre, M. Gérôme quittait le boulevard de Clichy pour le Musée de Naples, allait croquer là-bas ce dont il avait besoin et rentrait à l'atelier par train express pour
continuer son labeur, se réinstaller devant son groupe de terre qui, pendant ce rapide voyage en Italie, n'avait pas eu le temps de sécher. M. Gérôme est un artiste à qui, — je tiens à le redire, — le respect de ses confrères ne marchandera jamais la conscience la plus noble et la plus sévère, dans un temps defacilisme irritant et d'art à la « va-comme-je-te-pousse ».
Après s'être présenté cinq fois à l'Académie des Beaux- Arts, Gérôme fut élu, non sans peine, malgré ses qualités rares d'artiste, d'homme et de professeur. Il avait été battu la quatrième fois par Hesse, et, acceptant alors la place de professeur à l'École, il avait dû laisser passer avant lui H. Lehmann et Ch.-L. MûUer. A la fin, il fut nommé et sans concessions de sa part.
Il ne les connaît point, les concessions. Quand il eut achevé la Mort du maréchal Ne/, fusillé et tombé face contre terre, M. de Nieuwerkerke le pria de ne pas exposer ce tableau. Gérôme tint ferme. Le tableau exposé, le prince de la Moskowa, fils du maréchal, faillit demander au peintre réparation par les armes. « Je suis peintre, répondit Gérôme. J'ai le droit d'écrire l'histoire avec mon pinceau comme les littérateurs avec leur plume. » Il avait cent fois raison. Cette même
année son Golgotha, où, rompant avec les traditions sévères, il ne faisait voir, du Christ et des suppliciés, que les ombres, lui valut les colères de M. Veuillot. « Bah! fit Gérôme, son tonnerre n'est chargé qu'à poudre I »
Il se soucie peu des critiques, au surplus. Un jour, Nestor Roqueplan reprochait à Gérôme d'être un peu altier avec les critiques. « Raisonnons, répondit le peintre. J'ai ou je n'ai pas de talent. Dans le premier cas, on peut éreinter mes tableaux tant qu'on voudra, ils sauront bien se défendre, et le public sera le juge. Dans le second cas, des éloges immérités ne rendront pas mes ouvrages meilleurs, et personne ne se laissera prendre à ces aimables mensonges! D'ailleurs, ajouta-t-il, quel que soit mon lot et dans le présent et dans l'avenir, je me suis bien promis de ne jamais payer la claque ! »
Tout l'homme est dans ce mot : droit, solide et fier. Il y a longtemps d'ailleurs que la critique, — porte-voix du public, — a rendu sur lui ce jugement : le plus sincère des chercheurs, le plus convaincu des artistes, le plus obligeant des maîtres et le plus loyal des confrères.
Et maintenant, si vous voyez passer à cheval, sur le boulevard extérieur, allant au galop vers le
8o J.-L. GÉRÔME
bois, un cavalier de nerveuse allure, bien en selle, le regard clair et la moustache grise, suivi parfois de chiens Slouguis dont il aime à peindre, dans ses tableaux, le poil fauve et l'échiné allongée, saluezle, c'est Gérôme, et, si vous avez à lui parler, arrêtez-le vite au passage : il n'est Parisien qu'en courant. Il sera peut-être parti, ce soir, pour l'Orient, pour l'Italie ou l'Egypte; il sera descendu de cheval pour monter sur un de ces chameaux dont il a dit fort joliment : « Le chameau est le navire de la mer de sable. » Il sera à Pœstum ou au Caire, toujours en route, toujours épris de nouveau, d'inédit, de voyages, de mœurs curieuses, de types bizarres, et s'arrêtant, pensif, devant les haillons de quelque misérable santon accroupi devant une mosquée, après avoir évoqué la Grèce antique avec son immortelle poésie et sa jeunesse éternelle...
Imp. Jouiust.
S E lisais naguère dans un journal alsacienfrançais (l'autorité allemande les fait plus rares chaque jour), je rencontrais dans le Journal d'Altkirch et de l'arrondissement, la lettre, très simple et très éloquente, d'un condisciple de J.-J. Henner qui évoquait, avec l'émotion que gardent toujours les souvenirs sincères, ces heures d'enfance où l'auteur du Bara, du Bon Samaritain et de la Su^^anne qu'on voit au Luxembourg, n'était encore qu'un écolier.
« Vous rappelez-vous, disait le correspondant du journal d'Alsace, une distribution de prix du collège d'Altkirch ? Vous rappelez-vous les fanfares et les bravos qui accompagnaient les heureux,
surtout dans les classes élevées? Puis, à mesure que Ton arrivait à la fin du programme , les applaudissements devenaient moins vifs , si bien que , tout à la fin, c'était au milieu de l'inattention générale que l'on distribuait les prix de dessin. A ce moment, et toujours invariablement le même, on voyait monter à la tribune un jeune homme, dont alors certainement personne ne prévoyait l'avenir. Je fais ces réflexions au sortir de l' Exposition de peinture, et je ne peux pas m'empêcher de comparer le chemin parcouru par certains prix de philosophie avec celui de ce modeste élève dont les dispositions heureuses, le travail et la persévérance ont fait le peintre Henner. »
Tel cet ami d'enfance nous montre Henner, montant doucement sur l'estrade, tel l'adolescent, devenu un maître, est demeuré, parmi ses confrères, le plus sincère et le plus convaincu de tous les hommes, le plus pénétrant et le plus poétique de tous les peintres.
Qui n'a rêvé longuement devant ses idylles éternelles, où, dans la fierté chaste des jours antiques, quelque femme nue s'étend sur l'herbe verte, ou jette à l'air du soir l'accent mélancolique de la flûte de roseau ? C'est la fin d'une journée heureuse. Le crépuscule va venir. Les arbres se
J.-J. HENNER 8j
profilent en masses solides et légèrement assombries sur le ciel d'un bleu tendre, tandis qu'un étang ou l'eau endormie d'un ruisseau réfléchit la profondeur du ciel immense. Quelle grâce! quel charme 1 quels rêves 1 Théocrite et Virgile ont chanté comme ce fils d'Alsace a su peindre, et il y a, dans ce maître portraitiste dont le pinceau sait rendre le regard, la pensée, les mélancolies, les âmes, oui, il y a à la fois un peintre hors de pair et un poète, le poète de la nature et des bois, de la rêverie et de la beauté.
Il est enfant de Bernwiller, et cette enfance alsacienne a comme un parfum de légende. Bernwiller, où l'enfant a rêvé jadis et où l'homme va, tous les ans, se reposer de son travail âpre, en entendant, hélas! les Allemands faire la petite guerre autour de son village natal ; Bernwiller n'est pas loin de Bâle, et, à Bâle, Holbein est roi. Tout petit, lorsqu'il allait soit à Colmar, au Musée, soit à Bâle, J.-J. Henner s'arrêtait devant ces profils étonnants du vieil Holbein : Erasme au nez fin et au sourire narquois, et ces bourgmestres gras, joufflus, gonflés de leur importance; et il étudiait. Ses parents, dé bonnes gens d'Alsace, se disaient, en regardant l'enfant dessinant déjà des bonshommes : a II aura le prix de Rome, notre Jean-Jacques I »
Le père avait entendu raconter vaguement^ comme un roman, l'histoire de jeunes gens du pays, partis, en effet, pour Rome avec une pension de l'État et devenus glorieux parce qu'ils avaient du talent. Et pourquoi Jean-Jacques ne ferait-il pas comme eux? Alors le père achetait çà et là de vieux tableaux qu'il accrochait aux murs de la maison de Bernwiller et disait au petit : a C'est pour t' apprendre ! »
Quand il se sentit mourir, le vieil homme fit appeler auprès de lui ses autres enfants, les aînés, et leur dit, comme un de ces sages d'autrefois dont on raconte les histoires :
« Mes enfants, vous savez que Jean-Jacques doit devenir, pour peu que la chance lui arrive, un grand homme ; mais pour cela il faut qu'il étudie. Si j'avais vécu, je l'aurais fait instruire. J'aurais travaillé de mes mains pour qu'il travaillât, lui, à son dessin. Eh bien! jurez-moi que vous vous entendrez tous pour payer l'éducation de votre cadet !... Je vous le demande en mourant. » Tous jurèrent. Et les braves gens tinrent parole, tous s'unissant pour assurer l'avenir du petit
Il semble que je fasse là un de ces récits attendris qu'on rencontre dans certains livres honnêtes, Bouilly, je suppose. Oui , tous travaillèrent pour
le futur peintre, et lui, maintenant en pleine gloire, riche et heureux, compte parmi ses grands bonheurs la joie d'aller, chaque automne venu, au vieux logis de famille, de tirer de sa poche des rouleaux d'or et de dire à ses parents d'Alsace : « Tenez, voilà ce que j'ai gagné. »
On ne connaît pas Henner quand on ne le connaît point profondément. C'est un timide narquois. Il a des sincérités de langage et des mots durs que tempèrent singulièrement ses bontés intimes. Sa bonhomie cache souvent un critique aux coups de boutoir redoutables, mais, derrière ces coups de boutoir, il y a des attendrissements touchants. Je l'ai entendu raconter comment, pendant la dernière maladie de sa mère, il peignait doucement, — avec le peigne, cette fois, — les cheveux gris de sa pauvre malade, qui le regardait de ses doux yeux tristes et lui disait : « Comme tu es bon, mon Jacques 1 »
Et rien, non, rien n'était plus touchant que ce souvenir, simple récit fait par Henner dont l'œil profond semblait alors, à travers un léger brouillard, regarder au loin dans le lointain passé.
Il faut, pour juger Henner, interroger M. Goutzwiller, son ancien maître de dessin au collège d'Altkirch. Je ne connais pas d'amitié plus solide
et qui fasse plus d'honneur à deux êtres. M . Goutzwiller, artiste d'un talent rare dont la Galette des Beaux- Arts publie souvent des choses achevées, a pour son ancien élève une admiration pleine d'une sorte d'amour paternel uni à une piété de fervent.
« Henner, dit-il, ahl quel homme 1 quel artiste! »
Souriant dans sa barbe, Henner laisse dire; mais lui, à son tour, parle de son professeur comme il parle de son Alsace, en fils.
Tout enfant, on peut le dire, J.-J. Henner dessina et mania le pinceau. Il y avait au Musée de Strasbourg, parmi les tableaux brûlés par les obus allemands, une toile du peintre Heim représentant un Berger devant une fontaine. Henner, à peine adolescent, avait copié ce tableau, trouvant peutêtre instinctivement des affinités avec ses goûts futurs dans cette source peinte là par le vieil Heim, un maître artiste, sincère et vrai, soit dit en passant.
Dans son atelier, Henner garde encore le portrait du menuisier de son village, un profil holbeinesque sur fond bleu : le vieux bonhomme Hermann qui fabriquait des meubles de voyage, paysan alsacien coiffé d'un bonnet de coton blanc, les cheveux gris, le nez busqué, le menton aigu, la
bouche toute vidée par Tâge , et qui , tandis qu' H enner adolescent le pourlraiclurait, regrettait qu'on ne le peignît pas avec son rabot et sa varlope.
Lorsque Henner fit ce portrait du menuisier de Bernwiller, il avait quinze ans. L'œuvre est déjà remarquable.
« Je ferais mieux aujourd'hui, mais moins naïf», dit Henner presque avec regret.
En 1858, Henner, à peine débarqué à Paris, et passant, silencieux, par l'atelier Picot après une apparition chez DroUing, concourait pour le prix de Rome. Le sujet était la Mort d'Abel. Il le traita avec cette naïveté qu'il aime simplement selon son habitude, et le petit modèle qu'il avait dans sa loge l'encourageait, lui répétait qu'il aurait le prix certainement. « Seulement, lui disait-il, à votre place je mettrais à terre un bâton, celui qui a tué Abel ! » Le modèle avait raison ; le bâton fut mis et donna à la composition un accent soudain, inattendu. Le corps d'Abel mort a déjà presque toutes les qualités d'Henner, ce peintre exquis de la chair. C'est bien le frère aîné du Bara couché à terre, et d'un si admirable modelé.
J.-J. Henner partit pour Rome. Dès ses premiers pas dans la Villa, il s'éprenait de ces masses sombres des arbres qu'on retrouvera désormais
dans presque tous ses tableaux, et qui sont pour lui comme une signature. Il travaillait âprement, sans bruit et sans phrases. On a des lettres de lui à M. Goutzwiller où il raconte ses premiers étonnements, ses émotions devant Tart italien. Hippolyte Flandrin parle quelque part dans sa Correspondance du sérieux de ce jeune homme, laborieux et pensif ' .
I. Je trouve, sur les enpois de Rome de J.-J. Henner, ces apprëcialions diverses qui méritent aujourd'hui d'être recueillies :
« M. Henner a envoyé une copie touchée avec énergie de la Madone de Jules Romain, qui fait l'un des plus remarquables ornements de la galerie Colonna. C'est un intéressant spécimen à joindre à ceux que Ton a eu l'intelligence de rassembler à l'Ecole des Beaux-Arts.
« Le même artiste a peint» d'après nature, un enfant couché sur son lit près de sa mère endormie. Cette peinture est grasse et solide. L'enfant occupe le premier plan. On n'aperçoit dans le fond que le buste de la mère, femme aux traits un peu vulgaires mais vigoureusement rendue. • (Chàlon d'Argé, sur \ti Envois de Rome, octobre i863.)
Un autre critique disait : a Nous préférons, et de beaucoup, l'envoi
de M. H à celui de M. Sellier, une étude d'Enfant, un peu réaliste
peut-être, mais pleine de grâce et de vérité. Rien de touchant comme cet enfant qui s'éveille, une orange à la main, et qui tourne vers sa mère endormie ses petits bras agités, ses jambes turbulentes et sa mignonne figure étonnée. Au mur, une vieille image de deux sols, inégalement clouée, et qui représente la Vierge coloriée des pauvres gens. Cette œuvre est, en vérité, la perle de l'exposition. » {Courrier artistique^ 4 octobre i863.)
Le Rapport officiel de l'Académie (186 3) s'exprimait ainsi sur M. Henner : « La copie de la Madone^ de Jules Romain, est faite avec intelligence et finesse; le ton général rend bien l'aspect du modèle. L'étude peinte d'une Figure d'enfant offrirait plus d'harmonie et de calme si la tète de la mère était un peu sacrifiée. Les pieds, les jambes et les bras sont d'un ton et d'un modelé souples; pleins de vérité, ils rendent tout le charme des formes de l'enfance. »
L'année suivante, M. Châlon d'Argé s'exprimait ainsi sur le peintre : « M. Henner, un élève de cinquième année, a envoyé une Suzanne au bain qui se recommande par des qualités de couleur et de dessin. La figure principale, une jeune femme vue de dos, la tète légèrement
DESSIN INÉDIT DE HENNER (CollKlIoD de M. JiilM Climie)
Au Salon de 1866, Henner, revenu de Rome, captivait déjà l'attention avec un Portrait de jeune fille et le portrait de Madame la baronne de X...^ un de ses meilleurs. Il avait obtenu déjà deux médailles, la première en 1863, la seconde en 1865. Son Salon de 1 866 lui assurait sa troisième médaille .
En 1869, après les succès que lui avaient valus Biblys changée en source et Su;{anne au bain, il exposait une de ses toiles les plus remarquables, la Femme au divan noir, que le livret appelait simplement alors la Femme couchée. Endormie sur un divan de satin, le bras gauche doucement abandonné dans une pose languissante, le bras droit replié sous la tête qu'il soutient, la femme repose dans une nudité chaste. Le sein, la peau, la chair, sont traités magistralement. L'oreille est d'une incomparable grâce. La figure tout entière, exé-
inclinée de c6té, est encadrée dans un paysage vigoureusement indiqué. Elle a un pied dans] le bassin de la fontaine où elle va se plonger. Près d'elle sont des accessoires traités avec soin, un coffrei, un vase à parfums, des flacons, quelques fleurs. Les deux vieillards indiscrets sont dans le fond du tableau ; Pun, debout, caché par un gros arbre, Tautre, accroupi, dissimulé par le bord de la fontaine. Le corps blanc et onduleuz de Suzanne s*enlève sur ce fond vigoureux. La couleur est vraie, la pose décente. — Il y a, du même artiste, une esquisse peinte, les Nymphes, qui donne une idée du tableau qu'il exécute en ce moment. C'est une réunion de jeunes femmes nues qui se reposent sous les verts ombrages d'un bois. 6 octobre 1864. » — De ces Nymphes, M. Henner a fait, depuis, un grand tableau, un chef-d'œuvre, pour la salle à manger de son ami M. P. Sédille, l'architecte. (Exposé au Champ de Mars, 1878.)
cutée comme d'un seul élan, a gardé une harmonie et gagné, avec la patine du temps, une coloration savoureuse. Le pied seul, comme M. Henner le remarquait lui-même lorsque le tableau fut réexposé au Champ de Mars (1878), le pied, retouché et refait, a verdi. Il faudrait, hélas ! qu'une peinture fût enlevée d'un seul jet comme une figure est enveloppée d'un seul coup d'œil. La Femme au divan noir, qui fait partie du musée de Mulhouse, reste d'ailleurs une des œuvres capitales d' Henner, cet amoureux de la femme et de la chair.
Cette « femme couchée » avait classé Henner au premier rang chez les connaisseurs. Sa figure allégorique de V Alsace, au lendemain de 1 870, allait faire son nom populaire. Rêveuse, attristée, la cocarde aux trois couleurs sur ses vêtements de deuil, cette incarnation de l'exilée avec ces mots résumant sa pensée : Elle attend, fut reproduite, de toutes façons, par la gravure et la photographie. Mais le succès décisif de l'artiste, le succès absolu, date de ce remarquable Salon de 1872 qui, deux années après nos désastres, montra avec un consolant éclat combien est grande la vitalité d'un peuple que ses ennemis déclaraient mort. Je me rappelle mon émotion profonde lorsque Carolus
Duran me conduisit devant V Idylle d'Henner en me disant : « Regarde ! »
Le lendemain j'écrivais, en toute sincérité et en toute vérité, que cette Idylle ressemblait à l'œuvre de quelque Italien de la bonne époque, un Giorgione :
Cest un Giorgione, en effet, disais-je, que cette /d^fe, avec une mélancolie toute moderne, un sentiment tout particulier à notre âge, et que Giorgione n'avait pas. Deux femmes nues, de cette chaste nudité qui n'éveille que l'admiration pour les beautés parfaites, deux femmes arrêtées devant une fontaine, respirent doucement la fraîcheur saine d'un beau soir. Ce n'est point du quartier Bréda, cette fois, que descendent ces deux figures, mais de cette antiquité où l'humanité marchait fière et belle dans sa majesté. L'une d'elles, assise, joue lentement dans un roseau quelque doux air mélancolique. L'autre, debout, appuyée contre la margelle de la fontaine, écoute avec une impression de calme un peu triste ces sons qui s'envolent dans l'air du soir. La lumière assombrie descend plus grise du ciel adouci et qui se reflète pacifiquement dans l'eau du bassin.
Quelle paix I quel calme dans cette nature ! quelle noblesse dans ces deux figures ! Le ton tout entier du tableau est gris, argenté, et pourtant admirablement coloré. Comme la lumière glisse sur cette poitrine au modelé charmant de la femme debout, ses cheveux roux encadrant son majestueux visage ! comme ces chairs sont grasses, vivantes, féminines ! Comme leur ton quasi laiteux se détache du terrain vert, du fond d'un gris bleu que forment Parbre du milieu du tableau, la terre fuyant l'horizon ! J'ai dit que c'était là une toile de Giorgione, mais j'ajoute que l'œuvre du moderne est matériellement mieux peinte et laisse une bien autre impression de calme, de pure beauté, de rêve antique ou biblique, que tous les tableaux du Vénitien.
Cette Idylle de M. Henner est assurément une des œuvres
les plus remarquables du Salon. Elle ne fait ni fracas ni foule, mais tout homme qui aime Tart dans ses manifestations les plus exquises songerait à donner, dans sa galerie, un coin de choix à ce chef-d'œuvre.
Depuis 1872, VId/lle d'Henner figure au Luxembourg, non loin du Bon Samaritain, qui est, avec le Saint Sébastien de Ribot, une des meilleures toiles du musée.
Henner devait, d'année en année, progresser d'une façon admirable et ajouter des œuvres de maître à cette œuvre de choix. Il exposait au Salon de 187 j un vivant Portrait du général Chan:(y^ et recevait la croix de la Légion d'honneur, trop longtemps attendue pour un artiste de sa valeur '. En 1875, ^^^ Portrait de M. Picard, en sa robe d'avoué, gros et gras, nous rappelait le fameux M. Bertin d'Ingres, et le beau Portrait de Madame Her:^og^ en robe noire, devait avoir bientôt un pendant (en 1 876) dans le Portrait de Madame Karakétria, une vieille dame turque, physionomie pensive , attristée , les yeux remplis d'infini , et dont M. Henner a fait un morceau de peinture réellement supérieur.
I. Promu oflBcier en 1878, il receviit, la même année, une médaille de première classe à l'Exposition universelle. Il n'a pas eu encore, au Salon, la médaille d'honneur. Il l'obtiendra avant peu, qu'il le veuille ou non, comme aussi bientôt un fauteuil à l'Institut.
Le maître alsacien ne se contente pas, dans ces portraits, de peindre les vêtements, Textérieur, Tallure apparente d'un personnage; il descend plus avant en lui, il l'interroge et le devine. Il met de la pensée dans les prunelles de ses personnages. « Tout le monde peut, à la rigueur, peindre un œil, disait Thomas Lawrence, mais tout le monde ne saurait peindre un regard. » M. Henner peint le regard et il peint l'âme. Ses modèles immobiles et muets, dans leurs poses sans recherche, regardent droit devant eux et semblent penser.
Depuis, Henner a multiplié, avec un bonheur rare, ces études lumineuses et serrées d'après les contemporains : M. Ernest Reyer ou M. Porgès,le banquier, la princesse de Broglie ou M"^^ Hayem, ^me la duchesse d'Eu ou telle Américaine en chapeau Gainsborough, qu'il n'a pas exposée, et qui est un chef-d'œuvre. Puis, à côté de ces portraits, ses Naïades, ses Baigneuses, ses évocations de l'antiquité dans des paysages d'une tonalité vibrante et d'une vérité pleine d'au delà, se succèdent pleines d'une virtuosité qui croît avec les années. Il y a là le charme, la vie et le style. Gœthe pria un jour un de ses amis de se promener nu sur le bord de l'eau, afin que le poète pût avoir l'impression d'une scène antique devenue
vivante. Mais, si Gœthe eût aperçu la moindre des Naïades d'Henner, il n'eût plus rien demandé ; il eût emporté le tableau, et avec lui une page, une vision, un rêve de l'antiquité.
D'ailleurs, ce rêve antique, cette apparition qui eût charmé Gœthe, c'est aussi, c'est toujours, avec Henner, une vision d'une « réalité » exquise. Ses nymphes ne sont point des figurines mythologiques et des déesses d'académie, ce sont des femmes, de vraies femmes, dont le charme singulier laisse une impression à la fois chaste et séduisante, virgilienne, corrégienne, si je puis dire.
Le double mélange de l'inspiration antique et du respect absolu de la vérité et de la nature, qui fait le fond même du talent d' Henner, nous le retrouvons dans l'adorable petite toile qui a pour titre : Naïade. Une jeune femme, nue, couchée au bord de l'eau, la jambe droite repliée, la jambe gauche étendue, s'étire, nonchalante, voluptueuse, sa jolie tête souriante et rosée à demi noyée dans ses cheveux roux. L'herbe épaisse semble baiser doucement ce corps d'une nudité chaste et d'une carnation douce comme celle d'une Antiope. Le terrain donne à cette peau féminine de légères ombres vertes. Une eau d'un bleu pâle, réfléchissant le ciel, rit, à deux pas, calme et limpjde
comme un beau lac endormi. Et cette impression, toute toile d'Henner nous la donne. C'est le même charme toujours né des mêmes taches et de la même couleur qui est à lui, et à lui seul. « Ah ! si j'avais sa palette ! » nous disait devant une toile d'Henner un peintre qui connaît merveilleusement ce que M. Ingres appelait la grammaire. Eh ! la grammaire dont parlait Ingres, c'est l'orthographe. La couleur, c'est le style. Et, chez Henner, cette couleur adorable désespère bien des gens, qui se consolent en disant qu' Henner ne cerne pas ses contours.
Henner se soucie peu du sujet, et, pour lui, comme pour les peintres d'autrefois, la peinture, la peinture seule, tient le premier rang. Il ne voit dans tel ou tel personnage qu'un motif à quelque beau ton d'ivoire sur un fond d'arbre ou de mer. Telle femme nue et debout est une Andromède, telle autre, accroupie, est une Madeleine, — et quelle Madeleine! un charme vivant; la tête d'un ami, étudiée, modelée avec une magistrale précision, devient un Saint Jean décapité; un petit modèle couché nu dans l'atelier, à côté d'un tambour, se change en Bara tué. Véronèse dans les Noces de Cana, Rembrandt dans plus d'un tableau religieux, ne procédaient pas autrement , et , en somme ,
le Bara d'Henner, ce magnifique morceau d'une exécution large comme les Christs mêmes que le peintre couche tour à tour sur des draps noirs ou des suaires blancs, ce Bara me donne une sensation d'héroïsme bien autrement profonde que les Bara costumés en hussards, gamins déguisés en guerriers, qu'on nous a montrés, au Salon, avec leurs sabres et leurs cadenettes.
Henner travaille comme les primitifs et se moque de la « peinture littéraire ». Il s'est fait, en pleine place Pigalle, une sorte de Thébaïde. Il vit là, face à face avec son rêve, poursuivant honnêtement et obstinément cet idéal qui s'appelle le vrai. Solide, les épaules larges, une tête énergique et bonne sur un cou robuste, la barbe entière et grisonnante, le sourire confiant, loyal, la main bravement tendue lorsqu'on sonne à la petite porte, c'est ainsi qu'il vient vous ouvrir. Coiffé d'une sorte de bonnet de velours noir dont la forme ressemble à celui que porte Andréa del Sarto sur le portrait des Uffi^ii qu'il a peint lui-même, Henner, dans son atelier, athome, en chemise de flanelle et le pinceau à la main, fait songer à quelqu'un de ces maîtres d'autrefois qu'on devine, à leur regard seul, voués à une tâche unique : la poursuite du mieux dans leur art. Ce n'est point
par pose ou par chic qu'il place cette toque de velours sur sa tête déjà un peu dégarnie et grisonnante : il est la simplicité même. Il ne cherche point à s'arranger, pour la postérité, une tête et à idéaliser son type. Il est dans la vie ce qu'il est en peinture : l'homme le plus naturel et le plus droit, une nature résolue d'Alsacien avec une passion latente qui perce violemment parfois sous une douceur profonde.
L'an dernier (i 881) il exposait, au Cercle de la rue Volney, un profil d'homme en veste de gros drap, une casquette sur la tête, la visière lui couvrant à demi le front, qui est un de ses morceaux les plus robustes. C'était le portrait de son frère resté en Alsace, et que le peintre a exécuté, à Bernwiller, en quelques heures. En ce temps où tout le monde pose, comme on dit, il y a une crânerie touchante à exposer un homme vêtu de bure et à dire : Mon frère l J.-J. Henner est ainsi fait. Il est sincère et profond comme un paysan de George Sand ou d'Erckmann Chatrian.
Tel le sculpteur Paul Dubois l'a représenté dans un buste qui est un de ses bons morceaux, tel est Henner, l'œil pénétrant, le sourire à demi railleur, affable et bon. On sent en lui une intelligence apaisée, amie de ce qui est simple et natu-
rel, je dirais volontiers un esprit antique, tant il y a de rapports avec son art et les grâces virgiliennes de cette poésie latine qu'il se plaît à lire volontiers et qu'il traduit sur la toile par des chefs-d'œuvre. Il connaît sa valeur, et il est modeste. Partout où il va on le choie, et pourtant il reste timide, quasi sauvage. Il ne se plaît qu'à l'atelier. Là est sa vie, là sa joie, là ses voluptés de travailleur et de chercheur. Là, devant le modèle, il suit son idéal intime, son rêve. Il déteste les pédants, les copistes, les solennels, et il a raison. Il vit libre, et cette liberté de l'imagination et de l'existence, c'est celle que nous devons tous aimer, tous souhaiter et tous défendre. Il n'y a de situations durables que celles qui ne doivent rien à personne et que l'on se fait à soi-même par soi-même.
J'ai assisté, une fois, un dimanche matin (jour de repos pour ces deux travailleurs) , à un curieux spectacle. J'ai vu J.-J. Henner et Paul Dubois faire en même temps, chacun de son côté, une élude d'après M. Janssen, le savant astronome : une étude de profil. Et je regardais curieusement cette scène toute particulière : Henner, l'énamouré de la p^m/wr^, serrant la nature de près, modelant ce profil d'homme avec une intensité de volonté et une virtuosité d'exécution prodi-
lOO J.-J. HENNER
gieuses, et Paul Dubois, ce maître sculpteur qui est un maître de la palette, traitant Henner comme Henner traitait lui-même la vérité, avec respect. La scène était vraiment caractéristique, et, pour moi, d'un intérêt singulier. Nous avons beaucoup d'artistes élégants, spirituels, aimables, à la mode ; nous avons peu de ces laborieux et de ces silencieux qui aiment leur art pour leur art, sont pour eux-mêmes les plus sévères des critiques et méprisent ou fuient le tapage. Pour moi, il me semble toujours, lorsque je cause avec Henner, que je me trouve , je le répète , avec un artiste d'un autre temps. C'est un maître primitif et sincère jusqu'aux moelles. Il nie la composition, le « drame » en peinture, l'art de théâtre, non point parce que c'est là tout le contraire de son art à lui, mais parce que, très sincèrement, très profondément, il trouve ces sortes de toiles extra-picturales^ si je puis dire. Ce n'est plus de la peinture, cela confine à la littérature. Cela lui échappe.
M. Vollon me disait un jour : a Je tâche de faire de la bonne peinture en bon ouvrier, comme un bon maçon construit un bon muri » Je gage que cette comparaison de l'art du peintre avec le truellage du plâtrier ne semblerait pas très ridicule à Henner. Avant tout, qu'on soit peintre, c'est là
son goût. Qu'on séduise Tceil par un beau ton d'abord, et que ce ton représente ce qu'il voudra, Charlotte Corday ou Sainte Cécile, une nymphe ou une sainte, voilà la théorie du maître alsacien. La couleur^ c'est là son amour, son tourment, son sursum corda ^ ce qui est pour lui ce que sont pour les faiseurs de vers les voix intérieures dont parle Victor Hugo. Parmi les peintres modernes, il n'admire que les coloristes, sachant bien que la seule harmonie d'une belle toile donne la sensation même d'une poésie, poésie charnelle ou religieuse, païenne ou chrétienne, selon le sujet, ou plutôt selon la symphonie de la palette.
Je tâche, en ces études, de me rapprocher tour à tour de l'idéal cherché par chaque artiste ; c'est le seul moyen d'être vivant et vrai. — C'est surtout le moyen d'être juste envers tant de tempéraments si différents. Je note donc ici des conversations d'Henner, prises sur le vif:
« Certains peintres qui font la chasse au sujet, nous disaitil, peuvent faire des littérateurs de talent, mais des peintres, je le nie! Que m'importe le sujet dans un tableau? Voyez telle œuvre de maître: qu'y a-t-il? Deux taches blanches, qui sont des femmes, sur une tache verte et une tache bleue, qui forment un fond d'arbres et un ciel. Où est le sujet? On n'en sait rien. Mais il y a là une grâce, une poésie, une séduction,
une harmonie. Mais ces taches accumulées font naître en vous une impression, vous causent une joie. Mais tout cela, c'est de la pcinturCy et je suis remué, et je suis ému, et j'admire.
Il faut voir alors le peintre s'exalter avec une foi profonde et grave. Je lui ai entendu dire un mot superbe à propos de certains peintres de nus , qui peignent des académies y mais non point des hommes ou des femmes : « Ils ne savent pas peindre hpeau! Voyez Velasquez! voyez le Titien! Chacun d'eux peint différemment, mais l'un et l'autre peignent de la peau! Ce Christ de Velasquez, il est admirable! C'est delà peau ! On aurait envie de lui embrasser le ventre ! » Cela dit avec un accent alsacien, un ton convaincu, irrésistible, une foi superbe, une passion qui vous prouve qu'on est vraiment en face d'une nature d'élite et d'un robuste lutteur.
Et cette passion même, je le redis, n'exclut point une finesse pénétrante. En face du modèle, — j'ai posé devant lui et l'ai étudié, — l'œil du peintre se fixe avec une intensité profonde sur l'objet qu'il va peindre. La paupière s'abat comme pour donner je ne sais quoi de plus aigu à la prunelle qui darde devant elle un regard perçant comme une vrille et qui embrasse tout à la fois comme un coupd'œil circulaire. L'œilde J .-J . Henner, en un tel moment, cet œil bon, placide, souriant, reposé, semble pétillant et comme embrasé.
C'est un passionné sous un air calme, écrivais-je encore un jour, à propos de lui. Volontiers dirait-il comme M. Jules Dupré : « Nous sommes tous des écoliers devant la nature ! » Car c'est un naturaliste ou un naturiste, comme on voudra. Son mot d'ordre est celui dont parlait Diderot : Natura
J.-J. HENNER lOJ
naturans. Mais, dans la nature, c'est la beauté et c'est le charme qui le séduisent. Il ne cherchera pas à étonner par Tétrangeté, il veut envelopper par l'harmonie.
Un beau tableau doit être composé comme une symphonie. Il j a de la flûte de Mozart dans les toiles de Corot. Il y a des tempêtes de Beethoven dans les plaines noires de Rousseau et dans les ciels orageux de a Dupré ». « Ce qu'il faut, en peinture, répétait Delacroix, c'est Vharmonie totale. » Cette harmonie totale y Henner la possède au degré suprême. C'est un talent pensif, mais c'est un artiste essentiellement sensitif.
Je ne parle point des qualités exquises de pâte qui font chez Henner l'étonnement des peintres du nu. Un jour que je regardais, dans son atelier, une étude faite par lui, autrefois, à Venise, je fus frappé de la ressemblance qui existait entre ce coin de ville vénitienne et la fameuse Vue du pont Saint-Ange de Corot. Même ton argenté, même simplicité, même grandeur. C'est que la nature est identique à ellemême et que, pour arriver au vrai beau, il suffit d'être simple (je répète souvent ce mot comme aussi le nom de poète à propos d'Henner), oui, simple, sincère et vrai.
Ainsi, depuis qu'il arrivait à Paris pour tenir la promesse faite au père, Jean-Jacques Henner a creusé hardiment son sillon, avec la patience de ceux qui savent où ils vont. Ce n'était pas toujours sans désespoir! La toile, comme le papier, ne donne pas du premier coup ce qu'on en attend. Ah I les déceptions pleines de fièvre ! la réalité mesquine succédant aux grandes visions superbes ! Les désespoirs devant le but qui s'éloigne ! Alors Henner recommençait, bûchait^ cherchait, et il a
trouvé ! Il a trouvé cette couleur étonnante , qui est bien à lui et qui est à lui seul, cette vertu de coloriste qui fait dire, du plus loin qu'on aperçoit une de ses toiles : Elle est de lui!
Je ne suis jamais entré au Louvre, le dimanche, sans y rencontrer Henner. Après la Nature, c'est Léonard et c'est Holbein qu'il étudie le plus sérieusement. Il a raison d'aller au Louvre, comme tout créateur littéraire a raison de relire ses classiques, de se retremper dans La Bruyère ou Saint- Simon. Mais, au Louvre, Henner peut déjà choisir sa place. Ses Idylles^ ses Christs, ses Madeleines^ y figureront un jour, et la postérité , elle aussi, dira comme nous, devant la plus petite de ses esquisses ou le plus grand de ses tableaux : C'est un Henner !
Imp. Jouaust.
'ambition de Gustave Doré fut d'avoir ïdans un Musée de l'État une de ses Sjtoiles, et sur une place publique de Paris une de ses statues. Un moment, à Versailles, parmi les tableaux de batailles, on vit, entre une Bataille de Batakiam, de Jumel, et un tableau de J . Rigo , les Chirurgiens français pansant des blessés russes, une des œuvres de Dore ; la Bataille d'Inkennann, cette toile extraordinaire exposée au Salon de 1857, et où, dans un cadre de prés de cinq mètres de haut sur cinq métrés de large, le dessinateur merveilleux s'était attaché à faire tenir une page du baron de Bazancouri sur l'Expédition de Crimée: n Cette mêlée, qui dura plus de sept
heures, défie toutes les descriptions et toutes les analyses. Actes d'héroïsme, terribles combats corps à corps, ralliements découragés, attaques désespérées dans les ravins, dans les broussailles : voilà Inkermann! » Je me rappelle fort bien ce tableau ; les uniformes rouges des Anglais y flambaient, avec les capotes grises des Russes, comme dans une fournaise. C'était étonnant de mouvement et de furie. Seul, Théophile Gautier pourtant avait loué l'œuvre du jeune peintre. Le public gouailleur répéta le mot de quelque rapin devant les habits rouges : « Ce n'est qu'un buisson d'écrevisses! » Aujourd'hui, et du vivant même de Doré, la Bataille d' Inkermann a été détachée de son pan de muraille, au Musée de Versailles. Voilà pour le tableau.
Quant à la statue, c'est celle d'Alexandre Dumas père. Le pauvre Gustave Doré se faisait une fête d'assister à l'inauguration de son œuvre. La mort l'a frappé trop tôt et lui a arraché cette joie.
Cet heureux eut donc, à tout prendre, une malheureuse destinée. Il rêva des palais à décorer, des gares à couvrir de fresques, des travaux gigantesques, et le sort ne lui accorda que la moitié de ce qu'il souhaitait. Un de ses biographes, M. René Delorme, qui fut son ami, a conté avec
éloquence toutes les luttes, tous les déboires de Gustave Doré. Nous voulions le saluer vivant, le pauvre artiste; nous ne pouvons que l'honorer mort.
Il était Strasbourgeois, l'inventeur admirable et si magnifiquement doué qui vient de mourir; mais, venu de fort bonne heure à Paris, Gustave Doré figurait parmi les renommées essentiellement parisiennes, et sa physionomie ouverte, son gai visage franc et resté jeune, faisaient plaisir à rencontrer sur le boulevard, aux premières représentations, partout où le hasard rassemble les Parisiens dispersés par le labeur , chacun d'eux faisant sa vie à part dans la grande fourmilière.
Tel je l'avais vu pour la première fois, il y a bien des années déjà, tel Gustave Doré était resté : robuste dans sa taille bien prise, agile, rapide, l'œil brillant, la bouche souriante sous la moustache noire, les cheveux longs rejetés en arrière et retombant parfois en lourdes, mèches sur son front modelé admirablement. Il aurait eu je ne sais quoi d'un Andalou s'il n'avait pas eu le rire si français et de tels éclats de gaieté dans le regard. Cet homme de cinquante ans semblait n'avoir point dépassé la trentaine. Il supportait avec une santé éternelle les tâches les plus
écrasantes et les plus prolongées, souvent trop tard, regardant le repos comme du temps perdu, alors que c'est de la vie gagnée, et rêvant éternellement des œuvres nouvelles'.
Il avait la fougue, la verve, Taudace, le brio de l'enfant de Parfs. Je disais de lui, en 1865, après une visite à son atelier de la rue Monsieur-le- Prince : « Il peint, il déjeune, il cause, il va, vient, s'arrête, court d'un tableau à l'autre, rit et gamine, puis, de suite et d'un bond, passe du lazzi à l'esthétique, — tout à l'heure Gavroche, maintenant Camille Desmoulins. — Gustave Doré est bien jeune , et cependant voilà bientôt quinze ans qu'il a conquis électriquement la réputation. 11 possédait d'ailleurs tout ce qu'il faut pour réussir : la gaieté, l'entrain, le feu sacré, puis aussi, — faut-il le dire? — le visage avenant, car il est des figures heureuses. Vous pouvez bien creuser votre sillon, suer et haleter, mon pauvre homme,' si vous ne
1. Doré (Paul-Gustave) était né à Strasbourg, en janvier i832. Il avait exposé, depuis 1848, un grand nombre de dessins et de toiles. 11 a illustré les Œuvres de Rabelais (1854, et repris en 1872); la légende du Juif errant; les Contes drolatiques de Balzac (i856); les Contes de Perrault (1861); le Voyage aux Pyrénées de M. Taine (1859); h Divine Comédie de Dante (1861); Don (Quichotte (i863); la Bible (i865-i866); les Fables de Lz Fontaine (1867J; les poèmes de Tennyson : Elaine, Viviane 1866-1868); le Roi des Montagnes d*About, etc. M. Gustave Doré, fait chevalier le i5 août 1^61, est mort officier'de la Légion d'honneur.
portez pas au front certain signe que déchiffre en souriant la Fortune, hélas! vous pousserez la charrue toute votre vie, et ces joyeux élus que vous voyez là-bas moissonneront le blé — en riant. »
n Doré, ajoutais-je, est petit, mince, vif, élégant. Comptez, si c'est possible, ses dessins, ses tableaux, ses esquisses, additionnez le tout, et, en vérité, devant ce total prodigieux, ne croyez-vous pas que l'auteur de tant de pochades, de fantaisies, de paysages, de batailles, est un colosse fait tout exprès pour travailler jour et nuit? Pas du tout. Regardez: il est délicat, presque fluet. Mais il y a tant d'activité dans son œil pétillant, tant d'humour sur ses lèvres, dont l'inférieure , qui avance un peu, semble narguer; cette chevelure est si riche et si soyeuse, qu'on devine aussitôt un tempérament hardi, plein de sève et de verve, prime-sautier , facile dans l'improvisation et, — car, si l'œil brille, il se recueille aussi, — composé à la fois de la pétulance méridionale et de la rêveuse mélancolie du Nord. »
A beaucoup d'esprit, — d'esprit de saillie, — Doré alliait en effet une certaine grâce rhénane qu'il a puisée sans doute dans ses souvenirs d'enfance, à l'ombre de cette immense cathédrale de Strasbourg qui lance au ciel sa flèche chargée de
I lO GUSTAVE DORÉ
guivres et de gnomes. Ce côté rêveur et un peu mystérieux me séduit surtout dans les dessins de Doré. La légende du Juif errant, le Dante, contiennent en ce sens des chefs-d'œuvre véritables.
Doré a illustré Don Quichotte, la Bible. Il songeait à illustrer Shakspeare, Ossian, — puis encore? — les Mille et une Nuits, les Niebelungen. Son ardeur était effrénée; il embrassait tout, ne doutait de rien. Le sang de cet homme, à coup sûr, bouillonnait et fumait. Je le vois encore dans son vaste atelier de la rue François I^*". Tant de toiles à la fois, tant de dessins! Ici une bataille immense, furieuse, je ne sais quelle débauche de carnage; là des scènes espagnoles, plus loin un paysage d' Ecosse ; à droite des études bibliques, à gauche des fantaisies au crayon ou à la brosse dignes des Caprichos de Goya, — un portrait de femme, des scènes de work-houses à Londres, un fouillis de travaux esquissés, interrompus, puis aussi des œuvres achevées, œuvres de patience ou d'inspiration.
Cependant on cherchait le peintre au milieu de ces toiles.
Le peintre ? Il était juché sur une échelle , tel que Ta peint Carolus Duran. Vite, il descendait,
s'asseyait à vos côtés , causait et du vaudeville de la veille , et du bon mot de la matinée , des bruits de Paris, de tout et d'autre chose encore. Il parlait peu de ses dessins, beaucoup plus de ses tableaux, — mais surtout de ses voyages, et, en ces derniers temps, de ses sculptures. « Mais, comment travaille-t-il? » — se demandait-on. Sa facilité était prodigieuse, sa main courait fiévreusement sur le bois ou la toile. Puis il créait, il peignait de souvenir plus qu'il ne serrait de près la nature. Son œil sans doute avait la faculté d'évoquer les images du passé, les savanes inconnues, les fantastiques régions. Alors les rêves de l'artiste prenaient corps et devenaient des réalités saisissantes. En ses dessins, la lumière se joue, ardente, et la couleur y éclate comme dans une eau-forte de Rembrandt. Depuis Callot peutêtre, nul ne s'était affirmé avec un aussi riche tempérament de dessinateur , d'innovateur , de compositeur.
Il « voyait » grand , étonnant , étrange. Ses Docks de Londres prennent des aspects de Ninive ; telles de ses toiles rappellent les perspectives extraordinaires de Martinn 1 Tout cela enlevé avec une verve qui lui valut cette épithète dédaigneuse, que l'impuissance réserve toujours
I 12 GUSTAVr: DORt
à ceux qui créent, « talent facile ». — On Tavait bien aussi lancée à Rubens et à Dumas!
Mais Doré ne se décourageait pas. Il mourut attristé pourtant. Encore un coup, il avait des ambitions superbes, songeait à des espaces immenses qu'il eût voulu couvrir de peintures, à des palais de géants qu'il eût volontiers peuplés de statues. Sa merveilleuse vertu imaginative, il la portait dans ses projets mêmes. Il se sentait à l'étroit dans son art; il eût voulu aller plus loin, plus haut, toucher l'aw delà !
Au moment où la mort le frappa, Gustave Doré s'occupait spécialement de l'illustration de Shakspeare. C'était, je crois, un éditeur de Londres qui voulait substituer le Sliakspeare-Dore' à l'illustration remarquable signée de sir John Gilbert. Mourant, et ne se sentant point mourir. Doré disait à ses amis :
<( Il faut me relever vite! J'ai à. achever mon Shakspeare! »
Son Shakspeare, — et sa statue d'Alexandre Dumas.
Il avait été charmant. Doré, à propos de cette statue d'Alexandre Dumas, qui aura été son labeur suprême, sa préoccupation constante dans la dernière année de sa vie, et peut-être, par le ha-
Tassement de ce coup de collier de plusieurs mois, une des causes de sa mort.
La façon dont Gustave Doré se chargea de cette statue fera connaître à fond cette nature d'élite. Lorsque M. Villard, conseiller municipal, prit l'initiative de l'érection d'une statue à ce grand Français de France qui écrivit Monte-Cristo et les Mousquetaires, on songea tout d'abord à M. Paul Dubois pour la figure. M. Dubois était très absorbé. Son Connétable, destiné au château de Chantilly, l'occupait uniquement. Il offrit de répartir le travail du monument de Dumas entre plusieurs de ses élèves. On avait pensé, un moment, à une sorte d'édicule dans le genre de celui qu'Edimbourg éleva à Walter Scott : tous les héros du grand romancier entourant ou supportant la figure principale. C'était une idée, mais elle risquait d'enlever un peu d'unité au monument, et, plusieurs sculpteurs à la fois exécutant les figures, encore fallait-il une direction générale et une invention première.
« Vous qui avez une imagination du diable, dit-on à Gustave Doré, vous devriez bien nous trouver un projet,... un dessin, un croquis.
— C'est très-facile » , répondit Doré.
Dès le lendemain, il apportait son invention.
Ce prodigieux créateur avait, tout de suite, trouvé pour Dumas le monument qu'il fallait : une statue assise, rieuse et pensive à la fois, et, pour le socle, deux bas-reliefs d'une ingéniosité remarquable : d'un côté, un groupe de lecteurs, hommes, femmes, lisant un de ces livres de Dumas que tout le monde peut lire sans rougir, — tandis qu'un ouvrier., un illettré , écoute , ravi par les récits du charmeur. De l'autre côté, comme veillant sur la gloire du maître, un mousquetaire assis, sa loyale épée en main , cette épée aux exploits épiques , aussi populaire que la Durandal de Roland faisant abatis de têtes sarrasines, l'épée du duc Béranger ou celle d'Olivier, le « beau compagnon » !
Ainsi conçu, le monument de Dumas était saisissant, avec quelque chose de touchant et de spirituel.
« Bravo! dit Alexandre Dumas fils à Doré, qui lui apporta ce projet un matin.
— Alors, cela vous plaît?
— Mieux que cela, c'est tout à fait remarquable !
— Eh bien! fit alors l'artiste, il me reste maintenant un service à vous demander : c'est d'exécuter moi-même, tout seul, et pour rien, ce monument et cette statue! On m'a tant reproché d'être
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un trop bouillant inventeur : je voudrais payer ma dette au plus étonnant inventeur de ce siècle ! »
Gustave Doré demandait ce sacrifice de son temps, de sa peine, de ses modèles, de ses matériaux, comme il eût demandé un service. Il était si heureux, je le répète, de se dire qu'il aurait une œuvre de lui, par lui enfantée, signée de son nom, sur une place publique de Paris ! Il se mit à l'œuvre avec une verve joyeuse. C'est en 1882 qu'il commença son travail, et, moins d'un an après, lorsqu'il mourut, la statue, les bas-reliefs, le groupe de la Lecture, le Mousquetaire, tout était à la fonte, et ce pauvre Doré , une semaine avant d'être emporté, nous disait, enchanté, touchant du doigt un de ses rêves :
« Dans quelques jours je vous écrirai un mot pour vous prier de venir voir ça! J'espère que vous serez content ! »
Content, il l'était, lui, de cette dernière œuvre, ce travailleur infatigable à qui son énergie même, ses dons de nature, ses inventions rapides, étaient reprochés comme des défauts. Cette grande vertu, la santé dana le travail facile, et cette qualité rare, la fécondité, sont volontiers traitées de vices. Les paresseux et les impuissants, — on ne saurait trop le redire, — - font générale-
ment courir le bruit que la production chez un artiste est un malheur. » Ceux qui ne travaillent pas, disait naguère un homme d'esprit, n'ont rien de plus pressé que de dire qu'il est très facile de travailler. » Ce n'est pas vrai, mais ce n'est pas le seul mensonge que la foule accepte comme une vérité.
Producteur infatigable , dessinateur inventif , génial, pour dire le mot, peintre et sculpteur, capable de traduire par son crayon les rêves dorés de l'Arioste et les réalités noires des misères de Londres, de sculpter un vase féerique comme celui qu'on vit à l'Exposition universelle, et de rendre des effets singuliers de couchers de soleil sur les monts d'Ecosse, aquarelliste, et architecte au besoin, Gustave Doré me fait penser à ces stupé^ fiants artistes de la Renaissance qui étaient pein-très, tailleurs de pierres, constructeurs de dômes, poètes, et, s'il le fallait, soldats.
« Quelle facilité ! s'écriait Théophile Gautier, devant les œuvres de Doré. Quelle richesse, quelle force, quelle profondeur intuitive, quelle pénétration des sujets les plus divers ! Quel sens de la réalité, et en même temps quel esprit visionnaire et chimérique! L'être et le non-être, le corps et le spectre, le soleil et la nuit, Gustave
1 l8 GUSTAVE DORÉ
Doré peut tout rendre. C'est à lui qu'on devra la première illustration du Dante, puisque celle de Michel-Ange est perdue. »
Ce qui désolait Doré, c'est de n'avoir point, quoique fort aimé et populaire, dans son pays cette renommée incontestée qu'il rencontrait à l'étranger, en Angleterre, par exemple, où son nom était plus célèbre que chez nous. Gustave Doré était même, peut-on dire, comme une sorte de gloire anglaise. Sa photographie apparaissait, aux vitrines des papetiers du Strand ou de Regentstreet, entre celles de Charles Dickens et de la jolie Maud Branscombe.
C'est pour Londres que l'auteur des merveilleuses illustrations des Contes drolatiques de Balzac et de la complainte du Juif errant avait illustré les poèmes d'Alfred Tennyson. Et c'est là une des meilleures œuvres de Doré. Sa fantaisie et son imagination se trouvaient à l'aise en ce monde du rêve. Il évoquait avec une poésie puissante les profondeurs des allées de chênes druidiques, la noire forêt de Brocéliande, où Viviane soupire auprès du vieux Merlin assis contre un chêne creux, « si vieux qu'on eût dit une tour ruinée » ; et les lacs enchantés, et les exploits de Lancelot, et les héroïsmes des chevaliers de la Table
ronde, les visions blanches de ce passé féerique où Edgar Quinet promena aussi son rêve lorsqu'il écrivit Merlin l'Enchanteur! Gustave Doré faisait réapparaître ces fantômes, ces grèves, ces bois mystérieux, ces chevauchées épiques, ces clairs de lune mystérieux. Une œuvre seule , comme ces poèmes de Tennyson, ou comme Londres, ou le Roland furieux^ eût rendu un artiste à jamais célèbre. Mais quoi ! on discutait Doré parce que ce charmeur bon garçon était prodigue de son génie, parce qu'il donnait des œuvres, et souvent des chefs-d'œuvre, à poignées.
Ah! s'il eût été étranger. Anglais ou Allemand, ce Doré, avec quelle passion nous aurions inventé sa gloire! « Vous ne vous imaginez pas : il y a, quelque part, en Italie ou en Autriche, un certain Doré qui fait des illustrations comme personne au monde et qui est un artiste... un artiste!... Ah! quel artiste I » Hélas ! Gustave Doré ajoutait au tort d'être fécond , ardent et généreux le vice d'être Français. Venu d'Espagne, son Don Quichotte eût fait pousser ici des cris d'enthousiasme. Il venait de cet atelier de la rue François I^^ qui avait jadis été le Gymnase Amoros : ce n'était pas assez loin. Et alors on discutait, on niait Doré, qui, à la fin, en faisait trop.
(( Car, enfin, est-il peintre, sculpteur, dessinateur? Qu'est-ce qu'il est? »
Le public aime à cataloguer les gens. Il leur met au dos une étiquette. Il les parque, il les spécialise. « Toi, ne sors pas de tes marines, toi, de tes drames, et toi, de tes romans! » Qu'est-ce que c'est que ce touche-à-tout de Doré, qui campe des groupes admirables sur un socle et qui fait grimacer des caricatures comme le Baron de Munchhausen, après avoir tordu les musculatures des damnés et évoqué les visions paradisiaques d'Alighieri?
Une seule fois peut-être Doré se trompa: lorsqu'il illustra les Fables de La Fontaine. Son génie ardent n'était point fait pour traduire les exquisités spirituelles du bonhomme. Il fut plus heureux avec Perrault et ses Contes; mais, ce qu'il lui fallait, encore un coup, c'étaient les grands espaces où son imagination vagabondait avec sa fièvre.
a Ah! mon Shakspeare! mon Shakspeare ! )) comme le pauvre garçon s'écriait dans la journée qui a précédé sa mort.
Chose incroyable ! ce créateur, ce travailleur, cette force de la nature, comme Michelet disait de Dumas, — ce Dumas en qui Doré incarnait son héros, le héros de l'Imagination et de
rinvention victorieuses, — Gustave Doré laisse une œuvre inachevée !... Il ne verra pas se dresser la statue de l'auteur d'Anton/! Il ne verra point paraître les dessins de son Shakspearel...
Décidément, la vie est courte, et les rations nous y sont avarement mesurées par le sort. C'est peut-être pourquoi les laborieux et les ardents comme Doré se hâtent vaillamment de mettre les bouchées doubles.
On trouvera dans la revue intitulée le Livre une excellente étude de M. Forgues sur Doré illustrateur. M. Forgues est le fils de l'aimable écrivain qui signa OldNick. Il apris Doré dès ses débuts jusqu'à ses dernières œuvres. On peut dire que Gustave Doré, comme Edouard Détaille, a toujours dessiné. En 1848, au sortir du lycée Charlemagne, à seize ans, il débutait au Journal amusant de Philipon, à côté de Marcelin, si parisien déjà, d'Edmond Morin, de Randon, l'homme aux troupiers, de Baric, le caricaturiste trop négligé mais très naïf des paysans. Ces premiers dessins de Doré sont assez lourds. J'ai là une lithographie de sa jeunesse, presque de son enfance, représentant des musiciens allemands à Strasbourg : les pieds et les clarinettes sont énormes, les cheveux plaqués ;
une femme aux cheveux jaunes sonne du cor, la
joue enflée. Cette caricature, lithographiée chez Guillet, a déjà la verve même de Doré. Bientôt il fondera, avec Philipon, le Musée franco-anglais^ et il le remplira d'admirables scènes de batailles et d'inondations (guerre de Crimée). Il signera un chef-d'œuvre de drôlerie , la Sainte Russie, et un livre admirable, les Contes drolatiques de Balzac, où l'esprit, l'imagination, la fantaisie, le fantastique, l'humour, font rage. C'est là un des ouvrages les plus extraordinaires, les plus admirables du XIX*^ siècle. Les Contes drolatiques seuls mériteraient de faire vivre le nom glorieux de Gustave Doré.
Peintre, le merveilleux inventeur fut beaucoup plus discuté. On lui reprocha de manquer d'étude. Il trouvait l'^^i?/, l'émotion, soit qu'il campât sur la toile un tapis vert entouré de joueurs, soit qu'il détachât un croquis de son Voyage en Espagne pour en faire un tableau. Paysagiste de premier ordre, aquarelliste original, Doré a laissé des toiles remarquables. Sa Bataille de l'Aima avait été, pour quelques-uns, un succès de bravoure et de furia francese. Le Dante et Virgile aux enfers, regardant les damnés pris dans les lacs gelés, donnèrent l'idée d'un artiste tout à fait supérieur. Et ce même homme, avec un vase, une pendule, une figure de
Religieuse fuyant le bombardement, devait encore montrer des aptitudes prodigieuses.
Ce fut un étonnement, il y a quelques années, lorsqu'on apprit que, dans le vaste atelier où Gustave Doré terminait de larges et chaudes compositions bibliques, existait une sorte de sanctuaire spécial où. Tartiste s'enfermait, tous les matins, loin des importuns : une loge en planches où le peintre travaillait à son aise. Mais à quoi? C'était encore un secret. A un groupe de sculpture, son premier groupe, aujourd'hui célèbre. Le début de Gustave Doré comme sculpteur fut éclatant. Ce groupe, d'une poésie singulière et d'un attrait profond, représentait l'Amour, l'amour fatal, l'amour mortel, appuyé sur le sein d'une Parque terrible qui coupe le fil de l'existence de ceux que Tenfant inquiétant a touchés. Ces deux figures, d'un dessin superbe, sont arrangées avec un art infini. Les traits amaigris, les mains sinistres, de la vieille , contrastent avec ce visage étrange d'une séduction tragique, de ce funeste et attirant amour, discrimen obscurum, problème obscur, comme disait Horace de Gygès de Gnide à l'équivoque visage.
Depuis, toutes les œuvres que Doré a pétries ont été mieux traitées par la critique que ses peintures mêmes. C'est qu'il tordait la terre, animait
le marbre, comme il illuminait le bois. Son ébauchoir avait la fougue de son crayon. Là encore il. improvisait. Dumas fils lui a posé, en bras de chemise, le mouvement du cou et l'attitude de son père. Doré enleva cela en une séance, et rien n'est plus vivant.
Il fut « vivant », en effet, et inventif. Voilà ses deux qualités maîtresses. Avec elles on est sûr de vaincre. Cette vie même, il la poussa jusqu'au paroxysme, surtout en ses toiles. Trop de fougue souvent, de fantasmagorie de mouvement et de clapotis de couleurs. Mais quel tempérament admirable !
J'ai souvent discuté Gustave Doré peintre. Je me suis toujours incliné devant cet admirable artiste. Au Salon de 1874, Gustave Doré donnait des Martyrs chrétiens qui étaient loin de me satisfaire complètement, mais qui dénotaient une rare puissance de coloriste et (ce qu'on n'a, encore un coup, jamais refusé à Doré) une réelle vigueur de conception. Le Cirque est désert; ses gradins sont vides; la populace, ivre de sang, rumine en dormant ses impressions sauvages.
Dans l'arène rougie, il ne reste rien que des morts et des bêtes fauves. Les tigres et les lions s'acharnent encore sur leurs victimes entassées,
tandis que, du fond du ciel, des anges descendent lentement, apportant à ceux qui ont succombé les palmes du martyre. Cette composition très dramatique, et qui eût gagné à être peinte dans une autre gamme, était noyée tout entière dans une atmosphère bleue d'un ton un peu fantastique. C'est bien là une apothéose, mais une apothéose de féerie. Les étoiles brillent dans l'azur profond comme produites par une lumière électrique. Leur scintillement tient du trompel'œil. Et, malgré cette couleur absolument bleue, la tache de ce tableau , pour parler le langage des peintres, était réellement agréable. Je le répète, c'était un beau décor de théâtre, et ce baisser de rideau allait faire fureur à Londres, où la peinture de Gustave Doré était fort appréciée des compatriotes de ce Martinn, que je citais tout à l'heure, et de qui le peintre du Golgotha et des Martyrs chrétiens cherchait évidemment à se rapprocher.
L'année suivante, au Salon de 1875, Gustave Doré envoyait un entassement de chairs et de corps nus, qu'il avait multipliés avec une rare vigueur d'imagination, dans une immense toile : Dante et Virgile visitant la septième enceinte. Vit^ lusfrateur du Dante avait voulu transporter sur la
toile un des bois de son édition. Et une fois encore je retrouvais là l'art prodigieux avec lequel il entassait les êtres humains et faisait, d'un trait de crayon relevé de blanc fixe, grouiller les foules. Doré était le peintre et le dessinateur des cohues ; personne n'a mieux que lui fait tenir des milliers d'hommes, ou plutôt de fantômes, dans un cadre. Mais ces dioramas et ces panoramas semblaient le contraire de la peinture telle qu'on la veut aujourd'hui , le contraire de l'art intime , et les visions dantesques de Doré, avec ses hécatombes de damnés, ses anatomies surprenantes, ses personnages aux veines gonflées, ses serpents aux écailles nacrées, — ces lumières sinistres, livides, orageuses, ces corps humains éclairés par une lueur de soufre, ce buisson de damnés, tout cela semblait, à nos réalistes du décor, de la peinture d'aspect, faite pour le théâtre, et ils en niaient beaucoup trop la valeur réelle. Les Vagabonds de Doré, ces Espagnols aux Vêtements rouges et jaunes, se détachant sur un ciel indigo, se rapprochaient beaucoup plus de la peinture telle qu'on la souhaite à présent. Mais Doré se souciait bien de se rapprocher de quoi ou de qui que ce fût! Il était, avec tous ses défauts et ses qualités surprenantes, « Gustave
Doré », c'est-à-dire un des êtres les mieux doués et les plus étonnants de ce siècle. Ego nominor leo ! Il avait l'imagination, qui se dessèche chez nos artistes, Tinvention, qu'on n'a plus, et sa fièvre, après tout, valait mieux que l'anémie courante. On s'en est aperçu à sa mort. On a senti qu'un artiste de premier ordre et de grande race partait. C'était un peu tard. Dans un poignant discours prononcé sur la tombe de Gustave Doré, M. Alexandre Dumas fils a parlé avec une éloquence rare de ces Panthéons de notre France qui sont, commfe un enfer, pavés de bonnes intentions. Le fait est qu'il n'était plus temps de regretter les injustices dont ce Doré, — qui passait pour heureux, et que je regardais comme un heureux en 1864, quand je crayonnais son profil pour V Artiste^ — a été abreuvé. Que de railleries et de dédains! Doré est mort de travail et de coups d'épingle. Son parent tout dévoué, M. le docteur Michel, nous disait que, la veille même de sa mort, on avait envoyé (qui ? quelle main de camarade?) à Gustave Doré un extrait de journal contenant cette prédiction imprimée :
« Gustave Doré continuera à faire de la peinture folle et de la sculpture ennuyeuse I »
Le plus ironique, c'est que l'article était, dans
ia8 GUSTAVE DORÉ
le journal où on l'avait imprimé, écrit à la gloire de Doré; mais, ainsi découpé par des doigts amis et envoyé en extrait, il ressemblait à une injure. Ah! lâcheté de la lettre anonyme! Gustave Doré ne put retenir un geste de désespoir. Peut-être versa-t-il une larme. Il ne lut plus rien depuis. Et, quelques heures apfès, il mourut (janvier 1883). Ces infatigables ne se reposent que dans la mort.
Imp. Jouiuil tt Sigiui.
ÎosepH'Florentin-Léon Bonnat a cinï. quante ans, étant né à Bayonne le 20 juin i8jj. Son père mort et sa mère, qu'il a la joie de conserver et qu'il rend glorieuse, avaient eu six enfants : deux seulement survivent, le peintre et sa sœur Marie. Bonnat avait rêvé de devenir marin. Mais, M. Bonnat étant allé à Madrid s'établir libraire, Léon l'y suivit, il avait quinze ans, aida son père, et lut beaucoup. Il s'éprit de ['Histoire des peintres de Vasarï, et dessina. On lui permit, le soir, de suivre les cours de dessin de l'Académie de Madrid. M. Frédéric de Madrazo était le professeur. Bonnat dessinait d'après la bosse, et, s'essayant à peindre, fit à l'huile les portraits de sa sœur et d'un frère qui devait mourir en entrant à
IJO LÉON BONNAT
r École navale. Il allait souvent visiter ce merveilleux musée de Madrid où Velasquez éclate dans toute sa puissance. Qui n'a pas vu Madrid ne connaît pas Velasquez.
Bonnat admirait les Lances, les Borrachos^ les Filandières, les portraits, puis allait à Murillo, à Ribeira, à Goya, à Titien aussi. Il se mit à faire un tableau. C'était, paraît-il, Gioito enfant. Un gamin madrilène lui servit de modèle. Léon Bonnat avait dix-sept ans.
Sur ces entrefaites, Madrazo lui faisait gagner quelques onces d'or pour la copie d'un portrait en pied de la reine Isabelle, et Bonnat exécutait, pour la collection des rois d'Espagne, un portrait du vieux roi Fruela II, encore accroché dans les galeries du Musée, si bien qu'il s'est trouvé des Espagnols pour classer Bonnat parmi les peintres castillans.
Le père meurt. M"^^ Bonnat mère, demeurée seule avec trois enfants, lutte vaillamment, confiante dans l'avenir de son fils. Un compatriote, M. Julien, de Bayonne, après avoir vu des tableautins de Bonnat, recommanda le tout jeune homme au maire de sa ville natale, M. Labat, et le conseil municipal bayonnais vota 1500 francs de pension à l'artiste, qui partit pour Paris à vingt
ans. Alors, vie de labeur. La famille est installée cité Gaillard, à quelques pas de cette place Vintimille où, plus tard, Victor Hugo, M. Thiers, M. Grévy, M. de Lesseps, graviront l'escalier de Tatelier de Bonnat. Le débutant entre à l'atelier de Léon Cogniet, dont il fera un jour un si beau portrait. Il y trouve Jules Lefebvre, Cot et Tony Robert- Fleury, demeurés ses amis.
Résolu, actif, chaque matin, lui, le petit montagnard au teint brun, habitué au climat de l'Espagne, allait rue de Lancry, à l'atelier, puis à l'École des Beaux-Arts, par le froid ou la pluie. Cogniet ne voulut jamais recevoir un sou de son élève, qu'il savait pauvre. Paul Delaroche et le vieux Robert- Fleury ont été excellents pour lui. « Étudiez, lisez, pensez! disait Delaroche. La peinture n^est pas le daguerréotype. »
Bonnat travaillait beaucoup, peignait tout, jusqu'à des natures mortes. En 1857 il concourait pour le prix de Rome (sujet : la Résurrection de La:[aré)y n'obtenait que le second prix, M. Sellier étant le lauréat, et Robert-Fleury lui conseilla, malgré Léon Cogniet, de partir pour Rome.
M. Julien fit encore voter pour trois ans la pension de 1 500 francs. En janvier 1858, Léon Bonnat s'embarquait pour Civita-Vecchia.
Le voilà à Rome. Le père Schnetz Taccueille avec amabilité à la villa Médicis ; le sculpteur Chapu le pilote dans Rome. Michel- Ange l'enthousiasme. Il vit allègrement avec trente-six sous par jour modèles payés. Il voyage, copie Jules Romain, le Saint Jérôme du Titien, etc., exécute quelques portraits, va à Naples, et, hanté par Michel- Ange, songe à peindre la Création.
« Attendez, lui disait Schnetz, vous n'êtes pas assez fort, faites quelque chose de plus simple. » Bonnat exécuta un Bon Samaritain. L'État lui acheta cette toile ; elle est à Bayonne après avoir figuré au Salon de 1860.
Bientôt Bonnat achève un Martyre de saint André, un Adam et Eve, et peint une petite mendiante , la Mariuccia * . C'est la première de ces petites Italiennes qui populariseront son talent. Elle appartient à la princesse Mathilde. En 186}, il exposait, en même temps que M. Hébert et
I. Je trouve dans les notes inédites de feu ChAlon d*Argë les lignes suivantes :
« Près de cette étude (n° 3a8) est le portrait en pied d'une petite fille désignée sous le nom de Mariuccia, et toute drôlette sous son costume romain composé d'étoffes de couleurs bien éclatantes.
■ Sur une autre petite toile est un portrait en pied d*un jeune homme coiffé d'un petit chapeau rond, vêtu d'une demi-blouse noire et les mains dans les goussets de son pantalon. Il est probable que c'est celui de l'auteur, car on Ut au bas ces mots : « A mon ami Liomet, Rome, iSSç. « L. Bonnat. »
M. Jalabert, une adorable fillette, la Pasqua Maria, qu'il montrait, rieuse, couchée dans les fleurs. Le succès fut vif. Théophile Gautier louait les tons vigoureux et chauds de la peinture, le hâle italien de la fillette. Bonnat était médaillé pour son Martyre de saint André et mis hors concours.
Désormais ses scènes d'Italie lui assurent la vogue décisive. Tel petit mendiant, le moindre pifferaro, donnent à Bonnat l'occasion d'œuvres hors de pair. En 1864, les Pèlerins au pied de la statue de saint Pierre, à Rome, montrent les pas en avant faits par l'artiste. C'est un tableau de maître, et Gautier compare le Me:{:[0 bajocco, Eccellen^a, « le petit mendiant », exposé cette année-là, au Pouilleux de Murillo.
En 1865 , Bonnat expose une Antigone conduisant Œdipe aveugle, et il donne un caractère vivant, naturaliste, dirait-on, à ces personnages antiques. En 1866, son Saint Vincent de Paul prenant la place d'un galérien, excellemment gravé depuis par M. Massard, et ses Paysans romains devant le palais Farnèse, sont encore pour Bonnat deux victoires et constituent deux maîtresses pages. Bonnat communique une rare intensité de vie à ces scènes italiennes : Ribeira dessinant à la porte d£ l'Ara-Cœli est robuste et vraiment grand dans un
cadre restreint. Mais le jeune maître tient à ne point se cantonner dans le domaine italien qu'il vient de conquérir; il part pour l'Orient avec Gérôme, et le Caire autant que Rome lui inspirera des œuvres hors de pair. Bonnat voit Jérusalem; mais, au retour, il écrit : « Athènes est peut-être la plus belle chose du voyage. »
Il se met alors à peindre son Assomption de la K/Vr^^ pour l'église Saint-André, àBayonne. Travail peu payé, mais récompensé à sa valeur. Il assura la médaille d'honneur à Bonnat (1869). Gautier saluait la force, la hardiesse, « le brio sans pareil » de cette exécution qui lui rappelait l'école napolitaine, le prestigieux talent du Calabrèse. En 1870, le jeune maître expose Une Femme fellah et son Enfant et Une Rue de Jérusalem. C'est le commencement des peintures orientales. Le succès est complet.
La guerre arrive. Bonnat est à Pampelune. Il revient à Paris pour défendre Paris. Malade , il retourne à Madrid revoir Velasquez, pendant la Commune, puis, à Bayonne, peint un portrait superbe, celui de M'"^ Molinier. A Ustaritz, où elle s'était réfugiée pendant la guerre, M"^®deCassin, qui avait acheté la Pasqua Maria de Bonnat, avait comme servante une vieille paysanne basque qui,
avec dix sous par jour, trouvait encore le moyen de donner des secours à de plus pauvres. Elle demanda à Bonnat le portrait de cette sainte. C'est la fameuse Paysanne d'Uslarit^ que Bonnat envoya au Salon de 1872.
« C'est un chef-d'œuvre, disions-nous alors.
Certes la peinture n'est point ce qu'on nomme agréable^ et la foule n'y prendra pas goût autant qu'aux gravelures... Mais cela est solide, mâle et absolument beau. Cette vieille femme de son pays, M. L. Bonnat l'a peinte avec un soin et une vigueur infinis. Toute vêtue de noir, sa vaste coiffe doublée de satin et ornée de dentelle, la paysanne sort de l'église, dont on aperçoit la muraille grise; son corps tout entier est enveloppé d'un ample vêtement noir, assez semblable aux failles flamandes, et de ces grands plis rigides le visage seul et les mains sortent, d'autant plus vivants que l'aspect quasi religieux du personnage semble plus sombre.
« Ce visage ridé , mais superbe , traité avec autant de vérité qu'un Denner, et avec une bien autre puissance, apparaît empreint d'une ferveur qui donne à cette paysanne une incomparable majesté. Les paupières sont baissées comme dans un recueillement absolu ; les mains , des mains par-
cheminées par Tâge, tournent lentement un chapelet d'argent de forme bizarre. On se prend à contempler cette calme et imposante vision. Le premier aspect , très saisissant , est triste , mais la lumière donne un tel éclat de vie à la courbe du nez, à la chair encore rose du visage, aux lèvres qui, muettes et closes, semblent prêtes à se relever, après la prière, par quelque bon sourire, qu'au bout d'un moment on est conquis. La bonté, c'est en effet ce qui ressort de cette figure, ainsi enveloppée dans des plis qui deviendraient sinistres si l'on ne devinait que la vieille femme n'est ni une dévote ni une sœur tourière, mais une simple paysanne crédule , ou , comme on voudra, croyante.
« Ce magnifique portrait fait à M. Bonnat le plus grand honneur, ajoutions-nous , et s'il ne prouve point que le peintre des Mendiants romains et de Vincent de Paul fait un pas en avant, au moins lui garde-t-il vaillamment la place qu'il avait conquise au premier rang de notre jeune école française. »
Bonnat exposait en même temps un souvenir de l'Arabie Pétrée, des Cheiks d'Akabah en marche à travers le désert. Il était tout à fait puissant, ce tableau , et les couleurs vives des costumes de ces Arabes, les jaunes, les rouges, les verts,
PORtRAIT DE BONNAT, PAR LUI-MÊME.
(D»<in in«dil >pptii«ninl k M*"" E. Slern.)
Ij8 LÉON BONNAT
s'étalaient crûment sur la toile pour former, en dépit de tout, une harmonie ardente, vigoureuse. Ces éclatantes étoffes se détachaient ainsi du fond gris ou d'un bleu violet des roches hautes, nettement coupées, qui formaient comme une gorge aride, que les sept personnages en marche venaient de franchir. « Le paysage est magnifique, disions-nous, poudreux, ou plutôt pierreux, sans aucune végétation qu'un pâle lichen, et les ombres des cheiks font tache sur ce sol d'un ton blafard et aveuglant. Le malheur du tableau, c'est que ces Arabes en marche n'avancent point. Ils ne marchent pas, ils posent. On doit reconnaître, il est vrai, que l'Arabe pose toujours et prend à tout propos, naturellement, des attitudes sculpturales. Ils sont superbes, d'ailleurs, les cheiks de M. Donnât, sur leurs chevaux nerveux, ou mettant les pieds nus sur le sable. Leur moukhala sur l'épaule et se servant de leur arme comme d'une sorte de balancier, ils semblent, les uns et les autres, s'avancer sur le devant de la toile comme des acteurs devant la rampe. On le disait fort justement derrière moi, c'est un septuor. Mais je veux ajouter bien vite que c'est un septuor admirablement agencé et puissamment peint. Quelle science et quelle vigueur de pinceau! Comme M. Bonnat
a SU aviver par la banderole des lances de ses cavaliers le fond nécessairement blanchâtre de son tableau I On sent à ces mêmes détails le coup d'ongle du maître. »
Pourquoi M. Bonnat s'est-il dégoûté de cette toile, qui était, nous le disions assez vivement malgré nos restrictions, hors de pair? Un beau jour il prit son tableau, l'effaça, et sur la même toile peignit un tableau nouveau, malgré le haut prix qu'on lui offrait pour ses Cheiks. C'est grand dommage. On est injuste quand on est aussi sévère pour soi-même. Renonçant, pour un moment, à ses coins de vicoli italiens, à ses mendiants romains accroupis au soleil contre les murs de quelque palais ou de quelque église, Bonnat avait montré quel orientaliste il était et il allait être.
1 1 avait peut-être , au Salon de 1 87 3 , la meilleure des expositions. Son Barbier turc, debout et coiffé de jaune, qui tond ras, d'un geste sûr et mâle, la tête bleuie d'un musulman accroupi sur la natte jaune posée sur une pierre , est un véritable morceau de maître. La couleur est vigoureuse, superbe. Le ton violet de la robe rayée dont est vêtu le patient est solide et sans fracas. Il y a comme une sorte de grandeur dans cette scène, pourtant banale, et ce barbier opère avec une largeur de geste qu'en-
vierait un bourreau de drame oriental. Mais le Scher:[0 de M. Donnât est supérieur encore à cette toile. Ce Scher^Oy c^est une mère italienne riant d'un beau et bon rire à sa petite fille qui se tord de joie sur ses genoux. Impossible d'être à la fois plus mâle et plus charmant que ne l'a été M. Bonnat dans cette jolie scène. Il y a du soleil dans ce duo, et ces deux rires, le rire maternel et le rire enfantin, s'épanouissent, clairs et sains, comme dans une atmosphère lumineuse. Les dents, les lèvres, de la petite fille, sont adorables. Et quelle richesse de tons dans les couleurs des vêtements, dans ces bleus, ces jaunes, ces reflets de cuivre, ces accessoires illuminés, pour ainsi dire, d'une lumière qui tombe par en haut! Il est ravissant, en un mot, ce Scher:{0, et voilà certes une des quatre ou cinq toiles qui survivront au Salon de 1873.
En 1874, Bonnat exposait son Christ en croix, pour lequel , lorsqu'il le peignait , il avait fait attacher un cadavre sur une véritable croix de bois , dans une cour intérieure de l'École de médecine. Triomphe de l'art naturaliste dans ce que le mot a de vaillant, ce Christ, fort admiré, fut aussi très contesté. On lui reprocha d'être trop trivial et trop laid. « C'est le Christ des forçats ! » s'est-on écrié dès le premier
jour. M. Bonnat avait-il voulu montrer autre chose qu'un CAm/ terrible destiné à frapper l'imagination des accusés? 11 faut un peu se rendre compte, pour juger une œuvre d'art, du but et de Tidée même de l'artiste. Ce Christ était, en effet, promis à une des salles de la cour d'assises du nouveau Palais de justice de Paris.
Il se détache, éclairé par une lumière surnaturelle, sur un ciel sanglant et sinistre. Le corps tendu et les muscles tordus par l'agonie, il lève vers le ciel un visage superbe, d'où la souffrance ne réussit pas à chasser une expression de douloureux triomphe. Le martyr, dressant vers Dieu sa face illuminée par le sacrifice, semble doucement dire : « Mon père , êtes-vous satisfait de votre fils? » L'impression est saisissante et la peinture vigoureuse. Ce qu'on reproche à cette figure, c'est la tension et la contorsion des muscles, c'est aussi le sentiment même dans lequel est conçu le tableau. Passe pour les musculatures, qui sont, en effet, volontairement brutales dans leur admirable hardiesse. Quant au sentiment même, il faudrait s'entendre. On accuse M. Bonnat d'avoir peint un homme tué plutôt qu'un Christ en croix, d'avoir représenté un supplicié vulgaire plutôt que Jésus mis à mort, en un mot, d'avoir
humanisé le fils de Dieu. Le Christ de M. Bonnat n'a rien avoir, il est vrai, avec les Christs poétiquement alanguis de l'école de Bologne, les martyrs bien peignés du Guide ; mais il se rapproche de ces Christs énergiques si solidement peints par les Espagnols. Tempérament sec, résistant, vigoureux, M. Bonnat, né dans les Pyrénées, n'a pas pour rien, encore une fois, du sang basque dans les veines. Son instinct le pousse vers l'Espagne. N'y a-t-il point, au musée de Madrid, un Christ signé par le grand maître espagnol , et qui est aussi terrible, farouche, humanisé, que celui de M. Bonnat? Velasquez a peint, lui aussi, un cadavre, et ce cadavre crucifié, il l'a rendu plus effrayant encore en faisant tomber sur un des côtés de sa face la moitié de ses longs cheveux, chassés par le vent et collés au visage du mort par la sueur de l'agonie. Ce n'en est pas moins là un des chefs-d'œuvre de Velasquez et une des œuvres admirées de l'école espagnole.
On pourrait dire de même, toutes proportions gardées, que le Christ de M. Bonnat est une de ses toiles capitales. Je ne lui ferai encore qu'un reproche, formulé devant moi par un homme d'esprit : « Lorsqu'on a eu l'honneur d'avoir les pieds lavés par Marie-Madeleine, me disait-on, on a
soin de se les tenir propres à Tavenir. » La poussière du chemin est, en effet, demeurée logée aux pieds de ce Christ, et, si Ton en croit M. Donnât, il devait faire, comme on dit, assez boueux sur la pente du Golgotha.
A côté de cette fière et sévère peinture, M. Bonnat exposait, en 1874, deux petites toiles d'un ton plus riant : les Premiers PaSy — une jeune mère italienne guidant à terre son enfant nu, — nous rappelait le joli Scher:[o de Tannée précédente, et les portraits de Mesdemoiselles Dreyfus (trois petites filles vêtues à la turque. Tune de soie bleue, Tautre rose, la dernière d'étoffe jaune) sont une chose tout à fait charmante et gaie. Cela fait songer, de loin, et dans un cadre beaucoup moindre, à l'admirable tableau de Van Dyck, qu'on voit à Turin, les Enfants de Charles /"•, qui à eux trois, dans leurs vêtements de soie, forment tout justement un drapeau tricolore.
Le grand portraitiste anglais , Thomas Lawrence, avait une théorie fort juste : « Choisissez, disait-il à Mérimée, un trait dans la figure de votre modèle: copiez-le fidèlement, servilement même; vous pouvez ensuite embellir tous les autres. Vous aurez fait un portrait ressemblant, et le modèle sera satisfait. » C'est aussi le principe dont s'est, avec
tous nos grands portraitistes modernes, inspiré Bonnat dans ses admirables portraits.
Arrêtons -nous devant le Portrait de madame Pasca. Ce fut une des attractions du Salon de 1875. Madame Pasca est représentée debout, dans un costume russe, robe blanche garnie de fourrure noire, les manches ouvertes laissant voir les bras nus, la taille serrée dans une de ces ceintures à boucles moscovites lamées d'argent. La tête haute, regardant en face, la main gauche appuyée au dossier d'une chaise dorée, le bras droit pendant le long du corps, les doigts repliés laissant apercevoir la note bleue et souriante d'une turquoise, Tactrice se détache, comme une apparition saisissante, sur un fond qu'on prendrait pour la fumée rougeâtre, pour les vapeurs de l'acide sulfurique. Mais de ce fond même sort une tête fine et mordante, altière et spirituelle à la fois, de femme du monde et d'artiste. Et, en même temps que cette figure vivante, l'étoffe de la robe, admirable de relief, de vérité, avec ses grands plis cassés, et ce bras droit d'un modelé si ferme et si élégant, qui se détache réellement de la manche qu'on aperçoit derrière, si bien qu'on sent l'air, qu'on devine l'espace entre cette chair et cette étoffe. Nous avons revu cette page à ÏExposi-
tion des Portraits du siècle (188}). Elle n'a fait que gagner.
Ce Portrait de madame Pasca, virile et fièrement campée, était supérieur, à notre avis, au Portrait de l'auteur que M. Bonnat exposait tout à côté. Le peintre n'avait fait là qu'une étude de son brun et énergique visage de Pyrénéen, sympathique et mâle. Il excelle pourtant dans ces portraits enlevés de verve, avec des qualités d'esquisse et des profondeurs absolues, tels que l'admirable portrait de Léon Cogniet, son maître, celui de Rohert-Fleury, le portrait, franc comme le modèle, de M. Roger Ballu, et le gai, spirituel, avenant visage de M. Camille Doucet.
En 1876, le peintre du Scher:[o exposait un Barbier nègre à Suez , excellent tableau , et un Jacob luttant avec l'ange, d'une vigueur hardie, un peu brutale, deux êtres haletant dans une atmosphère de fournaise.
A l'Exposition universelle de 1878, Léon Bonnat avait exposé un certain nombre de ses portraits, tous enveloppés de ce clair-obscur aux reflets éclatants qui est sa manière même :
M. Thiers, M"^« Pasca, M"^^ P. B... et sa robe de satin bleu, et cette autre dame, fort jolie, vêtue de satin noir, des gants jaunes aux mains, une
fleur jaune piquée dans sa toilette, les épaules nues se détachant sur un fond lumineux. Il y avait là le portrait de Don Carlos fumant sa cigarette, la main sur la garde d'une épée où brille une fleur de lis, avec des parements à galons d'or. Le portrait du prétendant était superbe, mais ce que nous trouvions de plus remarquable peut-être dans l'exposition, avec l'exquise série de petits Italiens et d'Italiennes, c'est l'esquisse d'après M. Robert-- Fleury le père. Voilà un morceau inachevé qui vaut toutes les toiles finies. La tête est étonnante, les yeux ne sont que deux trous noirs, mais ils vivent. Ce visage émacié palpite; le vieillard, la main dans son gilet, est vrai comme la vérité.
Depuis, M. Léon Donnât a signé bien d'autres portraits d'une vigueur admirable : celui de Victor Hugo, assis et pensif; celui du duc d'Aumale en uniforme de général , très vivant , sympathique comme cette énergique et fine figure de soldat lettré, le visage hâlé par la vie du plein air succédant aux travaux de bibliothèque; celui de Puvis de Chavannes, debout et hardi comme un reître, un chef-d'œuvre; le portrait de M. de Lesseps, le portrait du duc de Broglie, celui de M. Grévy, celui de M. de Montalivet.
Arrêtons-nous devant un de ceux-là, qui fut une des toiles capitales du salon de 1877. ^^ Portrait de M. Thiers est une page historique d'une importance considérable et une œuvre d'art d'une évidente supériorité. Le Monsieur Thiers de Bonnat est le portrait que recueillera l'histoire, pour expliquer à l'avenir toute la vaillance de cet homme d'État si Français, qui restera, en dépit de toutes les violences injurieuses des partis, devant la postérité, le libérateur du territoire. Sans doute M. Bonnat a laissé de côté, dans le visage de M. Thiers, le pétillement, l'esprit qui animait cette physionomie active, où l'alacrité de la parole dénotait l'incessante et merveilleuse vigueur de la pensée. M. Thiers fut souvent plus souriant que cela, mais il venait bien à son heure, ce portrait pensif, soucieux et comme attristé, qui projette, à travers ses lunettes, comme un sévère coup d'œil sur les choses, et dans cet homme robuste et bien planté, droit, la main gauche appuyée sur la hanche, il semble que nous apercevions le contempteur des fautes d'autrui et le patriote debout et tout prêt à les réparer. Il y a dans le modelé de ce front magnifique, dans le froncement sinueux des sourcils, dans le plissement à la fois dédaigneux et assuré des lèvres.
dans cette chevelure dVgent touffue, avec une crête allègre et blanche, une telle volonté, une telle puissance, une virilité si complète, que ce portrait, qui fait songer, rassure et réconforte. Véritable portrait historique, je le répète, que cette figure du Petit Bourgeois^ comme la nation avait d'instinct surnommé M. Thiers. L'avenir cherchera sur ces traits, qu'une certaine amertume rend sévères sans leur rien ôter de leuf énergie, le secret des pensées et des luttes de cet admirable politique dont toute l'ambition, malgré un personnalisme véritable , fut de rendre la France libre après l'avoir faite indépendante, et d'assurer à son pays la sécurité du lendemain, après lui avoir arraché l'inquiétude de la veille. Oui, voilà bien le Monsieur Thiers de 1 877 , celui que les angoisses patriotiques avaient attristé sans réussir à l'abattre, celui que Ton retrouvait encore et toujours debout, comme un coq gaulois qui braverait la défaite. La peinture, solide , est sévère , et pourtant attirante . Cette figure se détache avec une rare intensité de vie d'un fond sombre : c'est une des plus belles œuvres de Bonnat ; c'est l'œuvre d'un artiste qui pense et qui fait penser. « C'est peut-être le calme, — c'est-àdire l'harmonie parfaite entre les couleurs, — qui fait le lumineux de la peinture de Bonnat » , écrivait
le peintre Charodeau — en exécutant certaines copies d'après Bonnat '.
Cest, — ai-je raconté en un des volumes de la Vie à Paris, — dans Tatelier de la place Vintimille, au bout de la maison qui fait encognure avec la rue de Boulogne, que M. Bonnat avait commencé ce portrait célèbre de M. Thiers. Mais il se trouvait mal installé. L'escalier était dur à monter pour le vieillard, et là-haut les dix-huit degrés de chaleur exigés par le médecin, — dix-huit degrés qui partout devaient suivre M. Thiers, dix-huit degrés, pas un de plus, pas un de moins, — n'étaient pas atteints ou se trouvaient dépassés trop vite.
Le peintre proposa alors à M. Thiers, s'il se trouvait dans l'hôtel de la place Saint-Georges une lumière favorable, de peindre le portrait chez le modèle; mais à une condition, c'est que là, comme dans la maison de la place Vintimille, le peintre serait libre, absolument libre, et ne montrerait son œuvre que lorsque la fantaisie lui en prendrait. Peintre dans son atelier est maître comme un capitaine de navire à son bord.
a Soit, dit M. Thiers, -allons chez moi ! »
Bonnat apporta place Saint -Georges sa toile et son chevalet.
Personne n'entrera, dit M. Thiers, je vous le promets, personne! »
C'était surtout la curiosité, toute naturelle, de M^^ Thiers, que redoutait Bonnat.
Voilà donc le peintre installé et commençant réellement son œuvre. M. Thiers tenait à une certaine pose. La plus naturelle, la plus simple, était la meilleure. Bonnat se met au travail dans la galerie de Thôtel. Il est à sa toile tout entier, lorsque la porte de la galerie s'ouvre.
C'était Mme Thiers.
I. Voy. F.'A. Charodeaut peintre et sculpteur, par M. Ulric R. Desaix (Châteauroux, in-8<>, i883).
c( Ma chère amie, pardon, que venez-vous faire ici? dit M. Thiers de sa petite voix pénétrante, et très vivement. Vous connaissez les conventions? Allez-vous-en, et que je ne vous revoie plus !
— Mais, Monsieur Thiers, je venais voir si vous aviez besoin de quelque chose...
— Eh! ma chère amie, je ne suis pas un enfant, et je sais très bien demander ce dont je puis avoir besoin. D'ailleurs j'ai Louis (son vieux valet de chambre, qu'il appelait en riant butor, Scapin, et qu'il aimait comme Napoléon I^^ aimait Constant Walay, son fidèU ou plutôt son infidèle Constant, qui ne l'accompagna pas à l'île d'Elbe), j'ai Louis, qui est à côté. Allez-vous-en, et ne revenez plus! »
^me Thiers sortit en effet; mais, une heure plus tard, la porte s'ouvre, et la femme de M. Thiers reparaît.
Ah! cette fois, en la voyant entrer, M. Thiers bondit vers le seuil, y arrive lestement avant que M"« Thiers, hésitante, l'ait franchi, et, barrant le chemin à la visiteuse :
a Madame Thiers, lui crie-t-il, la voix montant au timbre suraigu , Madame Thiers, votre conduite est abominable! abominable! Si vous ne vous retirez pas immédiatement, je vais être forcé de vous battre! »
Et se retournant vers Bonnat, la houppette de soie blanche dressée sur son front comme une crête, il dit en riant de son petit air narquois :
« Voyez-vous monsieur Thiers battant madame Thiers! Voyez-vous ce que diraient demain tels et tels journaux sur le compte du sinistre vieillard! »
Et tous les matins, en effet, et tous les soirs, \e sinistre vieillard courait les colonnes de certains journaux.
Cette fois, M™e Thiers se le tint pour dit, et, docile, domptée, n'entra dans la fameuse galerie que lorsque le portrait fut complètement terminé, et encore M. Thiers lui disait-il gaiement :
a Je vous en prie, ma chère amie! c'est moi qui vous en prie! Vous serez contente... Vous pouvez entrer! Je ne vous ferai pas de mal ! »
M. Bonnat voudrait, dans cette galerie d'hommes illustres qu'il a commencée et où les individualités les plus opposées se rencontrent : littérateurs, comme M. Doucet; hommes et écrivains politiques, comme M. de Broglie; peintres, comme M. Puvis de Chavannes ; esthéticiens, comme M. Roger-Ballu; financiers, comme M. de Camondo et M. Henri Germain ; et les femmes belles ou célèbres, belles et célèbres parfois : ^me Pasca , M"^® Bischoffsheim , la comtesse Potocka, M"^® Samuel de Rothschild, qui donna en cadeau de noces ce portrait à sa petite-fille ; il voudrait, le peintre, ajouter à tous les contemporains qu'il a déjà faits siens : M. Alexandre Dumas fils, qu'il voit causant, mordant, étincelant, et M. Ernest Renan, les deux mains croisées sur l'abdomen, dans une attitude quasi monacale, souriant finement et songeant, l'œil profond, la lèvre sensuelle, mordante et indulgente à la fois.
Ce qui est certain, c'est que nul mieux que Bonnat n'a peint son temps et n'a donné avec robustesse à ses modèles cette qualité rare et sacrée : la vie. J'ai trop négligé, pour décrire ses portraits , des œuvres tout à fait supérieures , comme le Job , une maîtresse toile d'une étonnante vérité. Bonnat a d'ailleurs multiplié, sans
rien sacrifier à la hâte, des peintures supérieures. Aux ventes de charité, que d'Italiennes charmantes il a données en prodigue de son talent et de son cœur!
Son œuvre est considérable, et sa « maîtrise » est dans toute sa vigueur. Membre de T Institut, officier de la Légion d'honneur, succédant, à l'Académie des beaux-arts, à son vieux maître, bon pour ses élèves comme ses anciens furent bons pour lui, Léon Bonnat a tous les honneurs officiels que peut espérer un maître peintre ; mais il a mieux que cela : Taffection de son atelier, l'estime de ses rivaux et la conscience d'avoir toujours travaillé pour sa propre satisfaction et pour l'honneur. C^est un robuste doux, et la loyauté et la tendresse, avec une sorte de rêverie parisienne, se montrent chez lui, comme en ses œuvres, sous une rudesse de montagnard.
Imp. Jouaust et Sigaux.
CABOLUS DURAN
ï L faudrait tout un volume pour raconter ! l'existence entière du maître peintre,
£,aux facultés multiples et éclatantes, dont nous venons d'écrire le nom. Une affection déjà ancienne et profonde nous unit à lui et ses confidences nous ont appris, sur sa jeunesse, ses heures de début, ses luttes vaillantes, plus d'un trait qu'il nous plairait de conter avant de montrer Carolus Duran dans tout l'éclat de son succès et l'épanouissement de sa renommée. Est-il possible de faire tenir tout un poème de labeur en quelques pages ? Nous allons essayer, quitte à revenir plus tard sur le portrait, dont on ne trouvera ici qu'une esquisse.
Carolus Duran est né le 4 juillet 1837, en cette vieille ville de LiJle, remise à neuf depuis, et sa maison natale est encore debout dans un coin de la pittoresque place du Rihour. Du plus loin que ses souvenirs lui reviennent, Carolus se voit dans une petite robe de chambre, à laquelle il avait exigé qu'on mît une poche pour pouvoir y fourrer tous les morceaux de papier qu'il trouvait et le petit bout de crayon qui ne le quittait pas. Il était né dessinateur, et, d'instinct, peintre. Il avait à peine quatre ans. Ses journées se passaient à griffonner toutes sortes de tètes. Il se revoit accroupi sur une grande chaise contre la table de famille, qui lui paraissait immense, la tête penchée sur le papier qu'il couvrait de ses visions. Ce devait être ce que sont les dessins d'enfant, ni mieux ni plus mal; on n'y pouvait découvrir qu'un amour passionné pour un art dont il n'avait, à dire vrai, jamais entendu parler. Quatre années se passèrent ainsi sans que ce goût changeât. Alors, frappé de cet instinct, on pensa à l'envoyer à l'Académie de dessin. Le cours avait lieu de cinq heures à sept heures. En sortant de la petite pension où l'on avait placé l'enfant, il rentrait goûter et repartait immédiatement pour l'école, que dirigeait un certain Cadet de Beaupré.
On avait cru Carolus un prodige avant son entrée à TAcadémie. Le professeur se chargea bientôt d'enlever ces illusions aux parents. Un soir, après avoir dit à l'enfant qu'il était un âne, il le pria de faire venir son père le lendemain.
(( Votre fils ne fera jamais rien ; je vous conseille de l'envoyer au dessin linéaire pendant quelques années ; nous verrons après. »
Carolus Duran resta là deux ans à tirer des lignes , à tracer des cubes , des cercles ; après quoi il retourna au dessin de tête. Au bout de plusieurs années il passait à la Iwsse. Là il fit de rapides progrès et obtint une médaille au concours de fin d'année. C'est la seule récompense qu'il ait jamais eue à l'école. Il se trouvait alors sous la direction de M. Souchon, qu'on appelait le père Souchon, bien qu'il n'eût jamais été marié et qu'on ne lui connût pas le moindre enfant. Mais il était si bon, si charmant! Tous ses élèves le craignaient beaucoup, l'aimaient encore davantage. Sur les livrets du Salon , Carolus Duran, devenu un maître, se proclame l'élève de Souchon.
Il passa successivement à la nature (modèle vivant) et ensuite à la classe de peinture. Le voilà au comble de ses vœux. Il demeura trois ou
quatre ans dans cette classe, puis vint à Paris avec son père déjà malade, sa mère et sa sœur. C'était en 1855. Peu de temps après, son vieux père mourut. Alors commença la plus terrible et la plus courageuse des existences, celle qui trempe à jamais les forts. Carolus Duran demeura encore quelque temps avec sa mère; puis, voyant quelle charge il était pour elle, il se décida à la quitter pour alléger son fardeau. Mais que faire? Il peignait gentiment, mais il ne savait rien ; il lui fallait, comme il dit, tout apprendre. Désespéré, il pensa à quitter la France et à aller, avec le peu qu'il connaissait, tenter la fortune en Algérie. Il obtint son passage à bord à titre d'émigrant et comme maçon, car il fallait une autre qualité que celle de peintre.
Au moment où le brave jeune homme allait faire ses adieux à quelques amis habitant le quartier Latin , il rencontre , rue de l' Ancienne-Comédie , un de ceux à qui il voulait serrer la main avant de partir, à pied, pour Marseille, sa bourse ne lui permettant pas de faire le voyage autrement. L'ami lui demande : « Où vas-tu ? — En Afrique » , dit Carolus. Et il lui raconte sa situation; l'autre lui offre de lui louer un petit atelier dont il avancerait de quoi payer deux termes. Carolus Duran resta, et
après quelque temps de recherches, il trouva un très modeste atelier de sculpteur au rez-de-chaussée ; on descendait deux marches de la cour. Il s'y installa avec les quelques meubles que sa mère lui donnait : — un lit de fer, une table, quelques chaises, un petit lavabo, des livres, des cartons. Le voilà donc à Tabri de la pluie, dans un coin ressemblant à une cave ; mais il fallait manger, si peu que ce fût, pour pouvoir arriver à réaliser tous ces beaux rêves qu'il caressait dans sa pauvre cervelle d'adolescent.
« J'ai, nous disait avec émotion Carolus Duran, dont je cite ici presque textuellement les souvenirs, passé les trois plus douloureuses années de ma vie, gagnant de temps en temps un peu d'argent, grâce à quelques amis d'enfance et de pension, de quoi payer mon tout petit loyer et manger parfois autre chose que du pain, que, du reste, je n'avais pas toujours. Je me suis passé de dîner jusqu'à cinq fois en une semaine ; je vivais avec un sou de pain que je dévorais le matin. Je peignais mes amis, ne pouvant , payer les modèles ; j'allais au Louvre copier les maîtres, dessiner les antiques... et me chauffer par-dessus le marché.»
Une telle vie n'était point tenable. Epuisé,
Tartiste tomba malade ; la fièvre le prit , et il resta plusieurs jours sans soins et sans secours, se traînant jusqu'à la cruche pour étancher la soif qui le dévorait. Enfin Tami qu'il voyait souvent, inquiet de son absence, vint chez lui ; trouvant la clef sur la porte, il entra et se heurta contre Carolus presque mourant. Z. Astruc le, fit transporter chez lui, où le malade fut soigné par un voisin, élève en médecine, et remis sur pied. Nous ne voyons jamais que le triomphe final dans l'existence des artistes; il est bon de montrer les douleurs des débuts pour faire voir à quel prix la renommée s'achète.
Convalescent, Carolus Duran retourna à Lille pour la première fois, et dans l'espoir d'obtenir la pension du département. Malheureusement il n'y avait pas de concours cette année-là (1858). Quelques travaux lui étant arrivés, il resta au pays jusqu'à l'année suivante. Il faisait des petits portraits peu payés; mais, en comparant ce présent à son passé d'hier, aux quelques années qui s'étaient écoulées depuis son départ de sa ville natale, il était heureux.
Enfin l'époque du concours arriva. Carolus Duran y prit part , et , fort remarquable dans les épreuves, il fut choisi parmi les concurrents. Il
repartit donc pour Paris, où, grâce à sa petite pension de i ,200 francs, il put désormais manger tous les jours et travailler à devenir quelqu'un.
Cela dura jusqu'en 1861, époque où, pour la première fois, devait avoir lieu un autre concours. ' 11 s'agissait alors, pour Carolus, d'aller à Rome. Le chevalier Wicar , peintre lillois du temps de David, avait légué, en même temps que la belle collection de dessins qui porte son nom et la fameuse tète en cire, — le plus beau morceau de sculpture de la Renaissance, — une maison dont les revenus accumulés devaient, à une certaine date, produire une somme suffisante pour envoyer en Italie un peintre et un sculpteur. Carolus se rendit à Lille, où, au débotté, il apprit que, grâce à la calomnie, on lui avait retiré sa pauvre petite pension. Il fallait vaincre ou retomber dans la misère complète.
Après toutes les épreuves, il fut nommé premier. Seulement il fallait que le jugement fût ratifié par le Conseil municipal, lequel ne devait se réunir qu'un mois après. Alors commença une campagne menée par un des membres du jury, qui avait le jeune artiste en horreur, simplement parce que les tendances d'art de Carolus Duran étaient réalistes et qu'il aimait la nature plus que la tra-
l6o CAROLUS DURAN
dition, cette tradition en dehors de laquelle il n'y avait point de salut, selon le juge en question.
Malgré une telle opposition, le jugement fut ratifié, et Carolus Duran quitta Lille peu de temps après. Il s'arrêta à Paris pour faire ses adieux à sa mère et à sa sœur, et fila sur Marseille, où il voulait prendre le bateau des Messageries pour Civita-Vecchia.
Alors commencent les quatre années d'idéal, vie modeste, presque pauvre. Le pensionnaire n'avait pas deux cents francs par mois pour vivre, deux cents francs sur lesquels, grâce au change, on faisait encore une retenue de vingt-cinq francs pour former un petit reliquat au retour; ce qui lui laissait à peu près cent soixante-quinze francs par mois. Il fallait avec cela se nourrir, s'habiller, s'entretenir, payer les modèles, les toiles, les couleurs, et voyager, si l'on ne voulait se contenter de voir Rome. Mais, bah! Carolus était satisfait. Comparée à l'existence de la veille, cette vita nuova était le paradis et le luxe.
Et puis vingt-quatre ans, et l'avenir devant soi ! L'Italie d'abord! L'enthousiasme et la flamme! Le voyage fut comme un beau rêve.
« Je me souviens qu'à Gênes, nous disait Ca-
rolus, après avoir passé la journée à parcourir la
mi".
CROCiUlS DU PORTRAIT DE M. EMILE DE CIRARDIN Par M. Cirolui Dunn.
ville, j'étais revenu à bord avec deux magnifiques bouquets qui m'avaient ravi. Je me retrouvai sur le bateau, au coucher du soleil, sous une atmosphère tiède de printemps, bien que nous fussions au mois de février. La journée avait été superbe ; le soleil, dont je n'avais eu qu'une passagère caresse à Marseille, m'avait baigné toute la journée, et pour son adieu nous envoyait ses plus splendides rayons. Tout était calme, la mer était tranquille, paresseuse même; le ciel, qui s'obscurcissait, allumait des millions d'astres, et Gênes lui répondait en illuminant de toutes parts son amphithéâtre. »
Eh bien ! ce soleil ne quitta point, si je puis dire, le peintre durant son séjour en Italie. Que de chers souvenirs il y a laissés! J'ai trouvé de lui une étude de moine robuste et saine, faite à cette époque. Il s'était installé à Subiaco , chez les franciscains , et y vivait en véritable artiste du XVI^ siècle, courant la montagne, passant huit mois dans ce labeur et dans ce rêve; puis à Rome , isolé , laborieux, il travaillait encore. Promenades à cheval, études de la vie, voyages à Venise , à Padoue , retour à Rome , Carolus cherchait, aspirait l'art par tous les pores, jetant déjà sur la toile l'esquisse de la Dernière Heure du
CAROLUS DURAN l6j
Christ^ et trouvant dans la campagne romaine le tableau poignant de l'Assassiné. Et après Rome, Naples, Sorrente, Paestum, Pompéi, la rencontre du paysagiste Français; beaucoup d'esthétique sous la treille , les bains de mer, les causeries d'art en marchant ; — enfin le retour en France et la rentrée à Lille avec dix francs pour toute fortune. C'était le beau temps, et toute cette époque est encore ensoleillée de gaieté, de fièvre heureuse, de jeunesse et de foi.
V Assassiné^ aujourd'hui au musée de Lille, fut le premier succès de Carolus Duran. L'œuvre est robuste, la peinture solide. Carolus n'avait pourtant pas encore eu sur le front l'éblouissement de Velasquez. Il allait bientôt partir pour l'Espagne et visiter Barcelone, Saragosse, Madrid. A Madrid il fut comme secoué par Velasquez. Saisi aussi par cette fière nature espagnole, si bien faite pour son tempérament, il demeure cinq mois et demi à Tolède. A son retour à Paris il se marie, épouse cette séduisante et supérieure M"^^ Carolus Duran, qui est elle-même une artiste de race, un peintre de talent rare, et il expose, en la prenant pour modèle, la Dame au gant^ un chefd'œuvre de modernité et de vie, aujourd'hui au Luxembourg.
Il faudrait citer, vers la même époque, ses tableaux intimes, vécus et charmants, ses études d'enfants d'après ses adorables babys; des éclats de rire à la table de famille, une Fin de repas; des portraits aussi, celui de M. Edouard R... et celui de M'"® Feydeau, un chef-d'œuvre. La guerre arrive. Que de souvenirs pendant le siège! Il esquisse cette toile admirable, aussi féroce qu'un Goya, qu'il appelle la Gloire. Des monceaux de morts, des membres épars, sur lesquels l'aurore se lève. Pendant la Commune il est à Bruxelles, et exécute un de ses plus beaux portraits, la Dame rousse exposée au Salon de 1872.
Ce Salon de 1872 fut pour l'artiste un triomphe absolu. Médaillé en 1866, 1869 et 1870, il allait obtenir une première médaille et être décoré la même année.
Les deux portraits exposés par M. Carolus Duran, disions-nous alors, sont Tétonnement des uns et Tadmiration des autres. Nous sommes, nous, parmi ceux qui admirent et qui trouvent dans cette peinture ardente et superbe le véritable accent moderne, le mâle relief de la vie. M. Carolus Duran, après sa Femme au gant^ après le portrait de M^^ F..., expose deux portraits de femmes, de ton aussi différent que les tempéraments mêmes qu'il a transportés sur la toile. Nature solide et désistante, animée d*une volonté merveilleusement servie par ses nerfs à la fois impressionnables et forts, M. Carolus Duran est, de tous les jeunes peintres, celui qui regarde l'avenir avec le plus de foi et qui a le droit de lui demander
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davantage. II a dépassé de peu d'années la trentaine : brun, la chevelure puissante, une barbe cavalièrement retroussée à la Velasquez, rœil résolu, violent et bon, M. Duran porte en sa tête tous les espoirs des générations nouvelles, décidées à rompre avec leurs aînées et à faire enfin leur œuvre, si le mauvais sort ne s'en mêle pas.
C'est une merveille de coloration, de lumière et de vie, que le portrait de femme rousse qu'expose M. Carolus Duran. Sur un fond d'un bleu à reflets vert de mer, dont la note correspond à la teinte verte du tapis, la figure de M"« ***, assise sur un canapé de satin de couleur de tabac, se détache avec une couleur inouïe. La tête, d'une intensité de vie si surprenante, emprunte je ne sais quelle lumière nouvelle d'un éventail cerise que M^^ *** tient à la main. Cette tête est rousse et vulgaire, mais inoubliable, grâce au peintre, et tout Tintérét du tableau est dans cette physionomie, dans cette bouche, où le sang court sous l'épiderme des lèvres, et dans ce regard profond. Le satin mauve de la robe, relevé de velours noir, le nœud de soie jaune, la dentelle, l'admirable gant de peau de Suède gris et lâche qui s'enroule autour du bras gauche, tous ces détails matériels qui composent un si étonnant ensemble, ne servent qu'à faire courir et monter la lumière jusqu'à cette tête, qui vit littéralement, dont les narines du nez palpitent, qui est puissante et saisissante comme un Rubens. Voilà bien le portrait moderne, la violence de nos couleurs, le sublimé de notre civilisation.
M. Duran a pour système de dégager d'un modèle la note dominante, et d'appuyer sur cette note de façon à accentuer jusqu'à l'extrême la physionomie qu'il veut rendre. Aussi, rien d'évité, d'adouci, d'habilement dissimulé. Tout est net, absolu, franc jusqu'à devenir brutal; tout est voulu, et l'impression qui se dégage de cet art viril est une impression singulière de vitalité et de puissance.
Dans le portrait de la Dame rousse, nature du t^ord ardente et superbe, M. Duran avait accumulé les tons crus et forts, en les harmonisant dans une gamme violente; il a fait le contraire, dirait-on, dans le portrait de femme qui sert de
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pendant au premier. Là, la couleur est argentée, la lumière est comme adoucie. Au milieu d'un parterre, et comme une grosse fleur vivante parmi d'autres fleurs, une femme grasse et souriante se tient debout dans une robe de soie grise, garnie de velours noir brodé de rose, une dentelle jaunâtre admirablement peinte courant le long de la jupe. Une verveine à la main. M"»® *** se retourne en regardant le public. La chair des bras et des épaules est adorable, saine et vivante. Parmi ces azalées, ces hortensias, ces jacinthes, dans cette atmosphère grise, sur ce tapis, cette femme paraît vraiment vivante. La vie, voilà encore une fois ce qui est la qualité maîtresse de M. Carolus Duran. Tout cela palpite, respire, est animé; ces chairs vivent, ces fleurs embaument, ces étoffes frissonnent : que cette palpitation vraie laisse loin derrière elle les toiles savonnées et léchées de la plupart des autres portraitistes 1
Carolus Duran, élève de Soucfion, dit le livret. J'imagine que l'artiste met une certaine coquetterie à proclamer le nom de son maître. Jamais instituteur plus obscur ne créa un élève plus en évidence. Carolus Duran est Lillois; il a sa maison natale sur cette vieille place du Rihour, d'aspect si curieux, où les vinaigretUs stationnent encore comme en plein XVIIIe siècle. Dans les veines de plus d'un Flamand on retrouverait du sang espagnol. Et n'est-ce pas un tempérament tout castillan que celui de Carolus Duran, brun, énergique, rapide, résistant et hardi? L'homme est de taille moyenne, plutôt grand, bien pris, nerveux et fort, les cheveux noirs, divisés en deux au milieu du front et bouclés, entourant un visage fièrement creusé, les moustaches hérissées. Les yeux flamboient; leur intensité de vie est tout à fait singulière et profonde. Français d'allures et d'esprit, homme du Nord par la naissance, Carolus Duran est essentiellement un Méridional par la verve et la tournure. Carolus est le latin de Charles, son véritable prénom serait Carlos.
Bien peu d'artistes ont été doués comme l'auteur de cet Assassiné qu on voit au musée de sa ville natale. Il est peintre, et il pétrit la glaise comme il manie le pinceau. Beau tireur,
sa lame vaut son crayon ; musicien , une guitare traîne dans quelque coin de son atelier, et entre deux tableaux le peintre chantera la Medjé de Gounod ou quelque s^guicfi//^ andalouse. Ardent, avide de tout connaître, de tout savoir, de toucher à tout, de donner à toute chose son coup de pouce, Carolus Duran se répandrait au point de se disperser, s'il n'avait pour toutes ces choses des aptitudes étonnantes et une faculté de concentration vraiment prodigieuse. Il est à la fois mondain et recueilli, travailleur acharné, quittant sa toile pour aller répéter quelque vaudeville au club des Mirlitons, se reposant de son labeur quotidien en faisant quelque écrasant assaut d'armes, heureux de ces changements à vue, de ces perpétuels renouvellements, de tes occupations disparates qui font de sa vie dix existences différentes. Mais le fond de sa nature, c'est l'intimité, la causerie, l'existence pleine de rêves, entre sa femme, ses deux petites filles et son fils nouveau-né; la tête pleine de projets, et l'œil sur ce merveilleux océan de verdure qui s'agite sous ses yeux, et qui est le jardin du Luxembourg.
Carolus Duran, on le devine à ses tableaux, a le travail facile et prompt. Il se colleté, pour ainsi dire, avec sa toile. Il peint debout s'escriment avec son pinceau comme avec une épée, allant et venant, marchant à travers l'atelier, se reculant pour mieux juger de l'effet obtenu. Cette gymnastique est toute personnelle et très caractéristique. Son grand atelier du passage Stanislas est toujours plein de portraits commencés, fillettes adorables, grandes dames élégantes, sans compter les projets, les esquisses, les études anciennes, les aquarelles rapportées des bords de la mer, et parfois les toilettes de Wortht traînant sur quelque divan et attendant le modèle féminin.
Les portraits de Carolus Duran donneront à l'avenir la note exacte des mondanéità de la vie moderne dans toute leur vigueur, leur hardiesse. Ses peintures sont comme la floraison et l'explosion de notre luxe et de nos séductions. Sa couleur est vigoureuse et saine. Il procède par touches puissantes. On devine en lui l'admirateur passionné de Velasquez, le grand mailre de la vérité, le peintre des infantes et des nains, des
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mendiants et des fîlandières, d*un duc crOiivarès et d*un ivrogne, d*un Christ en croix et d'un Vulcain forgeron.
Nous avons reproduit ce portrait parce qu'il est pris sur le vif et donne bien la note du talent hors de pair de Carolus Duran. Au reste, à plusieurs reprises et avec le même soin, nous avons pris à tâche de peindre, autant que nous Tavons pu, ce maître sympathique et si magnifiquement doué.
En 1874, M. Carolus Duran avait réclamé et obtenu le droit de faire, avant l'exposition commune, une exposition particulière et personnelle au cercle des Mirlitons. L'entreprise n'était pas sans danger; mais elle a tourné à sa gloire. On a vu quelle harmonie intense pouvaient produire trente ou quarante toiles aussi vigoureusement peintes, placées les unes à côté des autres. C'est un prodige de vie que les portraits de Carolus Duran. Il ne m'appartient pas de parler de tous, puisque mon nom figure parmi ceux qu'il a exposés, mais je ne saurais trop louer cette santé du pinceau, cette solidité et cette sûreté de main, cette franchise, ce sentiment de la vie moderne qui font les qualités mêmes du peintre : l'art intime, voilà le but de Carolus Duran, et il l'atteint sûrement et sans chercher, comme d'un bond.
Les curieux se plaisent à chercher dans ses toiles les personnalités parisiennes : M'"* Goldschmidt, M'"* Maurice Richard, M. de LescurCy une esquisse de M^'« Lloyd, dans le Diable boiteux du prologue de Turcaret, M. Ph, Burty, Mfne Feydeau, etc.
Un chef-d'œuvre, c'est le portrait en pied de Vigeant, le maître d'armes du Mirliton, bien campé, hardi et le regard franc sans bravade.
Le peintre a exposé aussi des études d'enfants d'après ses deux petites filles : je ne connais rien de plus exquis. L'en-
fant qui rit au coin de la table, et veut saisir de ses petites mains la perruche qui court sur la nappe, est un morceau achevé de naturel et de charme. On peut dire que dans cette exposition particulière, personnelle, Carolus Duran aura grandi. Il apparaît comme un paysagiste étonnant dans ces études de marine faites à Trouville, et aussi comme un compositeur plein de nouveauté dans la Tentation de celte sainte qui se réfugie aux pieds du Christ pour ne pas voir la charnelle vision qui l'obsède. On peut louer encore comme une chose capitale cette esquisse, datée 19 décembre 1870, qu'il a appelée la Gloire.
Je crois que le peintre a jeté sur la toile cette vigoureuse impression après avoir vu le combat de Champigny. Le lendemain de Buzenval, nous étions ensemble sur le terrain plein de morts, lorsque Carolus Duran nous parlait de ce tableau futur : la Gloire! Un moment nous nous rapprochâmes de ce mur sinistre contre lequel tant d'efforts étaient venus se briser, et derrière lequel gisaient encore tant des nôtres. Carolus Duran jeta un coup d'oeil sur ces cadavres, et, parmi eux, roulé dans sa capote brune, crispe, les cheveux noirs frisés, il aperçut un mort qu'il crut reconnaître.
« Je suis sûr que c'était Regnault » , m'a-t-il bien souvent dit depuis.
Quelques pas plus loin, nous trouvions l'acteur Seveste qui souriait, et qu'une voiture emportait à l'ambulance, — au cimetière!
Carolus Duran s'en est souvenu.
La Gloire! Un matin d'automne : des coteaux pleins de morts, une aurore mouillée et souriante, des cadavres entassés, l'antithèse d'une journée qui se lève paisible, sereine, et qui éclairera les sanglants débris de la boucherie de la veille : des chevaux morts, des roues brisées, des jambes coupées, des corps hachés, un entassement sinistre et rouge. Regardez, c'est la guerre! Saluez, c'est la gloire ! Le jour où Carolus Duran aura de cette esquisse fait un tableau, il aura ajouté une saisissante page à l'histoire de l'art. Tel qu'il est, ce morceau est déjà une chose qu'on n'oublie pas.
Carolus Duran n'est pas seulement portraitiste; il a voulu prouver, « lui aussi », que son talent pouvait résister à cette pierre de touche : Tacadémie, le nu. S'il m'en souvient, il nous en parlait déjà en mai 1872, lorsque nous fondâmes cette réunion d'artistes et de littérateurs qui deviendra peut-être célèbre, l'avenir aidant, sous le nom de la Macédoine.
Depuis lors, Carolus Duran avait toujours poursuivi son rêve. Lorsqu'il peignait sa Rosée, l'artiste l'exécutait en pleine lumière, à Fontainebleau. L'été passant, le froid venant, Carolus Duran fit construire une serre pour conserver le modèle en plein rayon lumineux, et aussi pour l'empêcher de grelotter. C'est la façon dont cette toile a été exécutée qui lui donne cette lumière venant de tous côtés, de droite, de gauche et du fond même du tableau. La figure s'enlève dans l'air même. Et quel charme des yeux que ces verts feuillages, ces herbes, ce ciel souriant ! C'est la première caresse d'avril , c^est le balbutiement du renouveau ! Que dit le proverbe? Frais comme de la rosée! Carolus Duran l'a réalisé sur la toile.
Mais, pour juger de la façon dont est doué l'artiste, il faut regarder tel buste de bronze qu'il appelle le Pisan. Carolus Duran manie l'ébauchoir comme le blaireau. Il y a une intensité profonde de vigueur et de volonté dans cette figure d'oiseau de proie du XV« siècle, les cheveux abondants et partagés tles deux côtés du front, le nez recourbé comme un bec d'aigle (comme celui du grand Condé qu'on voit à la sculpture, au Louvre), la bouche crispée et le regard féroce. C'est, dans une figure, toute la reconstruction du passé féodal italien. Je le connais, ce Pisan; il a combattu contre Florence, il a versé le sang et le poison, il a déchiré l'ennemi, il a lutté jour par jour contre le voisin avec l'acharnement sinistre de Caïn se jetant sur Abel, amoindrissant l'Italie pour agrandir Pise, et prenant pour patrie la seule terre de la tour penchée et du Campo-Santo. Cette œuvre d'art a la valeur d'une page d'histoire. Ce bronze est éloquent comme une chronique du passé.
Avant de signer ce bronze, Carolus Duran avait sculpté le buste de sa femme et celui d'une de ses filles. II y a du sang
artistique dans la famille ; sous ce titre : Portrait d'enfant, miniature, M™« Pauline Carolus Duran a exposé le portrait de cette même petite Marie-Anne, que le peintre nous a montrée si ravissante avec son chien. La miniature est charmante et vaut le pastel du même auteur, que nous avions rencontré au Salon en 187 3. Et c'est ainsi qu'on travaille, côte à côte, dans ce vaste atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs.
Carolus Duran, élève de lui-même, a une passion , Shakespeare. Il a une devise qui pourrait être celle de Sainte-Beuve: Truth (le vrai). Avec de telles admirations, on peut être élève de Souchon; j'entends qu'on peut se passer de maître, a Je n'ai pas besoin d'aïeux, je suis un aïeul » , disait le maréchal Lefebvre.
L* Exposition universelle de 1878 fut pour Carolus Duran une glorieuse date encore, et nous en sortions avec une admiration nouvelle pour son œuvre. Il nous apparaissait à la fois historien et romancier par l'analyse des sentiments et les types. N'est-ce pas comme Thistoire du second empire que nous a contée M. Carolus Duran avec son portrait de M^^^ Feydeau, son portrait de M'^*^ de Pourtalès, sa Dame au gant, si belle, si vivante et si simplement posée .^ Nous retrouvions au champ de Mars la plupart des toiles que nous avions applaudies : Au bord de la mer (M''« Croizette), l Enfant bleu^ Dans la rosJe^ le portrait respirant, pensant et écrivant de M. E. de Girardin, et cette adorable Marie -Anne Carolus Duran, brune et souriante, qui est un des chefs-d'œuvre du peintre*
A toutes ces toiles célèbres Carolus Duran avait joint un Portrait de Gustave Dore', assis , le pinceau à la main, en vareuse de travail, découpant son alerte physionomie sur une draperie verte qui était une merveille d'exécution.
On n'avait pu montrer là le magnifique plafond lumineux, séduisant et clair, plein de poésie, bleu comme un printemps et séduisant comme la femme et les fleurs qu'il y mêlait, que Carolus avait exécuté pour le Luxembourg : la Gloire de Marie de Médicis ; — et le grand portraitiste allait bientôt, avec sa Mise au lombeau^ ajouter à son œuvre une maîtresse toile d'un dramatique achevé, d'un sentiment profond, d'une irrésistible douleur, et qui lui eût valu la médaille d'honneur si, dès le Salon de 1879, l'admirable Portrait de M""^ Vandal ne la lui avait pas assurée.
Nous nous rappelons avec quelle éloquence convaincue Jules Dupré, arrêté devant cette merveilleuse interprétation ou vivification de la figure humaine, nous en faisait ressortir les beautés supérieures et Je tour de grande race. Depuis , Carolus Duran a exécuté, en Russie et en Portugal, de superbes portraits dont nous ne connaissons que les photographies, qui laissent deviner des pages de premier ordre. Tel portrait de
' comédienne envoyé en Amérique, — une blonde exquise, debout et effeuillant des roses, — nous a paru la poésie même de la tendresse rêveuse, comme le portrait de la Marquise Anforti était la splendeur de la chair. Ces diverses toiles , le portrait de la marquise excepté, n'ont pas été vues du public français, et c'est dommage. Mais Carolus Duran est assez riche d'œuvres et de triomphes pour se passer de ces succès-là. Il est de ceux qui se mettent tout entiers, comme les vrais grands maîtres, dans un coup de pinceau.
M. Carolus Duran est le plus vibrant et le plus hardi des peintres de la figure humaine. Il exposait, par exemple, il y a trois ans, avec un de ces magnifiques portraits de femmes qui ont fait sa réputation^ un caprice de peintre d'une fantaisie charmante et d'une réalité supérieure. Le portrait est celui de M"""^ Ernest Duvergier de Hauranne, ou plutôt de M'"^ Graux, et cette figure imposante, debout dans sa robe noire sur un fond bleu, a quelque chose d'altier et d'attirant à la fois. L'œil est étrange, d'une fixité troublante, et ce beau visage de blonde sévère est rendu, dans son calme pensif, avec toute la maestria du peintre. Le caprice, c'est Un Futur Doge, un enfant vénitien du XVI^ siècle, Beppino, un petit bébé
d'un blond de soie de cocon, regardant, étonné, devant lui, rose dans sa robe rouge lamée d'or qui se découpe sur le rouge du fond. Ce joli visage de poupon engoncé dans cette robe princière, sous un bonnet du temps^ comme on dit, est bien la plus adorable des peintures, et il y a là autant de charme que de crânerie. Velasquez se plaisait à ces tours de force : un pape au visage érubescent et vêtu de pourpre sur un fond rouge. Mais Carolus Duran , en peignant son Futur Doge, ne s'est pas le moins du monde préoccupé des tours de force du maître espagnol. L'été dernier, il avait acheté tout un lot de magnifiques étoffes hindoues ou persanes, et, avec elles, cette robe et ce bonnet authentiques de petit patricien de Venise. La richesse de ton de cette robe rouge l'avait mis en goût de la peindre ; il a cherché un modèle d'enfant dont la chevelure couleur d'épis pouvait former comme une antithèse d'or fin à cette pourpre, et il a enlevé avec une vigueur étonnante cet enfant rose tenant des roses, fleur de chair offrant un bouquet. Carolus Duran n'a jamais fait mieux que ce morceau, tout à fait particulier dans son oeuvre et d'une saveur spéciale. C'est là comme le résumé charmant de ces portraits d'enfants aux clairs regards dont il a enrichi
bien des logis et qui font penser tous au joli mot de Léon Gozlan : « L'enfant est doublement séduisant, moitié fleur, moitié fruit. » A côté de ce portrait de M"^® Graux, qui est une de ses plus belles pages, ce Beppino souriant, titubant, somptueux et drôle, est bien la plus délicieuse des visions évoquées par le peintre. Et quelle vaillance, quelle élégance de bon aloi et quelle santé dans ce pinceau !
Depuis, nous le répétons, par sa Mise au tombeau (Salon de 1882) et sa Tentation (Salon de 1883), il a imprimé avec plus de puissance encore sa griff'e léonine dans Tart contemporain. Il y a dans ces œuvres où la pensée s'allie à une exécution magistrale, des accents passionnés, poignants et entraînants, d'une robustesse et d'une poésie singulières. C'est, par exemple, une invention supérieure, un rêve de poète réalisé par un coloriste hors de pair, que la vision de ce Moine apercevant, sur la croix qu'il adore, se détacher, au lieu du Christ émacié, le corps blanc et nu d'une belle pécheresse.
Nous voudrions nous arrêter devant ces toiles d'une virtuosité entraînante, mais l'esquisse a déjà rempli son cadre. A peine nous reste-t-il le temps d'indiquer chez ce maître , jeune encore et dont
l'œuvre grandit , une ardente éloquence , une vigueur vaillante dans renseignement parlé qu'il donne à ses élèves. On pourrait publier et ses leçons et ses letlres. On y trouverait, en même temps qu'un esprit chevaleresque, un écrivain de race. Bon, dévoué à ceux qu'il aime, serviable, entraînant, ami du bruit, — plus ami, en réalité, du travail, de l'intimité et du foyer, — ce Carolus Duran, qui se dépense avec une prodigalité géniale, a cependant pris pour devise: « Aimer la gloire plus que V argent, l'art plus que la gloire, la nature plus que l'art. »
Et, en les aimant, il se fait aimer. Artiste, il marche au premier rang; homme, il est certes un des meilleurs, et, camarade, un des plus loyaux de ce temps-ci.
Imp. Joaaust et Sigaux.
JULES DUPRE
Su LES Dupré est aujourd'hui le survivant le plus illustre de cette grande famille de paysagistes qui assure à la France une supériorité absolue , une gloire durable à l'École française, et met certains naturistes contemporains au rang immortel des Ruysdaël et des Hobbema. Théodore Rousseau n'est plus ; le pinceau de Corot a cessé de tracer sur la toile la buée argentée des heures indistinctes. Il semble qu'une clochette funèbre ait rappelé au bercail les troupeaux de Troyon, Diaz et Daubigny ont disparu, mais Jules Dupré est toujours là, plus jeune, plus convaincu, plus agité que jamais de cette sorte de poésie tourmentée qui donne tant de prix à ses œuvres. Il n'expose pas aux Salons ;
.il se tient loin de la foule, dans sa forêt de l'Isle- Adam, qu'il aura illustrée comme Rousseau célébra le Bas-Bréau, et ce qui s'échappe aujourd'hui de son pinceau semble avoir une vigueur plus superbe que ses œuvres primitives, si profondément admirables*.
Nature d'élite, Jules Dupré a fait passer à la fois sur ses toiles le charme qui le distingue et l'inquiétude artistique qui l'agite. Emporté par la passion du mieux ^ par la fièvre que donne le duel quotidien avec la nature, Jules Dupré n'est pas de ces artistes qui se déclarent satisfaits de toutes leurs œuvres, ni de ces peintres qui se mirent complaisamment dans leurs ébauches. Non. On sent dans tout ce qu'il fait l'appétit d'un idéal supérieur et le respect de la nature et de la vérité. Quelle poésie tourmentée et puissante dans ses couchers de soleil, dans ses ciels orageux, dans ses coins de rivière qui reflètent les grands nuages! Et ses marines! quels chefs-d'œuvre! Cela est solide et fort comme la mer.
Jules Dupré aura mérité, par son respect de son art, par sa conviction admirable, par la sympathie qu'inspire nonseulement son magistral
I. Le nom de Jules Dupré figure, par exception, au Salon triennal [188 3).
talent, mais son caractère, ce titre d'ar/Z^/t? absolu, de véritable artiste, dont si peu de gens se montrent dignes. C'est depuis longtemps un maître, et j'ajoute un maître qu'il faudrait imiter dans sa dignité autant que dans ses œuvres mêmes, dans son mépris de la réclame et dans le respect qu'il a pour une profession qu'il honore entre tous ceux de ce temps-ci. « Vous êtes le dernier des artistes sincères » , lui écrivait un jour Alexandre Dumas fils.
Né à Nantes, en 181 1, fils d'un fabricant de porcelaines dont le nom est un des plus vieux du petit village de Parmain, quifaitfaceàl'Isle-Adam, Jules Dupré a soixante-douze ans aujourd'hui; mais, en dépit de ses cheveux blancs en coup de vent et de sa barbe blanche qu'il porte entière, il est demeuré toujours jeune, vaillant, plein de flamme. On le croirait blond et plus jeune de vingtcinq ans, lorsqu'en causant sa belle tête de Christ s'anime, sourit, et que ses grands yeux bleus jettent' des flammes. Nerveux, mince et élégant, Jules Dupré a cependant toujours et nerveusement travaillé. Mais il est de ces natures vigoureusement résistantes, quoique très affinées, et capables d'une somme de labeur dix fois supérieure à celle que peuvent produire certains tempéra-
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ments musculeux. Sa race est la vraie race française, alerte, vivace, infatigable.
On l'arrache difficilement à ce cher atelier des bords de TOise, où il s'enferme avec volupté, faisant son feu lui-même en hiver, heureux de sa solitude avec ses ébauches, ses projets, ses tableaux. De grands paysages inachevés, — des études du Limousin ou des bords de l'Oise, — sont accrochés côte à côte avec telle figure de vieille paysanne limousine, peinte autrefois par Jules Dupré et d'un accent singulièrement fier et puissant. On est ébloui par cette couleur superbe. C'est là, le pinceau à la main, que Jules Dupré est heureux. Même le dimanche venu, Jules Dupré travaille une partie de la journée et descend s'asseoir à la table de famille encore vêtu de son costume d'atelier. C'est sa vie, le travail, et c'est sa joie. « J'ai pourtant fait mes meilleurs tableaux en fumant ma pipe ! » dit-il avec son ironie douce. Il vit peu au dehors, se donnant tout à son art, qu'il honore, et à son intime bonheur, qu'il savoure, plus heureux d'entendre une sonate de Mozart ou d'écouter un ami, de causer ou de lire, que de se dépenser à travers ce monde où Buffon disait que, pour quelques minutes de satisfaction, on trouvait des heures de bâillement.
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Le père de Jules Dupré l'avait initié à l'art industriel et lui fit donner des leçons de dessin, ce qui développa chez l'enfant son penchant naturel pour la peinture. Venu à Paris, il suivit l'atelier de M. Diébold, et devint rapidement, dès ses premières toiles, un de nos peintres paysagistes les plus estimés. Après avoir débuté au Salon de Paris, en 183 1, avec des paysages empruntés à plusieurs sites des environs de Paris et de la Haute- Vienne, il parcourt la France et une partie de la Grande-Bretagne, recueillant çà et là des sujets de tableaux. Parmi ses œuvres exposées, je puis citer : l'Heure de la soupe; des vues prises aux environs à' Argentan et de Paris; Vue de cour^ dans la vallée de Montmorency (1833); des paysages des environs à'Abbeville, à^ Argenion-sur-Creuse, de Châteauroux; Vue d'un intérieur de chaumière, dans le Berry {1834); des motifs pris dans \qs Pacages du Limousin, kAbbeville^ kSouthamp^ ton (1835); Vue prise en Angleterre; Intérieur de chaumière du Limousin (aquarelle, 1836); Pont du village de Saint-Paul sur la rivière du Fay, dans l'Indre ; Pont sur la rivière du Fa/; des vues prises dans le Bas-Limousin et en Normandie; Baigneuses; Animaux passant un gué (1839); Pacage; Entrée d'un hameau dans les Landes;Soleil couchant{iQ62):
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Forêt de Compiègne; la Route tournante de lajorêt de Compiègne; Passage d'animaux sur un pont, dans le Berry ; Une Bergerie en Berry ; Marais dans la Sologne ; la Saulée, retour du troupeau ; la Vanne, cours d'eau, en Picardie ; la Gorge des Eaux-Chaudes, dans les Basses-Pyrénées ; Souvenir des Landes; Route des Landes (Exposition universelle de 1867).
Jules Dupré a remporté une médaille de 2® classe au Salon de 1833, et une autre médaille de 2® classe à l'Exposition universelle de 1867. — Chevalier de la Légion d'honneur le 1 1 septembre 1849. — Officier en 1870.
Voilà, en quelques lignes, les grandes dates de sa vie. Mais sa vie même, c'est son atelier, sa famille, ses chers enfants, sa femme si dévouée à sa renommée, sa charmante fille, qui a épousé M. G. Scellier, de Gisors, un architecte dont l'avenir est digne du passé de son aïeul. A vrai dire, le maître paysagiste n'a donc point de « biographie ». Son histoire , c'est son œuvre , et je n'en sais pas de plus glorieuse.
Jules Dupré jouit, à l'heure qu'il est, de sa pleine autorité. Il a la satisfaction, si chère niême à l'artiste le plus dédaigneux du succès, il a la joie d'assister à son propre triomphe. Il voit de
ses tableaux , comme le Southampton, qu'il vendait jadis 500 francs, atteindre, sous le feu des enchères, le chiffre de 48,000 francs. Jules Dupré, précisément sous ce tableau, avait tout d'abord peint une forêt qu'il recouvrit pour économiser une toile. L'expert Haro eut un moment la tentation de faire transporter ce deuxième tableau, ce sous-tableau, si l'on peut dire, sur une toile nouvelle, de façon à en avoir deux, et certes, si le Soidhampton n'eût pas valu aussi cher, on eût mis à exécution cet audacieux projet. Mais on ne risque pas volontiers 48,000 francs par une telle expérience! .
Jules Dupré, disais-je tout à l'heure, est médaillé depuis 1833; ^^^^ ^^ qu'on ne sait point, c'est qu'il fut médaillé non pas comme paysagiste, mais comme peintre de genre ; le tableau qui lui valut cette médaille est Un Intérieur de ferme; il a atteint le prix de 20,000 francs à la vente de Faure, et Jules Dupré l'avait tout d'abord vendu 260 francs.
Dupré, le peintre, et je dirais volontiers le poète du Limousin, de la Creuse, de la Picardie, du Berry, des Landes, de l'Ecosse, de la forêt de Compiègne et de la forêt de l'Isle-Adam, des cours rustiques, des routes tournantes, des mares où viennent boire les troupeaux à travers les herbes, des pacages pleins de soleil, des ciels trou-
blés, des grands horizons, Dupré aurait fait un peintre de batailles et un peintre de figures. Au musée de Lille , l'admirable Bataille de Hondschootej exécutée en collaboration avec Eugène Lami, l'aquarelliste, est de lui presque tout entière. C'est qu'avant tout il est peintre. Tel portrait de lui par lui-même, une esquisse superbe, semble la vision de quelque œuvre d'un Luini ou d'un Léonard moderne. Jules Dupré n'est point de ceux qui prétendent que le paysage peut se passer de l'homme. Ne proposait-il pas, un jour, à M. Guillaume, alors directeur de l'École des Beaux- Arts, une chose excellente et dont les résultats seraient incalculables : — l'enseignement du dessin ayant pour point de départ l'enseignement de la sculpture! Et, en effet, dans la nature, l'homme ou le paysage, tout se présente en relief. D'où la nécessité de modeler. Voilà bien pourquoi Titien, Vélasquez, Véronèse, habitués à modeler, ont fait de larges paysages grandioses. Raphaël, au contraire, chez qui l'outil entraînait parfois le cerveau, n'est vraiment grand que dans les petites toiles.
L'origine de ces Marines^ qui sont, dans l'œuvre de Jules Dupré, quelque chose d'inattendu et d'incomparable, remonte au siège de Paris. En-
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fermé durant six mois dans sa maison de Cayeuxsur-Mer, Dupré n'avait devant lui que l'immensité des vagues; il la traduisit sur la toile, et avec la mélancolie puissante de ses tableaux, où, sous des ciels sans merci, de misérables barques sont comme cahotées par la mort, on retrouve Tétat même de Tâme du peintre faisant passer toutes les douleurs de l'humanité dans son tableau.
Telle marine, que possède M. Edwards, telle esquisse d'un coucher de soleil rouge et jaune, avec des éclats de forge, qu'on a pu voir chez M. Cléophas, à côté de tableaux qui, tout en demeurant profondément originaux, semblent rappeler le ton de Van Goyen, sont des œuvres capitales et d'un intérêt saisissant. J'aime beaucoup aussi l'étude que Jules Dupré a donnée pour la Fente Jeanron: rien que la mer, des vagues, leur écume et la transparence de l'eau. On demeurerait là muet, regardant , comme devant la mer elle-même. J ules Dupré se retrouve ainsi tout entier dans le moindre de ses croquis, dans ses ébauches, qu'il signe tantôt Jules Dupré ^ tantôt J. D.
Que si nous écrivions une étude plus complète, nous parlerions des procédés matériels du maître. Il finit, par exemple, ses tableaux /^ar le ciel. La manière peut sembler étonnante , mais ,
quand on fait un dessin, ne Tachève-t-on point par des coups de crayon blanc qui figurent précisément ce ciel? Jules Dupré peint donc comme on dessine. Il dit volontiers, au surplus, qu'il n'y a point de ciel dans la nature : Le ciel est devant un arbre, dans un arbre, derrière un arbre, il est partout; — le ciel y c'est l'air ".
I. La palette d*un peintre fait bien connaître l'artiste. M. E. Chesneau
a publié le fac-similé des palettes de Delacroix. La palette de Th. Rousseau était ainsi faite :
Les Jaunes,
Blanc d'argent. Terre de Sienne.
Jaune de Naples. Jaune indien.
Ocre jaune. Laque jaune naturelle.
Les Bruns et les Rouges,
Brun rouge. Momie.
Terre de Sienne brûlée. Laque brune.
Laque rouge de garance. Terre de Cassel.
Vermillon.
Les Noirs et Us Bleus,
Noir d'ivoire. Bleu de Prusse {encore plus rare).
Bleu cobalt. Véronèse vert {mêlé avec des bruns).
Bleu minéral (rarement). tmtT^udtyert {mêlé avec des bruns).
La palette de Jules Dupré est arrangée comme suit sur deux lignes :
l'o ligne. 2" ligne.
Blanc de plomb. Bleu de cobalt.
Jaune de Naples. Bleu minéral.
Ocre jaune. Noir de pèche.
Brun rouge. Laque Robert 5 et 6.
Terre d'Italie naturelle. Jaune indien.
Ocre de rue. Vert émeraude.
Terre de Sienne naturelle. Vert Véronèse.
Terre brûlée. Vert de Chelles.
Bleu de Prusse. Vermillon.
Laque jaune. Jaune de chrome.
Momie. Laque fine.
Terre de Cassel.
Noir d'ivoire.
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Il définit ainsi admirablement toutes choses; aucune conversation, d*ailleurs, n'est plus animée, plus pittoresque, plus nourrie, que la sienne. Sa chaleur d'âme y déborde; l'expression est toujours originale, puissante et imagée. On sent que non seulement Jules Dupré a beaucoup vu, beaucoup rêvé, mais beaucoup lu et beaucoup pensé. Théophile Gautier, qui savait quels trésors d'érudition artistique et de critique personnelle possédait Dupré, le poussait dans ses retranchements pour obtenir de lui des jugements sur les peintres d'autrefois. Par exemple , Gautier démolissait , comme il disait, Claude Lorrain, que Jules Dupré trouve divin, pour contraindre le maître moderne à défendre le maître ancien et à vider son sac (l'expression est encore de Gautier).
Je le répète, nulle causerie n'est plus éclatante et surtout plus profonde que celle de Jules Dupré; il ne sacrifie pas au mo/, à la paillette, au clinquant; tout ce qu'il dit est marqué au coin de la réflexion, d'une science élevée de l'Art et de la Vie, et de cette sorte de mélancolie souriante qui est le propre des âmes hautes. Son langage est simple et grand comme celui des forts.
« La nature n'est que le prétexte, dira-t-il, par
exemple, l'art est le but en passant par l'individu. Pourquoi dit-on un Fan Dyck^ un Rembrandt, avant de dire ce que le tableau représente? C'est que le sujet disparaît, et que l'individu seul, le créateur, subsiste. En veut-on un autre exemple? On dit communément : ^^fc co/n/7i^ un cAow; mais qui donc oserait dire : bète comme un chou peint par Chardin^ C'est que l'individu, l'être humain, a passé par là ! »
J'aime cette fierté du créateur regardant en face la créature et la dominant, comme le roseau pensant de Pascal domine l'infini qui l'écrase.
« La nature n'est rien, dit encore Jules Dupré, l'homme est tout. Rien n'est bête comme une montagne; un peintre arrive, la regarde, la copie et la déniaise. »
C'est dire que l'admirable paysagiste veut avant tout qu'il y ait une âme dans l'art.
Un jour, M. Comte, directeur des postes sous Louis- Philippe, soutenait à Dupré que le daguerréotype finirait par tuer la peinture : « Allons donc! dit le maître, tant qu'on n'aura pas inventé une machine qui aura un cœur et une âme, les artistes n'auront rien à craindre! » Il est d'avis que l'œuvre d'art vraiment digne de ce nom doit être une création dans la création^ capable de vous prendre,
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de vous saisir, de vous entraîner jusqu'à vous faire tout oublier : Don Quichotte, par exemple, dont les malheurs imaginaires vous arrachent sûrement à vos préoccupations personnelles.
Rien n'égale l'éloquence sans apprêt et naturelle comme une source d'eau pure de cet infatigable travailleur, dont chaque coup de pinceau est une pensée. On Técouterait éternellement, et l'on aurait toujours profit à l'écouter. Ses définitions artistiques, je dirais ses théorèmes, si la forme poétique qu'il leur donne n'excluait toute idée de géométrie , ont une puissance et une élévation qui font autrement comprendre le beau que toutes les pages d'un Wmckelmann.
« Toute oeuvre d'art, dira-t-il, pour citer encore ses propos, doit partir des sens pour arriver à l'idée, comme un arbre qui a sa cime en plein ciel, mais sa racine en pleine terre ! »
Y a-t-il image plus saisissante, plus belle? et quel critique, quel poète, eût trouvé cela?
« Tout ce qui est science, dira-t-il encore, peut s'apprendre, et par conséquent s'enseigner; mais l'art, qui commence où finit la science, ne s'apprend pas. Il y a des choses que l'esprit même ne touche point. Je défie quelqu'un de m'expliquer ce que veut dire cette phrase : a II y bl du
« sentiment dans tel tableau. » Sentiment ne veut pas dire, bien entendu, sentimentalité. »
Du sentiment, en effet, chacun est juge à son gré, et peut dire en se rappelant Musset : « J'ai mon cœur humain, j'ai mon sentiment, moil »
« Qu'entend-on par être jin'û dira encore Jules Dupré. Une œuvre d'art n'est jamais finie. Rien n'est fini. Une comédie de Molière n'est pas finie, puisque le dénouement en est mauvais! »
Quand il est seul, face à face avec son idéal, qui est celui de Caton, la splendeur du vrai^ Jules Dupré est silencieux ; lorsqu'il se trouve en compagnie de gens qui lui plaisent, quand il se sent compris, aimé, il devient soudain communicatif et laisse volontiers courir sa pensée. Un peintre de paysage, son grand admirateur, M. A. Besnus, a écrit sur Jules Dupré une page saisissante, recueillie par M. Jean Dolent dans son Petit Ma-nuel d'art^ — volume plus nourri de pensées qu'il n'est gros. Cette page nous montre Dupré, une nuit d'orage, sous les éclairs, accoudé au pont de l'Isle-Adam et regardant la coloration verdâtre du ciel et les lividités des illuminations soudaines : « Dupré, ému, me prenait nerveusement le bras, dit M. Besnus, quand je manquais un effet, occupé que j'étais à regarder un point op-
posé : « Vous n'avez pas vu , disait-il ; que c'est « beau I que c'est beau ! » Je le regardai dans cette minute où le ciel est d'argent; sa belle tête était convulsée, il pleurait. »
Larmes admirables, larmes de véritable grand artiste, pleurant devant cette nature qu'il domine, mais dont parfois la sublimité semble le vaincre ou défier son génie ! Larmes de créateur puissant que tout émeut de ce qui est superbe : les beaux vers, les ciels orageux ou printaniers, les pensées profondes, la musique, la musique surtout, qui le charme, et avec laquelle il se mesure, songeant, lorsqu'il fait un paysage, à quelque symphonie de Beethoven, un beau tableau devant être une symphonie pour l'œil, comme une belle musique est une symphonie pour l'oreille.
Je trouve dans l'Artiste de 1856 un entrefilet qui peint tout à fait Dupré, ce songeur et ce travailleur ennemi de la représentation et de la pose :
M. Jules Dupré, dit l'Artiste, s'est enseveli dans la forêt de Compiègne; il y médite plus qu*il n'y compose ses grands tableaux de Saint-Pierre, de Vieux-Moulin, de Baltignies, de Pierrefonds. Cest tout ce que je puis vous en dire. Cet admirable paysagiste, dont les œuvres rares sont si recherchées, s'enferme dans sa chartreuse comme dans un mystère. Il creuse l'art; il prétend lui arracher ses secrets les plus enfouis, et trop souvent il brûle des chefs-d'œuvre sous le prétexte assassin que sa pensée n'est pas suffisamment rendue et
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que les secrets qu'il cherche ne sont pas assez trouvés. Il y a quelques jours, un négociateur anglo-américain se trouvait auprès de ce génie mélancolique; Dupré venait de détruire plusieurs toiles qu*il jugeait indignes de lui.
a Je vous en eusse donné 5o,ooo francs si vous aviez consenti à me les vendre, lui dit le visiteur.
— Ma conscience et ma gloire avant tout! » répondit simplement Tartiste.
Il s* est montré aussi puritain de Tart lors de la visite que l'empereur et l'impératrice ont faite à Compiègne, il y a un an. Il n'a point consenti à quitter son atelier. »
L'influence de Jules Dupré a été grande sur ses contemporains, car cette nature, contemplative à ses heures et indépendante, est active aussi, aime à se répandre, à se vouer au talent qui lutte, à le découvrir et à l'aider. Par là l'artiste est non seulement digne d'être admiré, mais aimé; ayant la grandeur, il y ajoute la bonté. C'est lui qui a poussé Ernest Hébert à faire son tableau si populaire de la Mal' Aria. Il a ouvert, aplani la voie à Théodore Rousseau. Lorsqu'il parlait de Rousseau, on lui disait tout d'abord : « Quoi! vous admirez cette peinture qui ressemble à une soupe aux herbes? » — Oui, Dupré admirait, et il voulait qu'on admirât.
Une autre fois, il dit à Decamps :
« Je viens de voir un garçon qui, s'il tient ce qu'il promet, deviendra un vrai peintre!
— Comment s'appelle-t-il ?
— Troyon ! »
Troyon suivit longtemps les conseils de Jules Dupré. En trois ans celui-ci lui avait indiqué le chemin à parcourir et, depuis, si magistralement parcouru.
Le paysagiste Français nous citait, aussi de Jules Dupré, un trait bien rare : Tadmiration effective que Dupré avait, comme je le disais, ressentie pour Théodore Rousseau, alors à ses débuts, pauvre et refusé pendant dix ans aux expositions publiques. Théodore Rousseau vivait alors au cinquième étage d'une maison de la rue Taitbout, seul avec Théophile Thoré, son critique et son compagnon, qui lui insufflait, si je puis dire, l'espérance. M. Français, pour arrivera faire recevoir les tableaux de Rousseau par le jury des expositions, dessinait les croquis des tableaux, les montrait au frère de Célestin Nanteuil, à Nanteuil l'architecte, qui était de l'Institut, et lui disait : « Quand vous verrez ce tableau-là, recevezle, c'est de Rousseau ! » Mais le jury d'avance devinait, — sentait en quelque sorte, — la peinture de Théodore Rousseau, et à première vue poussait un cri d'horreur. Refusé !
Jules Dupré, déjà en pleine réputation, en
pleine gloire , vendant fort bien sa peinture à l'heure où les autres ne vendaient pas la leur, s'éprit donc de Tart de Théodore Rousseau. Il allait colportant les tableaux du paysagiste, les montrant, s'écriant : « Que c'est beau ! » Il s'y reprenait à trois fois pour faire recevoir un tableau de Rousseau. Il s'oubliait, il oubliait son œuvre pour celle d'un nouveau venu, d'un rival. Combien peu d'exemples semblables à citer dans l'histoire des peintres ! Un seul trait de cette sorte révèle une âme noble, une véritable âme d'artiste. Jules Dupré, encore un coup, a de l'artiste non seulement le talent supérieur, mais, — ce qui vaut mieux, — le cœur haut placé.
Il fit quitter à Théodore Rousseau sa mansarde de la rue Taitbout, il lui loua un atelier avenue Frochot, et là, travaillant côte à côte, les deux maîtres produisirent plus d'une œuvre qui comptera dans notre école moderne. Mais, toujours avec une abnégation admirable, Jules Dupré, plus soucieux du triomphe de Rousseau que de son propre succès, répétait : « Ce Rousseau! il réalise du premier coup ce que je cherche souvent parfois durant des années ! »
On peut dire, en quelque sorte, que non seulement Jules Dupré a fait son œuvre personnelle,
mais qu'il a, — noble et rare exemple, — mis en lumière l'œuvre de Théodore Rousseau.
Le cri que Dupré poussait devant Rousseau était sincère. « Je mourrai, dit-il parfois, en ayant à peine soulevé un coin du voile et en m'écriant : « Je commençais à peine à voir clair! » Chercheur acharné, Jules Dupré n'est pas, en effet, de ceux qui se contentent de refaire ce qu'ils ont une fois trouvé, comme Corot, qui recommença toujours le même paysage exquis. Il pense avec raison qu'il faut toujours chercher, toujours travailler. Mécontent même de ses chefs-d'œuvre, il songe à des chefs-d'œuvre futurs. « Celui qui ne rêve pas d'escalader le ciel, dit-il éloquemment, passe son temps à plat ventre. »
La trace matérielle de ses préoccupations, de ses recherches, se trouve sur ses palettes. Les palettes de Jules Dupré sont célèbres : les couleurs empâtées, dont je citais tout à l'heure la disposition, y forment des bosses multicolores, lourdes, chargées de pâte séchée; on les prendrait pour des cartes géographiques en relief.
On publiera quelque jour le Catalogue des tableaux de Jules Dupré, et des eaux-fortes et lithographies faites d'après ses œuvres. Louis Marvy, qui mourut jeune, en a gravé un certain
nombre. Les meilleures lithographies des tableaux de Dupré ont été faites par Français et Mouilleron. A l'exposition de 1867, les douze toiles qu'exposa Jules Dupré donnaient du maître une idée haute et fîère : le Paysage et animaux sur un pont dans le Berry, la Forêt de Compiègne, la Gorge des Eaux-Chaudes (Basses- Pyrénées), la Bergerie dans le Berry, la Route tournante de la forêt de Compiègne, la Vanne, le Souvenir des Landes, le Marais dans la Sologne^ la Route dans les Landes, la Saulée, le Retour du troupeau, le Cours d'eau en Picardie, résumaient admirablement une vie d'artiste vouée tout entière au beau, et dont les manifestations nouvelles sont souvent plus mâles, plus colorées, plus magistrales, que les chefs-d'œuvre mêmes qui les ont précédées.
Naturaliste incomparable, et dont les deux admirations littéraires, les deux épées de chevet, sont Montaigne et La Fontaine, Jules Dupré, comme J.-J. Rousseau, qui mit, mais en sentimentalisant, du vert dans la littérature (l'expression est de Dupré lui-même), ne s'est pas contenté de rompre avec le paysage classique et ennuyeux du passé : — il a fait passer son âme dans son œuvre, il a combattu pour la vérité, pour la vie en art. Membre
du Conseil supérieur des Beaux-Arts, honneur qui lui arriva bien tardivement , il dut s'y trouver souvent fort isolé , mais il est à lui seul un enseignement et une école vivante, un maître inimitable, et, — en même temps qu'un des cerveaux les plus complets, — un des peintres les plus durables de notre plus ardente époque artistique. Le nom glorieux de Jules Dupré est de ceux qui ne mourront point.
Il n'y a pas longtemps cependant que des œuvres du grand paysagiste figurent dans nos galeries nationales. Ce n'était pas faute d'avoir été poussé par les amateurs et les directeurs des Beaux- Arts, depuis le duc de Nemours jusqu'à M. de Nieuwerkerke. Mais Jules Dupré est un farouche, toujours mécontent de ses visions. Il y a, disais-je tout à l'heure, à l'Isle-Adam, dans son atelier, un paysage immense, commencé depuis trente ans pour le Musée des Artistes Vivants. Aucun maître n'a fait mieux. Il n'y aurait qu'à l'emporter pour le mettre non au Luxembourg, mais au Louvre. Ah! bien, oui! Dupré pousserait les hauts cris! Bien heureux sommes-nous qu'il ne l'efface point dans une heure de mécontentement !
Toujours est-il que le Luxembourg, en rouvrant
ses portes, en 1881 , montra de Jules Dupré deux grandes toiles d'une poésie intense, avec je ne sais quoi de fauve et de mystérieux. Le prince Paul Demidoff, pour compléter la décoration de son salon de Thôtel de la rue Jean-Goujon, — acquis depuis par le duc de Chartres, — avait eu ridée de commander huit grands panneaux, — des paysages, — à quatre artistes : Corot, Théodore Rousseau, Eugène Fromentin et Jules Dupré. Les trois premiers avaient déjà terminé leur œuvre que Dupré travaillait encore à ses toiles. Le prince Demidoff les voulut à tout prix, même inachevées. On les arracha, en quelque sorte, à l'artiste, et on les emporta à San Donato. C'est de là qu'après la vente elles revinrent à Paris. Elles étaient chez Durand-Ruel, lorsque l'État en fit l'acquisition au prix de cinquante mille francs. Elles sont un des éblouissements du Musée du Luxembourg.
Jules Dupré aura donc eu la récompense de sa vie : — le succès argent comptant et la gloire. Mais il se soucie bien de telles récompenses! La nature et l'art le consolent de tout. N'est-ce pas lui qui écrivait un jour, admirablement :
« Ne vous laissez jamais abattre ; vous n'en avez pas le droit. Il vous reste une charmante enfant à élever et à produire. Nous avons le même but, faisons tous nos efforts pour Tat-
teindre. Après cela, le bon Dieu fera de nous ce qu'il voudra. Venez dès que vous le pourrez. II y a en ce moment, dans la nature, un épanouissement de fleurs et de feuillages qui vous ravit et console des misères de la vie! »
Et Jules Dupré, qui a ce courage viril, cette bravoure de l'artiste, possède aussi un charme profond, séduisant et comme féminin, lui, ce Titan épris des chênes. Il est bon, tendre, fort et enthousiaste.
« Ils étaient ainsi , disait Théophile Gautier en parlant de Dupré, ils étaient ainsi, les violents de 1850 : fous de poésie, enragés d'art, éperdus de. vérité ! »
Imp. Jouaust et Sigaux.
ËOLLON n'est pas seulement un peintre:
i c'est le Peintre.
wSîa Voilà un artiste qui ne vit que pour la peinture et, en ce monde, ne voit que la peinture. Il se soucie peu de faire parler de lui pourvu qu'il laisse une œuvre après lui. Il a la passion de son art. Alexandre Dumas fils, qui aime Vollon profondément, nous disait un jour : « J'ai là, dans mon tiroir, des billets de banque qu'un amateurm'a envoyés en me priant de lui avoir, pour sa salle à manger, deux tableaux de Vollon. J'ai écrit à Vollon; il n'a pas répondu. Il travaille sans doute à quelque tableau qui lui plaît, et se moque bien de cet argent-là ! »
Ce que disait là Dumas est d'une exactitude absolue.
En un temps où les artistes parfois les mieux doués sont préoccupés avant toutes choses de la « question de vente », M. Vollon est seulement absorbé par l'inquiétude de son art. Il a réalisé des œuvres définitives dont l'éclat , la couleur, la puissance, braveront le temps, à coup. sûr; mais il en rêve de plus vigoureuses encore, et, laissant là bien des toiles plus qu'ébauchées , parce qu'il a trouvé au delà de ce qu'elles donnent, il marche sans cesse en avant, acharné au mieux et ne vivant que pour et par cet idéal de peinture qu'il poursuit partout.
Arrêtons-nous devant cette loyale et mâle physionomie d'artiste.
Antoine Vollon a cinquante ans; robuste, entraînant, juvénile, si sa barbe est grise, son œil bleu a vingt ans. On sent en lui une simplicité cordiale et une force vaillante. Né en i8 j 3 , dans cette grande et laborieuse cité de Lyon, il a de son pays la mâle robustesse et l'amour du labeur. C'est dans une rue de Perrache qu'il vint au monde. Enfant, il travaillait déjà. Il était graveur; mais Tapprenti, devenu vite bon ouvrier, avait d'autres ambitions que celles d'un émailleur, même habile.
Lorsqu'il entrait dans la cour Saint- Pierre, au Musée, instinctivement il avait des frissons d'art, des tentations de peintre. Etre peintre! Quel rêve ! La forme des sculptures antiques le charmait; la couleur des maîtres Téblouissait. Et pourquoi ne serait-il pas peintre ? Il quitta l'atelier et fit de la peinture, regardant la nature, sans maître.
Il avait pu s'acheter, à vingt ans, un livre publié à Tours, chez Marne, les Peintres célèbres y de F. Valentin, qui a écrit aussi \e% Artisans célèbres et l'Histoire de Venise. Et ce livre, il le lisait, le relisait. C'était son guide.
Les premières peintures de Vollon durent avoir la sève même et la solidité où se reconnaît le don. Un premier essai, — un premier succès, — un tableau intitulé Après le bal et représentant des personnages, un Pierrot, exposé à Lyon, lui donna le courage de venir à Paris. Il arrive , travaille , envoie au Salon un portrait d'homme. Le morceau est puissant ; le jury le refuse. Antoine Vollon, comme jadis Théodore Rousseau, a commencé par être condamné par le jury. On trouverait son nom glorieux au catalogue du Salon des Refusés.
Depuis, le maître peintre de la nature morte dont les Poissons et les Armures sont, avec les
toiles d'Henner et le Bon Samaritain de Th. Ribot, la gloire du Musée du Luxembourg, a imposé sa renommée à la foule et marche en tête des peintres qui honoreront ce pays-ci. Dès lors , qu'il ait exposé des gants, ou un éventail, ou une boîte de dragées, ou une armure, chaque Salon a été marqué pour lui par un nouveau triomphe.
Lorsqu'au Salon de 1872, au lendemain de nos désastres, la France se retrouva face à face avec ses artistes, Vollon montra avec une vigueur superbe que certaines supériorités, celles de l'art et du talent, ne se réduisent pas, heureusement, en poussière comme des bastions, $ous les bombes des canons Krupp.
M. Vollon, disions-nous alors, est un maître dans Fart de peindre, — en la rendant vivante, — ce qu'on appelle la nature morte. Je ne Tai personnellement aperçu qu'une fois. L'air sympathique et doux, d'apparence presque timide, avec une barbe longue, on sent vraiment en lui un artiste épris de ces fleurs et de ces objets inertes qu'il anime d'un coup de son pinceau.
Le Chaudron, qu'il expose au Salon de 1872, est une merveille de vérité et de couleur. L'intérieur cuivré reluit, en pleine lumière, avec des reflets de rayons solaires. On serait tenté de jeter dans ce chaudron toutes ces salades, ces raves et ces moules amoncelées autour. Une ménagère hollandaise se mirerait dans ce cuivre propret avec une coquetterie satisfaite. Il y a encore là des oignons et des harengs peints à miracle. Deux gros poissons, un rouget et un bar, reposent, avec la lourdeur de la chair morte, sur ce sol de cuisine. Us
valent, en vérité, les deux admirables Poissons que le Musée du Luxembourg a acquis de ce même M. Antoine Vollon. Largement peints, d*un brosse ferme, bravement, en pleine pâte, ils ont le gluant de la nature, et Ton serait tenté de dire d'eux ce que Diderot écrivait de la Kak dépouillée de Chardin : a Cest la chair même du poisson, et l'aspect même de la chose n'affecterait pas autrement, d
Vollon est étonnant encore lorsqu'il nous rend , avec leur fraîcheur exquise et leurs colorations ardentes, les fleurs fraîches cueillies. Mais ce n'est pas un tableau de fleurs qu'il donnait, en 1872, pour pendant à son Chaudron; c'est un entassement d'oranges, de bonbons, de conBseries et de jouets qu'il appelle le Jour de Pan, Cette toile est un prodige de couleur. Vollon n'a pas besoin, pour être un coloriste extraordinaire, de forcer la note à la manière de Fortuny ou même de Regnault; il est coloriste né; mais l'ensemble de ce tableau, le Jour de Fan, est charmant, et toutes ces couleurs chatoyantes, claires et crues, ces dorures et ces soieries, loin de papilloter, s'harmonisent au contraire avec grâce. Sur un fond d'un ton brun, — une muraille tendue de cuir, — se détachent, entassés sur un tapis vert, les divers accessoires du premier de l'an : bonbons et jouets, un polichinelle à la toque rouge, vêtu d'un costume coquet de soie bleue; une boîte satinée, un bilboquet, un mirliton, des oranges, des dragées roses, tout un microcosme de friandises et d'enfantines joies. Ces objets roulent sur le tapis ou sont jetés dans une coupe de cristal qui n'a certes rien du léché des coupes de M. Desgoffe , et qui est autrement lumineuse et transparente. Ce tableau miroite, étonne et séduit. C'est un miracle de facture, c'est un tour de force habile, une élégahte fantaisie du peintre. M. Vollon a voulu prouver qu'il savait passer d'une rave à un brin de satin sans effort, comme il passait d'un panier de marée à un vase de fleurs. Il a tout à fait réussi, et le Salon de 1872 lui fait, entre tous, grand honneur.
Le temps était déjà lointain où nous pouvions
trouver chez Texcellent encadreur Gredelue, faubourg Poissonnière, des Bouquefs de fleurs et des Harengs de Vollon pour une centaine de francs. Le peintre, laborieusement, avait conquis au soleil sa large place.
M. Vollon, écrivions-nous encore, a lutté comme personne au monde. Lorsqu'il commença à peindre des natures mortes et des fleurs, il vendait, il donnait presque pour rien des toiles qui étaient admirables. Jamais il ne désespéra, jamais il ne tomba dans le métier. Fidèle à l'interprétation exacte de la nature, il travaille constamment d'après le modèle. Ces poissons qu'il nous représente, il faut que, achetés le matin, ils soient peints dans l'après-midi. Mais quelle largeur, quelle vigueur apporte M. Vollon dans cette interprétation des choses mortes! Je ne crois pas qu'on ait achevé un meilleur tableau en ce genre que le merveilleux tas d'armures que M. Vollon exposa en 1870, et qui figure aujourd'hui au Luxembourg. C'est un pur chef-d'œuvre. Il en est de même de ce Coin de halle (Salon de 1874), où le chaudron reluit comme celui d'une ménagère hollandaise. Cette peinture n'a qu'un défaut, trop de largeur peut-être et trop d'audace. Mais a-t-on jamais trop de hardiesse dans l'exécution? M. Vollon l'a brossée avec tant de fougue que, laissant le pinceau à un moment donné, il s'est évidemment servi de ses doigts pour peindre, — j'allais dire pour sculpter — les gros clous du chaudron. On reconnaît dans la pâte la touche des phalanges et (c'est vraiment le cas de le dire) le coup de pouce du maître.
Je disais que c'est comme par hasard que Vollon débuta par la nature morte. Son peintre de prédilection, ce n'est pas Chardin, en effet, c'est
Velasquez ou Léonard, — ou plutôt, encore une fois, c'est la nature, hommes et choses, le ciel, les eaux, les êtres, le grand tout, qu'il voudrait traduire.
Léonard de Vinci a donné à Vollon la règle ou plutôt le mot d'ordre artistique auquel le maître contemporain s'efforce d'obéir. Dans son Traité dé la peinture (j'emprunte la traduction de Roland Fréard, sieur de Chambry, 165 1), Léonard dit formellement : « La plus excellente manière de peindre est celle qui imite mieux et qui a le plus de conformité au naturel qu'on représente.» C'est précisément là ce que cherche Antoine Vollon. Pour lui, le peintre le plus digne de ce nom est «celui qui donne le plus de relief à sa peinture ». Et le relief même , — c'est-à-dire , résumé en un seul mot, la vigueur, l'accent personnel, la vérité, — le relief, n'est-ce point là une des qualités maîtresses non seulement du peintre , mais de tout artiste, quel qu'il soit? L'écrivain le plus remarquable n'est-il pas « celui qui donne le plus de relief à sa phrase »? Avec cette différence, il est vrai, que la peinture admet certains empâtements de couleur qui, dans les lettres, finiraient par enlever la valeur suprême : la clarté 1 Les coloristes de la peinture ont un peu nui à la longue aux coloristes
2o8 A. VOLLON
de la phrase. Ne confondons point entre eux les deux arts : la peinture doit faire voir, la littérature doit faire penser.
Mais lui, Vollon, a cent fois raison de chercher avant tout le relief. Il entend que Tair, dans ses tableaux, circule autour des objets, enveloppe ses hanaps ou ses cuivres, soulève le plumage de ses animaux morts, fasse saillir l'or des oranges comme les ciselures de ses orfèvreries. L'air et le relief, voilà ce qu'il cherche, poursuit et trouve. Ses aiguières, ses joyaux d'argent repoussé, ses flacons, ses joailleries, ont sur la toile le « relief» même de la réalité. Antoine Vollon, lorsqu'il s'attaque à quelque orfèvrerie , est le Benvenuto Cellini de la peinture.
Son «peintre » donc, c'est Léonard. J'imagine pourtant que Franz Hais doit le séduire aussi. Il y a du Franz Hais dans la maestria avec laquelle il enlève une figure humaine.
Franz Hais, comme Vollon, n'eut qu'un maître, je crois, son ail, son génie. Le sol fortifiant en art, c'est la réalité, la vie, le vrai puissant et palpitant. Il sufBt de regarder autour de soi pour l'apercevoir et pour puiser dans sa contemplation toute puissance. M. Vollon n'a pas feuilleté les traités de mythologie et les livres allemands pour peindre sa Fcmmt du Polltt, h DiVppe (Salon de 1876), cette robuste pêcheuse qui s'en va droit devant elle, sur la grève, son panier au dos; il a tout simplement ouvert les yeux et saisi
DESSIN INEDIT D'ANTOINE VOLLON (ApputfDut à M. Édonird Duf«u.)
ses pinceaux. Quelle belle et robuste peinture! Peut-être manque -t- elle un peu d'air dans le fond, mais la figure elle-même est admirable, et on s'étonnerait que le peintre des Poissons et des Armures ait si fièrement exprimé la vie, si l'on ne savait que M. Vollon n'est pas un spécialiste en peinture, mais, pour tout dire en un mot, un peintre, passant tour à tour d'un effet de lumière sur un bout de cuivre à un effet de neige dans une avenue , d'une tête d'homme à un passage, et quels paysages! coins de Paris, marines, grèves, solitude du Tréport ou grouillement de la pointe Saint-Eustache. La brosse de M. Vollon se plaît à tous les sujets et a campé là, sur la toile, avec cette Pêcheuse, une des plus magnifiques figures de l'école moderne. « Bah ! disait Edouard Manet (qui cherchait les mots et s'étonnait qu'on en fît sur lui), qu'est-ce que la Femme de Vollon? un panier qui marche. » C'est mieux que cela, c'est une créature vivante, saine et solide, les jambes cuivrées, les épaules hâlées, les seins robustes, son jupon vert d'eau battant, tout mouillé, sur ses jambes, la chair blanche encore partout où le soleil et le vent de mer ne l'ont point mordue, une laborieuse compagne d'un franc matelot, une perle à l'oreille, et marchant en ressaut, le front humant le vent, son bonnet emprisonnant ses cheveux. Il y a des parties charmantes dans cette savoureuse figure, l'attache du bras, par exemple, et M. Vollon a trouvé là une note puissamment attachante, pleine de la mâle poésie du vrai, et il a signé, signé certes, avec cette Femme du Pollet, un de ses meilleurs et de ses plus solides ouvrages.
Eh bien! c'est là ce qu'il veut faire dans l'avenir, enlever, avec cette merveilleuse « maîtrise » qui n'est qu'à lui, la figure humaine, comme il enlève ses fleurs, ses fruits, ses aciers ou ses argenteries.
Je dirais bien, si Vollon n'était le plus modeste des hommes , et si je ne redoutms de l'inquiéter
en parlant de sa très sympathique et cordiale personnalité, quels sont les rêves du vaillant artiste. S'il les réalise, — et il est de taille à dépasser les espérances de ses amis, — ceux qui l'admirent verront des œuvres supérieures. Je n'insiste pas. Il me serait facile ici de prophétiser.
Improvisateur d'une vigueur rare, prodigieuse, Vollon a parfois le tort, — qui serait une qualité, une nécessité pour tant d'autres, — de revenir parfois sur des œuvres magistralement traitées, nées d'un seul jet comme de magnifiques floraisons écloses en un matin. On n'ajoute rien à un chef-d'œuvre. Le merveilleux portrait d'Innocent X, le plus beau des Velasquez, semblait à Henner et à Baudry qui le regardaient, détaché de son cadre , à Rome , une esquisse , tant certains traits ténus étaient tracés comme avec une aiguille, et, de loin, la toile a la vie comme pas une au monde.
Vollon, dans une ébauche, est déjà tout Vollon, mais le souci du mieux, voilà, je le répète, sa vertu et, quand il la pousse trop loin, l'écueil de sa merveilleuse organisation. Il y a dans son atelier des esquisses qui, sans une touche à^ plus, mériteraient d'être sur-le-champ accrochées au Louvre.
Par exemple, une Ferme, au chaume coloré, où il se cloître, auTréport, en été, heureux d'y peindre. C'est là, dans cette ferme, qu'il a jeté sur la toile ce fameux Morceau de bœuf aux solidités rembranesques.
Nous disions, à propos d'un autre écorché de VoUon (Salon de 1875) •
Voyez ce magnifique Cochon écorché, de Vollon, qui pourrait presque figurer à côté du BctufàVétal,de Rembrandt. Quelle couleur! quelle vigueur! Comme cela est puissant, hardi, saignant et vrai! Et les Armures! C'est encore un de ces tours de force où Vollon montre qu'en dépit de M. Desgoffe on peut demeurer artiste, et grand artiste, en peignant une nature morte. Ces Armures, Tune dorée, l'autre en acier, valent les magnifiques armures du même peintre exposées au Luxembourg. La lumière joue sur ce casque; ce velours est vraiment du velours. La figure humaine que M. Vollon a peinte, à droite, est bien vivante et brille, à côté de ces étincelantes armures, d'un autre rayonnement : celui de l'existence.
A l'Exposition universelle de 1878, Vollon figurait avec un choix de ces maîtresses œuvres, et nous écrivions alors :
M. Antoine Vollon est un de ceux qui auront grandi en renommée à la suite de l'Exposition universelle. On n'a jamais mis plus de vie dans les natures mortes. Paysagiste supérieur, peintre solide de la figure humaine, comme son Espagnol maigre et noir, aux doigts osseux tenant la cigarette, — un Goya mieux dessiné, — l'a prouvé au Salon, M. Vollon a su mieux que personne rendre l'éclat d'acier d'une armure
et le gluant d'un poisson. Quel surprenant et magnifique tableau que ces CuriositésîUj sl là un entassement de richesses, d'armes, d'ors et de jaspes, et M. Vollon a rendu tout cela avec une largeur superbe. Les préciosités de M. Biaise Desgoffe sont des chinoiseries à côté de ces cuirasses, de ces casques traités par M. Vollon avec la grande allure d'un Vélaslasquez. J'ai toujours, en visitant le Luxembourg, fait devant ce grand et beau tableau une station vraiment charmée. Et les Poissons de mer! On les prendrait dans la main, on y enfoncerait les ongles; c'est la vérité même. L'admirable F«mm« du PoUet, vigoureuse, saine, hâlée, marchant hardiment sur la grève, nous a paru plus remarquable encore depuis que M. Vollon l'a exposée pour la première fois. Elle se détache avec un accent magistral sur tant de peintures anémiques! Certes les maîtres peintres ne sont pas nombreux ; mais, dans notre école contemporaine , parmi tous ceux qui manient le pinceau, je ne sais pas de coloriste plus puissamment doué, plus solide et plus remarquable que ce peintre, dont le moindre morceau est une œuvre.
Nous n'avons pas à donner le Catalogue des œuvres de Vollon. Elles sont trop nombreuses. Il a exposé, depuis 1878, un Potiron extraordinaire, merveilleux, dont la pourpre écrasait, tuait toutes les peintures environnantes, — un prodige d'exécution, une gageure de peintre supérieur, et au Salon de i88j il envoyait deux natures mortes, un morceau de viande (celui qu'il avait peint dans la ferme du Tréport) et un tas de petits oiselets tués dont les merveilleux plumages défiaient toute description. Deux merveilles de la palette.
Mais quoi ! on ne peut toujours juger Vollon sur
ce qu'il expose, car il expose, — quand la fantaisie lui en prend, — les premiers tableaux venus qu'il a sous la main, et il laisse partir chez les amateurs bien des paysages exquis, savoureux et puissants, plages humides, études de mer, coins de Paris, qui mériteraient une attention particulière. Ce n'est que che:{ lui qu'on peut connaître Vollon , et ce home du maître n'est point banal.
Le logis de Vollon, à Paris, pourrait, comme celui d'Alphonse Karrà Saint- Raphaël, s'appeler Maison close. La porte du peintre ne s'ouvre guère. Quand on est un laborieux, on redoute les flâneurs. Il est, à Paris, des milliers de gens qui passeraient volontiers leurs journées à émietter le temps des autres. Vollon, dans son atelier du boulevard de Clichy, travaille toujours, et parfois, comme il le fit il y a peu d'années, loue un coin quelque part dans Paris pour y piocher plus à l'aise. Il passa de la sorte, me dit-on, un ou deux mois à deux pas des Halles, ayant sous les yeux ses modèles de nature morte, fruits et poissons.
Boulevard de Clichy, l'atelier est au deuxième
étage, avec la signature glorieuse du peintre
sur la petite porte : A. Vollon. A peine entré,
, celui qui franchit le seuil est aussitôt comme
ébloui. C'est un entassement de toiles, d'études,
de moulages d'après Tantique de morceaux de maîtres, sanguines de Watteau, études de Véronèse, chevaux de Géricault, mendiants de Ribera. Mais ce qui attire Toeil ici, ce ne sont pas les anciens, ce sont les œuvres du maître vivant. Je voudrais essayer de rendre l'aspect de cet atelier, tel que je Tai vu un matin de juillet de 1883, dans la diversité magnifique des œuvres accrochées ou traînant là. Je ne reverrai plus peut-être les toiles que j'y ai admirées, à moins qu'Antoine Vollon, un jour, ne fasse une exposition spéciale de ses œuvres, ce qui serait pour les amateurs et les artistes une joie des yeux, car la plupart des tableaux les plus importants de Vollon n'ont pas été exposés. Ils quittent, je le redis pour le regretter deux fois, l'atelier du peintre pour aller chez l'acheteur.
Les admirables oiseaux dont je parlais tout à l'heure , ce merveilleux fouillis de plumes aux finesses exquises, traitées cependant avec une largeur si robuste, et l'autre morceau, qui faisaient partie du Salon de 1 883 , avaient été envoyés par Vollon au dernier moment, presque par hasard, et simplement comme une carte de visite au public.
Quelle carte de maître !
Mais il a d'autres œuvres chez lui, d'une dimen-
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sion bien plus importante et d'un intérêt capital. Je les voudrais pouvoir décrire avant qu'elles nous échappent. C'est d'abord une grande Vue de Marseille d'une limpidité et d'un éclat incomparables, paysage merveilleux, d'une qualité de ton tout à fait rare, le « Port Vieux » avec ses bateaux et ses voiles latines, les colorations roses de ses môles et de ses quais, le lointain horizon des montagnes, les entassements de maisons d'où surgit, élégant, le clocher des Accoules. L'eau, la mer, l'atmosphère, sont peintes avec une vigueur rare, et les finesses ici sont achevées. Quelle difficulté dans le rendu de ce ciel qui a l'air tout bleu, et où pourtant flottent, dans sa limpidité, des vapeurs vagues, rousses ou dorées, qui sont comme les haleines des fabriques !
Vollon a peint deux fois le Port vieux de Marseille, d'abord dans ce tableau considérable par la grandeur de la toile et la valeur de l'œuvre, puis dans un cadre plus étroit, mais fort important encore. Ce sont là deux œuvres maîtresses. Ce qui est merveilleux, c'est la largeur dans l'achevé, ou, comme on voudra, l'achevé dans la largeur, deux qualités pour une qui donnent tant de prix aux Vollon. Les coques des navires reluisent, traitées avec un soin infini, et rien ne sent le léché, le poli
des peintures faibles; c^est la force même dans le charme du pinceau.
Reflété dans la glace, loin du cadre, avec la perspective del'éloignement, ce Port de Marseille donne la sensation même de la réalité. On se croirait devant une fenêtre ouverte sur le Port vieux. On est à Marseille.
Ces deux tableaux, qui seront de ses plus célèbres, Vollon les a peints sur nature. Aucun détail n'est fait sans la réalité sous les yeux. Joseph Vernet peut « enlever» comme de mémoire un de ses paysages maritimes. Son art, qui est fort aimable et d'un grand prix, admet ces improvisations; ses décors sont incomparables, tels qu'ils sont. Peutêtre un coin scrupuleusement traité sur nature y ferait-il trou. De même, dans un de ces paysages de Vollon, le moindre détail fait de chic, comme on dit, ôterait-il au tableau sa précision entière. Tout se tient en art. Vollon est l'amoureux fidèle de la nature.
Il la peint telle qu^elle est, mais il la fait, si je
puis dire, passer à travers son crible personnel. Un
morceau quelconque, qu'on ne regarderait point
s'il était réel, devient admirable et inappréciable
s'il est peint par Vollon. Voilà, sur cette toile, un
melon ouvert, à la chair dorée, parmi des fruits. Il
2l8 A. VOLLON
est immortalisé avec quelques coups de pinceau. Cette grappe de raisin qui pend sur la table, ce n^est plus, dans le cadre, une grappe de raisin: c'est un Vollon. Elle survivra assurément à toutes les vendanges. Vollon, plus que personne, nous rappelle le mot décisif de Jules Dupré qui contient toute une théorie d'art : « On dit : Bête comme un chou, l Mais pourquoi personne ne s'est-il jamais avisé de dire : Bête comme un chou peint par Chardin ) »
Je regardais, sur une console où Vollon avait étalé des pèches et des raisins à côté d'une aiguière et d'un pot de faïence chinoise et une mandoline, le tableau que lui inspiraient ces fruits et ces bibelots : en vérité, les pèches veloutées de Vollon, les raisins transparents et comme baignés d'une buée d'argent, le grand pot de faïence, le dos de la mandoline luisant comme les élytres d'un coléoptère,tout cela était plus coloré, plus attirant, plus vivant que la nature même. Tout cela se détachant sûr un fond vert, un rideau de velours d'une incomparable richesse de ton, donnait aux yeux la sensation d'une harmonie puissante. Ce tableau, que Vollon achevait, est, par sa dimension, son arrangement et sa couleur, un des plus complets que le maître peintre ait signés.
Mais il en signera bien d'autres s'il réalise son rêve.
II doute parfois, en effet. Il doute de ses œuvres souvent les mieux venues. On Ta vu, au moment de livrer une toile terminée, l'effacer brusquement dans un de ces accès de mécontentement qui font honneur à sa conscience d'artiste, mais que nous devons déplorer, car ils ont dû nous priver déjà de bien des morceaux hors de pair.
On n'a , dans l'atelier de VoUon , qu'à se retourner pour rencontrer un de ces morceaux-là. Telle esquisse de plafond, tel effet de coucher de soleil sur la Bidassoa enlevé en trois minutes du haut d'une terrasse d'Hendaye, telle cour de ferme au Tréport et telle vue du Tréport même, grassement peinte, avec la sensation intense de la saine humidité du bord de la mer, sollicitent de tous côtés les regards.
Je me suis arrêté, séduit, devant un bijou : un intérieur de cuisine, traité dans des dimensions assez petites, et où, sur le fond noir, la fontaine de cuivre rouge, les petits chaudrons luisants comme des pièces d'or jaune, les bouilloires jolies comme des orfèvreries et plus précieuses qu'elles, donnent la sensation d'un précieux étalage de joaillerie. On ne se lasserait pas d'admirer ces petites
merveilles d'une facture si savante et si sûre, d'un métallique éclat qui fait songer aux richesses d'un Rembrandt. Vollon a chez lui des bibelots précieux, buires d'argent repoussé, vases et argenterie historiés, — des bibelots de choix, — qui sortent de chez quelque prince comme Demidoff pour entrer chez ce prince de l'art; mais ces cuivres, tombés de son pinceau, sont la vraie bijouterie de son atelier , où le peintre hardi et ardent a, comme partout, mis sa signature, Jusqu'à un immense cygne blanc, largement traité, qu'il s'amusa, un jour, à suspendre par la patte pour servir d'enseigne à quelque hôtellerie, et qu'il a gardé.
Mais j'ai noté surtout avec soin deux figures. L'une est celle d'un matelot marseillais, peinte en deux ou trois heures, en 1870, et d'une robustesse stupéfiante, avec des muscles cuits par tous les soleils, au ton de brique ou de cuir, un front entête, superbe, et des yeux farouches d'une intensité de vie prodigieuse. Ni Vélasquez ni Franz Hais n'ont fait mieux. L'autre figure est un portrait de femme, un adorable portrait, au teint pâle, aux yeux profonds, troublants et charmeurs, des yeux qui rêvent sous un front qui pense, front couronné de cheveux noirs. Cette vision féminine, d'une
grâce incomparable, élégante, songeuse, — avec quelque chose de Vau delà d'un Vinci, — se détache dans sa gamme de noirs, sur un fond où des tons de vieil or s'harmonisent et se fondent merveilleusement de façon à laisser apparaître dans toute sa valeur le visage, plein d'un charme tout particulier, de M^^ D.
Robe noire traînant sur un tapis de peau d'ours noir. La toile, d'une qualité de ton tout à fait précieuse, est relevée par quelques bijoux, bagues ou bracelets et surtout par les blancheurs aristocrates du visage et des bras. Ce qui est inoubliable, au surplus, ce sont ces noires prunelles, profondes, d'une poésie inquiétante et exquise. Vollon a signé là un des plus beaux portraits de l' École française.
Il a, d'ailleurs, — arrivé à ce point de sa carrière, — des projets et des visions d'art qui nous assurent un Vollon nouveau, si je puis dire, un Vollon appliquant à la figure, aux grandes scènes des labeurs de la mer, le merveilleux talent de peintre qu'il a déployé dans ses poissons, ses armures, son potiron, son quartier de bœuf, ces choses mortes qu'il a à jamais vivifiées par l'art. V Espagnol et la Femme du Follet ont admirablement montré déjà ce qu'un homme tel que
VoUon peut faire. C'est là comme le point de départ d' œuvres nouvelles. Il a peint la nature morte tout naturellement, comme je l'ai dit, parce que ses modèles, mêlés à sa vie quotidienne, ou plutôt qui étaient sa vie quotidienne, se trouvaient là, à portée de ses yeux. Mais, encore un coup, cet homme, c'est « le Peintre », — le peintre capable de tout peindre, voulant tout peindre, et possédé, comme tous les grands artistes, de cette rage du mieux et' de ce besoin d'élargissement dans la manière qui dénotent les seuls élus.
Vollon, tel qu'il est à cinquante ans, pourrait dormir tranquille sur ses œuvres faites. Il aura place, lui aussi, dans l'histoire des Peintres célèbres d'un F. Valentin de l'avenir. On l'enviera, à son tour, comme il enviait les anciens, quand on lira l'histoire de sa vie, histoire virile et simple et qui ne se peut raconter que par ses journées de travail. Plus tard, quelque petit Lyonnais achètera aussi la biographie d'Antoine Vollon et se dira au fond de quelque atelier de la Croix- Rousse : « Je voudrais bien lui ressembler! »
Par le talent', ce n'est point facile. Vollon a le don, que rien ne remplace. Mais on peut sur lui prendre modèle pour le courage dans la vie et la bravoure, et l'ardeur, et la bonté. Père de fa-
mille, allant du foyer à l'atelier, le maître voit grandir un fils, Alexis Vollon, dont il est fier, et qui, épris de Tart, dessine déjà avec la sincérité et la puissance des maîtres primitifs. Et Vollon, qui n'a pas eu de professeur, a laissé libres la vocation et le talent de ce fils. Ainsi, le maître naturaliste (dans le sens sublime du mot) vit en plein labeur, en pleine vigueur et en pleine gloire. Des durs souvenirs de ses débuts il n'a point gardé d'amertume, à peine cette souriante mélancolie des bons cœurs qui tâchent ensuite de faire la route plus clémente aux autres, mais se disent qu'après tout la vie, quelles que soient ses revanches, est un fardeau lourd à traîner.
Surtout, ne le prenez pas pour un compagnon amer. Il aurait plutôt l'air jovial. Sa mâle franchise semble n'avoir point de tristesses. Toutes ses joies, il les trouve au coin de la table de famille et devant son chevalet. Quand il a achevé quelque toile qu'il trouve bieriy il est satisfait. Le reste, succès de gloriole ou d'argent, lui importe peu. « Je tâche de peindre honnêtement, en bon ouvrier maçon! » me disait-il, un jour, gaiement, ironiquement peut-être.
Mais cette peinture-là a sa poésie, comme la fleur, comme le fruit, comme Téternelle vérité. Et
à côté des Delacroix et des Corot^ chez Alexandre Dumas fils, certain cadre représentant des fruits roulant sur un tapis apporte sa note exquise
et ses couleurs dignes d'un Louvre. J'oubliais de dire qu'Antoine Vollon, médaillé en 1865, en 1868 et en 1869, est décoré de la Légion d'honneur depuis 1870, qu'il a obtenu une médaille de première classe à l'Exposition universelle de 1878, et qu'il porte la rosette d'officier depuis cette année-là. Mais les récompenses officielles semblent peu de chose lorsqu'il s'agit d'un artiste tel que Vollon. Sa récompense absolue, c'est la grande place que lui garde la postérité, et qu'il occupera, à coup sûr, dans l'histoire de l'Art français — et au premier rang.
Imp. Jouaust tt Sigaui.
Bean-Baptiste-Auguste Leloir, né en 1809, médaillé en 1839, décoré en ï8jo, auleur d'un Homère chantant qui fait partie du Musée de Compiègnc après avoir figuré au Luxembourg, d'une Marguerite en prison, de Chrétiens aux catacombes, de belles peintures murales à Salnt-Séverin, à Saint-Leu de Taverny, d'une chapelle à Saint-Jean de Belleville et de tableaux antiques ou religieux d'un grand sentiment et d'un art élevé, remarquables comme composition et comme dessin, — le dessin, cette probité de l'art, disait M. Ingres; — M. Leloir père, homme aimable, laborieux et charmant, digne du respect de tous les artistes, fut le professeur de Louis Leloir, dont je voulais peindre, lui vivant,
la sympathique physionomie, et de M. Maurice Leioir, qui illustre aujourd'hui le Fo/age sentimental de Sterne. Le vieux peintre était justement fier de ses deux fils, et il a fallu qu'une mort brutale, injuste, — qui a causé dans le monde des arts rémotion la plus vive, — séparât les deux frères et emportât l'aîné brusquement. Nous ne nous doutions pas , lorsque nous tracions d'une main amie cette notice sur Louis Leioir, qu'elle deviendrait bientôt un éloge funèbre. La perte de Louis Leioir restera un des deuils éternellement déplorables de Tart français.
Lorsque Louis Leioir envoya à l'Exposition universelle de 1878 un choix de ses œuvres, nous nous arrêtions, tout à fait charmé, devant ces tableaux et ces aquarelles, et nous écrivions :
« M. Louis Leioir est, de tous les peintres de genre, le plus délicat et le plus fin. Nul ne traité comme lui Taquarelle. Les Souris blanches, le Repos, la Joueuse de flûte, V Oiseau bleu, sont, en vérité, de petites merveilles. Cela a la grâce et le charme, la fantaisie et la vie. Comparez à ces adorables choses les aquarelles, d'ailleurs éclatantes et attirantes, d'Eugène Lami. Il y a toute une époque entre ces deux hommes. Et quoi de plus joli et de plus fin que le Baptême, une des
meilleures toiles de Leloir ? Le Favori, le Repas, les Pêcheurs du T réport, leurs soles à la main, d'une vérité si juste, d'un ton et d'un dessin si attirants, forment avec la Tentation (SdXoxï de 1869) une exposition de choix. La Tentation nous montre un pauvre moine en robe de bure poussé vers le péché par d'adorables et irrésistibles filles du démon. Que les chairs, le nu, sont ici, comme les aquarelles, savoureusement traités ! Ce n'est pas la couleur lunaire des tentations de Tassaert : cela est plus vivant, et garde le même charme. On se pâmerait si l'on rencontrait dans une galerie étrangère un peintre comme M. Leloir. »
Louis- Alexandre Leloir était né à Paris en 1 843 , de M. Auguste Leloir, qui avait épousé M^^® Colin, peintre de miniature. Le talent est héréditaire dans la famille et donne raison à la théorie scientifique de l'atavisme. Tout enfant, j'imagine, Louis Leloir dessina, élevé dans ce milieu d'art, et joua, en quelque sorte, avec les crayons et les pinceaux de son père. Il voulait être peintre, c'était un goût ou plutôt une irrésistible vocation, etM.J. -B.Auguste Leloir lui donna cette forte éducation qui est, pour un peintre sérieux, un artiste loyal, non seulement l'orthographe, mais le style.
Ne prenez pas (avons-nous dit déjà) tous les fantaisistes
pour des rêveurs. Tous n'entrevoient pas seulement leurs créations et les créatures à travers la fumée bleue de quelque narguilé: ils les saisissent au passage, les emprisonnent dans l'atelier où l'on travaille, et, bon gré mal gré, que ce soit Urgèle ou Morgane, ils contraignent la fée ailée à poser comme une simple mortelle; ils en font un modèU et ne lui rouvrent la fenêtre que lorsqu'ils ont, d'après elle, dessiné la a forme» et jeté, sur leur papier à aquarelles ou sur leur toile à tableaux, une figure achevée comme une académie, qu'ils habilleront ensuite, à leur gré, de soie, de velours, d'or ou d'étoffe couleur du temps, comme la Peau d'Ane de Perrault. M. Louis Leloir est, comme M. Heilbuth et comme d'autres encore, de ces artistes essentiellement personnels, qui ont cependant commencé par le dessin sévère, l'étude correcte, et qui, émancipés aujourd'hui, en pleine poésie moderne ou en pleine fantaisie rêvée, n'en gardent pas moins le souvenir et la robustesse des fortes études premières ' .
Louis Leloir concourut pour le prix de Rome.
Il n'y a pas à regretter qu'il n'ait point fait le voyage à la villa Médicis. Artiste très français, il avait peu de chose à prendre aux artistes italiens : son érudition pouvait s'exercer à son aise dans nos musées, où Léonard de Vinci coudoie Watteau. J'ai vu de Leloir les photographies de tableaux religieux ou de compositions inspirées par l'antiquité virgilienne qui datent de sa vingtième année, comme le Daniel dans la fosse aux lions, s'il m'en souvient bien, et qui montrent, sinon l'originalité des
I. Première livraison de la Société dis Aquarellistes français (Launette et Goupil).
dernières œuvres, du moins la science de dessin du jeune artiste. Louis Leloir ne prétendait, en quelque sorte, dater que du Salon de 1868, où il exposait un Baptême de sauvages aux Canaries destiné au Musée de Versailles. La couleur en était bonne , les nus déjà traités avec supériorité. Au Salon de 1869, avec la Tentation, dont je parlais tout à rheure, Leloir marquait déjà sa place. Il avait également envoyé deux aquarelles qui dénotaient le maître. A partir de cette exposition, pour la critique et les amateurs, Louis Leloir avait franchi le pas : il était quelqu'un.
La biographie d'un artiste sans pose et sans fracas comme lui s'écrit par ses œuvres seules. Sa vie, toute de devoir, de travail et d'honnêteté, a pour aigrette le succès. Ce succès décisif, c'est à son joli tableau du Salon de 1873 qu'il le doit.
« M. Leloir, écrivions-nous alors, est un de ceux qui, cette année, ont obtenu le plus vif succès. Son Baptême est une chose achevée, un vrai triomphe de saine gaieté ! Cela est charmant, cette scène où parents et musiciens s'unissent pour sourire, le plus franchement du monde, au nouveau-né qu'on porte à l'église. M. Leloir n'a jamais été mieux inspiré, et les moines rieurs du pauvre Zamacoïs, autrefois, n'étaient pas plus agréables
à voir que ces personnages du Baptême. Ajoutez à cela que c'est une fête des yeux, ce tableautin d'une couleur si joyeuse et si savoureuse. On a murmuré déjà le gros mot de petit chef-d'œuvre, et je ne crains pas de l'imprimer tout net et de le dire tout haut. »
Je n'avais pas à prendre tant de précaution : il n'y a point de petits ou de grands chefs-d'œuvre, il y a des chefs-d'œuvre, et ce Baptême exquis en était un. On s'en aperçut bien en le revoyant, cinq ans plus tard. La toile, loin de perdre de son charme, avait gagné en perfection. La peinture en est à la fois délicate et large. Et ce Baptême devait avoir non pas pour pendant, mais pour ^a/fe dans le succès, cette Fête du grand- père que Louis Leloir exposait en 1875.
Ici, je recopie encore mes notes d'autrefois, qui ont l'accent vivant du moment même, de ce que les journalistes appellent l'actualité :
« M. Louis Leloir est toujours fort regardé. Sa Fête du grand-père est pleine de malice et de bonhomie. Là, encore, les étoffes sont traitées avec ce soin spécial que les peintres apportent aux accessoires. Il y a des velours gris et des soies vertes qui sont superbes. Ce qui vaut mieux encore , c'est la figure étonnée de la petite fillette dont le
grand-père presse les joues en l'embrassant. Le vieux serviteur, gros comme Sancho , qui contemple la scène, est aussi fort bien venu. M. Leloir est en pleine possession d'un talent très agréable ; mais je préfère encore, s'il est possible, ses aquarelles si vives, si chaudes, si colorées, à ses peintures à l'huile. On me faisait remarquer, à propos de la richesse et du nombre de couleurs, que nos peintres arrivent à manier une chose caractéristique. Il y a, à Florence, aux Uffizi, une salle où figurent les grands peintres, peints par eux-mêmes. Quelques-uns tiennent leur palette à la main. Eh bien, sur cette palette, il n'y a que les couleurs les plus simples, — du rouge, du vert, du bleu, du jaune, du blanc et du noir. Ce sont les artistes modernes qui ont inventé les mélanges de couleurs,. si éloignés de la simplicité primitive. Aussi bien l'art va-t-il peu à peu se heurter à ces deux pierres d'achoppement : la chimie et la photographie. M. Louis Leloir évite l'une et l'autre; c'est un coloriste né, un coloriste avec le rare sentiment des valeurs et qui plaît par une richesse vraie, la vraie richesse de tons, celle qui ne jette pas la poudre aux yeux. »
Je louais là, entraîné par ce goût pour l'aquarelle qui naissait alors et n'a fait que grandir,
l'aquarelliste chez Louis Leloir; mais il est certain que les personnages, si bien campés, si admirablement traités, de ces toiles, le Baptême et la Fête, avaient le je ne sais quoi de large et d'élégant qui les rangeait dans la grandesse de Tart. Je songeais, en les regardant, à des capitans de Velasquez en petit format.
Avant cette Fête du grand-père, M. Leloir avait envoyé au Salon une saisissante Sultane noire, d'une impression profonde, regardant, d'un rire bestial et sans pitié, une esclave blanche perdue dans l'amère mélancolie de ses souvenirs. C'est un tableau à ne pas oublier. Mais, depuis, Louis Leloir semblait s'être tourné, je ne dirai pas avec plus de « maîtrise », — il fut maître en tout ce qu'il toucha, — mais avec plus de plaisir, vers l'aquarelle. Et il est certes un de ceux qui ont le plus fait, en France, pour la vogue de cet art charmant. Il y régnait sans conteste. Il a séduit et entraîné les amateurs après lui.
J'ai déjà eu occasion de donner sur « Louis Leloir aquarelliste » mon opinion, et de louer le jeune maître dans la belle publication entreprise par MM. Launette et Goupil, la Société des Aquarellistes français : aussi ne s'étonnera-t-on pas de me voir m'emprunter quelques fragments à moi-
CROCtyiS POUR LE DESSIN DE VÉCOLE DES FEMMES, De la collcclion de M. Giacomïtli.
même. J'avais tâché, là, de bien caractériser l'art de Leioir, et je ne saurais mieux dire aujourd'hui. J'ai longtemps méconnu l'aquarelle. Il a fallu l'éblouissement des premières aquarelles d'Henri Regnault, son déballage fameux de tapis d'Orient, pour m'ouvrir les yeux. Puis est venu Louis Leioir, avec son charme si personnel, ce je ne sais quoi d'aérien et de vaporeux qu'il mêle aux réalités, et la séduction a été complète. Ainsi du public. Il a passé par les mêmes hésitations avant d'aboutir à son enthousiasme présent. Certes, on eût bien étonné le bonhomme Charlet en lui disant que les aquarellistes tiendraient un jour une si grande place dans l'art français. Non pas que cet admirable et profond artiste n'aimât point l'aquarelle : il s'y essayait, au contraire, avec un succès absolu, entre deux lithographies; mais il souhaitait à l'aquarelle un avenir assez original : il voulait qu'on l'enseignât aux élèves des écoles des Ponts et chaussées, d'État-Major et de Metz; il rêvait pour elle un avenir d'utilitarisme; il parlait de faire, en « ce genre agréable et commode » , de l'aquarelle de marche ou de campagne, presque de lavis colorié, rapide et sûr. Charlet a même écrit un article des plus curieux, intitulé : De l'aquarelle, qu'on pourra retrouver, si on a la
tentation de lejire, dans la collection de l'Artiste. Il avoue, d'ailleurs, lui qui a vu les aquarelles de Bonington, de Tony Johannot, de Camille Roqueplan, de Decamps, de Bellangé, que « l'aquarelle qui se fait dans l'atelier ou le cabinet peut, quand elle est d'un homme habile, rivaliser avec l'huile, et même lui être supérieure comme finesse de ton dans la lumière ; mais l'écueil est dans les ombres et le clair-obscur ». Charlet, qui était enthousiaste, pousserait des cris d'admiration en voyant avec quelle grâce, quelle maestria prestigieuse, Vécueil signalé par lui est évité par les aquarellistes d'aujourd'hui, par Leloir surtout, par cet énamouré de la nature, qui ne demanda, poursuivit et trouva dans la nature même que le délicat y et rêva non seulement la splendeur du vrai, comme le voulait Platon , mais V essence du vrai, car il fallait bien que Leloir fût de son temps, et nous sommes avant tout aujourd'hui des nerveux et des raffinés.
On les connaît, ces aquarelles célèbres de Leloir : les racleurs de guitare sous la tourelle où de belles filles montrent leur minois; les reîtres en déroute, marchant, harassés, par les chemins, avec leurs armes bossuées et leurs étendards déchiquetés; les tentatrices aux chairs exquises
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apportant leurs sourires, plus grisants que leur Champagne, au solitaire, grimpé dans un arbre comme un stylite au haut de sa pierre; on les connaît, ces fées , petits modèles parisiens divinisés, conduisant dans les airs des chars attelés de papillons ; ces sultanes amoureuses ; ces Orientales, aspirant de leurs lèvres roses la fumée bleue des narguilés; ces créatures, d'un pur dessin, tenant à la main quelque orange comme la Du Barry jonglant avec Choiseul. Chacun de ces Leloir est une séduction et fut un succès. Tel portrait de femme à Taquarelle vaut tous les grands portraits des plus illustres.
La dernière œuvre de Leloir, les Comédiens en voyagCy traînant par les chemins leur poésie et leur misère, avec la Lucinde d'amour trottant à dos de mulet, le matamore à pied et les comparses derrière le char de Thespis devenu charrette, marquait un progrès nouveau dans cet art impeccable où Leloir semblait avoir atteint la perfection même. Ces Comédiens sont comme un mélange de Roman comique et de Capitaine Fracasse, quelque chose de picaresque comme La:yarille de Termes et de français comme Tesprit de Scarron, — du Le Sage, en un mot, ce Castillan gaulois.
£t ce n*est point par hasard, écrivais*je dans la notice sur
LOUIS LELOIR 2}y
Leloir [AquarellisUs français )y que j'ai songé à GU Blas devant ces ComédUns. J'avais et j'ai présente à la mémoire cette adorable aquarelle de Louis Leloir, jelée d'un pinceau magistral en marge d'un exemplaire d'un livre de Paul de Saint-Victor, et illustrant précisément le chapitre consacré à Le Sage
Louis Leloir, en effet, a le sens, très littéraire et très pidu-
ral à la fois, de ce passé, de ces scènes picaresques. Don Guzman d'Alfarache et César de Bazan ne voudraient pas d'autre peintre que lui. Il leur donne, avec un accent de vérité profonde, je ne sais quelle fierté à la Bragance et quelle héroïque allure. Je songe encore, en écrivant cela, à tel dessin mis par Leloir en tête d'une invitation à dîner d'artistes amis, les Kigobert, deux compagnons à mines de reîtres choquant l'un contre l'autre leurs hanaps énormes. Ce n'est rien, c'est un dessin /e/e sur le papier, mais c'est exquis, c'est séduisant, l'allure en est superbe, et ces deux drilles sont les cousins germains des deux drôles du capitan Kolando.
Mais une des meilleures aquarelles de Leloir, c'est ce Por^ trait d* enfant qu'il montrait en cette année i883 à VExposition des aquarellistes, Leloir a signé d'adorables portraits féminins : M"»« de Rothschild , M^^ de Beaumont. Mais ce portrait d'enfant est d'une vie étonnante. C'est un beau garçonnet vêtu du costume bleu des marins, avec les armes de la marine royale anglaise brodées sur sa manche gauche, et qui se tient assis sur un fauteuil, les jambes pendantes, deminues, les mains appuyées sur le siège. Qu'il est gentil ce petit homme auxyeux bleus, profonds, et aux longs cheveux blonds, bien musclé, joli à croquer avec ses bas bleus, sa grosse cravate noire et sa main gauche repliée, prodige de dessin, comme les jambes mêmes, où l'on sent le maître précis et sincère! Sans doute il y a un pas immense entre cette aquarelle d'hier et le Daniel dans la fosse aux lions et la Lutte de Jacob avec lange d'autrefois, même entre l'étonnante et féroce Sultcuie noire du Salon de 1874. Mais l'homme qui a peint les chairs de ces esclaves, mais le jeune homme qui exposait, il y a près de vingt années, le Massacre des Innocents, se préparait ainsi
et par là même à peindre avec cette sûreté de touche et à dessiner d'un crayon si ferme une figure pareille à ce joli portrait d'enfant. Ce petit marin si bien campé, c'est le fils même de Louis Leioir. Il est là, vivant et charmant, et toute cette fugitive grâce de l'enfant, qui trop tôt grandit au gré des mères, tient enfermée dans ce cadre par un père qui est un maître artiste.
Ce peintre des grâces souriantes fut d'ailleurs, je me garderai bien de dire un naturaliste, mais un amoureux de la nature. « Il peint, disais-je encore dans la notice que j'ai déjà citée, tout ce qu'il rêve d'après tout ce qui existe. Il part du vrai pour aller à Vidée, qu'il souhaite charmante, au sentiment, qu'il veut intime, pénétrant; mais ce vrai, il s'incline devant lui et commence par lui. Son atelier est, de la sorte, plein d'études précises et savantes. Pour l'illustration admirable de ce Molière de Jouaust, qu'on appellera et qu'on appelle déjà le Molière de Leioir, le peintre a tout étudié, tout composé d'après nature. Coquelin lui a posé Mascarille, et Berthelier M. Jourdain. Il s'est inspiré, pour draper les personnages mythologiques, de certains caprices moliéresques, des statues de Coysevox, de façon à retrouver l'esprit même du grand comique et de son époque, non seulement dans l'homme éternel, mais dans la manière du temps. »
Ce sont des chefs-d'œuvre, ces dessins pour le Molière, et les étonnantes et admirables études qui les ont précédés eussent mérité d'être exposées en même temps que la collection tout entière de cette œuvre unique qui, après avoir paru à la rue de Sèze, où elle était accrochée dans un vestibule assez mal éclairé, a été admirée au plein jour du Salon triennal, dont elle fut et reste, sans contredit. Tune des œuvres capitales.
Il y aurait, en étudiant la facture même de ce Molière, qui est un monument d'art, à montrer comment, avec quelle loyauté et quelle précision, Louis Leloir travaillait. L'éditeur de ces portraits • de Peintres et Sculpteurs a ouvert ses cartons pour me montrer « le dossier de Leloir et de Molière ».
Une édition du genre de celle-là ne va pas comme une édition ordinaire. D'abord l'éditeur qui veut avoir le concours d'un artiste hors ligne doit souvent passer par bien des démarches avant d'en trouver un qui consente à travailler pour lui. Une fois l'affaire mise en train, elle marche toujours lentement, et la patience de l'éditeur se trouve ainsi à une rude épreuve. Entre les amateurs, qui sont pressés de voir paraître l'ouvrage, et l'artiste, qui ne se presse pas, l'éditeur ne sait
trop quelle contenance prendre, ayant à persécuter Tun et à faire patienter les autres. Je consens à plaindre l'éditeur; mais tout n'est pas rose non plus pour l'artiste consciencieux, et certains dessins le font violemment travailler. Je n'en veux pour preuve que ces billets de Leloir à M. Jouaust, où toute la conscience de l'artiste apparaît.
Mon cher Monsieur,
Voilà trois soirées que je trime sur l'effet de lanterne d'i4mphitryon et que je ne puis en sortir. Ce n'est que le jour que je puis faire ce dessin, et je ne puis y travailler le jour qu'à partir de lundi. Vous Taurez dans le milieu de la semaine prochaine, vers jeudi. Je vous affirme que j'ai fait tous mes efforts pour vous le donner plus tôt. Après celui-là les effets de lumière seront finis, et les trois derniers volumes marcheront sans interruption.
Tout à vous.
Parfois, mécontent de lui-même, Louis Leloir recommençait vaillamment un dessin terminé :
J'ai pris tous les renseignements qui m'étaient nécessaires; vous aurez VÉcoU des Femmes à la fin de la semaine seulement, car je Tai manquée, et je recommence.
Et il n'y avait pas seulement les « dessins à refaire » avec cette conscience, je le répète, qui honore si fort un homme comme Leloir ; il y eut, pour cette édition de Molière, l'incident d'un dessin perdu , qu'on a « tambouriné » dans
tous les journaux, et qui ne s'est jamais retrouvé. Leloir écrivait, un jour :
Il m'arrive une chose épouvantable : après vous avoir écrit hier de venir faire prendre le dessin lundi, je le termine, et, ayant des courses à faire, je le prends pour vous le porter. Je le perds en voiture. Je n'avais pas le numéro. Je cours depuis hier soir; mais aujourd'hui dimanche, rien à faire. Je vais recommencer mes recherches demain matin, n'envoyez donc pas. Je vois devant moi la perspective de recommencer ce dessin sur lequel j'ai passé quinze jours. Je suis désespéré. Je vous tiendrai au courant de mes recherches. Je pense à l'ennui que cela va vous causer, mais croyez que j'ai la tête dans un triste état.
Et notez que Tartiste ne pense pas à lui ! « Je songe, dit-il, à l'ennui que cela va vous causer. » Il fallut recommencer le malheureux dessin, et, quand il fut fait, Leloir n'osait plus le porter luimême :
Je suis un trop mauvais commissionnaire; je vous prie donc d'envoyer chercher demain matin le dessin que je viens de terminer. J'espère qu'il n'y aura pas de retard pour votre publication, et que l'ennui aura été pour moi seul. Recevez mes meilleures amitiés.
J'ajoute enfin que les tiraillements d'une publication de ce ^enre (elle a duré six ans), qui auraient pu amener des explications désagréables, n'ont fait que resserrer chaque jour davantage les liens d'amitié entre l'artiste et l'éditeur. Aussi, quand
celui-ci demanda à Leloir de lui faire son dernier dessin à l'aquarelle, reçut-il la réponse suivante :
Je vous ai rendu la vie dure assez longtemps pour saisir avec joie le moyen que vous m'offrez de vous être agréable. Votre dernier dessin sera donc une aquarelle, que je ferai de tout cœur et le mieux possible. Je vous demanderai la permission de l'envoyer à la prochaine exposition des aquarellistes. C'est vous dire que, si le motif dont je vous parle n'était sufRsant, mon amour-propre d'exposant vous promet la certitude d'avoir une de mes meilleures œuvres. Je vais m'occuper de vous le plus que je pourrai. Croyez-moi bien cordialement à vous.
La magnifique aquarelle de la Muse de Molière, qui a figuré l'année dernière à l'exposition de la rue de Sèze, a montré que l'artiste a largement tenu sa promesse. Et puis, quand tout a été terminé, Leloir a tenu à témoigner à son collaborateur et ami toute sa sympathie en lui envoyant un petit billet portant le portrait de l'artiste en guise de signature, et que M. Jouaust a précieusement fait relier dans son exemplaire à côté d'un charmant croquis autographe de Leloir :
Avril 188 3.
Mon cher Monsieur Jouaust,
Voici votre œuvre enfin terminée. Depuis sept années j'ai mis votre patience à une rude épreuve. Ne m'en veuillez pas : c'était une grosse tâche, je vous assure, que d'illustrer Molière, après ce qu'ont fait tant d'artistes remarquables. On a
dit de la poésie qu'elle a été inventée pour charmer les hommes ; c'est aussi, à mon avis, pour les unir, car nous devons au grand poète une bonne part de la sympathie que nous avons l'un pour l'autre. Je lui voue, à cause de cela surtout, une très grande reconnaissance, en faveur de laquelle il me pardonnera peut-être de l'avoir aussi imparfaitement traduit. Permettez-moi, mon cher collaborateur, d'ajouter à ce titre celui d'ami, en vous serrant les deux mains bien fort.
(Suit k portrait, en guise de signature)
Leloir, à mon sens, se peint mieux en ces petites choses que je n'aurais pu le faire moi-même. On voit qu'il ne fut pas seulement un 'délicat en peinture, mais en toutes choses \
Ainsi, véritable tempérament d'artiste épris du mieux, Leloir touchait à tout, de sa main fine, et voulait multiplier son existence pour arriver à s'absorber dans son art, rêvant surtout de faire en grand ce qu'il faisait, disait-il, en petit, comme si, je le répète, les œuvres d'art se mesuraient à leur dimension. Depuis quelques années , éventails , aquarelles , femmes dans les nuages, nymphes et fées, il eût aimé à les transformer en panneaux décoratifs, en dépit du goût des amateurs , qui se porte sur la joaillerie fine
I . Le succès de ce Molière avait mis Partiste en goût de bijoux bibliographiques. Leloir rêvait, au moment où la mort l'a frappé, une illustration du théâtre de Musset pour M. Jouaust, et — voyez sa lettre — la Mademoiselle de Maupin, de Théophile Gautier, pour M. Conquet.
plutôt que vers les vastes œuvres. Déjà , avec la Chasse et la Pêche, ces deux panneaux décoratifs d'une séduction élégante, il avait montré quel agrandissement il pouvait victorieusement donner à sa manière. La décoration d'un/?a/a^^o par Leloir eût été une fenêtre ouverte sur ridéal. Avec Louis Leloir, en effet, les caprices ont des ailes, et non des sabots. C'est en haut, dans la nue, ce n'est pas dans le ruisseau, qu'il cherche le scintillement de l'étoile. Il est, comme le « poète qui bat aux champs » des Chansons des Rues et des Bois, épris des idylles parisiennes, mais il eût logé dans les blés non point des couples passibles du garde champêtre, mais au contraire des féeries dignes de Carlo Gozzi. On connaît ce délicieux éventail que je signalais il n'y a qu'un moment : un moine logé au creux d'un arbre, très haut, le bon ermite dans les branches, comme saint Antoine, tenté là-haut par des visions charmantes, blanches épaules et lèvres roses, qui, voltigeant, lui viennent apporter sous la feuillée des pâtés, du Champagne et des sourires plus capiteux que le Saint-Marceaux. Eh bien ! c'est à « Robinson » que Louis Leloir a trouvé le sujet de cette exquise fantaisie. C'est l'arbre de Robinson qu'il a étudié là. C'est le vulgaire Robinson des
calicots et des grisettes qu'il a choisi pour en faire la ruche autour de laquelle, comme des abeilles, volent ses jolies filles aux ailes mordorées. Toute sa poétique est là. Bien voir ce qui est vrai et bien rendre ce qui est exquis. Et vivent les artistes qui nous peuvent ainsi arracher, par la vérité même, à la réalité de tous les jours!
L'aquarelliste est un peintre décorateur qui souvent fait du Véronèse sur un bout de papier. Théophile Gautier, l'ami des félins, disait fort joliment : Dieu a donné le chat à l'homme pour lui permettre de caresser le tigre. On pourrait dire aussi que certains artistes ont abordé l'aquarelle pour se donner l'illusion de toucher à la grande décoration. Et, de fait, agrandissez cet éventail de Leloir, et vous aurez le plus délicieux des plafonds. Il n y a pas de visions plus élégantes que les siennes dans les Vénitiens du temps de Tiepolo ou chez les Français du siècle de Fragonard.
Oui, redirai-je, ce fut un maître bien français, spirituel, attirant et entraînant, que Louis Leloir. Il avait, au bout du pinceau comme au coin des lèvres, le sourire fin de l'observateur gentleman qui veut plaire , mais ne tombera ni dans l'affecté ni dans la charge. Son talent fut du grain le plus délicat
qu'on pût rencontrer. Il y a, dans ses visions de jolies filles aux ailes de papillon, comme une poésie shakespearienne et parisienne à la fois, et la reine Mab eût choisi pour suivantes ces fillettes adorables, vaguement coiffées comme des statuettes de Jean Goujon.
Hélas! le poème de bonheur intime et de gloire publique devait être interrompu par la mort, et le 28 janvier 1884 Louis Leloir a succombé à un cancer, après de longs mois de souffrance. Ce joli garçon aux moustaches retroussées comme celles des reîtres qu'il aimait à peindre avait, émacié par la souffrance sur son lit de mort, la tête creuse de Géricault. Son frère , dont le talent grandit chaque jour, reste pour continuer sa renommée comme il veilla, avec la toute dévouée M"^^ Leloir, sur son agonie.
Leloir est mort en pleine floraison de talent. Que n'eût-il pas fait si la vie ne lui eût pas été comme volée, ce poète du pinceau?
Six mois avant de mourir, il m'écrivait une lettre où il m'entretenait de ses projets et de ses rêves :
Jeudi, 9 tout.
Votre petit mot m'arrive à Plombières. Bien souffrant depuis deux mois, j'espère trouver la santé dans ce triste coin des Vosges.
J'ai terminé pour l'exposition triennale ce tableau que vous aviez vu commencé chez moi : une troupe de musiciens ambulants. Comme œuvre en train, je commence Mademoiselle de Maupin, dont Conquet m'a commandé les illustrations. J'étudie en ce moment ce livre charmant, dont j'aurai grand plaisir à rendre tout l'éclat. Enfin, cela m'intéresse vivement. Je vais tout faire d'après nature. Les costumes sont amusants, les scènes bien pittoresques.
J'ai en train le Koman comique, dont vous avez peut-être vu la première feuille aux Aquarellistes.
L'eau -forte me tente beaucoup. Je fais des essais et j'espère vous montrer bientôt quelque chose. Malheureusement la vie est trop courte ; on touche un peu à tout et l'on s'aperçoit que chaque branche de l'art mangerait à elle seule la vie d'un homme, pour la pratiquer bien imparfaitement encore.
Comment donc faisaient les grands d'autrefois, Rembrandt, par exemple, ce poète, ce peintre, ce graveur, qui a produit le travail de plusieurs existences? Lui et tant d'autres! Ils devaient s'absorber dans leur art, voir le monde s'agiter sans y prendre garde, tandis que la vie d'aujourd'hui fait de nous des moitiés d'homme du monde et des quarts de peintre!
On s'en veut, on rage, on lutte; mais il est trop tard. C*est en commençant qu'il fallait mettre les œillères nous cachant tout ce qui n'est pas l'art.
Un de mes rêves serait de faire en grand ce que je fais en petit depuis quelques années : éventails, aquarelles, femmes dans les nuages, nymphes, fées, etc. J'aimerais les transformer en panneaux décoratifs. Le goût n'est guère à cela ; j'essayerai toujours. Réussirai-je ? Je ne sais. On voudrait toujours faire ce qu'on ne fait pas, être ce qu'on n'est pas.
« Chaque branche de Tart mangerait la vie d'un homme ! » Ce mot du pauvre Leloir m'est revenu souvent, pendant que, malade, perdu, le cancer le dévorait.
II repose, du moins, dans sa renommée, qui ne mourra pas, et dans l'affection de ceux qui l'ont connu.
Elre admiré n'est rien, le tout est d'être aimé!
a dit ce Musset vers lequel une sorte d'affinité de nature, de distinction de goût, poussait Leloir.
Louis Leloir a cependant assez vécu pour avoir cette double joie, que ne connut point son poète ; il fut admiré et il fut aimé.
Imp. Jouiuit et Sigaux,